CHAPITRE ISEUVIÈME
La Cour napoléonienne.
Dans le palais de rEmpereur. — Talleyraml revenu à ses funutions de grand chambellan. — Quelles en étaient les hautes attributions et les menues dépendances courtisanesques. — Sa Majesté rÉtiquette. — Des rivalités de préséance et du rôle qu'avait à prendre Talleyrand en ces rivalités d'amour-propre; traits et anecdoctes. — Tableaux de cour. — L'aspect d'une grande soirée, au palais des Tuileries, sous le Premier Empire. — Un groupe de dignitaires. — La famille impériale. — Les dames du palais. — M""" de Rémusat et Talleyrand. — Quelques belles invitées. — Comment en usait Napoléon, à l'égard de chacune et de toutes. — Impression dernière : la mélancolie d'un grand cadre.
Si la conduite des affaires extérieures s'était retirée de ses mains, il n'avait pas été dépossédé de sa haute charge chambellanesque, un peu futile en ses attributions et comportant des dépendances peu compatibles avec la fierté d'une âme libre, mais qui lui constituait une grande situation. C'était l'une des quatre premières charges de la Cour, sous l'ancienne monarchie, et qui, par une sorte de droit héréditaire, s'était transmise autrefois dans la maison des princes de Bouillon. L'habile Talleyrand saura se la faire rendre, sous Louis XVIII, à sa sortie du ministère, ce qui lui fournira l'occasion d'émettre cette spirituelle rétlexion : que ses disgrâces lui rapportaient plus que ses services.
En la nouvelle maison impériale, la dite fonction n'était pas purement honorifique. Elle ne consistait pas
uniquement à revêtir, aux jours de fête, un superbe costume cramoisi brodé d'argent. Le grand chambellan était un personnage agissant; il enveloppait dans ses attributions tout le service de la chambre, celui de la garde-robe, les spectacles de la Cour, les réceptions exceptionnelles et les cérémonies, la musique de la chapelle, les chambellans de l'empereur et ceux de l'impératrice. Un si beau titre entraînait de menues sujétions, imposait des corvées auxquelles ne se pliait pas sans une résistance secrète sa gravité naturelle. Une grande dame polonaise, pendant les fêtes qui furent données en 1806, à Varsovie, n'avait pas vu sans déplaisir M. de Talleyrand, ministre des Aiïaires étrangères et le plus respecté des diplomates, s'avancer jusqu'au milieu du salon, une serviette pliée sur le bras, un plateau de vermeil à la main et venant offrir un verre de limonade à ce même souverain qu'à part lui il traitait de parvenu!.. En toute grande circonstance officielle, il était de représentation. Il précédait la marche de Sa Majesté dans les cortèges; il annonçait son entrée dans les réceptions du soir. On entendait au dehors une légère rumeur. Tout à coup les battants de la porte s'ouvraient avec fracas, et M. de Talleyrand s'avançait, prononçant de sa voix profonde « cette parole magique, qui faisait trembler le monde » : VEm])erem\ Dans les questions de service intérieur soumises à sa haute surveilllance, autant qu'il le pouvait il s'en remettait au comte de Rémusat du soin de l'y représenter. Encore avait-il par état des devoirs d'obligation à rendre à Sa Majesté l'Etiquette.
Elle dominait là, en effet, cette rigide « Majesté », elle y donnait ses ordres. avec la régularité d'une discipline. Les usages des palais s'y étaient réinstallés.
(par Isabey)