‹ Du prince de Benevent au duc de MornyChapitre 17 sur 32 · NAPOLÉON I", DANS LE COSTUME IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

NAPOLÉON I", DANS LE COSTUME IMPÉRIAL

Gravure extraite de l'Album du Sacre

aussi jaloux et méticuleux qu'au temps des rois. Les prétentions de rangs s'y étalaient d'autant plus vaines que la situation de cour et le rôle de courtisan, quoique jugés nécessaires pour le décor des Tuileries, étaient nuls auprès de Bonaparte. Un cordon placé dans un sens ou dans l'autre, une légère différence dans un costume, le passage d'une porte, l'entrée dans tel ou tel salon accordée à celui-ci, refusée à celui-là : c'était le sujet ou le prétexte d'émotions et de réclamations continuelles. Juger de ces nuances savantes entre les droits prétendus de chacun, décider entre ces compétitions d'habits, de broderies argent ou or, mettre de l'ordre en ces luttes de préséance sur des détails aussi chétifs, apaiser des rivalités d'amourpropre si mesquines par l'objet du litige, prononcer comme d'une autorité supérieure sur les démêlés de chacun ou de chacune, bien dédaignables, au fond : il y était astreint d'office. 11 y perdit passablement de temps, — qu'il eût voulu mieux employer.

Les débats des vanités se poussaient sur ce terrain avec une âpreté incroyable. Quelques femmes encore étonnées d'être des dames, et de grandes dames, se montraient entichées, à un point extraordinaire, de noblesse et de cérémonial.

C'est en vain qu'il aurait essayé de s'y soustraire. M. de Talleyrand n'échappa point aux orageuses séances que provoqua, par exemple, entre princes, princesses et fonctionnaires du palais, la grandissime question du manteau de l'impératrice. Napoléon exigeait que les nouvelles princesses ses sœurs, plus fières vingt fois que les archiduchesses nées, portassent la queue du lourd et somptueux vêtement, à la cérémonie du couronnement. Après de longues contestations et des

larmes de dépit abondamment versées, elles ne s'y étaient résignées que par force. Encore avait-on dû, de guerre lasse, se servir de cette atténuation qu'on emploierait, dans le procès-verbal, les mots : soutenu^ le manteau, au lieu de : porter la queue. Ce qui n'empêcha point, le jour solennel arrivé, qu'elles n'y vaquassent de fort mauvaise grâce. On remarqua, de bien des côtés, que, lorsqu'il leur avait fallu y mettre la main, elles avaient soutenu l'habit si faiblement, du bout des ongles, que l'impératrice s'en était trouvée tout embarrassée dans sa démarche. Elles ne s'en seraient jamais consolées, sans doute, s'il ne leur avait pas été accordé, sous forme de compensation, que la queue de leur vêtement à elles serait portée par leur chambellan. M. de Talleyrand avait arbitré dans le procès, de sa voix la plus conciliante. Mais ne devait-il pas se croire revenu aux soirs de l'ancien régime, où la lutte pour les moindres privilèges était si acharnée, où les affaires d'étiquette ne se croyaient pas moins importantes que des affaires d'État?

Une autre fois, il eut à argumenter dans une discussion du même ordre, — celle qui tint aux prises, pendant une heure ou deux, le grand chambellan qu'il était, l'architrésorier que fut Lebrun, le ministre de l'intérieur, le grand écuyer et le grand maréchal du palais, les princes Louis et Joseph enfin, réunis en conseil, sous la présidence de l'Empereur, pour savoir et décider si Leurs Altesses Impériales, ses frères, seraient autorisées ou non à revêtir le grand manteau d'hermine. Car Elles y tenaient beaucoup, et Louis autant que Joseph; mais, tout pesé et tout considéré, on ne le leur accorda point, parce qu'il fut reconnu que c'était un attribut exclusif de la souveraineté.

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Il ressortissait aussi du grand chambellan de recevoir et de présenter les demandes d'admission à la cour ou dans les emplois, charges ou faveurs, qui en relevaient. Des listes copieuses passaient entre les mains de Talleyrand; qui les examinait d'un regard bien éclectique, n'étant guère justifié par lui-même à se montrer rigoureux en matière d'évolution politique. Dans le vis-à-vis des colonnes se faisaient face des noms, qui eussent juré de ne se rencontrer jamais. : révolutionnaires du temps de la Convention, libéraux d'un jour ou gentilshommes d'ancienne marque passés du blanc au tricolore et les femmes de tous ceux-là. Au nombre de ces retournements de consciences et d'habits où le tact, la mesure et une certaine pudeur, qui contient les élans d'un zèle trop neuf, avaient rarement quelque chose à dire, il avait plaisir à considérer le cas spécial de l'abbé Maury, parvenu aux sommets de la prélature. Ce grand défenseur de l'autel et du trône s'était retiré à Rome, depuis l'émigration, retranché dans l'intégrité de principes, qu'il avait soutenus avec tant d'ardeur, au sein de la Constituante. Cependant, le cardinal, à l'ombre du Vatican, regrettait la douce lumière du pays natal. Il avait exprimé par une lettre à Talleyrand, qu'il avait tant maltraité de parole et de plume, jadis, son fervent désir de rentrer à Paris. C'était à l'époque où l'empereur et ses principaux coryphées traversaient l'Italie pompeusement, dans un bruit d'acclamations et de fêtes. Talleyrand lui avait répondu de la ville de Gênes en lui conseillant de s'y rendre et de s'y présenter au souverain. Il était accouru, répétant partout qu'il allait voir le grand homme, qu'il serait reçu par le grand homme. Aussitôt qu'admis en sa présence, son attitude avait revêtu une forme si

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obséquieuse qu'elle choqua les courtisans les plus rompus aux révérences profondes. Il conserva ses airs agenouillés et en eut récompense. Napoléon, qui ne s'y trompa point, lui permit de prendre la suite du cortège. Quant à Talleyrand, qui n'avait pas oublié les attaques de Fabbé Maury, au temps où il l'eut pour collègue à l'Assemblée nationale, il ne perdit aucune occasion, selon M""^ de Rémusat, d'exercer ses petites vengeances sur le dos du personnage, en chargeant à plaisir le ridicule de ses flatteries (1).

Par son titre même, par les facilités qu'apportaient à l'exercice de ses fonctions : sa naissance, son rang, ses relations entamées ou reprises avec l'ancienne société aristocratique, il se trouvait appelé, nécessairement, à recruter de côté et d'autre, de nobles figurants pour la représentation du nouveau règne. Dans cette tâche particulière il rencontrait tantôt des complaisances promptes et sans limites, tantôt des résistances malaisées à vaincre. Familier de l'hôtel de Luynes, qui passait pour un foyer d'intrigues royalistes, il avait pu en ramener l'indépendante M™^ de Chevreuse; mais de quel air maussade avait-elle pris la main qui la tirait aux Tuileries, pour y tenir la place de dame du palais, chez Joséphine! Elle n'y moisirait pas, d'ailleurs. On sait comment elle se rendit insupportable au maître de la maison par ses dédains muets et ses sarcasmes, combien de fois il eut à se mordre les lèvres pour la vivacité de ses réponses et par quelle dernière et ferme réplique elle s'attira d'être exilée, à quarante lieues de Paris (2).

(1) Cf. M"" de Rémusat, Mémoires, t. II.

(2) Ce fut en 1808. a Je ne suis pas faite pour être geôlière », déclarat-elle à la dame d'honneur chargée de la prévenir qu'on l'avait désignée

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Ni Talleyrand ni l'empereur ne réussirent, comme ils s'en étaient flattés, à surmonter Tad version de M""" de Chevreuse, le grand chambellan eut la partie plus belle avec M""*" de Montmorenc}^ . Elle n'y lit pas tant de manières ; doucement elle se laissa conduire à la cour et montra d'autant plus d'aisance à s'y rendre que Talleyrand, un ami de la maison, lui avait glissé cette promesse qu'on lui rendrait, sans tarder beaucoup, des bois considérables ayant appartenu à sa famille, et qui avaient été saisis, pendant son émigration, sans être encore vendus.

En revanche, la princesse de Guéménée n'avait pas été d'humeur moins revêche que la duchesse de Chevreuse, sur le chapitre du ralliement. S'étant rappelé très à propos qu'elle avait porté le titre de gouvernante des enfants de France, Talleyrand s'était chargé de lui en offrir la survivance, par anticipation, en quelque sorte, dans la maison de l'impératrice. « Pensez-vous vous moquer, monsieur de Talleyrand? », lui avait-elle répondu, sur le ton d'une Rohan-Soubise qu'elle était. Gomme on exigeait une princesse, Talleyrand aurait eu le choix de sa propre femme, s'il n'eût pas eu de bonnes raisons de craindre que Napoléon, à son tour, ne lui demandât s'il n'y avait pas moquerie de sa part? Il avait dû porter les yeux, ailleurs, et dépenser en cette délicate mission infiniment de tact et de prudence.

pour être de service auprès de la souveraine dépossédée Maria-Louisa, femme de Charles IV. Celle-ci était arrivée en France plus en prisonnière qu'en reine. ■

Éloignée de son monde et de ses habitudes, la duchesse de Chevreuse ne fit plus que languir d'ennui et de consomption; elle ne tarda pas à s'éteindre, à Lyon, en 1813.

Tout n'était pas aussi laborieux dans son office. Par aventure, il y cueillait des passe- temps propres à distraire son regard et sa pensée, comme en la circonstance suivante. A l'une de ses audiences du matin, il vit entrer une des dam esnouvellement nommées aux charges de cour et qui venait, à ce titre, prêter serment entre ses mains. Parcourant toute la personne d'un vif coup d'œil et s'étant aperçu qu'elle avait une toilette de caractère un peu frivole en l'occurrence : « — Madame, lui dit-il en souriant, voici une jupe bien courte pour un serment de fidélité ».

C'était affaire au grand chambellan de présider à l'organisation des plaisirs officiels, que réglait en détail le premier chambellan. Le plus ordinairement, il se reposait en cela, pour le général et le particulier, sur la diligence entendue de M. de Rémusat.

De temps en temps, comme pour rafraîchir une atmosphère toujours embrasée du feu des batailles, s'éployait le cérémonial des fêtes de cour. Il y en eut de superbes. On n'y ménageait rien et, quand elles avaient commencé, elles ne voulaient plus finir. L'une de celles-là, célébrée le 16 décembre 1804, endetta la ville de Paris pour plusieurs années. Heureuse ville! Heureux peuple! On eut à se souvenir, longtemps aussi, de l'apparat exceptionnel dont fut environné le mariage de la princesse Stéphanie de la Pagerie et du prince de Bade. Le prince de Bénévent y fut en première ligne, comme l'un des témoins de l'épousée, dont on ne se lassait pas d'admirer les toilettes et les jolies révérences. De ces fastes nuptiaux il eut même à rapporter une impression personnelle assez particulière. Après la bénédiction, le cortège était remonté de la chapelle dans les grands appartements des Tui-

leries, Napoléon tenant la main de sa fille adoptive. Là. tout ce grand monde défda cérémonieusement, quoique l'empereur, avec son habitude de marcher vite, en pressât l'allure plus que ne l'auraient voulu l'impératrice et les princesses, fières d'étaler leurs avantages. Mais les chambellans brûlaient de leurs excitations le mouvement processionnel; il fallait se conformer au pas du maître, impatient d'avancer; et c'était un embarras, une gène véritable pour Talleyrand, auquel sa qualité de grand chambellan faisait un devoir de précéder toujours l'empereur; car il n'était pas des plus ingambes, et traînait le pied avec lenteur et peine.

Aux réceptions accoutumées des Tuileries, il n'avait pas à se surmener d'une telle manière; il y apparaissait dans tout l'éclat de son costume et de sa dignité. Lorsqu'il s'apprêtait à en revêtir les insignes, pour l'une de ces grandes parades salonnières du soir, où foisonnaient les personnages décoratifs, on sortait des écrins ses plaques et ses croix. Sur un divan étaient étalés tous ses ordres pour qu'il n'eût qu'à choisir dans la confusion de ces hochets brillants et vains. L'un de ceux qui les virent si nombreux avait remarque que les plus étincelants en pierreries provenaient des plus petits princes. Ainsi costumé, paré, chamarré, parfumé, poudré avec une minutieuse recherche, ce héros de la diplomatie faisait son entrée dans les salons de Sa Majesté Impériale et Royale.

Mais ne voulons-nous pas nous y glisser, à sa suite, profiter de la foule et, par un soir de grande réception, en considérer le coup d'œil?

L'aspect d'ensemble en est superbe d'éclat, de chamarrures et d'or. Des profusions de perles et de brillants, des pluies de bijoux scintillent parmi les bouquets serrés des toilettes féminines. Tant de splendeur est nouvelle. Pendant un assez long temps, on s'était dit que cette cour, celle du Premier Consul, avait des façons bien militaires et que la compagnie y était mince. On s'amusa d'apprendre que le général Augereau avait murmuré en vrai soldat, le premier soir qu'il dut y montrer sa face guerrière. Et Ton racontait que Lannes, en se faisant place dans les salons, la main sur la garde de son épée, avait un peu rudement bousculé tout un groupe d'émigrés revenus de la veille et de cela très surpris. Aux débuts des réceptions élargies de la maison impériale, les jeunes personnes sans expérience suffisante du monde, qu'avaient épousées les aides-de-camp de Bonaparte, ou les femmes de ses compagnons d'armes tirées un peu brusquement de la simplicité de leurs origines par la fortune de leurs maris, s'étaient senties mal à Taise dans l'ampleur d'un tel cadre. Bien peu de ces nouveau-venus avaient Fentregent de cour, que seule pouvait donner l'habifude de la grande société. Mais, à leur aide, étaient arrivés successivement les gens du monde, qui complétèrent leur éducation. Il est visible, à présent, que les formes se sont de beaucoup épurées et raffinées. Il n'est pas jusqu'aux hommes d'épée, qui ne se soient dépouillés peu à peu de leur raideur et de leur gaucherie premières. Dans les intermèdes des courses armées à travers l'Europe, on a remis le luxe en honneur. Ceux qui semblaient les plus éloignés de

prétendre au ton grand seigneur, aujourd'hui, parleur belle tournure et leur bon air ont conquis le brevet de cour. S'il reste des discordances, des accidents de personnes ou de manières, la foule est devenue si nombreuse aux réceptions de Napoléon le Grand, que les taches se perdent dans cette confusion brillante.

Sans doute, bien des gens auront eu quelque peine à s'accoutumer à la surprise de s'y trouver ensemble, malgré le soin qu'ils affectent de s'éviter mutuellement, même de se rencontrer des yeux! En effet, quelles associations d'origines, quels amalgames imposés de noms, de titres, de situations, de souvenirs. Auprès d'un comte Merlin de Douai, naguère le rapporteur de la terrible loi des suspects, ou d'un comte Thibaudeau (1), le jacobin farouche, qui de si bon cœur a troqué pour la livrée impériale son sans-culottisme débraillé, ou d'un troisième comte d'Empire, Jean- Baptiste Treilhard, dont les oreilles saignaient, sous la Convention, à entendre prononcer les seuls noms de roi, de Majesté, et qui, maintenant homme à tout faire, à tout approuver, est à lèche-doigts avec le maître; à côté de ceux-là se glissent et se plient aux mêmes révérences des princes issus des plus anciennes maisons de l'Europe. Ce qu'ils furent, ce qu'ils sont les uns et les autres, l'empereur ne se préoccupe point d'en faire la distinction, parce que, pour lui, tout a commencé avec le 18 brumaire.

Dans le flot chatoyant des uniformes, des costumes brodés d'or ou d'argent, reluisent des noms, des personnalités d'importance : Gambacérès, Savary, Berthier,

(1) Ce ferme, cet incorruptible Tliibaudeau, qui se comparait à une barre de fer.

Eugène de Beauharnais, Flahaiit, et, si fier de la confiance qu'on lui témoigne en haut lieu, Maret, duc de Bassano, que Talleyrand tient en si piètre estime pour la médiocrité de son esprit. Les maréchaux de France et leurs tèmmes, les ducs et les duchesses d'antique lignage ou de récente fabrique, et « autres tabourets », comme on eût dit sous Louis XY, paradent à ce défilé. Les étrangers de distinction abondent, tout bardés de cordons et de croix. On y distingue, à première vue, l'ambassadeur autrichien Clément de Metternich, avec son indéfinissable sourire, plus satisfait, au fond du cœur, de ses succès de boudoir, que de ses habiletés diplomatiques. Il se flatte de porter, sous la manche de son costume de cérémonie, un bracelet des cheveux de Caroline Murât (1). De-ci de-là, se tenant à l'écart des ex-terroristes passés fonctionnaires, qui peuplent la nouvelle cour, vont et prennent place les représentants du vieil armoriai de France. Tout en formant des vœux pour le rétablissement de la monarchie légitime, ils ont dû se rendre à l'appel d'un hôte dont les invitations sont des ordres. Mais la grande curiosité des regards est attirée sur l'essaim des Bonapartes, mère, frères et sœurs.

§ Vit-on jamais une pareille collectivité de natures originales et primesaulières réunies dans le groupement d'une seule famille sortie d'un passé sans histoire, poussée, grandie au hasard, dans un coin de pays ignoré, perdu sur les eaux?

(1) a Je l'ai vu, en 1810, à Saint-Cloud, quand il poitail un bracelet des cheveux de C... M..., si belle alors ». (Stendhal, Lettre à lialsac, fin de la Chartreuse de Parme. )

Voici d'abord, pour procéder dans Tordre de nature, Madame-Mère, c'est-à-dire Laetitia Ramolino, mariée à quatorze ans à Charles Bonaparte, qui en avait dix-huit; très belle lorsque, n'ayant pas encore touché sa vingtième année, elle se sentait lière d'avoir déjà son quatrième enfant; se croyant d'antique race, sans être à même d'en rien préciser; d'ailleurs, dépourvue de culture, sans aucune prétention cérébrale, mais avertie par l'instinct de ce qu'il faut dire ou garder sur le bord des lèvres; longtemps retenue dans les liens d'une vie de ménage, qu'elle avait connue des plus resserrées; alors, tenant l'argent d'une main forcément parcimonieuse et surveillant de bien près les détails de son gouvernement domestique ; observant sans contrainte la loi de silence et de soumission traditionnelle chez la femme corse; mais, contente de son sort, jalouse du nom qu'elle porte et laissant voir, à de certaines façons naturellement nobles, à son port de tète ferme et droit, qu'elle ne se croit inférieure à nulle autre; enfin, ne s'étonnant point des revirements et des sursauts de la fortune, parce qu'elle estime justes et fondés les succès de ses fils.

Entraînés sur les chemins de gloire et de puissance, que leur aura fra^'és le quatrième d'entre eux par la naissance, et le premier par le génie, jeunes gens et jeunes filles se seront façonnés princes et princesses assez vite dans les palais sortis du sol magiquement, pour les recevoir. Ils auront élevé le ton au niveau des circonstances et souvent au-dessus d'eux-mêmes. Par contre, intacte en l'essence de son être, immuable en sa vérité de nature, Laetitia n'aura guère apporté de changements aux formes de son langage, non plus qu'aux principes de son éducation à travers les meta-

morphoses inouïes des événements, elle sera restée, l'impératrice douairière, ce qu'elle fut jadis, ménagère de ses mots comme de ses écus et toujours aussi passionnée d'économie qu'au temps le plus précaire de sa première existence. Femme de raison, elle a conservé au milieu des grandeurs, son caractère avisé, prudent, tant par habitude que par pressentiment et inquiétude des renversements de l'avenir : « Qui sait, dira-t-elle, si un jour, je ne serai pas obligée de leur donner du pain, à tous ces rois? » Pour le moment, elle a passé la cinquantaine, ayant de beauté ce qu'il peut rester à cet âge, avec un esprit de fond et une énergie de bon sens, qui ne laisse pas de prise à sa position pou-r l'éblouir. En l'écoutant on s'apercevrait qu'elle n'a reçu ni plus ni moins d'instruction (au total presque rien) que la majeure partie des insulaires de la Corse, et qu'elle a gardé pour elle, avec l'accent de terroir très prononcé, de certaines locutions vulgaires dont elle n'aura pas jugé nécessaire de se débarrasser, quoi que puissent penser là-dessus l'empereur, son fds, et l'impératrice, sa belle-fille.

A l'égard de celle-ci, la contenance entière de la mère de Bonaparte et l'état des rapports l'indiquent : elle se tient fortement sur la réserve. Dès avant leur mariage (1), elle avait eu Joséphine en aversion. Une coquette, une prodigue, une désordonnée! Encore, si elle avait eu la vertu particulière d'être née Corse et Ajaccienne. Mais une Parisienne d'origine exotique, qui

(1) « Notre mère, dit Lucien Bonaparte, en ses Mémoires, n'avait pas été contente du mariage de son fils le général avec l'ex-marquise de Beauharnais. La principale raison et même la seule dont elle convînt avec nous était qu'elle était trop âgée pour son fils et qu'elle ne lui donnerait pas d'enfants. »

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prétendait les écraser toutes, mère et filles, de son luxe désordonné, de ses manières de grande dame, de ses façons mondaines, de toute Télégance raffinée de ses toilettes!... Pauvre Joséphine! Elle multipliera en pure perte lés prévenances et les bonnes grâces. Elle aura toujours à se défendre contre l'hostilité nette, absolue, de la famille entière des Bonaparte, qui semblait, au début surtout, avoir juré vendetta aux Beauharnais.

Maria-Paoletta, c'est-à-dire Paulette, qu'on appellera Pauline, est la moins enragée sur le chapitre de ces dissentiments. Elle n'a pas, au fond de l'âme, l'une de ces haines vigoureuses, ordinaire accompagnement d'un visage disgracié et d'un fond de nature acariâtre. Car elle est beaucoup trop jolie pour cela, et trop contente de soi, trop amoureuse de ses yeux, de son corps, de toute sa personne. Ne fut-elle pas, dès sa prime enfance, toujours gâtée, choyée, adulée? Heureuses promesses d'une existence de fête, et dont on a plaisir à remonter le cours! Alors, Paoletta n'était que joliesse, espièglerie charmante. Elle avait gagné le cœur de son frère l'officier, et les airs réfléchis et l'abord sérieux du jeune Napoléon ne déconcertaient, chez elle, ni le rire à pleine joie, ni les folles gamineries. Mais il avait pour la fantasque Paulette des tolérances et des indulgences, comme il n'en accorda à aucune autre. Il s'en amusait avec elle, sans contrainte, quitte à ressaisir, l'instant d'après, le masque de gravité dont son visage portait l'habituelle empreinte. Elle était toute d'imagination joyeuse, au dehors, et de sourires pour elle-même, à son miroir. En dépit de l'éducation rigoureuse, qui régentait la famille, elle révélait la coquetterie innée, le goût de plaire, que développeront tôt les belles années et les bonnes chances de la vie.

Elle n'avait pas attendu les épouseurs. On grandit vite sous le soleil méridional. Dès l'année 1797, il avait fallu que Napoléon mît le holà contre un certain projet de mariage, qui aurait produit, plus tard, un très fâcheux effet dans la famille de ces illustres parvenus. Voyezvous, à la distance des événements, Pauline Bonaparte épousant un certain Billon, marchand ou fabricant de savons, à Marseille, pendant que son glorieux protecteur et frère signe, àLeoben, les préliminaires de la paix entre la France et l'Autriche! A peu de temps de là, surgissait, à l'horizon, un personnage d'une autre envergure et qui allait exercer un empire plus durable sur ce cœur impatient de s'attacher et d'aimer, pour le plaisir qui en résulte. C'était l'ancien conventionnel Fréron, commissaire extraordinaire dans les départements méridionaux et qu'environnait, au moins en province, un prestige réel, mêlé d'un souvenir de crainte. Il avait exercé, dans le Midi, une dictature redoutable. Après des séries de manœuvres et d'évolutions entre les partis, ce qui prouvait plus de souplesse que de conviction, la chance l'avait abandonné. Le terrain politique fléchissait sous ses pas. Une foule d'inimitiés s'étaient dressées contre lui, qui prirent corps. Sa situation était devenue précaire. Des nuages sombres, suspendus sur sa tête, n'attendaient pour crever, à la fois, que les coups d'une réaction violente. Alors, Fréron avait cherché soutien et appui du côté des Bonaparte. Lié particulièrement avec Lucien, il s'était introduit, sur ses pas, dans la maison maternelle et il avait préparé, de loin, une alliance fort désirable, à tous les points de vue. Paulette avait seize ans. Elle était exquise à voir. Elle n'aurait pas eu besoin d'être la sœur d'un « héros », pour qu'on prisât sa conf[uête infiniment.

Fréron s'étiiit ouvert de ses intentions. Elle l'écouta; et mieux, avec la spontanéité des natures italiennes, elle l'aima et protesta qu'elle n'accepterait point d'autre époux. Malgré des goûts de toilette recherchés, ce Fré^ ron n'avait en soi rien de très séduisant. Un front fuyant, le nez gros, des yeux à fleur de tête, une bouche aux lèvres serrées et minces : son physique ne parlait pas en sa faveur. Sa réputation était assez mauvaise du côté des mœurs. Il n'était plus de la première jeunesse et devait accuser quarante ans, au moins. Il jouait un rôle dans le pajs, mais ce rôle était presque fini et l'homme déconsidéré. N'importe, Paulette n'avait d'yeux que pour Fréron. On l'en dissuadait inutilement; elle écrivait à Fréron :

« Oui, je jure, mon cher Stanislas, que je n'aimerai jamais que toi ! »

Et elle ajoutait à la déclaration toutes sortes de gentillesses en italien, langue de l'amour. C'était une correspondance des plus actives, un entraînement qui dura des mois. Fréron avait reçu des encouragements particuliers, « les menus suffrages ». 11 croyait déjà toucher au terme de l'heureuse union. Paulette le soutenait contre tous ses ennemis avec une très belle vaillance. On n'était plus qu'à la distance de quatre jours de l'instant désiré, lorsqu'une bourrasque effroyable se déchaîna, à Paris, contre Fréron et le plongea dans la boue. Il était achevé en tant qu'homme politique et renié de tous. Le désastre était irrémédiable, sans espoir de relèvement. Napoléon avait écrit que Paulette eût à le rejoindre, avec sa mère, en Italie. On l'avait dépaysée, et son cœur facile à se déprendre comme à se prendre ne sentait déjà plus sa blessure, un soir qu'on lui présenta l'adjudant général Victor-Emmanuel Leclerc.

Celui-ci avait vingt-quatre ans; il était aimable, joli homme, quoique de petite taille. On l'épousa très vite, laissant à leurs regrets les généraux Duphot et Junot, qui s'étaient mis aussi sur la ligne des prétendants.

Pauline Leclerc, devenue par son second mariage la princesse Borghèse, telle que nous la voyons aujourd'hui, à la cour de son frère l'Empereur, est des sœurs de Bonaparte celle qu'il préfère ostensiblement. Et cette préférence, il saisit toute occasion de la manifester. Cependant, la gracieuse Paoletta n'a pas le caractère aussi flexible que l'aurait voulu d'elle et des autres ce chef de famille peu endurant, qui intervient dans toutes les démarches, toutes les manières d'être et de se conduire des siens, ordonne, dénoue, annule ou conclut à son gré les mariages et exige qu'on s'en rapporte à lui seul sur ce qu'il convient ou de dire ou de faire. A diverses reprises il a eu maille à partir avec Pauline, qui le contrecarre en ses dispositions, s'oppose à ses choix et ne ménage pas les allusions peu charitables à l'égard de Joséphine, dont les emporlenients, les baisers et les larmes, à l'entendre, ne sont qu'artifices. Et ce sera le tour, ensuite, de Marie-Louise. Certain jour, elle méconnaîtra les devoirs de la politesse envers la seconde impératrice à un tel point que Napoléon lui intimera la défense de reparaître à la Cour. Mais elle saura s'en consoler dans sa jolie retraite de Neuilly, ou elle attirera, sur ses pas, une compagnie moins brillante et moins nombreuse, mais aussi flatteuse pour elle et plus animée, et plus galante surtout qu'aux Tuileries.

En attendant, elle se trouve fort à sa place, ce soir, dans le palais desroissplendidementilluminé, avec son bandeau de diamants sur le front, ses épaules découvertes, sa traîne somptueuse et ses façons princières.

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