PORTRAIT DE MADAME DE TALLEYRAND
(Tableau de Gérard) ^fws'^e <*« Versailles
JMoins favorisée des grâces se montre, à côté d'elle, sa sœur Marianne, dénommée ultérieurement Élisa. La nature ne lui a pas dévolu la beauté séduisante de Pauline. Jamais l'illustre Canova, à défaut d'une princesse Borghèse, n'aurait songé à elle pour fixer dans le marbre immortel de la Venus Genetriœ son imparfaite image. Très grande, extrêmement maigre, avec des yeux noirs^, qui pourraient être beaux s'ils n'étaient pas à fleur de tête, elle a le corps plat et pauvre de gorge, pauvre de tout; on l'a jugée tout au plus bonne pour épouser un simple capitaine d'infanterie corse, Paschal Bacciochi. Elle a pourtant ses mérites, sa valeur intellectuelle et morale. On l'aura vue, au fur et à mesure que s'élevait sa fortune, déployer une réelle supériorité d'esprit. Dans sa principauté restreinte de Lucques et Piombino, elle saura appliquer à la direction des affaires, sous les yeux de son mari Bacciochi, qui se contentera de la regarder agir, en jouant du violon, autant de diligence que d'habileté et de tact, présidant le conseil, organisant l'administration, dirigeant les travaux d'utilité publique, encourageant l'agriculture, l'instruction populaire, les lettres, les sciences, les arts, et ne persécutant que les brigands. Mais de tout cela on lui tient médiocrement compte, aux Tuileries. On a contre elle un lourd grief. Son tort, son impardonnable tort est d'être rétive, elle aussi, au joug de Napoléon. Son éducation, ses goûts, ses inclinations de nature ne la portent point aune admiration fanatique du grand homme. Au conquérant insatiable, dont l'éternel besoin est de changer la face du monde, elle a préféré le caractère indépendant, orgueilleux peut-être et jaloux, mais qui a mis au-dessus de l'esclavage déguisé sous l'éclat d'une couronne sa personnelle liberté et son bonheur domestique:
à Napoléon, elle a préféré Lucien. Et cette prédilection, elle l'avait marquée dès l'adolescence, quand Napoléon, tout en s'occupant de son sort, la traitait sans ménagement, à la corse, alors que Lucien venait à elle, et lui confiait ses espérances, ses aspirations ou ses révoltes instinctives contre toute discipline autoritaire. « Celui que j'aime le mieux de mes enfants c'est toujours le plus malheureux », disait Laetitia. Marie- Anne-Elisa partage le sentiment maternel; elle a donné son cœur à celui de ses frères qui est le moindre par la puissance; et les flatteurs du maître l'ont, à cause de cela, chargée de tous les péchés d'Israël. Elle connaît au juste les sentiments d'alentour (1), il n'est donc pas surprenant qu'elle ait gardé, dans cette brillante assistance", l'air maussade et la physionomie absente que nous lui voyons, en ce moment.
Mais que pense, de son côté, sous sa belle parure et son diadème étincelant, Caroline Murât, la tête la plus ingouvernable de la tribu des Bonapartes?
« Si pendant que je suis au Conseil, déclare Napoléon, Hortense demandait à me voir, je sortirais pour
(1) Tout le premier, le maître de céans manifestait qu'il avait fort peu de sympathie pour Elisa, qu'entre elle et lui il n'y avait jamais eu d'intimité et que leurs complexions différentes &'y opposaient. Il ne se privait pas d'en témoigner haut et ferme, à l'occasion.
Le 17 septembre 1811, n'adressera-t-il pas une remontrance très sèche au général Savary, pour le simple fait que les journaux de Toscane s'occupaient trop des dits et des gestes de la grande-duchesse Elisa et que des équipages français s'étaient permis de lancer dans les airs ce vivat déplaisant par l'association des noms et des personnes : Vire Elisa! Vive Napoléon !
« Je rendrai le directeur de la police responsable de ce qui serait imprimé d'inconvenant. Il y a de grands intérêts attachés à ce que font, les souverains, au lieu qu'aucun intérêt n'est attaché à ce que fait la grande-duchesse. »
N'est-ce pas admirable?
LA COUR napolkoxiknn;-: 371
la recevoir. Si madame Murât me demandait, je ne sortirais pas. Avec elle, il faut toujours que je me mette en bataille rangée; pour faire entendre mes vues à une petite femme de ma famille je devrais lui tenir des discours aussi longs qu'au Sénat et au Conseil d'État. »
Au demeurant, Caroline est une maîtresse femme. L'agrément de son esprit et la décision de son caractère ne le cèdent point aux charmes de sa personne. Elle se fera une prompte habitude du métier de reine, parlant, agissant en personne qui s'accoutume à être entendue, obéie. Sur toutes choses elle étendra ce besoin inquiet de domination, qui est une des manies du tempérament des Bonapartes, Au fond de son âme, elle ne se sent redevable d'aucun sacrifice de fidélité ni de soumission à l'égard du frère et maître. Elle lui a gardé, au contraire, de certaines rancunes d'amour-propre très sensibles, qu'elle laisse dormir, momentanément, et qui se réveilleront, aux mauvais jours. C'est que véritablement les rapports intimes (nous ne l'apprenons à personne) n'allèrent jamais sans tiraillements ni secousses entre les Bonaparte. Ils ont tous et toutes du caractère de Napoléon; et sans lui rompre ouvertement en visière, parce qu'ils ne l'osent, ils ne laissent pas de tirer sur la chaîne autant qu'il leur est possible.
Elles sont, cependant, resplendissantes de luxe et d'orgueil, les sœurs de Napoléon dans le cadre inouï qu'a fait aux siens le petit gentilhomme d'Ajaccio!
Extrêmement élégante, comme toujours, est l'impératrice Joséphine, en son automnale beauté, insatiable de parures, de dentelles, de pierres précieuses, de tout ce qui décore et enjolive la personne féminine. Elle porte avec un goût, dont elle a le secret, l'un de ces costumes d'apparat, où s'associent au mieux, dans la
forme, le délicat et le recherché. Coiffée en cheveux, des perles ont remplacé les fleurs dans le gracieux édifice; et son corsage endiamanté découvre généreusement ses épaules, ses bras et sa gorge. Hortense est appuyée contre sa mère; plus simple en ses goûts, moins prodigue pour ses toilettes, elle est mise également avec une grande richesse, à ce gala de cour.
A quelque distance du groupe féminin impérial se serre la légion des grandes dames. Leurs noms disent assez leur qualité. On les a reconnues. C'est d'abord M""' de La Rochefoucauld, belle-fille du duc de Liancourt, une femme petite de taille, inélégante de formes, mais ayant de l'agrément en la physionomie et de l'éclat en ses yeux bleus ombrés de sourcils noirs, sans beaucoup de dignité apparente, mais a3^ant le parler vif et qui a pensé faire beaucoup d'honneur à Bonaparte en acceptant de diriger, à sa cour, la maison de l'impératrice. Elle n'y perd pas son temps, ayant déjà obtenu plusieurs ambassades pour son mari, réparé sa fortune, que les orages de la Révolution avaient fort délabrée, et, tout récemment encore, marié sa fille au cadet des princes de la maison Borghèse. Dans un cercle où la conversation paraît très animée se distinguent M"'^' de Turenne, de Luçay, de Vergennes, de Ségur, de Serrant, de Bouille, de Périgord, de Beauvau, de Noailles. Toute la noblesse est venue là, conduite par l'intérêt ou par la crainte de déplaire en ne s'y rendant point, ou par l'envie naturelle de briller. On n'y a pas consenti, de prime abord, sans un peu d'hésitation. Des douairières surtout résistaient à faire visite chez l'usurpateur. Puis, quelques huppes
grises de la vieille cour s'}' étaient décidées ; et les jeunes et les autres ont suivi le mouvement, de sorte qu'elles y sont au complet, ou peu s'en faut. Elles n'ont pas toutes la bonne grâce de M™^ de Montmorency. Telles de ces grandes dames affectent de se tenir distantes, et d'aussi loin qu'elles le peuvent, d'une maréchale de Dantzig. Quand viendra la Restauration et qu'elles auront la déplaisance de retrouver de ses pareilles, sur leur chemin, de quel air diront-elles : « Nous ne connaissons pas ces femmes; ce sont des maréchales! » Elles détournent la tête de celles-là et voudraient bien ne pas apercevoir non plus la noblesse régicide, qui fait nombre en ces lieux, et pour laquelle on a créé, d'hier, des parchemins tout neufs. Néanmoins, il leur faudra s'y résigner, le maître commun du jour ayant mis les titres anciens et les nouveaux sur le même pied.
On voudrait citer, nommer encore. Non loin de M""* Marel, si entichée de la vanité du rang, depuis qu'elle s'appelle duchesse de Bassano, intéresse le regard la maréchale Ne}', enivrée de la gloire militaire de son époux, mais dont les prétentions sont moins voyantes. De l'agrément au visage et dans toute sa personne, un peu maigre et chétive, de la conversation juste ce qu'il en faut, beaucoup de timidité, une peur extrême de l'empereur dont elle redoute plus que tout au monde d'attirer l'attention ou les questions : ce sont là quelques-unes des particularités de la jeune maréchale Ney, aux environs de sa vingt-cinquième année. A deux pas d'elle est la femme de Duroc, duchesse de Frioul, une Espagnole au sombre et fier regard, mais qui n"a rien en soi d'extraordinaire. Combien plus attractive apparaît M'"'' Regnault de Saint-Jean-d'Angély, à la voir de profil surtout! Elle s'est étudiée.
374 LK PRINCE DP. TALLKYRAND
en effet, à ne se montrer autant que possible, jamais de face, sachant bien qu'elle n'est tout à son avantage que lorsqu'elle peut offrir à l'admiration dont elle se sait l'objet son profd de statue grecque. On l'entend deviser à mi-voix; elle cause de sa rivale jyjme Récamier et de ses brillants succès, mais de manière à laisser entendre qu'ils n'éclipsent pas les siens, au contraire. « J'étais dans un salon, dit-elle de son petit ton assuré; j'y charmais et captivais tous les regards. M™^ Récamier arrivait. L'éclat de ses yeux, qui ne sont, pourtant, pas très grands, l'inconcevable blancheur de ses épaules, éclipsaient tout. Elle resplendissait. Au bout d'un moment, néanmoins les vrais amateurs me revenaient. » Peut-être s'éxagère-elle sa supériorité; le vrai est qu'elle est fort à la mode, et qu'on lui prodigue bien des compliments pour le charme de son visage et pour sa voix; car, ce fut encore un trait de M""^ Regnault de Saint-Jean-d'Angély : chez elle ou dans les salons de ses amies elle était toujours prête à chanter, même sans qu'on l'en priât (1).
Les dames du palais sont disséminées dans l'assistance. On les remarque moins aisément, depuis qu'on en a distribué le titre à beaucoup d'étrangères venant passer à Paris leurs deux mois de cour. Quand on aura dit de ces dernières, des Italiennes en majorité, qu'elles sont mises avec beaucoup de recherche et qu'on y aura joint cette réflexion qu'elles ont, pour la plupart, l'air simple et dépaysé, on aura à peu près fait le tour de leurs personnalités silencieuses.
Mais voici, parmi les Françaises attachées à la maison de l'impératrice : M'"'''de Mortemart et de Montmorency,
(1) !M"« de Cavaignac, Mémoires d'une inconnue.
dont les noms bien sonnants ont l'agrément de l'empereur, parce qu'il aime, proclame-t-il, la noblesse historique; puis M'"''" de Talhouet, de Lauriston, de Colbert aux qualités sérieuses, douces et sans éclat; et très à part. M"'" de Rémusat, auprès de laquelle si volontiers s'arrête M. de Talleyrand.
Une double attirance le porte vers cette femme de talent et d'esprit : l'estime de son caractère et le goût de sa conversation. En elle surtout il apprécie le charme du naturel, la finesse d'observation et ce laisser-aller, cet enjouement, acquis plus tard (1), et qui fait d'elle l'une des maîtresses de salon les plus recherchées de Paris. Des impressions si flatteuses à son égard, non seulement il les ressent en sa présence, mais il les garde en soi jusque dans les préoccupations de la politique, — du moins, quand il voudrait s'en distraire. Il se plaît à lui en raconter à elle-même une preuve récente. Comme il présidait, en sa qualité de vice-grandélecteur, une séance de scrutin, au Sénat, et s'ennuyait d'en attendre les résultats, il avait attiré à soi une feuille de papier officiel et s'était amusé à y tracer un joli portrait d'elle, sous le nom supposé de Clari, où rien n'était oublié du modèle, ni au physique ni au moral. Pendant ce temps la séance suivait son cours. Il s'aperçut qu'elle allait finir; alors il avait posé le crayon et remis la suite du portrait aux élections de l'année suivante. Par la bonne grâce de M""" de Rémusat une certaine intimité s'est établie entre le grand chambellan et le premier chambellan : le fait est connu. On sait aussi que l'empereur n'en a pas été très satisfait, mais a cherché plusieurs fois, à les détacher l'un de
(1) Jeune on l'avait vue quelque peu sérieuse et renfermée dans une contrainte un peu grave, qui n'était pas l'esprit de son âge.
l'autre, par cette disposition de son caractère, qui le rend jaloux, inquiet ou mécontent de toute liaison dans son entourage (1).
On ne saurait assurer que M"^ de Rémusat soit jolie, ayant des particularités de sa physionomie reprochables, son nez, par exemple, qui est un peu gros; mais, c'est l'opinion de chacun de la trouver attirante avec ses grands yeux noirs abrités sous de longues paupières, ses lèvres si bien dessinées, ses dents éclatantes et ce mélange de tendresse et de vivacité, qui compose l'aimable expression de son visage.
Des relations anciennement établies l'ont enchaînée à la fortune de Joséphine, qui, devenue la femme du Premier Consul, l'appela d'abord près de soi, dans son nouvel état de maison. Elle a été nommée dame du palais, tandis que son mari, par un titre correspondant s'est vu constituer grand maître de la garde-robe et premier chambellan. S'occuper de tous les préparatifs des costumes impériaux, ce n'est rien que cette obligation-là. Moins commode est- il à M. de Rémusat d'exercer le principal de sa charge, qui est d'ordonner les divertissements de Sa Majesté. « Vous avez fort à faire pour amuser l'inamusable », lui disait Talleyrand, pensant qu'il fallait plaindre Tho mmechargé des plaisirs de Tempereur. Les récréations du spectacle, dans une situation pour elle beaucoup plus facile, ont pu séduire M'"'' de Rémusat, tout d'abord. Les rapports avec l'im-
(1) Les visites que se rendaient les gens intéressés à entretenir des rapports plus intimes hors de la grande lumière des réceptions officielles, évitaient avec grand soin de tomber sous sa surveillance. Fouché se fût bien gardé, par exemple, de dire tout baut qu'il fréquentait chez M°" Murat... Napoléon se plaisait à brouiller les gens, à les tenir en état de défiance réciproque, par la pensée. que leurs intérêts étant désunis il n'en serait lui-même que mieux servi.
LA COUR NAPOLEONIENNE 377
pératrice Joséphine, quand elle laissait dormir ses inquiétudes jalouses, n'étaient qu'aménité, douceur. L'empereur lui témoignait une attention tlatteuse, à laquelle, naturellement sensible, elle livrait, sinon son cœur, du moins son imagination. Impressionnable et romanesque elle s'exaltait, alors, aux premiers feux de la gloire napoléonienne ! Les qualités de Thomme unique lui cachaient ses défauts immenses comme elles. Puis, l'élan de son admiration s'est affaibli. L'expérience de la raison a dû l'éclairer sur les abus grandissants d'un absolutisme sans mesure et sans règle. Elle en retient l'impression déçue au fond de son âme. Prudente, elle n'en ouvre pas la Ijouche, sinon dans l'intime avec les siens ou des amis sûrs, comme Talleyrand. Elle s'en tait, chez Joséphine, à la Cour, où l'on appréhenderait plutôt qu'elle ait trop d'esprit, et où l'on ajoute malignement qu'elle se donne beaucoup de peine pour en avoir. Mais elle regarde, écoute, approvisionne sa mémoire, en attendant que, d'une plume aisée, elle consigne les détails de ses observations journalières, recueillies dans le plus grand secret, sous la dictée des événements et des conversations (1). Elle a toute aisance pour en bien juger. Elle est fort avant dans l'amitié de Joséphine. De plus, elle est une des rares femmes de la maison de l'impératrice avec lesquelles veuille bien causer l'Empereur.
Elle-même l'a raconté, pour en avoir eu, maintes fois,
(1) Le premier manuscrit des mémoires de M"« de Rémusat, ce journal composé sous la forme de lettres intimes, fut, malheureusement, livré aux flammes. Pendant les Cent Jours, on avait craint une perquisition de la police impériale, susceptible de compromettre la famille entière. M°" de Rémusat dut récrire, d'un souvenir forcément incomplet, tout le principal de ce qu'elle avait vu, entendu, remarqué, aux Tuileries, à Saint- Cloud, à la Malmaison.
la preuve sous les yeux. Napoléon n'a pas l'hospitalité souriante envers celles qu'il invite. Comme il éprouve lui le plus impérieux des hommes, une sorte de gêné singulière, et qu'il ne se définit pas, avec les femmes, comme n'importe quelle gêne lui donne de l'humeur, il les en a rendues responsables toutes, sans distinction de personnes; et presque toujours, à ses réceptions, il les aborde de mauvaise grâce :
« — Comment vous appelez- vous? Quel âge avezvous? Vous avez vingt-trois ans, dites- vous, et vous n'êtes pas encore mariée? A vingt-trois ans, toutes les femmes devraient être mariées. »
C'est là sa manière. Il les interpelle, les interroge comme des soldats, avec moins de bienveillance intérieure. Et, pour clore la petite conversation, rare est la chance s'il n'y ajoute point, en guise de bouquet, quelque trait désobligeant à leur adresse ou à celle de leur mari, ou encore de celui qui leur en tient lieu. « — Vous êtes trop maigre, madame. — Vous avez les bras rouges, c'est affreux... Et vous, madame, ne portez-vous jamais autre chose que cette robe grise... ou jaune? Ne remettez jamais celle-ci : j'en suis fatigué. » Car l'une de ses prétentions est de se connaître en toilettes. Il l'affirmait, tout à l'heure encore, à Savary. Il le proclame, volontiers. Et il en use et abuse pour rabrouer ferme celles qui ont eu la malechance d'assortir les couleurs de leurs costumes au contraire de ses goûts. Quant aux détails de l'esthétique féminine, il se dit particulièrement sensible à la beauté des mains et des pieds. Lorsqu'il y a eu déception de son regard, en l'espèce, il ne se gêne point de l'exprimer crûment (1),
(1) « Elle a les abatis canailles », déclarait-il dans le langage des camps.
Au moral, il n'a que du dédain pour le sexe inutile à sa gloire. On est loin des jours de Louis XY, où une toilette pouvait décider du sort de la France ou de la destinée des ministres. S'il y a eu, dans le nombre, des aspirantes La Vallière ou Montespan, il leur a fallu renoncer bien vite à ce genre d'ambition. Celui dont Joséphine a révélé ce détail : « Dans l'année, il y a tout au plus deux jours où une femme peut lui commander », n'épargnera rien pour leur enlever toute illusion de la sorte. Jeunes et charmantes, les femmes sont susceptibles de distraire ses yeux dans l'arrangement d'une fête de cour. Elles ne répondent pas aux besoins de sa pensée absorbante (1). Aussi le craignent -elles plus qu'elles ne se sentent attirées vers lui. Elles sont fascinées par l'éclat de son prestige; elles ont peur de ses brusqueries, de sa violence. Nul moins que lui ne se laissa griser à leur parfum. Il n'a pas, à leur égard, le goût complimenteur. Bien au contraire. Avec sa brusquerie commandante, ses mots jetés sans ménagement, au hasard de la rencontre, flétrissant d'une interpellation rapide, inattendue, l'honneur d'une femme, humiliant ou compromettant la situation d'un homme, on croirait, parfois, qu'il se plaît à déplaire, comme pour mieux imprimer au fond des âmes soumises la marque de leur dépendance.
Par hasard, est-il en humeur de gaîté, il y procède différemment. Il s'amuse à effaroucher les femmes par des réflexions déconcertantes, auxquelles il leur est
(Il « Je ne veux nullemeni, à ma cour, prononçait-il, de l'empire des femmes. Elles ont fait tort à Henri IV et à Louis XIV; mon métier, à moi, est bien plus sérieux que celui de ces princes ; et les Français sont devenus trop sérieux, eux aussi, pour pardonner à leur souverain des liaisons affichées et des maîtresses en titre. »
difficile de répondre sans rougir. En passant, il apprend à celle-ci qu'elle a des rapports avec celui-là, et qu'on ne l'ignore point dans le voisinage. Allant à une autre : « — Vous, madame, les habitants du faubourg ne vous ménagent guère, ils affichent votre dernière liaison. » Et ainsi de suite. Le malaise qu'il a excité le distrait infiniment. Faut-il s'étonner que l'une d'elles ait écrit nuement et sans détour : « Il n'y avait pas une femme qui ne fût charmée de le voir s'éloigner de la place où elle était? »
Sauf ces menus divertissements de sa toute-puissance, lui-même, homme de travail et non de représentatioQ, ne se réjouit que faiblement aux galas des Tuileries. Il exige que ses grands dignitaires, ses ministres, ses grands officiers, sur lesquels il a répandu la pluie d'or, reçoivent souvent et richement. Il lui convient de savoir que les bals récents de la princesse Julie, de la princesse Borghèse, de la duchesse de Rovigo ou de la duchesse de Vicence et la dernière soirée de M. de Talleyrand se sont surpassés de magnificence. Et la somptuosité des dîners de Cambacérès ou du duc de Gaëte et la réputation qui leur est faite le contentent. Il veut que les Tuileries, à de certains jours, aient un resplendissement sans pareil. Mais, si brillantes que soient ses fêtes, il ne peut en éloigner l'influence, qui, là domine et subsiste : l'ennui, parce qu'il l'éprouve luimême.
Hors des émotions de la grande guerre, hors du déploiement en beauté des cérémonies impressionnantes, il ne lui demeure que lassitude et satiété. « Cela est triste, » lui disait Rœderer, je ne sais en
quelle circonstance. « — Oui, comme la grandeur. » Et cette impression, il la répand et l'impose autour de lui.
Quand il y a souper dans la galerie de Diane, l'ampleur du cadre, le faste des tables, le luxe ruisselant de toutes parts sur les êtres et sur les choses, éblouissent le regard. Mais au contact des conversations et des esprits manque cette douce aisance, qui révèle, sous des formes contenues, le vrai contentement et le sincère plaisir. Les flots de clarté, les parfums rares, les enchantements de la musique ne parviennent pas à vivifier l'atmosphère lourde de gêne qui pèse en ces vastes salons. Des étincelles miroitent aux plis chatoyants des étoffes. Telle une pluie brillante, s'éparpillent les feux des diamants sur les corsages de gaze ou de satin. Le spectacle est superbe. Toute cette munificence et cette gloriole d'étiquette n'échautfent pas le sentiment triste et froid qui domine. Non plus ne réussissent à le secouer les encouragements ironiques du grand chambellan à prendre du plaisir, à en faire montre surtout. Soyez r/aies, mesdamos, VEmpereur veut qiinn s'amuse.
On l'a pu voir, d'après ce tableau de cour et de monde, suffisamment : si la prodigieuse dictature de Napoléon fut une période sans égale, dans l'histoire des batailles, pour les ramasseurs de trophées, ce fut une époque assez maussade pour la vie de société et pour le gouvernement moral des femmes, comme aussi bien pour toutes les formes d'échanges spirituels, qui vivent de la paix et de la liberté.