L HEURE DE LA RETRAITE
politiques. Il se rendra tout exprès à la séance du vote, afin de lui assurer sa voix. L'élection souffrira des difficultés. Talleyrand en recevra quelque dépit et Tocqueville plus encore. Mais ce dernier est philosophe; il trouvera des raisons majeures pour se consoler de son échec du moment. A lui, petit-lils de M. de Malliesherbes, était-ce une perspective si flatteuse et si douce que d'aller siéger, parmi d'anciens conventionnels, au sein d'une assemblée encore entachée de jacobinisme, et qu'il jugera mal composée, tant qu'il n'en fera point partie?
Lui-même Talleyrand, fréquentait les réunions de l'Institut aussi souvent que lui permettaient la fréquence de ses déplacements ou les vicissitudes d'une santé, qui se rendait de plus en plus fragile. Il y fit une apparition sensationnelle, très annoncée d'avance, le 3 mai 1838, lorsqu'il vint lire à l'Académie des Sciences morales, bien peu de temps avant sa mort, son fameux Eloge de Meinhardt, qui, sous les traits embellis d'un personnage de second ordre, tendait à l'idéalisation transparente de sa propre image. Ce fut son dernier triomphe. Tous les personnages d'importance, dans la politique, dans la diplomatie, dans les arts, avaient recherché l'honneur d'assister à cette séance inoubliable. Pas une seule place n'aura pu être réservée à l'élite de la société féminine si curieuse de ce genre de spectacle, l'espace étant déjà trop réduit pour y recevoir tant d'illustrations, tant de personnalités avides d'entendre la suprême manifestation en public du génie de Talleyrand. L'illustre vieillard est arrivé jusqu'au seuil de l'enceinte, porté par deux domestiques en livrée. L'huissier, d'une voix forte annonce : le Prince! Tous les assistants se sont levés et l'accla-
ment, debout. Il parle; on l'applaudit, d'enthousiasme, de l'exode à la péroraison. « Voltaire ne se fût pas mieux exprimé », a dit Victor Cousin, « Oui, c'est du pur Voltaire » répétera le fondateur de l'éclectisme. Et, quand il aura terminé, à la louange de l'incolore Reinhardt, son propre et discret panégyrique, quand il aura repris, appuyé sur sa béquille, le court chemin menant à la porte où l'attendent ses serviteurs, tous les fronts se courberont, respectueux de son grand âge, de sa gloire, de ses vertus régénérées.
Quelques rares et derniers salons l'attiraient. On le revoyait aux Tuileries. 11 allait en visite chez le roi et surtout chez sa sœur Madame Adélaïde. Il assistait à des réceptions de la Cour, tout embourgeoisées qu'elles lui parussent (1). Et puis, il n'avait pas perdu complètement le goût de dîner en ville. Il y accédait avec une certaine fréquence et jusqu'à l'imprudence même, comme le lui représentait en vain la prudence alarmée de sa chère nièce.
En efl'et, la chose lui réussissait mal, parfois. Il en rapportait de la fatigue ou du malaise, quand n'en résultaient point les suites à craindre d'un accident, d'une chute. Plusieurs désagréments de cette sorte lui advinrent, en assez peu de temps, et qui eurent un retentissement malheureux sur l'état général de sa santé. Nous pourrions en noter jusqu'à trois.
Ce fut, d'abord, pendant l'hiver de 1834. Le prince était revenu fiévreux de sa visite à Madame Adélaïde, au cours de laquelle avait eu lieu la discussion vive,
(1) Les fils du roi, quand ils ne bataillaient pas en Afrique, les d'Orléans, les Nemours, relevaient de leur prestige les lacunes et les disparates de cette Cour, que M-'* de Dino jugeait si près de ses pièces, en lait de beau inonde.
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dont nous avons exposé la scène, précédemment. M"* de Dino lui conseillait de garder le lit, de ne pas sortir de sa chambre, de vingt-quatre heures, et d'y goûter les bienfaits d'un apaisement complet, d'un calme absolu. Mais il ne l'avait pas écoutée. Il tenait à aller, le soir même, diner chez la duchesse de Montmorency, qui donnait, à son intention, un banquet superbe. Il s'y rendit seul. Comme il pénétrait dans une seconde antichambre, son pied glissa; sa canne lui échappa de la main, le chapeau lui tomba de la tête et lui-même fut renversé. Dans le désordre de la chute, sa haute cravate lui était remontée sur le visage, au point qu'elle l'avait empêché de rien voir en se relevant. M. de TallejTand venait de tomber 1 Ce fut une grosse émotion parmi les invités. M™^ de Valençay en prit une attaque de nerfs. M. de Valençay, son mari, quitta la chambre. M. de Talleyrand fut étendu sur un canapé du salon. M"^ de Montmorency, dans son bouleversement, déclara qu'elle ne se mettrait pas à table. Et tout le monde mangea du bout des dents.
On fut, à cette occasion, pendant plusieurs jours, anxieux de la chronique médicale de M. de Talleyrand. Quelques-uns répandaient le bruit déjà qu'il ne s'en relèverait pas. Il ne fut pas si éprouvé. La semaine suivante, on apprit qu'il parlait sérieusement de se rendre à Vienne (1).
Le 17 juin 1836, l'alarme n'avait pas été moins forte, à Valençay. Cette fois, il n'était pas hors de chez lui. L'accident lui était arrivé, au cours d'une promenade tardive, en son domaine. La petite voiture, dans laquelle il se faisait rouler à travers les jardins et les allées du
(1] Lettre inédite de Cousen à M"" la comtesse de C***, en son château (le Moiich}', par Compiègne. (Communiquée par M°" d'Arjuzon.)
parc s'était renversée, à la suite d'un ordre capricieux qu'il avait donné de la pousser plus vite; et le cahot avait été assez violent pour le rejeter, la tète la première et le visage par terre, sur le gravier de la cour de l'Orangerie. Il en eut la figure extrêmement meurtrie. On dut attendre neuf jours pour être pleinement rassuré qu'un tel ébranlement, à son âge, avec son poids, ne produirait pas un choc intérieur dangereux.
La troisième disgrâce lui arriva, le 28 janvier 1838, à un dîner chez lord Granville, Le repas étant achevé, il passait de la salle à manger au premier salon, donnant le bras à la princesse de Liéven. Par malheur, son pied s'embarrassa dans les plis de la robe traînante. Il faillit mesurer le sol. S'il n'y eut pas chute, il y eut entorse de son pied malade, qui se ressentit pendant une quinzaine, de la foulure. Sa nièce en fut affectée comme d'un sombre pressentiment. Sans doute, il ne s'agissait point d'une calamité publique. Toujours fut-il qu'elle en resta mal impressionnée. Décidément, songea-t-elle, rien n'allait plus; tout était noir dans le monde.
Mais, entre ces défaillances de sa nature physique, dont la dernière eut lieu l'année même de sa mort, Talleyrand avait eu le temps de passer plusieurs saisons longues et pleines dans son château du Berry. Et c'est là que nous allons le retrouver, pour l'y considérer, en détail, dans son existence intime de grand seigneur.