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CHAPITRE SIXIÈME

Les Hôtes de Valençay

(Suite.)

Les allants et venants. — Attentions particulières que prodigue Talleyrand à ses hôtes ecclésiastiques. — Des réminiscences de séminaire et d'épiscopat. — Visiteuses et visiteurs. — La turbulente princesse de Liéven. — Le prince Adrien de Laval, ses singularités, ses manies nobiliaires. — Paul de Noailles et, de la même famille, une nièce originale de Talleyrand. — L'austère voisin de Château-Vieux, Royer-CoUard. — En manière de contraste ; portrait du comte de Montrond. — A la suite de quelle brouille, se trouvèrent suspendues, bien malgré lui, les visites régulières et prolongées de M. de Montrond. — Des fêtes exceptionnelles pour des hôtes d'exception ; le duc d'Orléans à Valençay. — Trop de visites, au gré de la duchesse. — Nécessité de s'y résigner : « c'est le train de la maison ». — Changement forcément introduit dans ces habitudes hospitalières par l'aggravation du mauvais état de santé du prince. — Les derniers jours de Valençay.

Combien largement s'était ouverte la grille d'honneur, à l'entrée pontificale de M. de Yillèle, archevêque de Bourges! En tournée de confirmation (c'était pendant l'été de 1837), le prélat s'était annoncé chez l'ancien évêque d'Autun. M""*" de Dino n'était pas encore revenue de Rechecotte. Mais elle avait passé ses pouvoirs à Pauline, sa fille. Cette jeune pénitente de l'abbé Dupanloup, flattée d'avoir une si rare occassion de s'essa3er au rôle de maîtresse de maison, s'en était acquittée avec une grâce naturelle, une aisance instinctive, dont le prince rendit bon témoignage à la duchesse et dont se déclara charmé M^' l'archevêque.

Sur l'aimable désir, que lui en avaient exprimé des lèvres de quinze ans, M. de Villèle avait déposé la

crosse et consenti, puisque l'agréait ainsi la Providence, à goûter, entre deux villes, les douceurs d'un frais repos à Valençay. Rien ne fut négligé pour lui en rendre le séjour exquis et l'impression trop fugitive. Talleyrand se souvenait-il qu'avant de gouverner, à distance, les intérêts spirituels du diocèse d'Autun, il avait sollicité le siège archiépiscopal de Bourges? M. de Villèle possédait un grand nom, un grand titre. Il était un des premiers dignitaires du clergé. Ces raisons-là suffisaient.

A Valençay, comme en l'hôtel de la rue Saint-Florentin, fréquentes étaient les visites de prêtres. Cardinaux, évêques ou simples curés de village étaient assurés d'un bon accueil chez le prince, pour peu qu'ils y fussent introduits par des commencements de rapports.

Il n'y engageait, à la vérité, que ses goûts hospitaliers, sans en faire une raison de croyance. Il n'était pas encore le converti de la dernière heure, ou, s'il s'y préparait, la grâce efficace n'avait pas encore agi ou n'y paraissait guère. L'orthodoxie finale ne l'avait pas touché. Bien qu'il affectât une complaisance extrême pour la personne des ecclésiastiques, il avait, sur le chapitre de la religion, des traits en réserve qui n'éclataient pas toujours, lorsqu'il leur en donnait congé, comme des hommages de foi. Au fort d'une conversation, des gens se félicitaient, en sa présence, de ce que, désormais, les princes semblaient avoir renoncé à ces assassinats politiques, dont l'histoire de France ne confesse que trop d'exemples. « Que voulez-vous? avaitil répliqué, il n'y a plus de religion! » Mais, quelle que fût la tiédeur de sa conscience catholique, le certain est qu'il avait gardé une sorte de sympathie flottante

pour les hommes et les choses de l'Église, dont il s'était autrefois séparé. Tel l'abbé Siéyès, dont rattachement au clergé survécut si longtemps à la résolution, qui lui avait fait abandonner le banquet des élus. Le prince de Talleyrand ne pensait pas même à se défendre d'un reste de faiblesse pour les défroqués en rupture de vœux monastiques, encore moins pour les anciens prêtres constitutionnels. J\'avait-il point passé par là? Mais, surtout après le raffermissement de l'ordre et la restauration de la hiéraichie, fut-il bénévole aux membres de l'Église, n'en exceptant personne, sauf les jésuites (1).

]\aguère, quelqu'un de plaisant avait lancé cette boutade, que M?'' d'Autun, quoique ayant changé bien des fois de costume, avait toujours gardé son caractère sacerdotal puisqu'il baptisa la Révolution sur l'autel de la Patrie, le jour de la Fédération, qu'il la maria avec l'Empire, et qu'il lui donna l'extrême-onction, en 1814, après s'être assuré une part considérable dans sa succession. Le trait fut spirituel, peut-être. D'une manière plus positive, il est avéré que Talleyrand ne se départit jamais entièrement, au moral, de son éducation première. S'il avait connu, dans sa jeunesse, des heures peu réjouissantes, au séminaire, où l'avait

(1) 11 parut affectionner médiocrement la compagnie de Jésus, soit quii eût adopté, contre elle, les préjugés courants, soit qu'il redoutât son influence. Devant la Chambre des Pairs, Tillustre savant Cuvier venait de défendre, en qualité de commissaire du gouvernement, un projet de loi du ministère. Après la séance, Talleyrand Taborde, le retient et lui pose une question : « Je parie, lui déclare-t-il, que le premier naturaliste de l'Europe ne sait pas quels sont les plus reconnaissants des tous les animaux. — Monseigneur veut, sans doute, faire une plaisanterie? — Non point, je parle très sérieusement. — J'ignore. — Vous ne le savez pas? Eh bien, je vais vous le dire : les plus reconnaissants des animaux sont les dindons. Les jésuites les ont, autrefois, amenés en France; et, aujourd'hui, les dindons y i"amènent les jésuites, w

contraint d'entrer l'autorité paternelle, il n'en avait conservé aucune aigreur, parce qu'il considérait les faits accomplis, bons ou mauvais, avec cette indifférence avisée qui n'inspire point la haine. Fort au contraire, il lui plaisait d'en raviver les souvenirs lointains. Assis dans son fauteuil d'octogénaire, il fallait l'entendre, en pareil sujet : il disait d'or. C'était son plaisir de témoigner, par ses façons, en ses propos, qu'il n'avait pas oublié l'état sacerdotal, qui fut sien, passagèrement.

Les dispositions du prince étant connues, on en usait, d'abondance. Il n'était pas jusqu'à d'excellents curés berrichons, qui n'eussent leur couvert mis dans la salle à manger de Valençay. Leur noble amphytrion pratiquait d'une si vieille expérience la gourmandise humaine 1 Les gens de service étaient stylés en conséquence. Ils n'avaient pas à se tromper, quant au choix de la cuisine et des vins : les ordonnances étaient précises. Les hauts seigneurs mîtrés avaient droit de préséance, en sa maison. Robes violettes et soutanes noires ondoyaient à leur aise, chez cet ancien excommunié.

Les ecclésiastiques ont, comme les femmes, le goût visiteur. Beaucoup d'entre eux allongeaient, à plaisir, le délai de leurs vacances autorisées, en Valençay. Ils s'y étaient rendus avec célérité et n'en repartaient qu'avec lenteur. Ainsi, l'abbé Maunay, évêque de Rennes, y passa des mois entiers, ne voulant pas être en reste de temporisation satisfaite et zélée sur l'abbé Bourlier, évêque d'Évreux, dont les arrêts duraient des semaines, en l'hôtel Saint-Florentin. Quoi de plus explicable? Quelles raisons se fussent trouvées plus engageantes? 11 y avait chapelle, au château, pour y célébrer la

messe, des avenues pleines d'ombre dans le parc, pour y lire commodément son bréviaire, des chambres hautes et larges pour s'y reposer, à l'aise, d'une journée sans fatigue.

On les choyait, ces messieurs du clergé, on les servait de la manière la plus délicate, la plus attentionnée, et toujours avant les autres. Ils étaient environnés des mêmes respects, ils jouissaient de la même liberté compatible avec les règles de leur habit que dans leurs diocèses; et l'honneur précieux leur était acquis, en outre, de converser familièrement avec l'un des hommes les plus illustres et les plus séduisants de l'Europe. Comment auraient-ils été pressés de reprendre le bâton du voyageur?

Les visites de femmes n'étaient pas aussi fréquentes que celles des élus du Seigneur. M™^ de Dino ne semblait point les rechercher de prédilection, et le prince, — réserve faite d'un choix d'amitiés anciennes — n'y attachait plus l'intérêt qu'il leur prêtait, autrefois.

L'une des grandes dames dont l'arrivée au château causait le moins de ravissement, quoiqu'elle se crût très sûre du cœur de Talleyrand, était bien la princesse de Liéven, surtout lorsqu'elle faisait mine de s'installer. Fantasque, peu commode à distraire, d'établissement difficile, se plaisant un jour dans une chambre, et demandant, le lendemain, à la quitter (i), bâillant l'ennui en face de la plus belle nature, et l'air si dépaysée hors de son salon, loin de ses interlocuteurs habituels, dès que chômaient, autour de son fauteuil,

(1) «La princesse n'est pas une hôte facile pour l'établissement matériel : elle a déjà changé, deux lois, de chambre et veut, maintenant, revenir à la première qu'elle a occupée et dans laquelle se trouve le lit de M"" de Staël. » (M"' de^Dino, Chronique, t. II, p. 5i.)

les entretiens de son monde, les échos de sa politique à elle, M™" de Liéven, en vérité, tenait beaucoup de place chez elle et chez les autres. Nature singulière que celle-là : toujours en mouvement de paroles et d'écriture, toujours en quête d'agitation, et, cependant, d'une impressionnabilité telle qu'un rien suffisait à la mettre hors de soi. Pauvre M'"*' de Liéven! On dépensait toute la complaisance imaginable à la promener dans la forêt et la garenne, comme à lui découvrir les environs. Hélas! Guizot n'était pas là. C'était fort bien qu'une telle hospitalité, sans doute, mais on était si seuls! Et pas de nouvelles, <f pas de lanterne magique humaine, deux choses de première nécessité dans sa vie » . N'avoir sous les yeux rien, sinon les perspectives d'un vaste horizon, les avenues d'un beau parc, l'alignement majestueux des arbres ou, sous les fenêtres encore, des parterres inondés de fleurs, la campagne enfin! Était-ce vraiment de quoi vous consoler de n'entrevoir, en fait de personnes, guère d'autres vivants que les maîtres de la maison, et de ne pouvoir, autant qu'il vous plaisait, deviser, à tort et à travers, des destinées de la France, de l'Europe et du monde. Ses bâillements la reprenaient, à chaque minute. Ingénument, elle demandait pourquoi on l'avait engagée à venir, quand, au château, ne se trouvaient pas assez d'invités pour former cercle, au salon.

« Mais, chère princesse, lui répondait, en sa douce ironie, M""^ de Dino, c'est vous-même qui avez eu la bonté de désirer nous rendre visite; sans doute, pour vous être agréable, nous aurions invité la terre entière; mais la session n'étant pas finie, les diplomates, les pairs, les députés, ne peuvent pas quitter Paris.

» — C'est vrai », soupirait-elle.

Et elle se rencognait dans son regret d'avoir quitté Paris, à contretemps. Son salon eût été si intéressant, le soir, pendant la discussion du budget des Affaires étrangères ! Ajoutez qu'elle a reçu d'assez fâcheuses nouvelles de Russie; qu'on se dit mécontent, là-bas, de ses imprudences de langage et de plume, et qu'on lui a rendu, sur l'un et l'autre chapitres, de bien mauvais services auprès du tsar. X'est-ce pas pour redoubler sa plainte et le sujet de sa maussaderie? Encore, si elle en enfermait les signes miséricordieusement dans les limites de Valençay! Mais elle en a répandu l'impression de tous côtés, pour l'édification de ses correspondants parisiens. De sorte que des échos en revenaient à ses hôtes, peu satisfaits de l'aubaine, comme on le pense. A l'en croire, elle ne s'attardait chez eux que par force, étant toute languissante et malade, dans l'impossibilité de se mettre en route. La vérité est qu'elle ne savait réellement, alors, où fixer son existence désordonnée, craignant de vo^'ager seule, appréhendant de l'isolement à Bade, et n'osant reprendre racine à Paris. Enfin, elle avait arrêté une ferme résolution. Elle s'en irait. Sans pousser la complaisance des mots jusqu'à lui répéter une parole que lui adressait M"'*' de Dino, à Londres, au moment d'une séparation forcée : « Je pleure mon départ dans le vôtre », on lui souhaita de bon cœur un vo3age heureux et commode. Par une nouvelle contradiction de sa mobilité d'âme, elle répandit des pleurs, de vrais pleurs, en quittant ces lieux où elle se plaignait de périr d'ennui; mais elle versait des larmes parce qu'elle n'était pas sûre de se sentir mieux autre part, sa situation présente, matérielle et morale, étant fort dérangée.

Cependant, la duchesse l'avait accompagnée de ses

dernières politesses, aussi sincères qu'elles le pouvaient être entre deux femmes du monde. La double porte de la grille d'honneur s'était ouverte et refermée. Le bruit décroissant des roues de sa voiture sur le sable de l'avenue s'éteignit peu à peu. M""^ de Liéven était, en effet, bien partie. Le calme renaîtrait derrière elle. On ressentit une impression de soulagement général qui n'essaya point de se déguiser, tant de certaines personnes, si distinguées qu'elles soient, par le rang, l'éducation, l'intelligence, ont le don d'embarrasser la vie d'autrui, aussitôt qu'elles y pénètrent avec ce qu'elles ont en elles et hors d'elles, de capricieux, d'envahissant, d'inconsciemment tyrannique!

Une ancienne connaissance, qui fatiguait aussi ses amis, et assez vite, était le prince Adrien de Laval, un diplomate comme M"^ de Liéven, avec moins d'esprit et de personnalité. On ne le pressait que pour la forme de montrer son visage, à Valençay : s'}' décidait- il, on ne le priait que mollement d'y séjourner. L'insuffisance de son intellect, l'étalage de ses vanités nobiliaires, ses manies interrogeantes, ennuyaient M. de Talleyrand à la mort. M. de Laval ne s'en doute pas le moins du monde. Il a écrit, la semaine précédente, qu'il ne tarderait point à se présenter. On devra le recevoir, on devra l'entendre, se répétant sans cesse, en ses banalités prétentieuses et vous bégayant de si près ses fadaises, vous « crachotant les mots » à la figure, d'une manière si déplaisante!

Il est là depuis vingt-quatre heures, et il ne parle pas encore de s'en aller!

Tout au contraire, il s'y plaît et le déclare. Il ne montrera aucune hâte de s'en retourner en son château de Montigny. Il admire tout en ces lieux et délaye plus

longuement qu'on le désirerait les motifs de son admiration. La politesse oblige à l'écouter sur le thème favori de ses commérages : lui, sa race, sa maison, ses succès dans le passé, auxquels prétend encore sa ci-devant jeunesse, enfin son esprit de caste si excessif qu'il révolte jusqu'aux gens de sa classe.

Heureusement, cet excellent M. de Laval ne voudra pas s'éterniser. Il quittera bientôt Valençav, mais en emportant la promesse qu'on lui rendra sa visite à Montigny. M""^ de Dino s'exécutera donc, et sans avoir trop à se plaindre de la nécessité. Elle y trouvera l'occasion d'y faire connaissance avec une fort jolie propriété, où se sont combinés au mieux, pour l'embellir, le goût, la recherche et la magnificence.

On a su très exactement l'heure de son arrivée. Le prince se porte à sa rencontre, en calèche, pour la recevoir et la guider. Elle jette les yeux autour d'elle. L'endroit est charmant. Le site est pittoresque. Le château a du caractère. Quoique hésitant à lui en faire honneur (car, elle le sait, il n'est guère inventif), elle félicite Adrien de Laval de l'art avec lequel on a restauré la porte gothique du manoir. Mais n'a-t-il pas eu, pour lui prêter la main, son architecte, un très habile homme? En outre, le baron de Montmorency, qui s'en mêla, avait fort bien arrangé la cour, et comme elle en a mémoire, elle-même donna des conseils, qui ont été suivis pour l'ordonnance et la réunion des salons. Montigny, à son sens, vaudrait presque Rochecotte. L'hospitalité de M. de Laval aura été parfaite. Elle s'en voudrait de ne pas lui en donner quittance. Néanmoins, elle n'a pu se défendre de constater que l'homme se retrouvait, chez lui, comme au dehors, étrangement féru de sa généalogie, de ses titres, de ses

insignes. Parce qu'on ne porte plus l'ordre du Saint- Esprit, dont il a l'inscription et les plaques, ne s'estil pas avisé, pour qu'on les voie, tout au moins, ces plaques brillantes, pour qu'on les admire, de les faire coudre au beau milieu de ses courtepointes, dans ses nobles chambres à coucher ! M"'*' de Dino ne fut pas médiocrement surprise à son réveil, d'apercevoir un large Saint-Esprit en travers sur sa personne. . . Elle en dut bien sourire avec M. de Talleyrand, quand elle fut de retour. Dieu merci! Paul de Noailles a les formes moins brouillonnes et le parler plus sobre. C'est un homme raisonnable et doux dont la réserve contraste fort avec l'exubérance stérile où s'embarrasse un M. de Laval. Il a trente-cinq ans, pas davantage, mais avec cela, le sérieux, le posé, le calme, qui sont d'ordinaire, le brevet d'expérience d'une longue vie. Qu'il soit modeste et tout à fait dégagé de prétentions, l'avancer serait trop dire. 11 n'est pas pour rien des Noailles, si fiers d'être eux-mêmes « les Noailles plus illustres qu'anciens, plus courtisans que serviteurs, plus intrigants qu'ambitieux, plus gens du monde que grands seigneurs, plus nobiliaires qu'aristocrates, et, avant tout, plus que tout, Noailles (1) ». Du moins, est-il le meilleur de ceux-là, au gré de la duchesse qui a le regard et le jugement ditficiles, on le sait. 11 n'excède en rien la mesure. C'est avec une tranquillité sage qu'il porte cette elle assurance d'une famille disposée, depuis deux cents ans, à se croire investie, par droit de naissance, de toutes les aptitudes aux supériorités politiques et diplomatiques. 11 a du goût, un sens judicieux des choses et d'excellentes manières.

(I) Chronique de la duchesse de Dino, t. II.

LES HÔTES DE VALENÇAY lUl

Paul de Noailles, à qui le ton mesuré de ses paroles, sa politesse prévenante et sans affectation attiraient des sympathies aussi méritées, n'était pas le seul de son nom à fréquenter Valençay. De temps en temps, on y remarquait M"^ Sabine de Noailles, une nièce de Talleyrand, qui faisait certain tapage, dans la maison, avec sa « grosse beauté », le délibéré de son geste, une voix mâle, des façons brusques, et l'indépendance de son esprit, du reste vif et cultivé. Elle venait d'avoir seize ans, lorsqu'elle s'attira une riposte du prince plaisante en sa concision. Elle dînait dans une autre maison, à la même table que lui; mais, comme elle se trouvait à quelque distance de la place où il était assis et qu'elle avait une proposition à lui faire, elle l'interpella d'une voix forte : « — Mon oncle, lui demanda-t-elle, voulezvous boire un verre de vin avec moi? — Très volontiers, mon neveu », lui répondit Talleyrand. 11 ne devait pas assister au mariage de cette nièce peu langoureuse, qui ne se maria qu'en 1846 à lord Weldrington Stendish et dont la durée d'existence sera brusquement abrégée (1).

La duchesse de Dino n'était rien moins qu'entichée de Sabine ; nous avons vu qu'elle lui préférait de beaucoup la société de Paul de Noailles, pour lui-même et parce qu'il la changeait d'Adrien de Laval... et de quelques autres!

Sans cesser d'offrir les qualités d'une réunion choisie, soit par la naissance et la considération sociale, soit par la juste renommée de ceux qui la composaient,

(1) Elle cessa d'être, en 1870.

celte compagnie de passage se renouvelait fréquemment, du printemps à l'automne.

Avec elle et comme elle se transformaient le ton, le genre de la conversation. Lorsque, par hasard, le fond solide, qui convenait au caractère de la maison, lorsque le sérieux des idées menaçait de faire défaut, on avait la ressource d'appeler chez soi Koyer-CoUard.

Ce philosophe-orateur, un sentencieux de la nature de Talleyrand, mais d'une écorce plus rugueuse, était des mieux considérés, à Valençay. 11 y voisinait, sa campagne n'en étant éloignée que de quatre ou cinq lieues. Les premières avances étaient venues du château seigneurial parlant à Château-Vieux (1). Puisqu'on vivait si rapprochés, comment ne pas entamer d'une maison à l'autre commerce de bonnes relations? Royer- Collard n'était pas d'humeur liante. On avait prévu des demi-résistances, de la part de ce doctrinaire. Talleyrand l'était allé voir en son gîte, qui n'était pas moins austère que sa personne; il l'était allé chercher, par des chemins cahotants, difficiles aux chevaux, et qui n'incitaient guère aux visites. Aussi, ses premiers mots avaient été pour lui dire : « Monsieur, vous avez les abords bien sévères », enveloppant dans une même allusion les rudesses d'un pays accidenté et les difficultés d'approches d'un esprit plein de verdeur et de saveur, mais hérissé de scrupules. La séduction opéra. Puis, s'en était mêlée M™^ de Dino en femme qui connaissait son pouvoir. Pioyer-Collard se laissa convaincre de la nécessité des bonnes relations. Il fit un pacte secret avec sa conscience, qui lui permît d'oublier, en des circons-

(1) La propriété appartenait au gendre de Rojer-Collard, le médecin Andral, successeur de Broussais, dans la chaire de pathologie, et membre de l'Académie des Sciences.

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