ALEXANDRE (EMPEREUR
Il y eut, un moment, en Europe, a dit un historien moderne, où ne se voyaient plus que deux hommes à gouverner le continent. C'était en 1807, après Tilsitt. « Lequel des deux devait gouverner l'autre? » Napoléon avait dit : <£ Je veux que le tsar Alexandre soit ébloui par le spectacle de ma puissance ». Talleyrand passa entre les deux : et, pendant les conversations d'Erfurt, prit le temps de dévoiler au second les parties faibles du colosse. Ce fut OL le bon jeune empereur », qu'il pensait avoir littéralement fasciné, ce fut le vaincu de Friedland qui l'emporta par la force de la dissimulation. Napoléon s'aperçut trop tard qu'il avait été joué; il s'écriera avec douleur sur son rocher de Sainte-Hélène : « C'est un Grec du Ba^- Empire, il faut s'en di'fier ».
Au physique, Alexandre intéi-essait le regard par Télégance et la beauté de ses formes. Son affabilité lui attirait les cœurs. Ceux et celles quil tenait à gagner ne résistaient pas à la séduction de ses manières.
Au moral, rien n'était plus déconcertant que cette âme de Slave, fluide et molle, trompeuse en ses promesses et ses attachements, mais si tenace en ses ambitions! Epris d'irréel et très sensible aux réalités, combattu entre des sentiments divers, qui le poriaientà changer continuellement d'idéal, mais ne perdant jamais de vue les garanties bien positives d'un esprit de conquête, qui était de tradition dans la famille; prompt aux nobles enthousiasmes, mais non moins prompt à en revenir, sous les avertissements d'une ombrageuse finesse; mêlant aux principes de justice, qui lui venaient, à l'imagination, par bouffées, les conceptions d'autoritarisme les plus violantes; toujours sur le point de se li\Ter, en apparence, mais sans cesse se dérobant; « attrayant, mystérieux et décevant », il était successif en ses impressions comme en ses desseins, et ne
se retrouvait vraiment fidèle à lui-même que dans ses instincts de maîtrise et de domination.
Au demeurant, les circonstances plutôt que ses qualités supérieures grandirent le roi des rois de 1814 et de 1815. Dans le particulier, cet empereur Alexandre, arbitre de l'Europe et « tombeur » de Napoléon, n'était pas un aigle, quoiqu'il en eût deux dans ses armes.