‹ Du prince de Benevent au due de MornyChapitre 4 sur 130 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au Congrès de Vienne. — Fêtes et négociations.

Sous quelle impression de soulagement universel était restée l'Europe, après la chute de Napoléon. — Les nouveaux arrivants, aux Tuileries,

— Louis XYIII réinstallé dans les meubles de ses ancêtres. — Par comparaison avec l'existence de l'avant-veille et de la veille. — État d'esprit des souverains étrangers. — Au moment d'ouvrir le Congrès de Vienne.

— L'arrivée des ambassadeurs dans la capitale de l'Autriche. — Installation malaisée de Tallejrand parmi ses hauts collègues, et le rôle d'effacement où auraient voulu le maintenir les représentants des « Quatre ».

— Avec quelle adresse, divisant les esprits, il se glisse bientôt en la meilleure place. — Etat de prépondérance morale inattendue du plénipotentiaire français. — Les premiers protocoles. — Tableau de diplomates en séance. — Suspension de discours, jusqu'au 1" novembre. — De joyeux intermèdes. — Bals et festins. — Les aspects de la cité viennoise pendant cette période unique de réjouissances d'empereurs et de rois. — A la Cour. — Chez Metternich. — Chez Talleyrand. — A la table de lord Castlereagh. — Dans quelques-uns des salons les plus brillants de la colonie étrangère. — Une élite de femmes. — L'une d'elles : Dorothée de Courlando; histoire de ses années de jeunesse jusqu'au moment de son mariage avec le neveu de Talleyrand. — Retour aux affaires d'État.

Napoléon s'était dit que l'humanité pousserait un grand soupir de soulagement, un ouf I énorme, le jour où elle apprendrait sa suppression du nombre des vivants.

On n'avait pas attendu jusque-là pour se reprendre à respirer. Il y eut, après son abdication, infiniment

de gens à se réjouir en Europe. Des nations entières avaient vu passer dans leur rêve du lendemain l'espoir que, de longtemps, elles n'auraient plus à suer le sang et l'or pour engraisser les champs de bataille. Et si, du sein des masses populaires avait pu s'exhaler comme un immense souffle de délivrance, d'autres poitrines, en des sphères supérieures, s'étaient dilatées d'aise : celles de tant de privilégiés, rois, princes, diplomates, qu'il avait si terriblement bousculés dans sa course torrentueuse; celles aussi de tant de gentilshommes français rejetés hors du sol natal par la Révolution, naguère déchus, sans famille, sans argent, et tout à coup rendus à une douceur d'habitudes, à une tranquillité d'être, qui leur étaient refusées, depuis un quart de siècle.

Talleyrand partageait à froid l'allégresse de tous ceux-là, s'applaudissant de sa conduite et ne se faisant pas faute d'en porter haut les résultats, quoique s'}' fussent mêlées, en sous-ordre, des façons d'agir peu catholiques et malgré qu'il eût rendu difficile à ses meilleurs amis d'absoudre la situation équivoque, où il s'était placé, quand il voulut être, à la fois, le confident de Napoléon et l'agent d'Alexandre.

Mais tout était fini. La terre ne tremblait plus. Le démolisseur de trônes avait brisé le sien par contre-coup.

Et lui, prince de Bénévent, il demeurait debout, n'ayant rien perdu de son rang ni de ses honneurs, mais se sentant plutôt relevé en face de lui-même et devant sa propre considération. Au moins, il n'entendrait plus sonner fâcheusement à ses oreilles les invectives de cet homme de génie, qu'il jugeait si mal élevé, n'osant pas dire si mal embouché. Quel revirement autour de lui! Que de chants de liesse inattendus!

Chacun tendait à se caser, au mieux et au ])lus vite.

Chez Louis XVIII, après une si longue espérance, c'était l'épanouissement des aises royales toutes regagnées (1), avec les insignes du droit divin. Derrière lui, maintes gens étaient revenus des conditions de l'exil, n'ayant l'esprit ni de s'occuper, ni de s'ennuyer, mais faisant nombre élégamment et continuant leur rôle de Cour, comme s'ils ne l'eussent jamais abandonné.

Le roi se rappelait et comparait, en soi. On avait passé de bien mauvais moments, à Vérone, à Blankenburg. Que la place était réduite, en cette dernière résidence (2), pour les appartements des princes et des princesses! Une chambre sans feu transformée en dortoir, où les lits s'alignaient côte à côte, c'était le refuge de nuit que devait partager la fille de Louis XVI avec sa gouvernante et ses femmes de chambre. Quelle époque celle-là, où la femme du duc d'Orléans, retirée en un petit village de la Catalogne, n'avait eu d'autre asile qu'une ancienne torrée remplie de rats et composée de deux misérables pièces, garnies de chaises de paille et de tables grossières! Dans les commencements, à Coblentz, alors qu'on voijait venir et s'illusionnait à croire que les troubles révolutionnaires seraient de courte durée, on avait eu des salons, des gardes aux portes, des soldats présentant les armes sur le passage du comte de Provence, des restes de cérémonial, un semblant de

(1) La suite impériale, même les Beauharnais et les Bonaparte n'avaient pas été les derniers à rechercher les grâces de l'ancien régime ressuscité comme par miracle. L'ex-impératrice Joséphine avait fait demander qu'on restaurât, en faveur de son fils Eugène, le titre de grand-connétable. L'exreine Hortense, sa fille, qui bientôt fomentera des conspirations contre la Légitimité, se répandait en des démonstrations d'une gratitude infinie pour avoir reçu d'Elle le duché de Saint-Leu.

cour. Mais après... Il en gémissait encore. Plus de dames ni de gentilshommes de chambre entretenant l'illusion d'un Versailles lointain. Si peu de monde et des ressources si restreintes pour subvenir à tant d'intrigues, mettre en mouvement tant de courriers et d'agents secrets, dont la mission constante, unique, était de lui gagner des partisans et de rapprocher par n'importe quel moyen, par n'importe quel concours, les chances de sa restauration ! A combien d'expédients avait-il dû recourir, obséquieux envers l'étranger, impuissant et pauvre, et, cependant, ayant la soif intense du pouvoir et du prestige d'une opulence souveraine !

Il y avait eu de l'amélioration dans l'état du logement et des vivres, quand on fut en Prusse, à Mittau, le roi, les princes et la cour, occupant une partie du château qu'avaient habité, sur les bords de l'Aa, le duc et la duchesse de Courlande, le père et la mère de la future duchesse de Dino. Mais encore! Malgré qu'il rappelât Versailles avec ses pièces spacieuses, ses jardins, sa phjsionomie architecturale, le vaste édifice deux fois incendié « était déchu, comme ses hôtes ». Ceux-ci n'en avaient, à leur disposition, qu'une aile moins délabrée que le reste; une caserne, un hôpital militaire affectaient la masse de la construction, et la cour d'honneur, divisée en deux parties : l'une réservée au prétendant, l'autre servant de place d'armes et de promenade aux soldats convalescents... Quel étrange contraste! Que de fois, pendant la guerre de Prusse, des convois de blessés français passèrent sous ses fenêtres, lui inspirant les plus tristes pensées, si, presque au même moment, il ne devait pas se retirer au profond de ses appartements pour ne pas voir.

pour n'entendre point les bruyants excès des cosaques et des bakirs! Autour de lui, cependant, se pressait dans une commune détresse, un petit monde de grands seigneurs « jaloux, fiers et gueux en quête de maigres faveurs » et d'un meilleur repas.

Combien étaient minces, en ce temps-là, au regard des visiteurs, les illusions du rang dégarnies de leur cadre! Si le comte de Provence avait su maintenir, en sa personne, des aspects de dignité extérieure, combien différente apparaissait, à côté de lui, la comtesse sa noble épouse, livrée à elle-même, sans ressort de volonté, toute seule en sa faiblesse humaine et sans le recours des préséances de l'étiquette ! Dorothée de Courlande s'en était souvenue longtemps, l'ayant de ses yeux tristement constaté. Elle avait dû passer par là, s'arrêtant un instant chez elle-même, en son château de Mittau. Elle y avait vu la reine... Quelle impression rapportée de sa visite, et combien lamentable, si cette grande dame n'en força point la note :

a Je n'ai jamais vu, témoigne-t-elle, une femme plus laide ni plus sale. Ses cheveux gris coupés en hérisson étaient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout déchiré. Son visage était long, maigre et jaune. Sa taille petite et grosse soutenait, je ne sais comment, un jupon sale sur lequel flottait un petit mantelet de taffetas noir tout en loques. Elle me fit peur, la première fois... »

Et c'était une reine, la reine de France, hors de chez elle! Mais, alors, on ne logeait point aux Tuileries; le bon peuple de Paris n'avait pas vu rentrer le roi et la duchesse d'Angoulême dans leur calèche historique, attelée de huit chevaux blancs.

Maintenant, on y était, enfin. Il semblait bon d'}revivre, après le long purgatoire de l'émigration. Ah! l'Empire avait bien fait les choses, en l'absence des

Bourbons î Tous les palais on les a trouvés meublés à neuf et les garde-meubles remplis. Louis XVIII pardonnerait presque à Bonaparte d'avoir habité « le Château », pour le lui avoir rendu en un si excellent état de confort et d'élégance.

Le gouvernement provisoire, qu'on appela « la table de whist de M. de Talleyrand », avait donc achevé sa partie en abandonnant le moins possible de ses cartes. Malgré tant de visions de conquêtes auxquelles il avait fallu renoncer, la France était demeurée une en son homogénéité naturelle; son territoire s'était même augmenté d'un million d'âmes ramassées au nord et au midi. De solution plus favorable, il n'en était pas qu'on pût concevoir pour elle, en des jours pareils, quand sa capitale et ses provinces étaient livrées à l'invasion (1). Des inquiétudes de plus d'une sorte subsistaient au fond des âmes ayant gardé quelques parcelles d'indépendance. On était revenu aux Bourbons sans élan. On avait embrassé le parti du Boi, comme le seul qui fût acceptable dans cette détresse profonde de l'idée de patrie et du sentiment de la liberté. La nation pleurait ses deuils. Du moins, elle recommençait à vivre; un prompt avenir, un ensemble de généreux efforts, répareraient tous ces maux.

Les cœurs des sujets étaient tournés à l'espérance et ceux des princes à la joie. Des pensées de même nature

(I) « Vous aurez remarqué que, dans le protocole du 19, on ne cite que le traité de 1814, qui a été aussi heureux que les circonstances pouvaient le permettre pour notre pays; car, les ennemis, au bout de six semaines, avaient quitté le territoire français. L'ancienne France .était agrandie, ses limites rectifiées à son avantage et par la possession d'une grande partie de la Savoie, Lyon préservé n'était pas, comme aujourd'hui, si près d'être une place frontière; le musée Napoléon était intact, les archives françaises restaient enrichies de celles de Venise et de Rome... » [Talleyrand à Sébasliani, 24 février 1831.)

calmées et paciiiantes occupaient l'esprit des souverains étrangers. Chez quelques-uns se dénonçaient bien encore des idées de rapt et de rapines. Mais la majeure partie des têtes couronnées s'entre-félicitaient sans ruse de la fm d'un état de guerre depuis vingt-cinq ans en feu, sur tous les points de l'Europe, de Cadix à Moscou. Et ces heureux, ces puissants voulaient bien se dire qu'une partie de leur contentement se retournerait en avantages pour leurs peuples, grâce aux bienfaits d'un apaisement général.

C'est dans cette disposition d'âme qu'ils se préparaient aux fêtes resplendissantes, dont le Congrès de Vienne, sur le point de s'ouvrir, allait être la manifestation sans pareille. Généreusement et politiquement, l'un d'eux, l'empereur François avait offert d'acquitter seul la note à payer, ayant estimé dans son cerveau calculateur qu'on lui en tiendrait bon compte et que la monnaie lui en serait rendue sous les espèces d'un accroissement territorial.

Ces pauvres rois dont le trône avait été si longtemps secoué par les révolutions et par la guerre, ne fallait- il point qu'ils eussent aussi leurs vacances? Ils en montraient une grande faim.

Les débats diplomatiques auraient leur tour, incessamment; on s'en tenait, pour le quart d'heure, aux réjouissances, qui devaient en signaler les préludes. Ce qu'on savait le mieux, d'ores et déjà, c'est que toutes les images du bonheur, de la fortune, de la puissance, de l'amour allaient se trouver confondues dans une société incomparable.

Talleyrand considérait sans déplaisir qu'il y aurait, tantôt, sa place et son rang, en qualité de représentant de la France. Outre l'importance de l'assemblée qui s'y

réunirait, outre la grandeur des négociations auxquelles il aurait à prendre part et qui l'avaient incité, lui ministre, à se nommer lui-même pour s'en garantir l'honneur, des raisons personnelles le poussaient a quitter Paris. Il n'était point fâché de mettre de l'espace, pendant quelque temps, entre sa personne et les inimitiés dont il la savait l'objet au Château. Il n'avait pas eu à s'y tromper, de prime abord. On le subissait aux Tuileries par l'obligation d'une reconnaissance, qui datait de la veille et qui semblait lourde à ceux dont elle était le devoir. Des préventions entretenues contre lui par la jalousie des courtisans, des froissements qui lui venaient avec intention du roi et de ses fidèles, des allusions désobligeantes et qui se répétaient souvent, enfin la défiance et la mésestime dont on lui découvrait tant de marques en ces lieux, lui en rendaient le séjour incommode, malgré l'éminence de ses fonctions; et ce lui fut un soulagement de s'en éloigner.

Dès le mois d'avril, il avait poussé ses préparatifs de voyage.

Il ne partait pas seul. Sans parler du personnel de l'ambassade, il s'était assuré d'une compagnie intime, et qui lui serait particulièrement chère. Nous avons nommé la duchesse de Dino, alors comtesse Edmond de Périgord.

N'ayant qu'une très mince envie de présenter à la brillante société viennoise, aux ambassadeurs, aux princes étrangers, l'insuffisante princesse de Bénévent, il avait fermement prié celle-ci de prendre pension, ailleurs, — ce qui veut dire, à mots découverts, qu'il l'expulsa de sa maison en y mettant le prix.

Depuis longtemps, ce couple si agréablement désuni était tout à fait séparé au matériel comme au moral.

M°'^ Edmond de Périgord avait tranché le dernier et faible lien d'habitude, qui composait Texislence commune. Et pour tenir la place qu'on avait obligé M""^ de Talleyrand à laisser vide, le prince avait prié sa nièce, aussi intelligente que belle, et qu'il chérissait, au delà d'un sentiment de parenté, de faire, chez lui, les honneurs de l'ambassade. Substitution de personnes plus séduisante que légitime, et qu'un historien de nos jours s'ingéniait à expliquer par cet euphémisme : « Ayant étudié sa nièce, TaUeijrand voulut se farer d'elle au Congrès de ]'ienne. »

Le prince arriva dans la capitale de l'Autriche, à grand train d'ambassadeur, le 23 septembre 1814, et s'installa dans la maison du prince de Kaunitz. Déjà des dépêches, des instructions royales l'y avaient rejoint, lui donnant à entendre qu'il n'y avait pas lieu de s'assoupir en ces délices nouvelles, mais de prendre en main sérieusement les affaires de la France, que la politique conquérante de Napoléon avait mise en un si malheureux état.

Gaiement, disons-nous, s'étaient annoncés les débuts du long procès diplomatique, qui devait arrêter les clauses de la pacification générale. A considérer le train adopté, les premiers jours, le plaisir en semblait être la seule affaire importante. Le premier pas du Congrès fut bien une contredanse. Tous ces princes, en la première fureur de leurs embrassades, ne pensaient qu'à s'entre-recevoir, à rivaliser d'attentions et de galanteries réciproques, se donnant tous les grands cordons de leurs ordres pour se les voir porter les uns les autres; et,

quand ils avaient épuisé ce genre d'agrément, s'entreoffrant des régiments, des grades dans leurs armées, de flambants uniformes. Par les airs retentissaient encore les acclamations, qui saluèrent l'arrivée de tant d'hôtes illustres. 11 y avait eu fêtes carillonnées pour l'entrée des empereurs et des rois (1). Et quels galas à Schonbrun !

Tout de même fallait-il se souvenir que tant de personnages qualifiés ne s'étaient point rassemblés en ces lieux, à la seule fin d'y constituer un congrès dansant.

Talleyrand, mieux qu'aucun autre de ses collègues européens (2) en avait conscience, lui dont la mission était la plus incommode à remplir, parce qu'il y personnifiait une nation vaincue, menacée, et néanmoins soucieuse de reprendre sa place dans le concert des grandes puissances.

Louis XVIII était, là-dessus, d'un plein accord avec son ministre. Aussi bien que le diplomate expérimenté, le vieux prince, qui dut faire la première épreuve de son autorité, de ses ressources de gouvernement sur un sol

(1) « L'empereur de Russie et le roi de Prusse \iennent d'arriver. Leur entrée a été fort belle. Ils étaient à cheval, l'empereur d'Autriche au milieu. Un petit désordre occasionné par les chevaux a fait que, pendant une partie considérable du chemin, le roi de Prusse était à la droite de l'empereur François. Les choses ne sont rentrées dans l'ordre que peu de temps avant d'arriver au palais. » (Lettre de Talleyrand au roi Louis XVIII, 25 septembre 1814. i

(2) Les plénipotentiaires étaient, pour la Russie, le comte de Nesselrode et le baron de Stein; pour la France, le prince de Talleyrand et ses attachés; pour la Prusse, le prince de Hardenberg, secondé du comte de Humboldt; pour l'Autriche, le prince de Metternich; pour la Bavière, le prince de "Wrède; pour le Wurtemberg, le comte de Wint/ingerode; pour i'Espagne,le chevalier de Labrador; pour le Portugal, le duc de Palmella; pour la Suède, le comte de Zôwenhelm; pour la Sicile, le commandeur Alvaro Ruffo, et, pour Xaples, le duc de Campochiaro.

trempé de sang et couvert de ruines, avait eu la perception claire de ce qu'il importait d'obtenir ou de détourner. A ses délégués il avait dit formellement : en Italie, la menace qu'il faut écarter, c'est la domination de l'Autriche; en Allemagne, c'est celle de la Prusse. Avant que l'expérience des faits eût confirmé ses prévisions, il avait discerné les menées envahissantes de la monarchie prussienne, voulant qu'on lui livrât l'Allemagne, sous le prétexte de la défendre, réclamant comme son bien tout ce qui était entre les frontières de la France, la Meuse et le Rhin, s'impatientant qu'on ne lui cédât pas le Luxembourg, convoitant ouvertement la Belgique et aspirant, cette puissance qui, naguère, au lendemain d'iéna, n'était plus qu'un fantôme d'État, à des réalisations d'empire.

Aux termes de l'article trente -unième du traité de Paris, signé l'avant- dernier jour de mai 1814, il avait été prescrit, en des termes clairs, que les puissances coalisées auraient à envoyer dans le délai de deux mois, leurs représentants à Vienne, pour y compléter les dispositions du traité préalable. Ce congrès était ouvert. Une telle réunion de diplomates, dans les circonstances inouïes qui l'avaient rendue nécessaire, et sous les influences mêlées des principaux chefs d'États de l'Europe surveillant en personne, jalousement, les débats de leurs chers intérêts, promettait un spectacle et des impressions peu ordinaires.

On avait arraché à la France en bloc et d'un trait de plume les territoires, qu'avait ravis son action conquérante. Il restait, maintenant, à les répartir entre des rivaux pleins d'appétit. Il était à présumer que l'opération n'irait pas toute seule, soit pour acquérir, soit pour retenir.

Dès avant qu'il se fût mis en route avec les attachés de sa mission, que Louis XYIII l'avait laissé libre de choisir, c'est-à-dire : le comte de Noailles, le marquis de La Tour du Pin, le duc de Dalberg et La Besnardière, Talleyrand avait cuirassé triplement son énergie froide contre les difficultés énormes qu'il s'attendait à rencontrer (1). Et le roi les avait pressenties, comme luimême en le munissant d'instructions remplies de sagesse et de clairvoyance, — que complétaient des correspondances secrètes, dont il s'abstenait de lui parler, entre son cabinet et celui de Vienne (2).

Car, c'est une constatation importante, qui a échappé à la plupart des historiens et qu'il importe de relever en passant : Louis XVIIl, en dépit de sa correspondance si suivie avec Talleyrand sur les affaires de Vienne, n'était pas, à l'égard de son ambassadeur, en cette ouverture d'âme, confiante et sûre, que ses lettres donneraient à supposer. Dès le début, il s'était promis de ne point s'en rapporter à lui seul du soin de le renseigner et de l'instruire, mais de provoquer, d'une autre source, des indications complémentaires. Il prêterait une oreille attentive à d'autres échos. Plus d'une fois il associerait ses doutes à ceux de Blacas (3) sur la

(1) a II y avait bien plus que des préventions à eiîacer, bien plus que des prétentions à combattre, bien plus que des ambitions à réprimer; il fallait faire annuler ce que l'on avait fait sans la France. » (Mémoir-es du prince de Talleyrand, t. II, p. 277.)

(2) V., en particulier, une savante et rare étude du commandant Weil : le Revirement de la politique autrichienne à l'égard de Joachim Murât et les Négociations secrètes entre Paris et Vienne, d'après des documents d'archives inédits, Torino, 1908.

(3) a Le Roi a encore une idée exagérée des talents du prince de Talleyrand. Je croirai, cependant, qu'il est loin de vouer à ce ministre une confiance sans bornes. On craint Talleyrand, à la cour, plus qu'on ne

rectitude du prince. Enfin il ne se fierait qu'à luimême de mener à bien certains sujets de conversations écrites, qui l'intéressaient par-dessus tout, tels que la question du renversement de Joachim Murât et de la restauration des Bourbons de Naples. Entre Paris et Vienne il avait noué de sa propre main des rapports directs. Du mois de novembre 1814 au mois de mars 1815, bien des missives partaient du cabinet du roi, Blacas et Bombelles servant d'agents intermédiaires (1) pour aller à l'adresse de Metternich, munies de cette recommandation expresse qu'elles étaient transmises à Son Altesse, non officiellement, mais personnellement et secrètement.

L'officiel et le général des questions à débattre laissaient encore assez de marge pour les échanges réguliers des lettres entre Sa Majesté Chrétienne et Talleyrand son ministre.

On n'en était qu'aux préludes d'une difficile entreprise. Au moment d'entrer en conversation, le brillant du rôle n'était pas assurément du côté de la France.

l'ainie, mais le parti que cet habile comédien politique a su se créer dans le public en impose. » (Comte de Bombelles au prince de Metternich, Paris, 27 novembre 1814; Vienne, Haus, Uof und Staats-Archiev. Bombelles, 311, 314.

(1) « Après m'avoir recommandé le plus profond secret sur ce qu'il allait me confier, le comte de Blacas me dit que : le roi était loin d'exiger que l'Autriche se déclarât contre Naples; qu'il lui suffisait qu'avec les troupes que nous avons dans nos provinces italiennes, nous maintenions le bon ordre et la tranquillité, et que Votre Altesse promît simplement, sans se lier par aucun traité, que les troupes autrichiennes ne se joindraient pas aux Napolitains; que, dans ce cas, la France penserait à une expédition, mais que le Roi voulait, avant tout connaître les intentions de Votre Altesse.

ï Le comte de Blacas supplie Votre Altesse de ne confier qu'à Sa Majesté VEmpereur seul cette communication confidentielle. » (M., ibid., pièce manuscrite).

Pour s'en rendre compte, Talleyrand n'aurait pas eu besoin d'être le grand clerc qu'il était en diplomatie. A la nation épuisée dont il était le mandataire que restait-il à disputer, sinon le prix de sa rançon? Dès son premier contact avec les représentants de l'Autriche, de l'Angleterre, de la Prusse, il avait dû se faire cette suite d'opinions : d'abord, à leur attitude embarrassée, sinon tout à fait malveillante, qu'on lui tiendrait la dragée haute; puis, que l'Autriche n'entendrait pas se contenter d'une promesse de cession en Italie; que l'Angleterre comptait bien n'avoir pas encore arraché à la France tous les débris de son empire colonial ; et qu'à la Prusse, ivre de vengeance et de butin, il faudrait autre chose qu'une portion indéterminée des provinces rhénanes.

La Prusse se montrait la plus ardente, et ses revendications étaient d'autant plus âpres qu'on sortait d'une période de guerre impitoyable, d'exactions et de vols à main armée; qu'elle en avait subi, en vaincue, les dures conséquences; que les troupes françaises foulant son sol y avaient remis en application, avec la dernière rigueur, le code de Louvois, de mémoire exécrée, et qu'elle en avait gardé une rancune violente, mais explicable.

En un mot l'esprit de la coalition et la coalition même avaient survécu à la paix de Paris (1). Tous les cabinets, à l'ouverture des négociations, comme pour revenir sur des traités consentis, se tenaient, à l'égard de la France, dans une position équivoque, sinon franchement hostile. A quel degré d'amoindrissement eussent-ils pu la réduire, s'ils fussent demeurés unis!

(1) V. Lettre de Talleyrand à Louis XVIII, 4 janvier 1815.

Talleyrand en avait eu l'impression rapide et nette. Elle n'aurait été rien moins que rassurante, s'il n'avait pas aussi constaté, comme par le retour d'un second examen : que la pomme de discorde ne tarderait pas à rouler entre ces victorieux; qu'ils n'étaient, au fond, d'accord que lorsqu'il s'agissait de dominer les autres; que la Russie désirait fort la Pologne et la Pologne entière, mais que l'Autriche ni l'Angleterre n'étaient disposées à lui céder le morceau sans de notables découpures ; que la Prusse exigeait toute la Saxe, mais que l'Autriche n'y était pas consentante; et que, de son côté, celle-ci, toute catholique qu'elle fût, sentait le besoin pressant de s'adjuger les Légations du Pape, mais que la Russie, moins orthodoxe, y mettrait de grosses difficultés.

Exploiter ces divisions, les accroître, au besoin, c'était le rôle tout indiqué à l'art du diplomate. Talleyrand s'y révélera d'une merveilleuse habileté.

Quelle laborieuse entrée en matière! Puis, quelle reprise de soi, et enfin, quelle revanche!

Les hauts collègues du plénipotentiaire de France avaient mis fort peu d'empressement à l'accueillir, quand il vint, au milieu d'eux, avec un semblant de retard. Car, il n'était arrivé à Vienne que le 23 septembre, avons-nous dit; et les ministres, qui, après avoir dirigé la guerre, se repentaient d'une paix trop aisément conclue, une paix d'invasion dont ils s'étonnaient encore d'avoir tiré si peu de parti, l'avaient précédé sur le terrain, afin de se concerter, entre eux, et d'aviser aux moyens de reprendre leurs avantages. Ils avaient eu le temps de former des comités, de se réunir en des conférences particulières, et d'en dresser un protocole. Ils se hâtaient d'anticiper sur les discussions,

de manière que les affaires se présentassent comme des affaires toutes réglées et ne demandant plus qu'à être approuvées, pour la forme.

Cependant, Talleyrand, qu'on n'invitait pas à se montrer, s'annonça. L'ouverture du Congrès avait été fixée au 1" octobre. Ce jour était passé; il pria qu'on lui en indiquât un autre, aussi prochain que possible. On lui renvoya des réponses évasives; on essayait de le garder au secret et à distance. Pendant la première quinzaine de son installation, en l'hôtel du prince de Kaunitz, on l'avait relégué dans une sorte d'inhospitalité voulue, qui eût été complète sans une ou deux visites de complaisance des délégués britanniques et du baron de Gagern, le ministre des Pays-Bas, qu'il connaissait de longue date. Il ne parut point le remarquer, pour n'avoir point à s'en formaliser. Une question d'heures, pensa-t-il. Ce n'était pas le moment d'élever la voix ni d'aigrir des inimitiés déjà si vives. Sa première démarche tendit à sortir de cet isolement, où l'on espérait l'enfermer. Il commença par se concilier sans bruit les représentants des puissances secondaires ; il eut promptement obtenu de les gagner à ses desseins et de s'en faire des alliés.

Exclus eux aussi du concert des forts, de ceux qui prétendaient être les seuls à jouer cette grande partie, atteints, en conséquence, dans leur dignité, menacés dans leurs intérêts, la raison même ne leur conseillaitelle pas de s'unir à la France pour former bloc avec elle et pour empêcher de passer cette injustice ou cette erreur?

Il parla, fut entendu et suivi.

Ceci fait, il se glissa dans l'assemblée des diplomates, qui, pour la première fois, au Ballplatz, allaient s'es-

L'EMPEREUR ALEXANDRE i<

Dessin de Bourdon

sayer au remaniement de celte Europe tant de fois mise en confusion par les marches et contre -marches des armées napoléoniennes.

On ne l'y reçut point, les bras ouverts. Ce fut le contraire qui se produisit : on lui témoigna comme de la surprise et comme de la gène. Qu'y prétendait-il aussi bien? N'avait-on pas clairement stipulé, au traité de Paris, que le partage des territoires repris à la France, serait réglé au Congrès, par les puissances alliées, entre elles, rien qu'entre elles? Talleyrand tenait sa réponse prête. Sans doute, l'accès de ces questions était réservé aux uns, interdit aux autres, mais une porte restait ouverte : le droit pour la France, comme pour les différentes puissances du premier ou du second ordre, de discuter sur l'ensemble des intérêts européens. Les intrigues de la Russie et de la Prusse s'apprêtaient à la refermer, cette porte; Talleyrand eut le temps de s'y faufiler : il était dans la place et c'était l'essentiel.

Sur ses pas, attendaient d'entrer, au nom de l'Espagne, le marquis de Labrador; au nom du Portugal, le comte dePalmella; et, pour la Suède, le comte de Zôwenhelm.

Talleyrand s'était assis à la moindre place, humble de maintien sans être obséquieux et se donnant cet air résigné qu'il savait si bien prendre, en attendant, — sans cesser de paraître calme et digne. — Aussi, quelle modération dans son langage! On pouvait l'en croire, il n'entendait inquiéter personne. Sa première déclaration avait été celle-ci : « Je suis le seul, ici, qui ne demande rien. Je ne veux rien, je le répète. » Habile contenance, en somme, puisque l'intérêt de ceux qui n'en faisaient prévaloir aucun était justement de res-

treindre les exigences d'autrui ! Tout ne serait qu'affaire de principe, ajoutait-il. C'était une base commode qu'il avait trouvée-là. Il n'en voudra plus bouger. Les principes, rien n"est plus élastique, en même temps que mieux fondé. Les principes, cela répondait à tout.

Tant de louable réserve n'empêchait point que, du premier coup d'oeil, il avait démêlé les arrière- pensées et les dissentiments secrets de ceux qui auraient voulu tout obtenir et tout garder. Les desseins étaient confus dans l'assemblée, les ambitions complexes, les vues particulières fort mélangées. Patente s'en dégageait cette constatation, par lui déjà faite, que les alliés formaient deux camps et que le plus sûr moyen de paralyser leur action serait de se glisser entre l'un et l'autre pour rengréger leurs désaccords. Usant de tous les moyens que lui fournissaient une vigilante observation, la subtilité naturelle de son esprit et sa connaissance acquise des hommes, il s'orientait, au mieux de sa chance possible, à travers ces intérêts enchevêtrés.

Il s'était fait écouter, disions-nous, à la faveur de certains principes énoncés en douceur (i). C'étaient la justice pour tous, le droit public, le droit des gens, des mots enfin, qui paraissaient d'une résonance étrange, inattendue, dans cette association de vainqueurs plus ou moins affamés de dépouilles. Puis, il renforça la voix. Ce fut pour réclamer l'admission des puissances secondaires aux délibérations du Congrès. Chacun devait penser comme lui (du moins, il feignait de n'en

(1) a Je serai doux, conciliant, mais positif, ne parlant que principes et ne m'en écartant jamais. » {Le prince de Talleyrand au roi Louis XVIIl, 29 septembre 1814). Les principes ne paraissaient pas être le fort de lord Castlereagh, ajoutait-il. On en pouvait dire autant de tous les autres, l'Europe, depuis vingt années, ayant pris l'habitude de n'apprécier que la force.

pas douter") : on ne pouvait les exclure sans un mandat conféré par elles-mêmes. Rien de plus équitable, protesta le chevalier de Labrador, parlant au nom de TEspagne; et cet auxiliaire opportun appuya de toute sa véhémence la note diplomatique rédigée, le lendemain, par le prince de Bénévent appelante la jouissance du même droit toutes les puissances signataires du traité de Paris. L'embarras était peint sur les visages des ministres de la Russie, de l'Angleterre, de la Prusse et de l'Autriche. On les avait surpris.

Les « Quatre » en furent très dérangés. Serait-ce à dire qu'il leur faudrait être « Huit » désormais, considérer comme non avenu ce qu'ils avaient ensemble décidé, et n'avoir plus de conférences, à leur guise, sans que la France en fît partie! Quel besoin encore, d'associer l'Espagne, le Portugal, la Suède, en outre, au secret de leurs combinaisons! Metternich avait jugé la proposition fort incommode. « L'intervention de Talleyrand et de Labrador, disait son astucieux confident de Gentz, a furieusement contrecarré nos plans » ; et d'autant mieux en parlait-il, en connaissance de cause, qu'il avait dû détruire les protocoles des séances • précédentes.

Et puis, l'amour-propre s'en mêlait. Après s'être tant avancés, il en coûtait aux mieux intentionnés ou soidisant tels de reculer. Les représentants des « Quatre » se montraient à la fois embarrassés et choqués. Il leur convenait mal qu'on eût l'air, à présent, de leur faire la leçon. Le tsar Alexandre, qui se croyait au moment de réaliser, d'emblée, le prix de ses peines multiples : alliances, guerres, intrigues et contre-intrigues, avait exprimé, d'une voix moins charmeuse que d'habitude, sa mauvaise humeur. N'en avait-on pas fini de

régler les comptes de l'Europe avec la France? Elle n'avait plus à intervenir, ni pour elle, ni pour autrui. Lui-même s'était chargé de faire entendre raison sur ce pointàTalleyrand, reçu par lui en audience particulière. L'entretien fut vif.

« Il faut, sachez-le bien, que nous terminions, ici, nos affaires.

» — Elles finiront promptement, si Votre Majesté y porte la même grandeur d'àme que dans celles de France.

» — Il me faut mes convenances. Je garderai ce que j'occupe.

» — Je mets le droit, d'abord, et les convenances après.

» — Les convenances de l'Europe sont le droit. Plutôt la guerre que de renoncer à ma conquête! »

Et le tsar avait quitté la chambre, le visage tout courroucé, — ce qui ne changea rien, d'ailleurs, au fait accompli : l'accession définitive de la France, de l'Espagne, du Portugal et de la Suède, aux séances du Congrès.

A la vérité, l'avantage obtenu sera plus apparent que réel; le règne du Comité des Huit sera plutôt court et fictif. La conduite des négociations importantes restera dans le secret des cabinets; lorsque vers la fin de décembre, ces négociations prendront un caractère alarmant, la Russie, revenant sur ce qu'on avait concédé, proposera d'établir un comité des Quatre pour traiter à fond des affaires de la Pologne et de la Saxe; et le chiffre n'en sera porté à Cinq par l'accession de Tallejrand qu'au prix d'extrêmes difficultés. Quant aux plénipotentiaires des puissances, qui n'appartenaient pas même au groupe des Huit, leur participation ne sera

qu'approbative et sans effet (1). Mais qu'importait le reste à Talleyrand, si lui-même avait gagné sa place?

Trois jours ne s'étaient pas écoulés depuis la scène, dont nous venons de donner le récit, que l'ambassadeur français eut un entretien, tête à tête, avec le prince de Melternich, dont la porte s'était ouverte à lui seul, sur les 7 heures du soir. L'entrevue avait été longue et d'importance majeure. Aucune des questions européennes en litige n'y fut omise. Mais quel vis-à-vis ! Metternich et Talleyrand, cette interrogation pleine de détours de deux hommes également subtils, cherchant à se convaincre de leur personnelle bonne foi, se reprochant presque, sur un ton d'amitié, de n'être pas assez portés à l'expansion réciproque, quand ils pourraient si bien s'entendre, et, au fond, quoi qu'ils pussent s'entre-dire, n'ayant aucune confiance l'un dans l'autre et se sachant tant de bonnes raisons pour celai

De ces conversations miel et vinaigre le prince instruisait directement Louis XVIII, et le roi lui répondait de sa main comme pour s'y révéler en esprit toujours présent. Les points qu'il importait de rendre clairs et lucides au premier regard, Talleyrand les caractérisait, en cette correspondance, avec la précision grave, qui devait servir à les exprimer. Parfois, pour en colorer la sécheresse et parce qu'il connaissait les goûts du roi, il y glissait des à-propos, des semblants d'anecdotes;

(1) Le Comité des Cinq, centre et siège de toutes les affaires du Congrès sera composé de huit plénipotentiaires : pour l'Autriche, le prince de Metternich, dans le cabinet duquel ont lieu les réunions, chaque soir, et M. deWessenberg; pour la Prusse, le prince de Hardenberg et Humboldt; pour la Russie, le comte RasoumovskvetCapo d'Istria; pour l'Angleterre, lord Castlereagh et, après lui, le duc de Wellington auquel succédera lord Clancarty; pour la France, le prince de Talle^yrand. Cf. le Chevalier de Gentz, Dépêches inédites aux hospodars de Valachie, 1813.

et, s'il ne parvenait point à le séduire, — Louis XVIH ayant, au fin fond de son âme, des antipathies prononcées contre lui, — il arrivait à le distraire, sans perdre de vue le sérieux et l'essentiel.

Les menaces d'Alexandre, les défaites astucieuses de Metternich, les âpres exigences de la Prusse, la situation générale des esprits, l'exaltation des uns, la cupidité des autres, rendaient étrangement ditficile à soutenir la cause où s'était engagé Talleyrand. Il avait besoin qu'on vînt à son aide; les petits Etats n'y suffisaient point : des secours plus considérables se présentèrent, qui lui permirent de s'en tirer avec succès. L'Angleterre y tendit, la première, gênée par les projets de la Russie; ce fut ensuite l'Autriche mise en inquiétude par les appétits sans mesure de la maison de Brandebourg. L'organisation hâtive des débuts se disloquait. Les dissidences réelles des alliés perçant sous les dehors d'une entente générale, que semblait entretenir et favoriser, au jour le jour, l'harmonie des réceptions princières, avaient travaillé pour l'ambassadeur des Bourbons. La France ne serait plus écartée, — ainsi que l'avaient prémédité Metternich, Nesselrode, Humboldt et Hardenberg — des travaux départage de l'Europe. Avec elle formeraient ou auraient l'air de former comme une ligue protectrice les puissances intéressées, pour leur propre sauvegarde, à borner les envahissements des plus forts. Les protocoles léonins du 18 et du 22 septembre avaient été raturés par le protocole nouveau du 8 octobre, qui servit de préliminaires aux réunions ultérieures du Congrès.

C'était une avance sérieuse qu'on venait d'acquérir. La diplomatie française, tout à l'heure contrainte à baisser la tête sous le joug de la nécessité, avait pris

une attitude moins soumise et s'était redressée. Talleyrand, qui, tantôt, feignait de se dissimuler, modeste et sans voix, presque en arrière de ses collègues, était en train de passer au premier plan. Aussi, en peu de jours, comme il avait changé de ton et d'accent! On avait stipulé dans le texte remanié de l'ancien protocole que, suivant son expression, les arrangements à intervenir seraient conformes aux principes du droit public. Ce mot, avons-nous dit, produisait une impression singulière sur de certaines oreilles.

« — Que fait ici le droit public? s'était écrié Humboldt, l'un des envoyés de la Prusse.

» — Il fait que vous y êtes », répliqua Talleyrand.

Était-ce le ministre d'une nation accablée sous le poids des armes étrangères, qui parlait ainsi? D'où lui venait tant d'assurance reconquise? On n'en était qu'aux premiers engagements : se croyait-il déjà si ferme sur le terrain qu'il avait choisi?

« Talleyrand fait ici le ministre de Louis XIV », remarquait Alexandre, dans un mouvement d'impatience, qui ressemblait à du dépit. Il semblait l'être, en effet, au mois d'octobre 1814, ne se doutant point lui-même, d'ailleurs, qu'au mois d'avril de l'année suivante, après le retour de l'île d'Elbe et la fuite de Louis XVIII, il ne serait plus que le ministre de Jacques IL

Mais, pour un moment, les débats étaient suspendus. On avait ajourné le Congrès au l*"" novembre et réveillé les accords de la musique.

La capitale de l'Autriche, envahie par une multitude d'étrangers de distinction avait revêtu, de toutes parts,

un aspect aussi riant qu'animé, tandis que, rassemblés en un tel nombre qu'ils composaient un véritable aréopage, — mais un aréopage en vacances, — les rois et les princes régnants n'arrêtaient point de célébrer, à leur manière, dans la joie des bals et des festins, le bonheur de leurs peuples rendus aux travaux de la paix. Comme le disait, avec un rare bonheur d'expressions le vieux prince de Ligne, le tissu de la politique était tout brodé de fêtes. En la satiété de leur pouvoir absolu, les souverains s'étaient sentis aiguillonnés d'un goût de roman et d'aventure qui, pour eux, avait toute la saveur de la nouveauté. Les personnages du caractère le plus grave, ceux qui étaient investis de l'autorité la plus haute, cédaient à l'entraînement général et s'en donnaient à tête perdue sans en excepter les diplomates de carrière. On accourait, de mille points, à ce spectacle qu'on ne reverrait plus. Tout ce qui pouvait monter dans un carrosse à couronne s'empressait à y faire figure.

Un comité spécial avait été désigné par la Cour pour l'organisation des plaisirs, à charge d'inventer, chaque jour, quelque divertissement extraordinaire inédit. Les amusements de jour et de nuit se succédaient avec une sorte d'emportement.

En ces réunions fastueuses et changeantes où voisinaient, de soir en soir, auprès des plus jolies femmes de l'aristocratie européenne, les illustrations politiques ies plus qualifiées du monde entier, on n'entendait que ces appellations : Sire, Votre Majesté, Excellence, Altesse, résonner, à tous les emplacements des tables. Qu'on ajoute au rang et au nombre de tels convives l'importance même des officiers servants, pour la plupart aussi des princes souverains ou des altesses sérénissimes; qu'on se figure, en outre, comme l'a dépeint

AU CONGRES DE VIENNE 2o

le comte de La Garde-Cliambonas, dans un tableau plein d'éclat et de coloris (1), les milliers et les milliers de bougies faisant éLinceler les cristaux, chatoyer les porcelaines, reluire la vaisselle d"or massif de la maison impériale; puis, les parfums des fleurs se mêlant à Tharmonie des instruments, la douce familiarité, l'intimité de ces maîtres du monde tempérant la majesté de leur assemblage et l'on pourra s'imaginer ce qu'avait de magique un pareil coup d'oeil, où tous les sens étaient captivés !

L'impératrice d'Autriche, Italienne de naissance, issue de la maison fameuse d'Esté et ayant hérité de ses aïeux, par une naturelle filiation, le goût des arts et l'amour intelligent des plaisirs avec une grâce toute française (2), quoiqu'il s'y mêlât un peu d'afteterie, était l'âme de cette série ininterrompue d'agréments, qu'on appelait : redoutes, mascarades, banquets, carrousels, parties de chasse ou courses de traîneaux.

Nommer les principaux de ceux qui y prennent part, c'est remettre en mémoire les figures historiques d'une époque, dont chaque jour appartenait aux événements de l'histoire.

Entre les empereurs et les rois, nul n'attirait autant les regards que le tsar blond et svelte. Alexandre se piquait de mener ensemble les affaires les plus importantes du gouvernement des peuples et les intrigues les plus délicates du sentiment et de l'amour. N'eùt-il pas

(1) Souvenirs du Congrès de Vienne, Emile-Paul, éditeur.

(2) Œ Une personne d'un espritsupérieur, d'une âme sublime, réunissant dans sa conduite tout ce que la dignité et l'amabilité peuvent produire, et dont la tenue, pendant ces fêtes si contraires à ses vœux, a surtout étonné et enchanté les connaisseurs, — l'impératrice, enfin... » (Frédéric de Gentz, Tagcbiicher, I, 249.)

été le maître d'un vaste empire qu'il eût pu prétendre à fixer l'attention par les attributs variés de sa personne morale et physique. Il était de taille élancée et d'un abord séduisant; ses façons gracieuses — quand il avait envie de leur donner ce tour — communiquaient à ses impressions, auprès des femmes, un air de chevalerie dont il tirait d'aimables succès. Maintes beautés, à Tienne, dignes de le retenir par les qualités de leur éducation et de leur esprit, lui en rendaient le séjour fort agréable. Elles n'appartenaient pas toutes, — à ce que nous divulguent de certains rapports de police enfouis dans les archives de Vienne — , à la haute société aristocratique. Ses sentiments changeants s'étaient adressés d'abord à de très grandes dames d'un rang moins éloigné du sien; puis, ayant cru s'apercevoir qu'elles avaient plus de morgue que d'esprit, il s'en était, peu à peu, détaché. Détail inconnu : le puissant Alexandre avait, un moment, porté les préférences d'un cœur presque lidèle vers une jolie femme de la bourgeoisie (simplement s'appelait-elle madame Schmidt), en possession de mari, mais un mari discret, respectueux, et qui savait disparaître, au moment opportun, où l'empereur lui faisait l'honneur de frapper à l'huis de sa chambre conjugale.

Parfois, il lui arrivait de rencontrer, sur ce chemin de victoire, des émules hardis, qui l'y gênaient. Dans les coulisses du Congrès de Vienne, il fut raconté qu'il y avait eu rivalité directe entre cet empereur jaloux d'être le maître partout et Metternich, non moins désireux de plaire sous des dehors mondains, qu'il se iïattait d'orner d'une pointe de romanesque. Sentimental le chancelier ne l'était guère; mais, il possédait l'art du parler tendre et des galantes manières; quoiqu'il eût

tendance à s'en vanter, il en usait, avec les avantages que procurent en pareil jeu un noble visage, une mise parfaite et l'usage exquis des salons. Cette sorte de concours, dont le prix était un sourire plus engageant, une promesse plus complète, ou des réalités plus douces à cueillir (1), n'était pas du goût du tsar Alexandre. En deux ou trois occasions, son amour-propre y fut piqué; il en conçut de l'irritation contre Metternich; et les affaires de l'Europe, c'est-à-dire les transactions du Congrès, devaient s'en ressentir.

Telle circonstance, parmi d'autres, causa au puissant monarque un accès de dépit réel, dont les signes n'échappèrent aux yeux de personne.

Ce soir -là, on avait combiné, chez la princesse Marie Esterhazy, les surprises d'une brillante loterie pour amuser et séduire l'assistance féminine aux 3^eux convoiteurs. Le tsar, qui désirait que la complaisance aidât à la chance dans la distribution des lots, les avait classés de façon que les plus souhaitables échussent à

(1) Sur ces intimités des grands politiques, le lagebûclier de Friedrich von Gentz, fournit de piquantes révélations. Tandis que Metternich est fort occupé de sa liaison et de sa rupture avec la femme fatale, la femme maudite, qui n'est autre que la duchesse de Sagan, lui-même, le secrétaire du Congrès, partout invité, partout fêté, chargé d'entrevues et d'affaires, — sans compter le travail courant du protocole— a du temps encore, passablement de temps, pour en faire la part de ses fantaisies voyageuses. Ses menues confessions nous l'apprennent : « Mercredi, 4 janvier 1815 : Première Tisite chez une des plus jolies filles de Vienne (sœurde M""" Desfours). Jeudi 5, dîné seul chez moi; passé une heure avec M"« Catty. Vendredi 27, première entrevue avec une femme connue sous le nom de la comtesse Desfours, que j'ai trouvée très belle. Dimanche 29, sorti à 10 heures; deux heures d'entretien avec le roi de Danemark; rendez-vous avec la femme du vendredi, qui est appelée Jeanne. Elle m'a procuré des jouissances que je n'avais goûtées depuis bien des années. A 8 heures, chez lord Castlereagh, travaillé avec lui jusqu'à 9 heures et demie. Rentré, endormi pour avoir trop dîné. » Et tout cela, sans le reste, dans l'espace d'un seul mois!

quatre femmes de la Cour distinguées par lui. Comment advint-il que ses dispositions furent mises en défaut par un malicieux hasard? Toujours est-il que deux de ceux-là très enviés allèrent, Tun à la fille de Metternich, l'autre à un aide de camp de François P"". L'empereur de Russie eut la faiblesse de vouloir corriger les jeux du sort. 11 avait réservé, dans ses vœux, le dernier de ces lots à la princesse d'Auersperg, et, par une étrange démarche, il l'envoya réclamer au gagnant. Celui-ci, formé à l'école de M. de Metternich, répondit avec une politesse consommée de diplomate et de courtisan qu'étant tombé d'une main impériale un tel objet était trop précieux pour être rendu. Le tsar en eut le visage assombri, la mine maussade, pendant une partie de la soirée.

Alexandre « le Libérateur » ne manquait à aucune redoute, à aucun gala d'importance. On l'y voyait arriver, de temps en temps, en compagnie du prince Eugène de Beauharnais auquel il avait voué une particulière affection. Se montrait-il au côté de l'empereur d'Autriche la comparaison ne tournait pas à l'avantage de son hôte, qui avait moins do prestance et s'habillait avec moins d'élégance, de goût, on disait même de propreté.

Dans cette cohue royale, Frédéric P'' de Wurtemberg s'imposait par la majesté non de sa couronne, mais de sa ventripotence glorieuse. Aux bals masqués, le domino noir, quoi qu'il fit, ne parvenait pas à dissimuler ses formes corpulentes; son ampleur et sa rotondité emplissaient le regard d'une vision toujours réjouissante. Cependant, la gaîté n'était point empreinte sur son visage. Il portait un peu partout sur son front le pli soucieux, qui ne le quittait jamais, différant en cela de l'excellent Maximilien de Bavière, aux airs

continuellement épanouis, qu'on disait être le plus adorable et le plus adoré des rois trônants.

Quel contraste d'autre sorte entre le volumineux Frédéric de Wurtemberg et la silhouette maigre de Frédéric VI de Danemarck! Avec son nez très long, sa face de carême, ses cheveux d'un blond blanc, dont la nuance fadasse n'était point pour relever la pâle expression de sa ph^^sionomie, celui-ci manquait, évidemment, de prestige physique. Pourtant, c'était un gai convive, toastant bien et souvent, et dont la finesse, l'enjouement, l'esprit d'à propos et de repartie, tranchant sur une bonté de cœur véritable, charmaient son plus proche voisinage.

De Frédéric-Guillaume III, le monarque berlinois, en deuil de la belle Louise de Prusse, on remarquait simplement qu'il avait la taille haute, la figure grave, qu'on le voyait souvent, par les rues de Vienne, le bras passé sous celui de l'empereur d'Autriche, cheminant à pied, tous deux vêtus en bourgeois, et qu'il n'avait pas d'autre intérêt, hors la place qu'il tenait dans le cérémonial monarchique.

Au prince Charles de Bavière allaient les préférences de bien des intrigues cherchées sous le masque; en sa personne résidait toute la beauté d'un héros de roman. Enfin les princes de Wurtemberg, de Prusse, les archiducs Charles, Albert, Ferdinand, Maximilien d'Esté, Jean et Régnier, faisaient honneur, chacun à sa manière, à l'ensemble du banquet.

On notait, sur le passage des Majestés et des Altesses, des particularités, on échangeait des observations concernant telles de leurs habitudes ou de leurs ressemblances. Ainsi, lorsque se montrait la grande duchesse d'Oldenbourg, la sœur bien -aimée d'Alexandre, on

était aussitôt frappé de son étonnante similitude de traits avec son frère.

Les ambassadeurs et d'autres grands personnages étaient amenés à se rencontrer fréquemment dans le monde. On avait pris l'habitude de les attendre et de les reconnaître partout.

Quand s'illuminaient les salons de la Burg, la foule y était extraordinairement pressée. Cependant, on avait tôt discerné, dans cette confusion de personnalités ayant chacune son titre de naissance et son privilège de situation, les grands premiers rôles du moment.

Metternich apparaissait et reparassait, sans cesse, content de l'impression flatteuse, qu'il s'entendait à produire autour de lui. On était moins satisfait de revoir, en tous lieux, la longue figure ennuyée de lord Castlereagh, une médiocrité puissante du jour. Gros, gras, blond, vêtu d'un habit rouge et le visage aussi écarlate que cet habit, il demeurait presque immuablement grave et froid. Sa Seigneurie ne s'égayait que lorsqu'on lui rappelait, à propos, les récentes défaites de la France.

Dans le coin des diplomates, pendant que valsaient et quadrillaient les jeunes couples, se retrouvaient, tour à tour, conversant du sort que les amphytrions européens pensaient réserver aux différents territoires en litige : Nesselrode, Pozzo di Borgo, le prince de Hardenberg, le comte de Lovenhelm, Bernstorff, et en particulier, Guillaume de Humboldt, le ministre plénipotentiaire de Prusse, le diplomate philosophe, peu expansif d'ordinaire et songeant moins à la politique du jour qu'à sa lettre prochaine pour Charlotte Diede (1).

Lorsque venait Talleyrand, on distinguait de loin l'homme et ses cheveux poudrés, son frac violet, oîi

(]) G. de Humboldt, Briefe an eine Freimdin.

scintillaient des décorations, ses bas de soie noirs à coins dorés, ses souliers à boucles de diamants et à talons rouges. Portant avec aisance ses soixante ans sonnés, il avançait la tête droite, la main appuyée sur sa canne, et imprimant à sa démarche cette espèce de dandinement réglé par l'habitude, si j'ose dire, qui lui avait permis de corriger l'effet de sa claudication et de faire d'une infirmité presque une grâce. Il était déjà très entouré. Tout à l'heure, enfoncé dans un moelleux fauteuil, nous le reverrons causant avec le prince Léopold de Naples, le cardinal Gonzalvi et le remuant seigneur Luccliesini. La conversation paraît fort intéressante, car d'autres habits se rapprochent et veulent en connaître le sujet. Talleyrand parle du roi Murât et prédit le prompt écroulement de cette souveraineté de théâtre, — le Deus ex machina, qui lui donna le souffle, n'étant plus là pour la soutenir.

L'un des familiers de la Cour, expert à démêler tous ces visages nous y désignerait encore : le général ïettenborn, celui qui s'empara du trésor particulier de Napoléon, un immense butin dont une partie lui fut abandonnée en récompense; le feld-maréchal prince de Schwarzenberg, dans son nouvel uniforme de colonel de l'un des régiments de la garde impériale russe; le prince Nicolas Esterhazy, éblouissant dans son costume de hussard hongrois, dont les broderies arrachaient des regards d'envie aux femmes elles-mêmes; lord Stewart, l'ambassadeur d'Angleterre, qui, dans son mouvement perpétuel, semble n'exister que pour se montrer et qu'on a surnommé, à cause de cette atïectation, le Paon doré; les divers membres de la famille Nariskhine, capables par les grâces de leur esprit, de suppléer à l'absence d'un prince de Ligne ou d'un

Talleyrand; le comte Raziimovski, Tambassadeur de Russie près de la cour autrichienne, si fastueux dans ses goûts, si grand dans ses projets; le baron Arnstein, l'un des princes de la finance; l'élégant jeune comte de Trautmansdorff, l'un des héros du dernier tournoi et le chevalier servant de * la belle d'amour », comtesse Edmond de Périgord; le prince de Lichtenstein, Louis de Schœnfeld et cent autres.

Dans ces temps merveilleux, quand on avait assez vanté les splendeurs de la Burg, on disait que si le point central des affaires, au sortir des plaisirs était le palais du prince de Metternich, le mouvement de société qui s'y renouvelait, de jour en jour, n'était pas là moins animé. Il excellait à recevoir, en ses appartements de Vienne ou en la maison de campagne qu'il possédait, à une faible distance de la capitale. C'était la grande magnificence, dans un style très correct. L'affluence des invités y était énorme, et on admirait tout le soin, toute la dépense de soi-même, auxquels s'appliquait le chancelier pour plaire à chacun d'eux par cette bonne grâce personnelle, jointe au « bon vouloir de la fortune », qui était son double privilège. Son fameux bal du 18 octobre 1814, où l'on vit réunis dans ses salons toutes les cours, tous les souverains, tous les grands personnages de l'Europe, laissa derrière soi un long frémissement d'admiration.

On avait aussi pris le goût de se rendre, autant que s'en présentait l'occasion, chez M. de Talleyrand, dont les réunions avaient un caractère d'urbanité grave, et, cependant, aisée, tout à fait en harmonie avec la dignité noble du personnage. Dans son salon, assis sur un canapé, auprès de la brillante comtesse de Périgord, et entouré des constellations du monde politique les plus

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