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LE PRINCE CHARLES DE LIGNE

Peinture de Grassi

brillantes, de tous ces hommes éminents, qui, debout, au dire d'un témoin, l'écoutaient comme les écoliers écoutent les leçons d'un maître, il donnait l'exemple d'une force d'ascendant moral unique.

Pas une minute n'était perdue, dans l'ordonnance de ses journées trop brèves, qui devaient suflTire à tant de travaux, de séances en conseil, de correspondances diplomatiques ou d'invitations et de réceptions. Ayant conservé, à Vienne, ses habitudes de Paris, tous les jours, au moment de sa toilette, le prince recevait des visites à la manière des grands seigneurs et des grandes dames d'autrefois. Il livrait sa personne physique aux soins de son valet de chambre, sans en paraître un seul instant distrait, et, pendant que ce serviteur arrangeait sa coiffure, il conversait avec une entière liberté d'àme des hautes et sérieuses raisons, qui le retenaient dans la capitale des Habsbourg.

11 tenait table ouverte, La chère y était exquise, suivant une règle de la maison, dont on ne s'était jamais écarté, en quelque lieu qu'on se transportât. Il était connu, surtout, qu'aux dîners de M. de Talleyrand la conversation revêtait un ton d'aménité délicate qu'elle n'avait pas, ailleurs, au même degré de perfection.

Inévitablement, les faits à l'ordre du jour revenaient sur la nappe, mais sous une forme de discussion très adoucie et n'engageant à rien, du reste, quant aux résolutions du lendemain. On en devisait avec prudence. Puis, on passait à d'autres exercices parlés.

Certaine fois, les controverses politiques n'occupaient plus l'attention. On avait abordé un sujet moins brûlant que la question de savoir si le trône de Naples serait enlevé ou conservé au prince Murât. Simplement, les discours vaguaient sur des détails de gastronomie.

Et, comme l'amour-propre national n'abandonne jamais ses droits, chacun de ces diplomates avait rehaussé, de préférence, la délicatesse ou les succulences des mets de son pays. Lorsqu'on en vint aux fromages, lord Castlereagh naturellement avait vanté le stilton d'Angleterre; Alvini, le strachino de Milan; Zeltner, le savoureux produit du pays d'Emmenthal; le baron de Falk, ministre de Hollande, avait relevé l'excellence du limbourg, immortalisé par Pierre le Grand, lequel n'en mangeait jamais, a-t-on dit, sans mesurer le morceau avec son compas. Nul, en cet important débat, ne se décidait à céder l'avantage à l'opinion de son voisin. Le prince de Talleyrand gardait le silence. Il n'avait pas ses armes sous la main.

Pendant que les opinions de ces palais blasés errent indécises, un laquais entre dans la salle, annonçant au maître du logis l'arrivée d'un courrier français :

« — Qu'apporte-t-il? demande le prince.

» — Des dépêches de la Cour, et...

» — Quoi encore?

» — Une caisse contenant des fromages de Brie.

!> — Très bien. Qu'on porte les dépêches à la chancellerie et qu'on serve, à l'instant, un des fromages. »

On fait diligence. « Je me suis abstenu, dit alors le prince, de prendre parti dans la discussion, et de vanter, étant chez moi, un des produits du sol français; mais, il est là; jugez-en, messieurs. »

On y mit le couteau : la crème en était pure et stimulante. Il n'y eut plus d'hésitation; l'expérience en décida unanimement, à l'avantage de la Brie française (1).

(1) Parmi les convives de ce curieux diner figurait le peintre Isabey. Ne serait-ce pas l'occasion de rappeler comment Talleyrand l'avait amené sur

Les propos ne s'échangeaient pas avec autant d'aisance et d'agrément, à la table de lord et lady Castlereagh, dont la froideur déconcertait la magnificence. Jusque dans leurs bals superbes, des bals de vanité, comme on les appelait, où la foule était énorme, ainsi qu'aux bals parés de lord Stevvart (1), le plaisir revêtait des airs de cérémonie; tout l'or des salons et le luxe de la dépense ne parvenaient à échauffer cette glace. Le sourire n'3^ détendait les lèvres que par hasard, sous l'imprévu d'un détail, pour une offense accidentelle à l'étiquette, ou bien pour l'amusant spectacle qu'offrait Sa Seigneurie, quand lord Castlereagh, si long, si maigre, de mouvements si mécaniques et si plaisants à voir, se prenait à danser, sur un air vif et gai, sans rien perdre de sa physionomie sérieuse, les pas d'une gigue anglaise ou d'un rit écossais.

En ces milieux cosmopolites groupés à Vienne,

ses pas, à Vienne, estimant que le célèbre artiste trouverait à y employer fructueusement son habile pinceau? Un matin, étant encore à Paris, il le recevait en son hôtel de la rue Saint-Florentin. Isabey se lamentait, à son oreille, que la chute de Napoléon lui avait enlevé presque toutes les places, dont la faveur impériale l'avait pourvu. La Restauration serait pour la France, peut-être, une source de bienfaits pacifiques; mais elle était, pour lui, certainement une cause de ruine. Talleyrand, qui Tavaitécouté, trouva, de suite, le remède à cette infortune relative. Lui montrant du doigt, audessus de sa tète, le tableau de Terbury- (igurant le Congrès de Munster, une peinture renommée, qui passa, plus tard, aux mains de la duchesse de Berry :

« — Que ne venez-vous à Vienne ! Vous y seriez le Terburg d'un Congrès où de grandes choses seront accomplies. »

Quel trait de lumière! Isabey s'était rendu où Tavaient appelé la parole et les encouragements du prince. Toutes les gloires diplomatiques de l'Europe, groupées autour de la table où se joua la plus formidable des parties, devaient se fixer sur sa toile, dans une composition inoubliable.

;,1) 18 janvier 1815. — « Bal paré chez lord Stewart, pour le jour de naissance delà reine. L'empereur d'Autriche n'est jamais allé à ces fêtes. » {Diario ilel marchese di San Marzano, ap. Ilario Rinieri, Torino, 1903.)

chaque réunion avait son cachet particulier. Mais, c'était à qui se surpasserait dans la manière élégante de mettre en valeur les attributs du faste et de la puissance. Si, par le charme et la délicatesse, l'ambassade française semblait venir en première ligne, les Russes pensèrent bien emporter le prix de la munificence, après le grand bal que leur ministre Slackelberg avait donné pour fêter la naissance de sa souveraine (1) et celui qui, chez le comte Rasumovvski, arrachait des cris d'admiration aux plus difficiles connaisseurs. Au reste, chaque jour fournissait une date propice d'anniversaire, un prétexte heureux, une occasion saisie avec empressement de faire durer le plaisir.

Aux grandes redoutes, aux bals de la cour, dans les courses de traîneaux (2), le spectacle était éblouissant des groupes de femmes rivalisant à harmoniser, en leur parure, le goût délicat et le luxe éclatant. Ces soirslà, elles faisaient étinceler les feux de toutes leurs pierreries. Elles voulaient toutes paraître, si elles ne Tétaient déjà ou si elles ne l'étaient plus, jeunes et belles. Les charmes les plus divers naissaient d'elles, de leurs mouvements, de leur délicieux assemblage. Hôtes princiers, généraux et diplomates, voyageurs

(1) Le tsar trouvait même qu'un y usait de prodigalités excessives. Il n'allait pas aux réceptions extra-somptueuses de son ambassadeur Rasumowski. J'en découvre le curieux détail dans une note du marquis de Saint-Mursan, ministre de Sardaigne : « 1" janvier 1815. — L'empeicur incommodé, après avoir été cinq heures au feu de Rasumowski (un incendie s'était déclaré . L'empereur de Russie n'y a pas été. Cette maison lui avait déplu; il avait dit que c'était bien peu patriotique de dépenser tant d'argent hors de son pays. » {Diario inecUto, archives du Vatican, ap. Rinieri, Corin^ponihinzn iJei cnrdinali Consalvi e Pacca.)

(2) « Birouciade de la Cour à Laugarfen, soit course de traîneaux sur des roues dorées, c'est-à-dire dépense inutile, chose froide. » ('i mars 1815, Diario del marchese d'i San-Mnrzano.)

de marque, s'entremêlaient agités, curieux de voir et de vivre, dans cette immense réunion de plaisirs. Jamais leurs yeux n'avaient pu considérer, en un seul et même cercle de luxueuse élégance, tant de femmes remarquables par la situation, la fortune et l'attrait spirituel, qu'il leur fut permis d'en admirer, impératrices, reines, duchesses ou simplement femmes du monde, pendant les six mois du Congrès.

Comment les nommer toutes, en ces concours de grâce embellies par la richesse? Entre celles, qui ramenaient vers elles le plus de suffrages par les qualités de l'àme et du vidage, s'inscrivaient : la princesse de La Tour-et- Taxis, la belle-sœur du roi de Prusse; la comtesse de Bernstorff, l'ambassadrice du Danemarck; la comtesse Thérèse d'Apponyi, dont les yeux étaient les plus parlants du monde; la princesse de Hesse-Philippstal, au port de tête si sévère; M"'^ de Fuchs, une délicieuse maîtresse de maison, chez laquelle régnait l'abandon de l'intimité (1); la comtesse Zamoiska, née Czartoryska, la blonde Polonaise, de qui le regard des hommes ne parvenait plus à se détacher, quand il avait commencé de parcourir la blancheur de son teint, la sveltesse de sa taille, et tout l'éclat répandu de sa jeunesse; la princesse Bagration, dont le cercle était le salon russe par excellence; enfin, les trois grâces de la Courlande, comme on appelait la nièce de

(l) Frédéric deGentz, lesecrétaireduCongrèsdeVi^'iine, nommesouvent, dans son Journal, 51"= de Fuchs, chez qui dînaient le prince héréditaire de Hesse-Hombourg-, le comte Bernstoiï et maints importants personnages; il y revenait volontiers et n'était pas éloigné de croire qu'il était sur le chemin des bonnes grâces particulières de cette spirituelle etjolie femme. «Assis à côté de M°"= de Fuchs, àlaquelle j'ai fait la cour tout de bon, et non sans espoir. » i8 décembre 1814. i Et un peu plus tard : a Alléchez M°"de Fuchs et passé la soirée avec elle. » 6 avril 1815. i « Promené M»' de Fuchs. » 1 Jeudi, 4 mai.) Etc.

Talleyrand et ses sœurs : les duchesses de Sagan et d'Acerenza.

La comtesse de Périgord, que nous venons de nommer et dont les qualités supérieures méritent bien de nous arrêter, quelques instants, recevait à l'ambassade de France. Elle était, certes, l'une des femmes les plus en vue et les plus recherchées, à Vienne. L'usage du monde, ne le possédait-elle pas, comme d'instinct? N'en avait-elle pas donné des signes, exceptionnels, dès l'enfance?

Au temps où elle habitait, à Berlin, un palais qu'elle savait lui appartenir en propre, tout entier, la maison, les meubles et les gens, elle n'était qu'une fdlette de treize ans; et déjà, favorisée presque à l'égal de sa mère : la duchesse de Courlande, par les richesses dont elle avait la libre disposition, par son rang et l'amitié de la famille royale, elle avait les qualités précoces d'une maîtresse de salon (1).

A vrai dire, sa grande noblesse n'était pas un bien vieil héritage. Lorsqu'elle eut à dater le berceau de son opulence et de ses titres, en ses Souvenirs de jeunesse, elle n'eut pas besoin de renionter très haut. L'effort de sa mémoire n'eut point à rétrograder en deçà de son grand-père, pour atteindre aux origines véritables de sa maison puissante. Quoiqu'on ait découvert, ensuite,

il) a Je savais beaucoup trop que la maison m'appartenait, que j'étais servie par mes gens, que mon propre argent payait mes dépenses et qu'enfin mon établissement était totalement séparé du sien (de la duchesse). J'allais, le malin, baiser la main de ma mère; de temps en temps elle M'nait diner chez moi. C'est à quoi se bornaient nos rapports. »

(Souvenirs de la duchesse de iJino, publiés par sa petite-fille, la comtesse Jean de CastcUane.i

« Je n'ai jamais mieux fait les honneurs de chez moi que lorsque j'avais treize ans. » (Id.. ibid.j

que la famille de ce dernier, d'extraction westphalienne, possédait, depuis plusieurs générations, le domaine de Kalm-Zeen, et qu'elle s'était créé des alliances avec les Lambsdorf, les Behr, les Turnow, maisons considérables de la Courlande, c'était en somme, à ses débuts, un petit compagnon que l'écuyer Ernest-Jean Biren, en attendant qu'il fût tout, par la grâce et Tamour d'une reine : l'impératrice Elisabeth. Pierre, son fils, fut le dernier duc de Courlande. Il avait peu de culture, mais une rare beauté ph3'si(iue et des goûts d'élégance; il mettait sa gloire à posséder quatre filles des plus attirantes qu'on pût voir; et la fortune qu'il leur laissa fut énorme.

Les aînées avaient eu à choisir, entre les partis exceptionnels, qui s'étaient offerts à elles, pour s'arrêter : la première, Wilhelmine (quand elle eut perdu l'espoir d'épouser Louis-Ferdinand de Prusse) à la demande du prince Louis de Rohan; la seconde, Pauline, au prince de HohenzoUern; et la troisième, Jeanne, au duc d'Acerenza, de la maison italienne des Pignatelli. Alliances de titres et d'argent, dont l'éclat émanait beaucoup moins du mérite des prétendants, et qui ne furent, aucune, surtout la dernière, des modèles accomplis de bonheur conjugal. Dorothée ne devait pas être, en cela, plus gâtée que la duchesse d'Acerenza, sa sœur. Elle aussi aurait à rompre des liens aussi mal assortis que légèrement formés, mais qui devaient lui apporter la compensation de faire d'elle la nièce et plus que la nièce de Tallejrand, son indispensable compagne d'esprit, l'Égérie de ses derniers travaux, enfin, la lumière de sa vieillesse.

On sait comment elle était devenue la comtesse de Périgord. Il en fut parlé dans « les coulisses

d'Erfiirt » (1). Mais, d'en rappeler les circonstances en détail ne semblera point hors de saison.

Elle était en la Heur de ses seize ans. Bien des prétendants s'étaient inscrits sur son carnet de bal. On a connu leurs noms; elle n'en fit point mystère; au contraire, elle les énuméra avec une complaisance fort compréhensible pour l'amour-propre d'une femme; car ils n'étaient, cerles, pas les premiers venus.

Ainsi, dans un moment où la détresse des Bourbons rendait le duc de Berry peu facile à marier, le comte d'Avaray, homme d'entreprise et de calcul, avait songé que la jeune princesse de Courlande si richement apanagée serait un excellent parti pour son maître; et il avait entamé des commencements de négociations (2). De grands seigneurs ruinés, tels que les princes de Hohenlohe et de Solms, s'étaient tenu un raisonnement analogue : ils eussent trouvé sage autant qu'agréable de rétablir leurs affaires en l'épousant.

Les agréments de sa personne, le brillant de sa condition mondaine et son éducation soignée l'avaient fait rechercher également par des personnages de plus d'importance que ces derniers seigneurs, c'est-à-dire les ducs de Gobourg et de Gotha, le prince Auguste de Prusse. Sensible aux mêmes avantages, le prince Florentin de Salm s'était mis sur les rangs, multipliant des soins, des hommages, qu'on ne paraissait pas accueillir avec plus d'intérêt que les empressements des princes de Mecklembourg et de Reuss. Geux-ci

(1) V. t. 1", au chapitre ainsi intituli'.

(2) En 1798, le même duc de Berry avait dû épouser Anna Tyskiewiez, la future comtesse Potoçka. Après le rétablissement de Louis XVIII, il contracta alliance avec Marie-Caroline, princesse des Dcux-Siciles.

avaient presque établi leur domicile en la maison maternelle sans y progresser d'un pas.

Aucun de ces demi-dieux n'avait louché son cœur. Ils s'y efforçaient en vain; elle l'avait voué au prince Adam Gzar tory ski, dont les hautes vertus et la rare noblesse de caractère fascinèrent l'imagination de la jeune fdle, quand elle n'était encore qu'une enfant. Elle ne devait accepter le nom de comtesse de Périgord que sous l'empire de raisons plus fortes que sa volonté.

Ce fut un vrai roman. Lui, sans le dire ni l'écrire, songeait en soi qu'elle s'annonçait pour un avenir bien «éclatant d'esprit et de beauté; en la gravité de ses silences, il l'en tenait instruite par des égards rapprochés ou distants, dont elle comprenait le sens discret. Craignant de n'être plus assez jeune, il s'en était ouvert à l'abbé Pittoli, le précepteur de Dorothée de Courtaude. La disproportion des années, qui le frappait et l'inquiétait, elle ne la voyait point, ou si, parfois, elle paraissait l'envisager, c'était avec le désir de corriger sa jeunesse en se rapprochant des goûts sérieux du prince Adam. Aussi bien, pourquoi cherchait-elle ingénument à se vieillir? N'était-il pas, lui, toujours jeune avec son âme et sa physionomie de héros? Sans cesse remontaient à la mémoire de la belle enthousiaste ses actes généreux, son patriotisme si pur, le désintéressement invraisemblable dont il avait donné les preuves, lorsque, étant ministre, il n'accepta ni décoration ni traitement, parce qu'il n'avait qu'une seule ambition, qu'un seul idéal : grandir la gloire de son maître, pour obtenir peut-être, de retour, la délivrance de son cher pays polonais; et la ferveur d'admiration qu'elle en ressentait avait les élans de l'amour.

La première fois qu'il s'était adressé à elle, ce fut à Mittau, un soir qu'il la pria avec insistance de revenir à Berlin par Varsovie. C'était à la veille du traité de Tilsilt. Il s'était rendu chez la duchesse de Courlande, pour y demeurer trois semaines. L'air sombre de son visage découvrait les tristes pressentiments de son àme sur la vanité des promesses d'Alexandre et la perte prochaine- de son amitié. Il souffrait donc; elle ne -l'en avait apprécié que davantage, assise auprès de lui, dans le salon de sa mère, ou l'ayant à côté d'elle, à table. Il ne lui disait que peu de mots, et se contentait de la regarder, luttant contre le charme qui l'attirait. Il s'y laissait conduire, cependant, et les destinées de ces deux êtres d'exception se fussent certainement unies, si l'opposition tenace de la mère du prince Adam Czartoryski pour laquelle il professait un culte de respect n'y avait mis obstacle et si les desseins concertés de Talleyrand, de l'empereur de Russie et de la duchesse de Courlande, n'avaient fait triompher la cause du comte Edmond de Périgord, le moins empressé de tous à la voir réussir.

C'était au mois d'octobre 1808. La duchesse s'était établie dans sa propriété de Saxe, à Lobskau, où sa fille Dorothée était venu la rejoindre. Les épouseurs princiers s'y étaient portés nombreux, en la saison d'été : ils s'y tenaient encore, après la chute des feuilles. Dans l'entrefaite, une lettre était arrivée d'Erfurt. Elle était du tsar Alexandre annonçant à la châtelaine de Lobskau qu'il irait lui demander à dîner, pour lui, pour son aide de camp et l'ambassadeur de France Caulaincourt, avec qui il rentrait à Saint-Pétersbourg.

Le 46, il était arrivé, à 5 heures du soir, accompagné des deux personnes qu'il avait indiquées. La

duchesse manda sa fille, qui, tout entière attachée au souvenir du prince Adam, fuyait le salon maternel assiégé de prétendants; elle lui intima le désir qu'elle sortît de sa retraite (le pavillon oîi elle se tenait, d'habitude) et vînt présenter ses devoirs au souverain. Il s'y trouvait beaucoup de monde assemblé, ce jour-là, curieux de prendre part aux honneurs d'une telle visite : la princesse de Hohenzollern et la duchesse d'Acerenza, les sœurs mariées de Dorothée, le grand-duc de Mecklembourg, beau-frère de l'empereur, le prince Gustave de Suède, et bien des personnages. Après le dîner, le tsar, qui s'était beaucoup occupé de la jeune fille, objet de tant de désirs, voulut attirer son attention sur un particulier détail : la ressemblance physique, qu'il pensait avoir découverte entre un jeune homme assis là, parmi les convives (celui qu'il avait amené sous le titre supposé de son aide de camp), c'està-dire le comte de Périgord, neveu du prince de Cénévent, et le prince Czartoryski. Mais elle s'était dérobée à la comparaison en prétextant qu'elle avait la vue basse. L'empereur n'employa pas tantde détours, quand il fut seul avec la duchesse sa mère et que, pendant une conversation, qui dura deux heures, il lui déclara qu'il pensait avoir des obligations envers M. de Talleyrand; qu'un moyen lui était offert de les reconnaître; qu'elle pourrait l'y aider, qu'il y comptait même et qu'il avait, en effet, promis au prince d'appuyer, auprès d'elle, son désir d'obtenir pour son neveu la main de la princesse Dorothée de Courlande. Le tzar avait en la cause des arguments de première force. La duchesse était sa sujette : la fortune immense dont il lui avait garanti la possession, risquait de se fondre au creuset des finances russes, si le mariage n'avait pas lieu. Obéir

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était l'inévitable résolution à prendre. Au reste, « le grand rival » ne se montrait pas. Bien imprudemment le prince Gzartor^^ski traînait ses desseins et tardait à prévenir la jeune princesse de Courlande qu'il avait enGn obtenu le consentement maternel, à Varsovie. On sut persuader à Dorothée qu'il ne se souciait aucunement de se marier avec elle, qu'il se dérobait à la foi contractée, et qu'il avait tourné, certainement, vers une direction nouvelle ses sentiments et ses vœux. Et, de dépit, après quelques larmes versées, elle avait donné son consentement au parti qu'on lui imposait. Le lendemain, elle avait cette conversation peu banale avec son fiancé du jour :

« — J'espère, monsieur, que vous serez heureux dans le mariage, que l'on a arrangé pour nous. Mais je dois vous dire, moi-même, ce que vous savez sans doute déjà, c'est que je cède au désir de ma mère, sans répugnance, en vérité, mais avec la plus parfaite indifférence pour vous. Peut-être serai-je heureuse, je veux le croire, mais vous trouverez je pense, mes regrets de quitter ma patrie et mes amis tout simples et ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous pourrez, dans les premiers temps, du moins, remarquer en moi.

» — Mon Dieu, répliqua-t-il, — pour n'être pas en reste de franchise, — cela me paraît tout naturel. D'ailleurs, moi aussi, je ne me marie que parce que mon oncle lèvent; car, à mon âge, on aime bien mieux la vie de garçon. »

Toutes formalités furent remplies, comme il convenait. Les lettres nécessaires avaient été envoyées à Paris et à Pétersbourg, pour la noce fixée à un mois.

Aux amis et aux connaissances, qui, pour la plupart n'avaient répondu que par des compliments polis et

froids, on avait annoncé la grande nouvelle. Talle^'rand s'était mis en route, s'arrèlant à Francfort, qu'on avait choisi pour le lieu de la cérémonie nuptiale, parce que cette ville se trouvait sur le chemin du voyage en France, et que le prince-primat, un ami de M. de Talleyrand, s'était offert à y donner la bénédiction aux époux.

Cette union contractée sans enthousiasme n'aura que des lueurs brèves de félicité. Le comte Edmond de Périgord ne transformera pas aussi complètement qu'on aurait lieu de le souhaiter son existence antérieure. Il restera frivole, inconséquent, dissipateur. Jouer, dépenser à l'aventure, c'est-à-dire follement, d'une manière sensible jusque dans ce flot de richesses, demeureront ses habitudes familières. On ne le verra pas, sans doute, acheter des livres rares par bibliothèques, ni des peintures de maîtres par séries, mais des inutilités par monceaux. N'aura-t-il point, particulièrement, le goût de se constituer une collection de cannes incrustées d'un très grand prix, mais d'un parti douteux et d'un intérêt bien secondaire? D'autres sujets de plaintes, et de plus graves s'élèveront contre l'époux, imputables surtout à son inconstance naturelle. Treize années de cette existence à deux, sans harmonie de sentiments ni d'idées, seront tout ce que M""" de Dino pourra en supporter, avant d'échanger d'une manière définitive la compagnie du neveu (1) pour celle de l'oncle.

Présentement Dorothée de Courlande n'en jouissait pas moins de toutes les apparences réunies d'un

(1) Quand on en vint à la séparation des comptes, il fut connu que la duchesse, dont les millions n'étaient pas faciles, se montra fort rigoureuse pour « le bon, l'insouciant Edmond », ainsi que l'appelait une de ses amies: Fortunée Hamelin.

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bonheur parfait et dont elle ne devait qu'à elle-même les éléments. Elle brillait entre toutes.

Elle ne se contentait point de recevoir, en la maison de Talleyrand, hommes et femmes avec cette aisance supérieure, qui lui était comme un jeu. Au contact journalier de l'esprit et de la conversation du diplomate consommé, elle se voyait instruite, et dans tous leurs détails, des desseins ourdis par la politique européenne. Du reste, à cette époque de radiance, elle n'était pas encore la femme de raison, la convertie, que nous aurons à rencontrer, en sa période de maturité et sur la pente du détachement mondain.

Elle se révélait ambitieuse, passionnée, dangereusement spirituelle, dégagée des scrupules incommodants, qui eussent eu la prétention de pénétrer plus avant qu'à la surface de son âme légère. Très admirée, elle inspirait à certains de l'inquiétude, sinon de la crainte. Le baron de Gentz, très éloigné d'être un saint, celui-là, ne disait-il pas d'elle : « La profondeur de perversité de cette femme m'effraye? »

Mais, il serait temps de revenir au.\ affaires du Congrès de Vienne.

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