CHARLES X
D'après une estampe de l'époque
immixtion étrangère dans le gouvernement intérieur d'un pays, Talleyrand l'avait mise en valeur, en 1792, dans sa correspondance diplomatique de Londres. Il allait s'y vouer de tout son effort, en s'aidant du point d'appui solide qu'il espérait bien se sentir sous la main, cette fois, en Angleterre (1).
Il partit, emportant avec lui ce sentiment profond et juste que son nom, les services qu'il avait rendus à l'Europe, en d'autres temps, enfin les efforts de sa diplomatie prudente parviendraient à conjurer le malheur, qui parut, un moment, inévitable : une guerre révolutionnaire et universelle.
La traversée n'avait pas été des meilleures. Sept heures de vent contraire la rendirent plutôt pénible. Mais, on oublie vite ce genre d'ennui, quand le péril
nous reconnaissons celui d'aller éteindre le feu dans la maison du voisin pour empêcher qu'il ne gagne la nôtre. » (Metternich, Dépèche à Vambassadeur d'Autriche à Londres, 21 octobre 1830.)
(1) « L'Europe est certainement dans un état de crise. Eh bien ! L'Angleterre est la seule puissance qui, comme nous, veuille franchement la paix ; les autres puissances reconnaissent un droit divin quelconque; la France et l'Angleterre seules n'attachent plus là leur origine. Le principe de la non-intervention est adopté également par les deux pays; j'ajouterais, et je le compte pour quelque chose, qu'il y a, aujourd'hui, une sorte de sympathie entre les deux peuples. Mon opinion est que nous devons nous servir de tous ces points de rapprochement pour donner à l'Europe la tranquillité dont elle a besoin. Que quelques États soient ou ne soient pas disposés à la paix, il faut que la France déclare qu'elle la veut et que cette volonté, émanée des deux pays les plus forts et les plus civilisés de l'Europe, s'y fasse entendre avec l'autorité que leur autorité leur donne.
» Quelques-uns des cabinets, qui marchent encore sous la bannière du droit divin ont, en ce moment, des velléités de coalition; ils peuvent s'entendre, parce qu'ils ont un principe commun ;ce principe s'affaiblit, à la vérité, dans quelques endroits, mais il existe, toujours ; aussi, lorsque ces cabinets-là se parlent, il s'entendent bientôt. Ils soutiennent leur droit divin avec du canon; l'Angleterre et nous, nous soutiendrons l'opinion publique avec des principes; les principes se propagent partout, et le canon n'a qu'une portée dont la mesure est connue. » (Talleyrand, Dépéc/ie du 27 nov. 1S30:<
OU les malaises en sont passés. A l'heure matinale où il débarqua à Douvres, une foule considérable couvrait le rivage. Le canon de la place avait annoncé l'arrivée du représentant du roi de France. Et les mêmes saluls furent répétés, au moment du départ. Dès qu'il fut à Londres, jusqu'où l'avait accompagné une garde d'honneur, il prenait la plume pour écrire à M'"*" de Dino et à la princesse de Vaudémont, sa fidèle amie, ses premières impressions en touchant le sol anglais. Il y avait du changement, à Londres, depuis le temps qu'il n'y était venu. Des quartiers absolument neufs s'}' étaient espacés. La ville lui sembla beaucoup plus belle, au premier aspect, qu'il ne l'avait laissée.
Aussitôt qu'il eut renoué connaissance avec l'air du pays, où il allait vivre plusieurs années, il s'empressa de remettre ses lettres de créance. Le ministère tory de Wellington et d'Aberdeen, maintenu au pouvoir par le nouveau roi Guillaume IV, lui ménagea un accueil aussi flatteur qu'encourageant. Il eut la satisfaction de le trouver convaincu que le mouvement français de la fin de Juillet n'avait été conduit par personne: que l'indignation contre les fauteurs de coup d'État avait été le lien général; que le duc d'Orléans avait été, pour ainsi dire, contraint à accepter la lieutenance générale du royaume et plus tard la couronne; qu'en l'occupant il avait rempli un devoir et qu'en remplissant ce devoir il avait rendu un service essentiel à l'Europe. Avant d'entrer dans la discussion des affaires de la Belgique, qui étaient à l'ordre du jour, il avait obtenu déjà ce résultat, qui présageait d'une prompte acceptation; et pour lui-même s'y étaient ajoutées les plus agréables satisfactions d'amour-propre. Talleyrand, qui s'était réjoui, dans son âme et conscience, de quitter
Paris, encore secoué du frisson des barricades, sentit augmenter de beaucoup son contentement, au milieu <le la société anglaise, (|uand ils'y vit l'objet d'attentions et d'égards infinis. La noblesse londonienne le recherchait avec ardeur. Il était invité, prié de toutes parts. Les diplomates de tous pays, relate un témoin de ses succès, pliaient devant lui, sauf un seul, qu'il retrouvera plus tard obsédant et contredisant, acharné à lui disputer chaque pouce de terrain, toujours prêt à le poinçonner de mille chicanes, dans les petites choses comme dans les grandes, un terrible gêneur : lord Palmerston. Mais on était loin du jour, où ce dernier devenu tout puissant, réussira à faire prendre en dégoût le séjour de Londres, au prince de ïalleyrand lui-même, si passionné de la vie et des idées anglaises! Pour le moment, comment se plaindrait-il? Son ascendant est complet. Il reçoit, partout, un accueil pénétré de respect, sans avoir à subir, de retour, les condescendances des inutiles visites. Il s'y complaît, il se berce, en ces douceurs, pendant les premiers jours, avec un plaisir visible, si bien que ses correspondances diplomatiques paraissent en souffrir. Il a rapporté, la plume en main, à Louis-Philippe, à sa sœur Madame Adélaïde et à son ministre des Affaires étrangères, que lord Aberdeen et le duc de Wellington l'ont favorisé d'entretiens pleins d'agrément, qu'il est entouré d'une considération extrême, que l'honneur principal en revient au roi, dont l'éloge est dans toutes les bouches, que les prévenances arrivent de tous côtés, à l'ambassade française. Mais ses communications sur le conflit hollando-belge, sur les débats de la conférence de Londres, manquent un peu de fréquence et de précision. Mole, qui tient à lui faire sentir son autorité, tandis que l'ambassadeur
voudrait bien s'en affranchir (1), se plaint, admoneste, rappelle à l'envoyé de France ses instructions et lui réclame des nouvelles avec une insistance légèrement impérieuse (2).
Cependant, il ne néglige pas les intérêts dont il a la charge, et qu'il lui plairait de gérer, sans intermédiaire distant entre Louis-Philippe et lui-même; il s'occupe, avec la sollicitude qu'elles commandent, des affaires de Belgique et de Portugal, et s'applique, le plus soigneusement du monde, à trouver dans cette question irritante de la séparation des Pays-Bas un
(1) " Je suppose que, flans le cabinet de M. Mole, l'Angleterre n'est pas très à la mode : c'est Pozzo qui l'a fait ministre. Je crois du reste qu'il se servira utilement de son influence pour l'établissement de notre Gouvernement. Pozzo est homme d'esprit et aimerait bien à conserver à Paris les conférences d'où sortira le sort de la Belp;iquc. Le duc de Wellington désire vivement qu'elles se passent ici et il a raison : les ministres qui sont ici sont sous son inlluence, et le duc a un autre nom, en Europe, que Pozzo et Mole. » (Talleyrand, Lettres à la princesse de Vdiiiténiont, Londres, 19 octobre 18:W.i
(2) Le comte Mule au prince de Talleyrand.
« Paris, le 1" octobre 1830.
» ... Par votre lettre du 27, mon prince, vous m'annoncez que vous avez eu un premier entrelien d'abord avec lord Aberdeen, et ensuite avec le duc de "Wellington. J'y cherchais avidement, je l'avoue, le mot de Helgique, et c'est avec surprise que je ne l'ai trouvé nulle part. Les événements qui se pressent dans ce pays semblent exiger que nous nous expliquions. J'aurais désiré savoir de a'ous dans quelle disposition vous aviez trouvé, sur cette matière, vos deux interlocuteurs. Voici le langage que nous tenons ici, avec lequel vous aurez certainement fait concorder le vôtre.
» Aussi longtemps que durera la lutte entre le roi des Pays-Bas et cette portion de ses sujets, nous resterons renfermés dans les limites de la neutralité la plus exacte; nous repousserons inébranlablement de lapartdes Belges toutes les ouvertures qui tendraient à se réunir à nous: mais s'ils étaient les plus forts dans la lutte, s'ils se rendaient indépendants, nous ne souffririons [tas, qu'à main armée, un gouvernement quelconque leur fût imposé. Si l'on veut, dés à présent faire entrer cette grande question dans les voies de la négociation, nous nous y prêterons et chercherons sincèrement, de concert avec les autres cabinets, à trouver une solution qui en ménageant les intérêts de tout le monde, puisse être Ubrenienl
arrangement capable (l'affermir la paix générale au lieu de l'ébranler. Il avait pris possession de son ambassade, le 2o septembre. Le 3 octobre, il pouvait envoyer à Paris cette ferme déclaration qu'il était parvenu à assurer le concert des puissances; le G, que l'Angleterre ne répondrait à la demande de secours du roi des Pays-Bas qu'après entente avec la France; le 8, que la Prusse agirait comme l'Angleterre; et il ajoutait, le 11, que les autres puissances, la Russie la première, viendraient ainsi, l'une après l'autre, se placer derrière la Grande-Bretagne.
Mais, quelle heureuse phase de sa carrière finissante!
Trente-huit années auparavant, il n'avait rencontré, dans ces mêmes lieux, que soupçon, défiance, inimitié couverte ou déclarée. Et maintenant, «aisissant est le contraste de l'autorité dont il dispose, du prestige qui
acceptée par la Belgique. Pensez-y bien, mon prince; mieux que personne, vous saurez concourir à résoudre ce problème et trouver un arrangement qui satisfasse à la fois le principe d'indépendance nationale, que notre txistence est intéressée à faire respecter. Notre ministre Bertin de Vaux part, demain, pour La Haye, avec des instructions rédigées dans ce même esprit. Pour mieux éviter tout ce qui pourrait donner de l'ombrage, il prendra sa route par le pays de Luxembourg ou par Gand, afin de ne pas donner lieu aux démonstrations qui l'auraient accompagné dans son passage à Bruxelles. Enfin, le gouvernement provisoire établi à Bruxelles a envoyé ici un député choisi par ses membres. Ce député est arrivé hier et j"ai relusé de le voir.
» Malgré le silence gardé dans votre lettre, mon prince, je ne doute pas (ju'il n'ait été question de ces graves affaires dans votre conférence avec les ministres anglais, et que je ne reçoive de vous bientôt une dépêche qui m'apprenne les dispositions que vous avez rencontrées.
» J'en dirai autant du Portugal sur lequel lord Stuart m'a fait une communication importante : je vous écriiai bientôt plus particulièrement sur cet objet, et auparavant j'aurais reçu de vous, je l'espère, quelques détails sur la résolution que voudrait prendre le cabinet anglais.
•) Agréez,... etc.