MONTROND (COMTESSE DE
ANGÉLIQUE-MARIE d'aRLUS
La femme d'un officier aux gardes françaises et la mère du confident politique et privé de ce Talleyrand qu'elle détestait. C'était, en effet, l'une de ses particularités. Elle professait une aversion insurmontable contre l'ancien pontife d'Autun. Non contente de l'exprimer ouvertement, autant de fois que s'en présentait l'occasion, elle en disait l'aigreur, plume en main; elle le satirisait en vers, d'une pointe assez âpre. Pour cette vénérable personne, Talleyrand était la pire des créatures, un être sans foi, sans conscience; elle lui voyait une âme chargée de noirceurs. Son fils hérita de ses biens, mais non pas de ses sentiments.
MOiXTROND (CASIMIR, COMTE DE)
Un homme d'audace et d'esprit, un intrigant de haut vol : Sainte-Beuve l'enferma tout entier dans une seule ligne. Le beau, l'insatiable Montrond (1) eut, à son actif, troisfalts signalés. 11 fut le sauveur et l'époux, au deuxième tour, de « la Jeune Captive », la belle Aimée de Coigny, duchesse de Fleury. Il mit en échec la vertu miraculeuse de Juliette Récamier. Et Talleyrand, par de longues années de compagnonnage, le porta dans un jour si public qu'il ne fut plus possible, désormais, d'avoir la vision de l'un sans que s'y reflétât, comme une vivante contre-épreuve, l'image de l'autre. Devant Montrond on disait de Talleyrand jeune : « Il est si aimable! — Il est si vicieux! ajoutait-il. » Sur le tard, le prince voulant expliquer les raisons de son attachement pour le personnage un peu singulier qu'on voyait partout avec lui : « Savez-vous pourquoi j'aime assez ce Montrond? C'est parce qu'il n'a pas beaucoup de préjugés. — Savezvous pourquoi j'aime tant M. de Talleyrand? répliqua celui-ci. C'est parce qu'il n'en a pas du tout. » Faire des mots dans le monde : telle était la spécialité de M. de Montrond, quand il s'y reposait de jouer gros jeu, de calculer en secret, d'intriguer au dedans et au dehors, pour lui-même ou pour M. de Talleyrand II les gardait à son compte ou les repassait au voisin; et, sauf qu'il ne les vendait peut-être jjas, il ressemblait à ce Rougemont, passé maître dans l'art d'improviser des mots, voire des mots historiques réservés aux grandes occasions.
« S'il était possible, remarquait M°"=S...,de réunir les grainsde l'esprit de Montrond, ce serait, à coup sûr, le chapelet de l'ancienne amabilité française, mais ce ne serait le code de la morale d'aucun temps ni d'aucun peuple. » Détachons l'un des grains de ce rosaire. M"" Davidoif, quêtant, lui demandait sa contribution en faveur des filles repenties : « Madame, lui objecta-t-il, si elles sont repenties, je ne leur donnerai pas; si elles ne le sont pas, je ferai mes charités moi-même. » C'est Montrond qui disait plaisamment de l'orgueilleux Camljacérès « : Je viens de traverser les Tuileries et j'ai eu l'honneur de voir l'archichancelier qui s'arckipromenait. » C'est lui qui, sur une question d'emprunt particulier, répondait à James de Rothschild : « Les affaires, c'est l'argent des autres «, — ce trait fameux qu' Alexandre Dumas fils glissa dans une de ses comédies, qu'on pensa restituer à IM"" Emile de Girardin, et dont l'ami de Talleyrand fut le véritable père. C'est encore lui, l'ancien roué du Directoire, qui avait lancé la réflexion trop véridique, ordinairement mise au compte du prince de
(1) Talleyrand l'avait qualifié : l'Enfant Jésus de l'Enfer.
Bénévent et que La Rochefoucauld eût signée : « S'il vous arrive quelque chose d'heureux, ne manquez pas d'aller le dire à vos aiiiis, afin de leur faire de la peine. »
Dans le bon temps de ses rapports familiers avec le grand chambellan de Napoléon et Louis XVllJ, il était reçu, partout et, si nous en croyons M""' de Boigne, fêté, recherché par beaucoup de gens haut placés. Ce crédit, fondé sur une équivoque, ne dura pas toujours. Talleyrand se fatigua d'entendre le même refrain, pendant quarante ans. Montrond vieilli, malade et pauvre, termina dans une médiocrité relative une existence conduite sans méthode et sans but. 11 trouva, pour abriter ses derniers jours, des consolations auprès de l'ex-merveilleuse Fortunée Hamelin, dont il avait été Famant, au plein de leur jeunesse brillante, qu'il avait lassée de son humeur singulière, de ses injustices, de sa déloyauté même, et qui lui fut secourable lorsqu'il vint s'abattre à ses pieds, mourant, goùler auprès d'elle encore quelques heures de douceur et de paix, enfin rester dans la mémoire de celle qui lui pardonna, a comme le plus aimable des vieillards, le plus reconnaissant des amis et le plus noble chrétien (1). »