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Du principe de la libre concurrence dans son application au choix des professeurs des écoles de médecine

Le choix des professeurs dans les Facultés de médecine est de la plus haute importance. Les meilleurs systèmes d’enseignement ne produiront jamais rien sans des professeurs habiles. C’est par eux que les vérités ou les erreurs se propagent; queles bons ouïes mauvais médecins se forment^ et que la médecine, en conséquence , devient utile ou funeste à la société.

La liberté de concurrence, qui exerce une action si puissante sur l’économie industrielle des nations , trouve ici le sujet d’une applicalion nouvelle. Les privilèges qui limiteraient cette liberté sont eu tout comparables aux monopoles C]ui augmentent le prix du travail et ên diminuent la qualité. Le mode d’élection qui procurera les meilleu}.s pro-;

fesseurs sera donc celui qui limitera le moins possible le nombre des compétiteurs à ce genre de places.

M. le docteur Rouzet ^ dans une pétition qu’il vient d’adresser aux deux Chambres, prouve que le mode d’élection connu sous le nom de concours dans les écoles françaises, nese trouve maintenant abrogé que par une violation manifeste de la loi. J’aurais désiré que ce médecin ne s’en fût pastenu à la simple question de la légalité , et qu’il eût parlé aussi de celle A' équité. Depuis que les professeurs des Facultés de médecine ne sont plus salariés par l’Etat, et ils ne le sont pas, puisque l’impôt prélevé sur l’exercice de leurs fonctions est égal à la somme qui leur est allouée pour traitement; depuis cette époque, dis-je, les professeurs exercent une industrie dont les bénéfices sont proportionnels au nombre de leurs élèves. Enlever ceux-ci sans indemniser les m£(ilres, est une véritable lésion de propriété. Or , n’est-ce pas ordonner aux élèves de se retirer d’une école , que d’ôler à celle-ci les moyens de se recruter de professeurs habiles? Ainsi, dès qu’une école est en possession du concours, et qu’elle pense que ce mode lui est avantageux , elle ne peut plus en être privée que de son plein gré et suivant une indemnité convenue. La circonstance du privilège attribué aux Facultés de médecine pour la réception des médecins ne

change rien ou change peu aux principes que je viens de poser.

M. le docteur Be'rard , dans un mémoire sur le concours (i) , qui a été également distribué aux deux Chambres , s’est attaché à faire sentir les avantages de ce mode sous le rapport de l’indépendance des doctrines scientifiques en général et des doctrines médicales en particulier, "te Chaque école, dit M. Bérard,a sa doctrine

» propre et son esprit particulier Chaque

» école met son orgueil à perfectionner sa doc- » trine ; tous les efforts en ce genre tournent » constamment au profit delà science.... Chaque » école doit donc être chargée de se renouveler » sous la garantie du concours; seule elle doit » choisir les membres auxquels elle jugeconve- » nable de transmettre le dépôt de sa doctrine et 5) de sa gloire. On veut qu’uiie école reçoive » dans sousein des professeurs qui y apporteraient » peut-être le mépris de ses principes et de son » antique renommée. Que deviendra l’esprit de » corps , etc. ?» ,

Cette idée fondamentale du mémoire de M. Bérard me semble d’une grande justesse; d’autres y ont trouvé au contraire une des objections les plus fortes qui puissent être faites au

(i) Mémoire sur les avantages politiques et scientifiques du concours, etc. Paris , in.8“ , Uelaunay, février 1820.

concours , qui tendrait ainsi à perpétuer de fausses doctrines dans une école où ces doctrines auraient déjà quelques partisans. Ne peut-il, par exemple, se rencontrer un professeur qui ne trouve d’autre moyen de se faire une réputation que de se distinguer par des idées extraordinaires?

Il commencera par rejeter tous les résultats de l’observation commune pour ne s’attacher qu’à des faits rares et mal observés; il présentera l’étude des sciences physiques et chimiques comme dangereuse pour le médecin; il regardera l’élnde de l’anatomie humaine comme peu importante , et l’étude de l’anatomie comparée comme propre seulement à occuper les loisirs de quelques oisifs; il blâmera jusqu’aux découvertes ' des expérimentateurs, et prouvera qu’Harvée a mal fait de découvrir la circulation du sang en regardant couler ce fluide dans Tes vaisseaux d’un animal vivant (i).

Après avoir ainsi rejeté tout emploi qui pourrait être fait, en médecine , des sciences expérimentales , on ari^vera bien vite à ne considérer la médecine que comme une onthologie on pneumatologie nouvelle. Alors avec de la subtilité dans l’esprit et une certaine facilité d’élocution, un

professeur parviendra facilement à persuader à

(i) T'^oj-ez les Conseils sucvla manière d’étudier la physiologie de l’hoiame, par M. Lordat. Montpellier, i8i5.

des élèves dont l’imaginalion est ardente et le jugement peu formé : Que tous les phénomènes qui s’ obseTvcJit dans le coi'ps humain vivant doivent être considérés comme lésultant des affections pathétiques et des idées archéales d’un principe distinct que l’on nommera vital , et qui sera en tout analogue à l’ame pensante. Les phénomènes de la santé, les phénomènes de la maladie ne sont ainsi que les conséquences des idées de plaisir ou de douleur perçues par ce même principe ; le chatouillement , par exemple , réveillera dans, le principe vital la meme idee déplaisir quel annonce d’une bonne nouvelle procure au principe moral, La périodicité, dans certaines maladies , sera due à une disposition du principe vital , analogue , a celle de l’ame pensante , lorsqu’elle est agréablement affectée parle rhythme qui reproduit certains sons à intervalles égaux. Dans cet état extraordinaire où le corps humain se consume à l approche de la phis faible élincelle^et que l’on nomme combustion spontanée, cest encore le principe vital qui , attaqué dans ses derniers retranchemens et ne pouvant s'j maintenir , bat en brèche et brûle sa maison avant de la quitter, etc. , etc.

Si l’élection des professeurs par le concours était de nature à favoriser l’enseignement ou la durée de semblables doctrines ^ nul doute qu’il ne fallût renoncer sur-le-champ à une mesure qui tendrait à les consacrer. Maisj bien loin, de lû

des théories fausses ne résisteront pas aux discussions solennelles du concours ; la publicité en fera justice , et les professeurs , juges dans ces épreuves qui auraient admis de semblables théories , seront forcés de s’en départir, d’abord sous peine d’étre voués au plus parfait ridicule, ensuite par le besoin de conserver les élèves sur lesquels leur revenu est établi} car ceux-ci afflueront toujours là où l’enseignement sera le plus en rapport avec les progrès actuels de la science.

Je ne chercherai pas à prouver de nouveau que , dans toute application du principe de la liberté de concurrence , il y a développement de capacité latente, multiplication du travail, et perfectionnement proportionnel des produits , en raison du nombre des concurrens et de l’intensité de leurs efforts : Adam Smith , depuis longtemps , a épuisé ce sujet. Cependant, je ne conteste point qu’il ne se présente des circonstances dans lesquelles la concurrence pourrait être 1 imitée avec avantage. L’art. 7 du décret du 17 mars 1808, parexemple, en n’admettant au concours pourles chaires de théologie que les- seuls candidats présentés parles évêques, a sagement exclu des Facultés de cet ordre les hommes dont les opinions et le talent pouvaient attenter aux dogmés de la religion catholique romaine. Les communions réformées ont dû jouir du même avantage par les présentations confiées aux consistoires,

Les statuts universitaires sur le concours avaient fait quelque chose de semblable en faveur des Facultés de médecine, lorsqu ils exigèrent d’abord de tous les candidats aux chaires de ces Facultés, qu’ils eussent pris le gradç de docteur, et qu’ils n’admirent ensuite au concours pour les chaires de médecine et de chirurgie cliniques, que des docteurs' ayant au moins cinq ans d’exercice depuis l’époque de leur réception. Le même statut excluait des concours les médecins qui auraient vendu des remèdes secrets, distribué des affiches , etc. U est facile de voir que de semblables limites imposées à la concurrence sont dans l’intérêt même du service à obtenir, car la perfection de ce service déiive bien moins d’une concurrence illimitée que d’une concurrence établie entre tous ceux qui peuvent le fournir avec le plus d’avantages..

Deux concurrences opposées règlent la qualité de l’enseignement.: la concurrence des maîtres qui le donnent, la concurrence des élèves qui le reçoivent. La première assure aux élèves de meilleures leçons ; la seconde , vu le mode actuel de salarier les professeurs ,leur garantit une récompense proportionnelle à fa qualité de leur travaiL Malheureusement la première de ces concurrences se trouve singulièrement bornée par la loi du lO mai i8>-6, qui a posé comme principe le monopole de l’enseignement ; mais heureusement

aussi que le décret du 17 mars 1808 avait limité, autant que possible , les inconvéniens du monopole , en établissant le concours comme moyeu unique d’arriver aux chaires dans les Facultés; ce qui était du moins un léger correctif d’un principe aussi injuste que désastreux. Ce correctif n’existe plus ; le monopole est complet , et le concours a succombé sous les doubles efforts de ceux qili voulaient donner les chaires à leurs créatures, et de ceux qui n’avaient , pour y arriver, d’autres moyens que l’intrigue.

Certaines objections ont cependant été présentées de bonne foi contre le concours. Toutes me semblent se réduire à celle-ci : c’est que le concours n’établit réellement la concurrence qu’entre les jeunes-gens sans réputation , et qu’il écarte les hommes d’un âge muret d’un mérite reconnu. On cite en preuve les professeurs illustres qui ne sont point arrivés à leurs places par le concours; ce qui ne prouve rien ni pour ni contre. On ne parle pas de tous les professeurs ignorans , de tous les hommes instruits , mais incapables d’enseigner , auxquels le çoncours n’eût assurément point donné des chaires , ce qu’il importe de ne point oublier; car il s’agit bien moins de trouver une méthode avec laquelle on obtienne toujours le meilleur choix , ce qui est impossible, que d’en avoir une qui n’en donne jamais de mauvais. Nous allons juger le concours sous ce

point de vue , quiime semble le seul k considérei*.

La première condition à exiger de tout homme qui se destine à l'enseignement public est le savoir; la seconde est la facilité de communiquer ce savoir avec assez de clarté pour être compris de personnes dont la capacité est différente , avec assez de précision pour ne pas employer en des verbiages oiseux le temps consacré à d’utiles leçons.

Dans l’élection d’un professeur , il faut donc juger à la fois le savoir et la faculté de le communiquer.

On juge le savoir sur la réputation acquise, sur un ouvrage imprimé ou manuscrit , sur la discussion approfondie d’un sujet donné.

On juge également la facilité de communiquer le savoir d’après la réputation , d’après la discussion susdite, et surtout d’apres les leçons.

Ces divers genres de preuves sont loin d’avoii* la même valeur; celle des jugemens qui en dérivent, varie en conséquencei

De toutes ces preuves, la réputation est celle qui donnera toujours les résultats les moins exacts. Une réputation qui ne repose pas sur des faits bien constatés et qui se reproduisent souvent, offre une idée trop complexe pour être entendue de mênie par tous ; car elle représente des faits souvent Irès-étonnés dé se trouver ensemble ; elle est née dans des esprits qui emploient des méthodes différentes d’abstraire, et qui sont

loin de posséder des capacités égales pour la généralisation. Le mo\.réputation est une abstraction qu’il est souvent impossibled’analyser,et qui induit d’autant plus facilement en erreur que, sous une apparence de valeur égale, il exprime des quantités différentes. Aussi les jugemens basés sur des abstractions de cette espèce se trouvent- ils souvent fautifs, et le sont-ils d’autant plus qu’ils portent sur des qualités plus diverses , et qu’ils sont confiés à des hommes moins éclairés et moins impartiaux.

C’est donc une mauvaise manière d’apprécier le savoir que d’employer uniquement pour le faire ces jugemens vagues et indéterminés que l’on comprend sous le nom de réputation. Un ouvrage imprime est , au contraire, un fait, et tout fait est facilement comparable à un autre; mais cet ouvrage présenté comme titre à une chaire peut ne point appartenir à celui qui s’en dit l’auteur; l’opinion publique sera donc induite en erreur sur ce point, et entraînera 1 autorité; ce qui n’arriverait pas si les pretendans , auteurs des ouvrages, étaient admis a discuter contradictoirement leurs opinions devant le public.

Dans l?i discussion, un savant peut très-bien, avec tout le talent possible, n’avoir pas la mênie facilité à la réplique qu’un avocat. Un savant véritable, ordinairement modeste, souvent timide, n’a pas toujours la présence -d’esprit nécessaire

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