OBSTACLES OPPOSÉS PAR I,A NAITRE OD PAR L HOMME
En France, on a observé que les hommes de quarante à quarante-cinq ans meurent, s'il^ sont riches ou aisés, dans la proportion de 0,85 sur cent; s'ils sont pauvres et besoigneux, dans la proportion de 1,87 sur cent; c'est-à-dire qu'il meurt le double et un quart de pauvres. — Dans les colonies anglaises, les nègres esclaves mouraient dans la proportion de 1 sur 6; les nègres libres, dans la proportion de 1 sur 33; c'est-à-dire qu'il meurt six fois plus d'esclaves. — Dans les États-Unis du Sud, la vie moyenne d'un esclave n'excède pas 4 ou 5 ans ; on évalue le déchet annuel d'une plantation à 2 1/2 pour 100. — A Paris, il est mort, de 1817 à 1836, un habitant sur 15 dans le douzième arroridissement, peuplé en grande partie de gens pauvres ; un habitant sur 65 dans le deuxième, quartier de la richesse.
A Manchester, la vie moyenne de certains quartiers n'est que de 17 ans, quand celle d'autres quartiers est de 42 ans. — D'après un relevé de M. Villermé, à Mulhouse, la durée probable de la vie d'un enfant d'ouvrier tisserand n'est que d'un an 1/2, tandis que celle d'un enfant appartenant à la classe des manufacturiers est de 26 ans. Il y a des localités, des professions , dans lesquelles les enfants s'élèvent mieux, dans lesquelles on rencontre plus de vieillards que dans d'autres. Ici la moitié des nouveau-nés n'atteint pas cinq ans, là elle voit l'âge de vingt ans; dans tel pays la mortalité est d'un vingtième, dan*
tels autres d'un trentième ou d'un quarantième seulement.
En 1847, sous l'influence des privations rigoureuses imposées par la disette, le chiffre des décès s'éleva en France à près de 25,000 de plus que l'année précédente, pour retomber en 1848 au chiffre moyen ordinaire.
Voilà pour les obstacles répressifs.
D'autre part, n'observe-t-on pas des familles, des classes de citoyens, des localités, des époques, où les mariages sont plus tardifs ou moins nombreux, ou moins féconds? C'est un fait général, avons nous dit, que les classes aisées et éclairées, sauf cependant de nombreuses exceptions \ sont plus prévoyantes et moins prolifiques que les classes pauvres des manufactures ou des campagnes.
Certaines populations, frappées des inconvénients
* L'irréflexion sur ce grave sujet, ou bien encore une fausse direction des idées économiques, morales ou religieuses, produisent ces exceptions. M. Mill dit en parlant de l'Angleterre : a Tant que Faristocratie et le clergé seront les premiers à donner l'exemple de rincontinence, que peut-on attendre des pauvres? » Principes d'Économie polit,, chap. xiii, g 1, note. Voir ce qui est dit chapitre V, à propos des prescriptions de FÉvangile.
C'ost, en outre, par suite de l'insouciance, de l'égoïsme et de l'ivrognerie que l'obstacle préventif a moins d'action dans les classes pauvres, toujours sauf exception.
Voir ce que prisait d^k Montesquieu, p. -45. Voir les notes des #eux pages suivantes.
OBSTACLES OPPOSÉS PAR LA NATURE OB PAR l'iIONIIF. 49
d'une îamille nombreuse, font un appel constant à la prévoyance. On peut citer en France les populations normandes et particulièrement celles du département de TEure, qui jouit d'une grande aisance relative et dans lequel le nombre des habitants reste stationnaireS On peut encore citer les ouvriers lyonnais de la Croix-Rousse, dont les familles sont peu nombreuses *.
La statistique nous fournit sur le point qui nous occupe divers feits concluants.
On a toujours remarqué, dans les temps de disette, en mtoe temps que Faugmentation de la mortalité (obstacle répressif), la diminution des mariages et des naissances (obstacle préventif.
En 1847, en France, sous Finfluence des privations imposées par la disette, le chiffre des mariages a diminué de près de il ,000, ou 8 pour 100, pour augmenter -en 1848; et de même en Angleterre*.
* On peut citer, comme exemple en sens inverse, les populations agricoles de rAngleterre, dont la population s'accroit en divers points aussi rapidement qu'en Amérique.
* M. Villermé (V. Tableau de Vétai physique et moral des ouvriers, etc., t. I, p. 395) a observé que les ouvriers de laCroix- Kousse, à L|on, ont relativement peu d'enfants, 5,25 par manage (moyenne de 1805 à 1^54 compris). C'est k peu près la moyenne de la France, où les mariages sont le moins féconds. Or ces ou^ Yriers sont des premiers en France pour la conduite et la dignité du caractère.
^ De ^0,633 à S49J97 en France, et de 145,664 à 135.845
50 LE PRI!I€IPI DE POPDLATIOK.
En Russie, on a compté récemment 1 màhage sur 49,3 habitants, dans les Étals sardes 1 sur 55 pour la période de 1828 à 1857 : ce S(mt les deux cas extrêmes. Le rapport des mariages à la p(^ulation dans quatorze États de l'Europe est de 1 sur 133,5.
L'âge moyen des mariages \arie selon les pays et les classes des habitants ; mais la statistique n'a au^ cun chiffre saillant à citer à cet égard.
La fécondité des mariages est \ariable. La statistique a constaté que c'est en France que le non^re moyen des naissances par mariage est moindre. Calculé de périodes récentes, il a été trou\é de 3,20 dans la période 1846-50; de 3,70 en Angleterre ; de 4,10 en Prusse; de 4,12 en Belgique; de 4,40 en Hollande; de 4,42 en Autriche; de 4,65 en Piémont. D'un autre côté, le rapport des naissances à la population calculée pour 20 États est, en Europe, de 1 sur 29,09 habitants; mais en France, eu il est le plus faible, il n'est que de 1 sur 36,7 habitants (moyenne de 1845 à 1849), tandis qu'en Russie, où il est le plus faible, il est de 1 sur 22,4 habitants. Plus qu'ailleurs, dans ce dernier pays, les mariages se font dès l'adolescence V
en Angleterre. Par contre, on a remarqué qu'après les épidémies les mariages devenaient plus nombreux.
* La Russie est aussi le pays où agissent le plus les obstacles répressif; il y meurt 1 individu sur 26, 68 habitants, tandis qu'il n'en meuii que i sur 40, 93 en France, et 1 sur 51, 25 en Suède, où le clknat est presque semblable au climat russe. C'est l'effet de
OBSTACLES OPPOSÉS PAR LA MATURB OU PAR l'hONIIK. 51
Dans certains pays, la fécondité des mariages va en diminuant. En France, on trouvait de 1806 à 1810: 1 naissance sur 30 habitants; de 1826 à 1830, 1 naissance sur 33 habitants; de 1841 à 1845, 1 naissance sur 35 habitants, et de 1846 à 1850, 1 naissance sur 37 habitants.
Nous pourrions citer d'autres faits. En voilà assez, ce nous semble, — pour prouver l'existence de l'obstacle préventif, méconnu par les uns, et exagéré par les autres, au point d'omettre l'action des obstacles répressifs; — pour prouver l'énergie du principe de population et ses efiTets, ainsi que l'originalité et l'importance des recherches de Malthus et des autres économistes à œ sujet. (Voir plus loin, 2* objection.)
Que prouvait tous ces faits, sinon qu'il y a des localités, des (piartiers, des professions, des classes, des familles, des époques, où les hommes meurent avant l'âge fixé par la nature et par suite des causes signalées par Malthus et énumérées plus haut, et d'autres où les naissances sont moins fréquentes? Si cela est, peut-on nier l'évidence de cette proposition^ qu'il aurait mieux valu que la plupart de ces hommes, ceux surtout qui sont morts dans l'enfance ou la jeunesse, ne fussent pas nés, puisqu'ils ne sont venus sur cette terre que pour souffrir et occasionner des
rimprévoyance et de Fabrutisseinent de rorganisation communiste de la commune.
souffrances et des privations directement à leurs familles et indirectement à la société tout entière?
Ici remarquons qu'on ne saurait faire trop de distinction entre les localités, lorsqu'on se livre à des investigations sur la population. Il y a des dasses et des familles qui disparaissent, il y en a d'autres dont le nombre s'accroît rapidement. Les sociétés actuelles sont des rêsultantesd'une infinité d'éléments : si on les considère en bloc, il est impossible de se rendre compte des changements qui s'y produisent. Prenons pour exemple la population de la France. M. E. Bouvard a récemment publié une table de mortalité par départements faite à l'aide de corrections aux tables de Duvillard, dans laquelle on lit que, quand la période de doublement a été de 157 ans pour la France entière , celle du département dé TArdèche a été de 79 ans, et celle du département de l'Eure de 4730 ans. Nous prenons les deux départements extrêmes ; mais tous les autres diffèrent entre eux et diffèrent de la moyenne; de sorte que, pour se rendre compte des phénomènes qui se rapportent à la population française, on s'exposerait à de grossiers mécomptes, si oh la considérait dans son ensemble. Puisqu'il y a des départements où la population double beaucoup plus vite que dans d'autres, il y a des départements où les obstacles à l'accroissement agissent beaucoup plus. Reste à savoir la nature de ces obstacles, qui peut être si différente, comme nous venons de le voir (p. 38 et 39),
OBSTACLES OPPOSÉS PAR LA NATURE OD PAR l'hOUUE. 55
selon que la population est plus ou moins prévoyante, morale et aisée.
Les moyennes nationales sont fort trompeuses. On ne peut en rien conclure pour les diverses localités d'un pays, pour les diverses classes de la population, pour les diverses familles d'un même pays. On ne peut rien conclure de la moyenne du Royaume-Uni à ririande ; de la moyenne de la Belgique aux Flandres; de la moyenne de la Prusse à la Silésie; et de la moyenne de la France aux classes misérables de Lille et d'un grand nombre d'autres localités manufacturières ou agricoles.
Nous passons à une autre objection tirée de la proportion qui s'établit de fait, et par suite de l'action des obstacles, entre k population et les subsistances.
Deuxième objection. — Éqtuition en fait de la population et des subsistances, — Des statisticiens et d'autres ont dit : Puisque la population se proportionne aux moyens d'existence, les deux propositions de Malthus sont pure théorie, et il n'y a pas besoin de se préocuper d'un excès de population qui n'arrive pas l.
Là commence une confusion et un sophisme qui ont fort embrouillé cette question.
* Eléments de statùtiqûe humaine, par M. A. Guillard V. sa lettre à M. Joseph Gamier.
ai LE PRINCIPE DE POPULATION.
L'équation de fait entre les subsistances et la population, c'est ce qu'on voit. — L'action des obstacles qui l'ont produite, c'est ce qu'on ne voit pas.
En fait, il est vrai que, la population est forcément limitée par la quantité de moyens d'existence disponibles. Mais comment? Est-ce parce que la Providence surveille l'action de la fécondité humaine, augmentant ici son énergie, la diminuant plus loin, àl'insu de l'homme, proportionnellement aux moyens d'existence, à la nature des récoltes, à l'activité du travail, à la condition des populations ? ou bien estce parce que la nature fauche impitoyablement, par l'ensemble des moyens qui font suite aux agitations et à la misère, le nombre des hommes excédant celui qui peut vivre, si, de son côté, l'espèce, ainsi dûment avertie, ne réagit par la cessation des unions conjugales pour arrêter le mouvement progressif?
Troisième objection. — Action régulatrice de la Providence. — On a répondu à ce dilemme en affirmant l'action régulatrice, pour ainsi dire quotidienne, de la Providence, qui peut être considérée comme une troisième objection à la théorie des obstacles que nous venons d'exposer.
« Le régime sous lequel les êtres naissent, vivent se développent et s'anéantissent, a dit M. Louis Reybaud en répondant à M. Rossi\ doit être soumis à
* Journal dea Économistes, vol. I, p. 191, i!»5 et 194. 1845.
OBSTAfXFS OPPOSES PAR I.A NATURE OU PAR L IlOMIIi:. 55
des calculs plus sûrs que ne le sont ceux de quelques esprits mathématiques. Le gr^nd ordonnateur a tout prévu, et il n*a pu livrer le monde à la famine... De même qu'il procède aujourd'hui par voie d'excédant, il peut procéder par voie d'équilibre. L'eau ne coule que tant qu'elle trouve une pente... L'Économie politique doit rester neutre sur ce terrain... Sur des questions aussi délicates, le plus sûr est de s'abstenir; l'économiste doit se désintéresser comme le prêtre. »
Certes, nous ne voulons pas nier que la Providence calcule mieux que les Économistes ; mais pourquoi ceux-ci ne découvriraient-ils pas, comme les autres savants, quelques-uns de ses calculs? Dieu, assurément, a tout prévu ; mais il est douteux qu'il se soit réservé d'agir tantôt par voie d'excès, et tantôt par voie d'équilibre. D'un autre côté, il n'a pas livré le monde à la famine, pas plus qu'il ne Ta livré aux crimes ; mais Dieu a fait l'homme libre et lui a imposé le devoir, sous peine de sévères châtiments, d'user de sa liberté, de son intelligence et de sa raison, pour prévenir la misère et l'influence des maux. Rien n'est plus vrai que ce proverbe : Aide-toi, le ciel t'aidera. M. Louis Reybaud*, qui, d'ailleurs, est partisan de la contrainte morale, puisqu'il recommande les mariages tardifs et la prudence dans le
Passage cité plus haut.
56 LE PRINCIPE DE POPULATlOiN.
mariage, voudrait que l*Éconoiniate restât neutre sur cette question ; mais comment omettre un point si important du sujet de la population, en présence des déplorables préjugés qui sont propagés de toutes parts?
Sans doute la Providence se charge du règlement définitif du nombre des hommes; mais nous avons vu de quels procédés brutaux et cruels elle se sert pour rétablir Téquilibre ; et, s'il en est ainsi, n'est-ce pas se livrer à un aveugle fatalisme que de se montrer indifférent dans une affeire qui nous intéresse à un si haut point et que d'abandonner à la Providence le soin de régler répressivement le mouvement de la population qu'elle nous à chargé dérégler préventivement?
On donne encore une assez sotte raison tirée du rôle qu'on suppose à la Providence. Si les classes pauvres, dit-on, ont plus d'enfants, c'est la nature qui veut contre-balancer les effets de la prudence, d'autres disent de l'égoïsme, d'autres disent de la débauche des riches. — Mais il est impossible de soutenir victorieusement, en face des assertions de la statistique, que l'action des classes riches, vu leur nombre, soit assez forte pour contre-balancer l'action des classes qu'on a si justement nommées les plus nombreuses et les plus pauvres. Faut-il répéter que les enfants des nécessiteux meurent plus vite et plus souvent, et qu'ils ne comblent aucun déficit (p. 47)1» A Mulhouse, la vie probable, pour les
OBSTACLES OPPOSÉS PAU LA NATUhl-: OU PAU l'iIOIINK. 57
enfants des ouvriers, est seulement de deux ans !... Ce serait, en outre, un bien singulier moyen que la Providence aurait pris là pour sacrifier les uns à la prévoyance des autres, ou pour punir les uns de la faute, d'ailleurs exagérée, des autres.
Quatrième objection. — Action du principe aristocratique et d'intérêt personnel. — Mais, ob]ecte-t-on encore, il y a dans Thomme un élément moral, le Principe aristocratique, disent les uns, l'Intérêt personnel, disent les autres, qui le porte naturellement à tout ce qui peut conserver ou augmenter son bien-être, la considération dont il jouit et son rang dans la société. Malthus, ajoute-t-on, a trop méconnu cet élément, dont l'action éminente rend sa doctrine exagérée et ses conseils inutiles.
Ceux qui formulent cette objection ignorent ou oublient que précisément Malthus base toute sa doctrine et ses conseils sur cet élément moral!
Mais ce mobile, agissant dans quelques classes, est tout à fait inerte dans d'autres. Et cela est si vrai , que, dans des millions de familles, les enfants, répétons-le, ne naissent que pour mourir rapidement, ou pour ne fournir qu'une carrière incomplète. Donc la préoccupation de Malthus et celle des Économistes a sa raison d'être, ainsi que leurs conseils. Ceux-ci senties premiers à admettre l'existçnce du principe aristocratique, le mobile de l'intérêt person-
58 LE l'IlIKCIPK DE rt)l'LLATIOA.
nel, qui n'est autre que le sentiment de dignité, d'amour intelligent de la famille, suscitant la prévoyance de riiomme et son désir d'acquérir et de conserver son bien-être et son rang dans la société sociale. Ce principe, ce mobile est un bien, quand il est maintenu dans de justes bornes; car il invite l'homme à s'élever dans l'échelle sociale. Les uns l'ont exagéré*, d'autres l'ont méconnu', mais il est une des causes du progrès humain*. Toutefois il est évident, l'histoire et la statistique nous l'apprennent, qu'il est jusqu'ici bien loin d'avoir contre-balancé l'énergie du principe de population. N'est-il pas vrai que, si les classes supérieures sont en général conduites par ce mobile, il n'en est pas de même pour le gros des classes moyennes, et pour les classes pauvres surtout, à qui l'on donne la dénomination de prolétaires*, de faiseurs d'enfants, sur lesquelles le désir de procréation agit plus énergiquement que le besoin de la conservation du bien-être? (P. 42.)
Malthus, en constatant ce fwt, qui est un danger social ; en avertissant les classes plus spécialement exposées à en souffrir, a rendu un éminent service.
* Les partisans de raristocratie.
* Les communistes.
» Ce principe s'accorde parfaitement atec la tendance dêmocra^ tique et égalitaire des sociétés modernes.
* Du latin proies y enfants» petits. Les Romains disaient déjà proletarius pour indigent et de basse condition.
OBSTACLES OPPOSÉS PAK LA KATLIlB Ot PAR LHOHHk:. 59
Cinquième objection. Objection de Bastiat tirée de la perfectibilité de l espèce humaine. — Frédéric Bastiat a repris à peu près la même objection,|sous une autre forme; il a dit, de son côté, que Malthus n'a pas asseï tenu compte du principe progressif de Tespèce humaine, de la Perfectibilité. En \ertu de ce principe, dit-il, l'homme \oit s'augmenter devant lui la série des besoins. Les besoins naturels satisfaits, il en naît d'autres que l'habitude rend naturels à leur tour; et cette habitude, qu'on a si bien nommée une seconde nature, faisant les fonctions de valvules de notre dernier système artériel, met obstacle à tout pas rétrograde. U est donc tout simple que l'action intelligente et morale qu'il exerce sur sa propre multiplication se ressente, s'imprègne, s'inspire de ces efforts et se combine avec ses habitudes progressives*.
De cette manière de voir, Frédéric Bastiat tire pour première conséquence qu'au fur et à mesure que les populations s'habituent à avoir besoin de moyens de subsistance supérieurs ou de plus de moyens d'existence, selon une expression plus large de Tracy et de J.-B. Say, la prévoyance est surexcitée> l'obstacle moral et préventif neutralise de plus en plus l'obstacle brutal et répressif, et que le mieuxêtre et la prévoyance (que Bastiat entend à la manière de Malthus) s'engendrent Tun l'autre. — La
* Harmonies éconàmiques, 2* édition, 1854, p. 427.
seconde conséquence est que, dans les temps de crise, les populations peuvent sacrifier beaucoup de satisfactions avant d'entreprendre sur les aliments euxmêmes, ou bien se rabattre des aliments de première qualité à ceux de qualité inférieure, « 11 n'œi est pas ainsi, dit-il, en Chine et en Irlande; quand les hommes n'ont rien au monde qu'un peu de riz ou de pommes de terre; avec quoi achèteront-ils d'autres aliments si ce riz et ces pommes de terre viennent à manquer? » — Une troisième conséquence, c'est que l'homme intelligent peut faire de la limitation préventive un usage illimité. « 11 est perfectible, dit Bastiat, il aspire au perfectionnement, il répugne à la détérioration, le progrès est son état normal ; le progrès implique un usage de plus en plus éclairé de la Umitation préventive : donc les moyejfis d'existence s'accroissent plus vite que la population. S'il était vrai, comme le dit Malthus, qu'à chaque excédant de moyens d'existence corresponde un excédant supérieur de population, la misère de notre race serait fatalement progressive, la civilisation serait à l'origine et la barbarie à la fin des temps. Le contraire a lieu ; donc la loi de limitation a eu assez de puissance pour contenir les flots de la multiplication des hommes au-dessous de la multiplication des produits. » Notre première remarque, c'est que tout ce que Bastiat dit avant sa conclusion, et qui nous paraît d'une exactitude parfaite, se retrouve çà et là dans le
OBSTACLES OPPOSAS PAR 1^ ^ATrH^: 01 PAU l'iIOWMK, 6i
livre de Malthus I Noire seconde remarque, c'est que Bastiat prête gratuitement à 3Ialthus l'idée qu'à chaque excédant de moyens d'existence correspond un excédant supérieur de population. Malthus a dit que cette correspondance avait bien facilement pu naître de la loi de multiplication des hommes, mais que ceuxKîi pouvaient l'éviter par la limitation préventive ; et il n'a fait son Uvre que pour signaler le danger de cette^ correspondance et l'utilité pour eux d'user des facultés limitatives, d'autant plus efficaces qu'ils feront plus souvent appel à leur raison.
Un seul mot maintenant sur les deux conclusions. Bastiat avance que, dans le passé, le flot de la multiplication des hommes a été maintenu par la prévoyance : celte opinion, qu'il contredit plus d'une fois lui-même d'ailleurs, serait plus consolante que celle de Malthus, qui a fait la plus large part à l'action des obstacles répressifs et des obstacles préventife de mauvaise nature ; mais une assertion ne vaut pas une démonstration, et cette démonstration par la voie de l'histoire, de la géographie et de la statistique, se trouve dans le livre de Malthus. — Bastiat avance encore que les moyens d'existence s'accroissent plus vite que la population; mais, comme il sous-enlend que c'est par l'action de la prévoyance, il escamote pour ainsi dire la difficulté, en résolvant la question par la question. Que s'il avait dit ou s'il a voulu dire que les moyens d'existence pourraient, à l'aide de la
02 I.K PHINCIPE DE POrULATrOK.
prévoyance, ou, comme il la nomme, de la limitation préventive, s'accroître plus vite que la population, il aurait simplement formulé le desideratum du problème de la population, but que se sont proposé Malthus et tous ceux qui ont traité la question après lui.
Sixième objection. — Force productive de la densité de la population. — Nous venons d'énoncer des objections tirées de Tordre moral ; en voici d un caractère plus spécialement économique.
Une autre objection a été déduite des avantages et des ressources productives que la population trouve dans sa propre densité, et de Futilité que la dvilisation a retirée de l'accroissement des homm^. M. Everett^ de Boston, et M. Carey, de Philadelphie, ont particulièrement reproché à Malthus de n'avoir pas assez tenu compte des avantages de cette densité de la population.
RI. Carey* particulièrement a avancé que l'accroissement de la population est acx^ompagné d'une augmentation de la quantité des produits^ et d'une aug-
• Nouvelles idées sur la populatioUi traduction de M. Ferry, 1826. Malthus écrivait dans un pays alarmé parles cris du pau|>érisme; ses principaux contradicteur» (Godwin, Ë?erett, Carey), au contraire, au point de vue d'un pays où il n y avait et où il n'y a pas encore a.^sez de population.
« Voyez son opinion résumée par lui dans le Journal des Economistes, tome XXVlij page 1 48, Î851 ?
OBSTACLES OPPOSÉS PAR rA NATURE OU PAR l/flOlIllE. ^7}
mentation de la part des travailleurs dans cette quantité augmentée, et finalement que la doctine de Malthus est fausse et dangereuse, puisqu'elle émet des assertions capables d'inspirer de mauvais sentiments aux masses. Nous dirons d'abord que la doctrine de Malthus ne saurait être responsable des mauvais sentiments des masses égarées par de fausses assertions; et qu'en tout cas les sentiments des masses ne peuvent être considérés comme le critérium des vérités scientifiques.
Nous dirons ensuite qu'il est vrai, en thèse générale, que l'augmentation de la population amène la facilité d'association, d'échange, de circulation, la division du travail, et celles-ci l'augmentation de la richesse ; mais qu'il faudrait, pour que M. Carey eût raison, que le capital nécessaire à la production augmentât forcément comme la population et comme la facilité d'association. Il faudrait encore que la richesse produite fût toujours forcément suffisante pour la population progressive ; « car, je me sers ici des expressions deBastiat*, si, à mesure que la richesse s'accroît, le nombre des hommes entre lesquels elle se partage s'accroît aussi et plus rapidement, la richesse absolue peut être plus grande et la richesse individuelle moindre. » Il faudrait enfin que cette richesse comprît une quantité suffisante de moyens
* Harmonies économiques, 2» édition, 1851, page 427.
64 I.E PRÏNCIPt: DÎ3 POPULATION.
de subsistance. Alors seulement les conseils de Malthus, alors la prévoyance et la sagesse des pères de famille seraient inutiles, sans être dangereuses toutefois ; car il n'y a jamais danger à prêcher la prudence aux pauvres, à détruire leurs illusions, et à les éclairer sur des prétentions antisociales. Les choses ont 'pu se passer, comme le dit M. Carey, dans plusieurs parties de l'Amérique , elles peuvent se passer encore ainsi dans diverses contrées de ce pays neuf et dans quelques localités de l'Europe elle-même (Malthus lui-même l'a constaté); mais onnepoun^ait admettre que c'est la formule de faits constants et universels.
« L'observation de MM. Everett, Carey et autres, repose sur une extrême confusion . Sans doute l'homme est un instrument de richesse. . . mais c'est l'homme après un certain âge et doué d'un certain apprentissage, avec certaines provisions çt muni de certains instruments; ce n'est ni l'enfant ni le mendiant. Ceux-là sont des charges et non des forces pour k société. Or Malthus |V. plus loin) ne s*oppose pas à la naissance des personnes qui ont un rôle à remplir dans le monde ; il s'oppose seulement à la multiplication des êtres qui ne parviennent à la vie que par la souffrance et la mort, il n'empêche pas de nou-
^ Harmomes, |)atïo44!2, (4 Journal des Économisies f aniw, 1840.
OHSTACLES OPPOSÉS PAR LA NATURE OU PaR L^HOHHE. 65
vélles forces de se produire ; il cherche à empôdier
uniquement de nouvelles charges de s'imposa
Sont'Ce les naissances ou les produits qui manquent à l'Irlande? Lorsque la population s'accroît plus rapidement que les moyens d'existence, ce ne sont pas des hommes qu'on compte en plus. Les hommes, disait Voltaire (ff. générale, chap i.), ne se multiplient pas aussi aisément qu'on pense, et il avait raison*. »
Il lie s'agit pas de sa^*oir si la densité de la population amène une densité de production en général ; il s'agit de savoir si l'accroissement de la population amène toujours proportionnellement un accroissement d'aliments. Or, les aliments ne pouvant être accrus que par l'extension des cultures, par le perfectionnement des procédés agricoles, par le commerce avec les pays qui produisent plus que leur propre subsistance, peut-on dire que Taugmentalion de la population rendra toujours possible l'augmentation de l'un de ces trois moyens ? •
Voltaire parlait des hommes faits, des hommes capables de se suffire en produisant des services échangeables.
Ainsi la richesse des sociétés ne peut se mesurer par le chiffre de la population; il en est de même de
* Du Puynode. Éludes sur la population et la chaiité. Journul des ÉcofwmisUSt i854/t. IV, p. 15.
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66 VB FRINCIPE DE PQPULATÎOR.
la force des Etats. Vauban fonx^ulait une erreur eu disant d'une manière générale : « C'est par le nombre de leurs sujets que la grandeur des rois se mesure^ » <K Une population robuste et satisfaite, a dit Rossi, donne à l'État plus de force et de sûreté qu'une population beaucoup plus nombreuse, mais pauvre, maladive, mécontente. Quel homme d'État ne préférerait 2 millions de Suisses à 6 millions d'Irlandais? La France, avec 7A millions d'habitants, pourrait, au besoin, lever des armées, aussi nombreuses pue la Russie avec ses ZO à* 60 millions de sujets, dont une si grande partie n'atteint pas, dit-on, l'âge de 18 ans. La force des États, en ce qui concerne la population, ne se mesure pas seulement au nombre des hommes; elle se mesure, avant tout, par le temps de la vie moyenne et de la vie probable*. »
Septième objection. — Progrès de la production agricole. — On fait une autre objection, tirée du maintien du prix du blé, duquel on conclut que les progrès de la culture ont suivi et suivront ceux de la population, et on a invoqué à cet égard l'autorité de M. Passy. Après avoir cité des prix moyens relatifs aux 50 années comprises entre 1797 et 1847, M. Passy
* Vauban parlait ainsi h |)ropo8 de Fédit de Nantes, qui avait fait émigrer les sujets les plus' industrieux du royaume, et à ce ])otnt de tue spécial» il avait raison.
=* Introduction à VEs^^ni sur U prinrdpe de population, 1845.
OBSTACLES OPPOSÉS PAR LA NATURE OU PAR l' HOMME. 67
attribue avec raison la fixité de ces prix aux progrès de la culture*. «Cette fixité du prix des céréales, ditil, malgré raccroissement des populations, n'a rien qui puisse étonner ceux qui ont suivi avec quelque attention la marche des progrès agricoles. »
Assurément c'est une bonne raison à donner de la fixité du prix des céréales que celle du perfectionnement agricole et de Taccroissement des récoltes. Toutefois il faut irfen reconnaître que ces deux phénomènes ne découlent pas rigoureusement l'un de l'autre. Le prix du blé a souvent pu rester stationnaire aussi par cette raison qu'il n'aurait pu être payé par les masses à un jmîx supérieur auquel la consommation cesse et la mortalité vient rétablir l'équilibre. Les populati<His pauvres ont toujours payé le blé aussi cher que le budget le leur permettait, c'est-àdire qu'il y a toujours eu autant d'hommes que les récoltes pouvaient en nourrir. Le blé est la matière première du travail : considéré dans une période de temps un peu longue, il forme un produit type, à valeur constante, autour de la-
• De 1707 à 1867 le prix a été, par hectolitre, 20 fr. 20 c.
— 1857 à 1847 — 20 05 Annuaire de VÉconomie politiqm pour 1849 , publié par
MM. Joseph Gamier et Guillaumin.
Digitjzed
68 I R rniNciPE de popui.atio?!.
quelle oscillent les prix de tous les autres objets du travail de ^homIne^
Quoi qu'il en soit, le progrès des récokes a-t-il marché parallèlement avec toutes les classes de la population? quelques-unes de ces classes n ont-elles pas subi l'action des obstacles répressifs? Voilà ce qu'il faudrait pouvoir établir pour être autorisé à condure, comme on le fait, que l'accroissement des subsistances a fiait face à celui des familles, et qu'il n'y a pas lieu à se préoccuper des conseils de prévoyance.
Si notre observation a quelque justesse pour le dixneuvième siècle, combien, à fortiori, est-elle plus victorieuse pour les siècles précédents et pour d'autres pays, où les obstacles répressifs ont agi avec bien plus de force ! Si maintenant on supposait qu'en fait et jusqu'ici les progrès de la culture ont suivi ceux de la population, pour en conclure que cette péréquation peut indéfiniment se poursuivre sous l'action des obstacles répressifs et préventifs, nous n'aurions qu'à reproduire les considérations présentées, et desquelles il résulte bien apparemment que le principe de population a une force virtuelle, que la connaissance la plus élémentaire de la nature des choses en agriculture ne peut laisser admettre pour la production agricole.
* Je trouve ces dernières observations dans un travail inédit qu^a bien voulu me communiquer M. Magne, professeur à rÉoole vétérinaire d'Alfort.
OBSTACLES OPPOSÉS PAR LA MATURE OU PAR L'hOMUE. 69
Mais hâtons- nous de dire 'que nous ne voulons, en aucune façon, nier l'heureuse influence du progrès agricole sur le sort des populations ^ nous voulons dire seulement que, si, par suite de ce progrès, qui, dans certaines classes de la société, a concordé avec r accroissement de la mortalité et de la prévoyance, les obstacles répressifs ont eu nioins de prise, cela n'infirme en rien la nécessité de cette prévoyance et les propositions de Malthus.
Nous admettons , par hypothèse , qu'on peut répondre de l'exactitude des relevés de la population et de la production agricole faits il y a cent cinquante ou deux cents ans, et que l'on compare avec les faits constatés de nos jours.
* V. plus bin, chap. vu, la suite (h IVxamen des remèdes au princi|)e de population.