CONSIDÉRÉE COMME REMÈDE A L'EXCÈS DE POPULATION
Nous avons mentionné, au nombre des obstades à racCToissementde la population, l'Émigration, et nous avons dit son peu d'importance à ce point de vue (p. 40). Plus haut, nous avons produit des chiffres concluants qui prouvent que l'immigration est entrée pour une faible part dans le peuplement (tes États de l'Amérique du Nord (p. ^22). Nous allons maintenant considérer l'expatriation comme remède à lexcès de population.
Il est impossible de ne pas admettre, en présence des faits (yai se passent depuis quelques années, que l'émigration ne puisse enlever à une nation une quantité notable de sa population. iMais, quelle que soit cette émigration, elle est loin de contrè-balancer le
mouvement ascensionnel des populations, et d'enlever à la mort les victimes qu'elle moissonne prématurément et d'une manière» opposée aux vues finales du Créateur. M. de Molinari estime, à Tarlicle Émigration du Dictionnaire de V économie politique il852), qae l'on peut évaluer à un demi-million le courant de l'émigration de l'Europe vers le nouveau monde, par suite de la tendance déjà ancienne en Allemagne et en Angleterre des populations à quitter leur pays ; par suite de la crise de 1846-47, de la famine d'Irlande, des agitations politiques de 1848, des perfectionnements des voies de communication et de la découverte de gîles aurifères en Californie et en Australie. Mais, en admettant la durée de toutes ces causes et la permanence de ce courant, qui ne voit que ce chiflre de 500,000 ' est une faible fraction en présence de l'excédant des naissances européennes?
« De tous les bagages, dit Adam Smith, l'homme est celui qui se transporte le plus difficilement d'un 'Heu à un autre. »
* Prcs de 500,000 du Royaume-Uni, 100,000 d'Allemagne et 100,000 des autres pays h peu près; car ou n'a de documents un |)eu précis que sur les émigrations du Royaume-Uni , qui étaient de 93,000 en 1845; 258,000 en 1847; 248,000 en 1848; 280,000 eu 1850; 350,000 en 1855. Nous avon». rappelé plus liaut, p. 41 , ce passage dans lequel M. Reybaud montre à combien peu s'est élevée Témigration de l'Europe vers le nouveau monde depuis trois cents ans, 80,000 par an.
AUGMENT. DE LA PftOIHJCTtON, RéFOfiNES ECONOMIQUES. HS
J. B. Say^ cite des Chinois que là iaim avait chassés de leur pays ; ils devaient y trouver la peine de mort, et ne voulijrent pas moins y retourner. Il explique comment le pauvre aime autant son pays quele riche : « Un canton différent, ajoute-t-il, est, pour la classe laborieuse, un pays étranger. »
M, Destult deTracy ' dit, de son côté : « L'émigration n est jamais un remède suffisant ; on a toujours trop de peine à s'y déterminer. Pour qu'elle devienne un peu considérable, il faut que les vexations soient effroyables, ei même alors le vide qu'elle opère est bientôt rempli comme celui qui résulte des grandes épidémies. »
En réalité, il n'y a qu'une manière bien efficace d'émigrer ; celle des Huns et des Vandales, qui partaient avec armes et bagages, ravageant tout sur leur chemin, exterminant les vaincus, et ^ mettant en leur lieu et place !
Considérons, en second lieu, que l'émigralion est une exportation des capitaux et du travail ; que l'exportation des capitaux est une cause de misère dans le pays abandonné, et que ce sont les natures les plus entreprcmantes et les plus énergiques qui quittent le sol natal, autre cause d'affaiblissement et de misère. Considérons, enfin, que l'émigration des classes nécessiteuses tourne fort souvent à leur désavantage,
* J. B. Say, Ut. I, ch. viii, IV' partie, ch. v. '^ Traité d'économie politique^ ^\\.
et (juau lieu de leur dire : Croissez, sans arrière-pensée, il est plus humain, plus charitable et plus chrétien deletir dire : « Mieux vaut ne pas multiplier vos familles que de les élever dans les privations, et aller mourir sur des plages lointaines. » Écoutons à cet égard la protestation éloquente de Rossi * :
« Il est, dit-il, des philanthropes qui crient aux populations : Ne faites pas attention aux conseils des liconomistes ; fondez sans scrupule des femilles ; l'émigration viendra à votre secours , vous mènerez loin d'ici des Jours heureux dans la chaumière de Baucis et de Philémon. A notre tour, nous prendrons par la main les hommes imprudents, et nous les mènerons dans le port où s'embarquent les émigrants, sur ces quais couverts de pauvres, de mendiants, livrant tous le peu qu'ils possèdent pour payer leur passage, pour se faire entasser à fond de cale comme des nègres, laissant derrière eux le souvenir de l'enfance, les con- '^solations du sol natal, n'ayant devant eux que des dangers et des souffrances, un avenir sombre et menaçant, sans autre gage de sûreté que des promesses imprudentes ou fallacieuses , les rêves d'un philanthrope ou les mensonges d'un spéculateur. Nous les mènerons sur les plages où sont jetés ces émigrants, ceux, du moins, qui survivent au passage ; leur petit capital est consommé, et, sur celte terre américaine
* Cours (T économie politique, iix* leçon.
AUGNEKT. DE LA PRODUCTION, RÉFORMES ÉCOflOMIQUES. iM
(qu'on appelle la terre de la liberté parexeellence, quoiqu'il ne soit pas même permis d'yexprimerun vœu pour rabolition de Tesclavage^ ils arrivent pauvres, inconnus, dépourvus de tout. Que deviennent-ils? On leur a dit à Heidelbêrg, à Claris, qu'ils trouveraient la terre promise, de hauts salaires, et ils se trouvent en présence dentrqpreneurs qui déjà, grâce au développement de la pc^ulation, n'ont plus un besoin urgent de leur travail. 11 faut donc se vendre à bas prix, loin de sa patrie, de ceux dont les regards seuls seraient une consolation, au milieu d'un peuple inconnu, peut-être aussi parlant une langue qu'on n'entend pas, professant une religion différente de celle qu'on aime. Voilà ce qu'on appelle un moyen de pourvoir à l'excédant de la population ; c'est sans doute un moyen de rétablir le niveau ; mais en quoi diffère-t-il, si ce n'est par la lenteur du supplice et par un surcroît d'angoisses, de cet autre moyen bien plus simple, la mort chez soi? MM. les philanthropes ressemblent par trop à ceux de nos médecins qui, pour se débarrasser de leurs malades, les envoient mourir au loin. »
Nous ne voulons pas nier ici les effets providentiels et civilisateurs de l'émigration, que nous avons constatés nous-même plus haut. Nous reconnaîtrons que l'organisation des vieux peuples est une des lois naturelles de l'humanité; nous ne contredirons même pas, faute de preuves, ceux qui nous disent que Dieu a voulu que les enfants de Japhet se missent
au lieu et place des autres races: et inhabitet in tabernaculis Setn. Mais nous constatons les inconvénients de ce procédé de constante émigration, qui n*est guère, pour la mère patrie, qu'une espèce d'exutoire qui Tépuise sans trop la soulager ; nous constatons qu'il est plus limité qu'on ne pense; qu'il est incapable de contre-balancer le principe dépopulation, (qui parât, au contraire, en recevoir une déplorable excitation), et qu'il a été le plus souvent, en fait, jusqu'à ce jour, une duperie pour les émigrants.
Il faut laisser aux citoyens toute liberté pour émigrer ; car la terre est la patrie commune, aima tellns ; mais il faut que les déplacements se fassent naturellement par l'impulsion des instincts et des intérêts , et, dans ce cas, l'émigration ne saurait être un remède suffisant au progrès irréfléchi de la population.
11 est toutefois un cas où l'émigration paraît être un moyen efficace de soulagement pour un pays; c'est quand elle est pratiquée sur une assez forte échelle, accidentellement, et dans de bonnes conditions pour les populations exportées. Dans ce cas, l'élévation des salaires amène une aisance relative, qui permet à une nouvelle génération de grandir, et à l'esprit de prévoyance de reprendre un certain empire. Ce moyen paraît avoir été pratiqué avec succès pour l'Irlande après la famine de 1847-8 ; M. J. S. MiU *
» Priticipes d'écmomie politique, t. I, ch. xiii, g 4.