‹ Du principe de populationChapitre 13 sur 120 · IV. — Objection tirée tie l'Ininiigration · texte numérisé non relu

IV. — Objection tirée tie l'Ininiigration

Des attaques plus vives que sérieuses ont été dirigées contre la première proposition de Malthus, une des bases principales de son édifice.

Godwin, entre autres, a été jusqu’à prétendre que raccroissemeiit de la population des États-Unis devait être attribué en entier à l'immigration ; nous allons revenir sur la, légèreté de cette assertion ; mais auparavant nous placerons ici une observation de MM. Prévost, traducteurs de Malthus ‘ :

« Accordons, disent ces économistes, que la population de l’Amérique ne double pas en 25 ans, en vertu du seul principe de population... Supposons qu’en' Amérique il ne se fit aucune immigration d’Europe, qu’aucun étranger ne vînt s’y établir : présume-t-oii que les États-Unis cessassent d’avoir une population j)rogrcssiYC? Accordons que cette progiession serait moins rapide que notre auteur ne le sup|)Ose. Mais manque-t-on, dans les temps anciens et modernes, d’exemples de population progressive? M. (îodvvin a conclu lui-inème des tables suédoises que le nombre

’ Livre I, clinj'itre t 'le la Iniduction française.

MALX ytl l’EüVKÎil' EN liÉSÜLTEli. I-KOI'Om IIONS DE MALTIIÜS. ^r»

des habitants de la Suède double en 100 ans. Substituons donc la Suède à l’Amérique, et le nombre 100 au nombre 2-') : les raisonnements portant sur celte nouvelle base n’en seront pas moins concluants. Les maux (|u’il s’agit de prévenir seront moins menaçants, moins imminents; mais ils ne seront pas moins réels. »

Ce raisonnement nous parait tout à lait juste, et se trouve appuyé par les constatatioiis de la statistique pour divers pays de l’Europe. Un lit dans les Éléments de statistique de M. Moreau de .lonnès', un tableau indiquant l’accroissement annuel et la période de doublement du nombre des habitants dans les di\ei s Etats du l’Europe, calculée sur la moyenne de plusieurs années récentes. Il résulte de ce tableau que la population a doublé :

Dans le duché de Dade en ô4 ans.

En Hongrie o8 —

En Belgique 4‘J —

En Toscane. . A7> —

En Gallicie 45 —

Dans les États sardes 44 —

En Mande 50 —

En Grèce 51 —

En Pologne 52 —

En Autriche 52

*.2" édition, 1850, p. 457.

- Voir à la fin un tableau indûjuant la période de douhleinent pour un plus grand notnhre de pays

1»U IM.INCIPK DE rOPLL\TIO>.

Pour quelques pays la période du doublemeiil est inlérieure à 40 ans, pour d’autres elle est inférieure à 50. Admettons, par hypothèse, que l’exemple de l’Amérique manque complètement à l’appui de la théorie de Malthus : est-ce que celui du duché de Bade, de la Belgique, des États sardes, de chacun des pays que nous venons de citer, n’est pas là pour le remplacer’? Kt, si des populations de l’ancien continent ont pu doubler de nos jours en moins d’un demisiècle, malgré l’émigration et la mortalité des enfants, considérable dans les classes pauvres, est-il bien diflicile d’admettre que la population des États-Unis, qui a l’espace et la liberté, vit en paix sous l’égide d’institutions libérales, appartient à une race énergique, laborieuse et économe, ait pu doubler plusieurs fois en 25 ans?

31ais revenons à l’assertion tirée de l’immigration, et exposons en peu de mots les faits qui la détruisent.

M. Francis Place a publié, en 1822, un écrit dans lequel il s’est proposé de réfuter Godwin avec ses propres autorités, et surtout avec des faits venant à l’appui des assertions de Malthus U II traite en détail de l’immigration aux États-Unis, et montre que, jusqu’en 1785, la guerre et diverses circonstances furent un obstacle à l’immigration, et enlevèrent au pays plus d’hommes que l’Furope ne lui en fournit.

' lUuslrulions and proofs..., Londres, 1822.

MAUX IJUI l'KUVKM' KiX llÉSl'U'Kll. l’IiOl'ÜSlTIUAS H1-; MAUIIl>.

La Révolution française fut une occasion d’éinigiation en Amérique; mais ce mouvement fut bientôt interrompu parla guerre de 1795, et, depuis cette époque jusqu’à la paix de 1815, l’Europe ne fournit que trés-peu d’émigrants, (pii vinrent presque exclusivement d’Angleterre. M. Place s’appuie sur des faits consignés dans les Annules statistiques des États- Unis, fondées sur des documents officiels de 1780 à 1818, publiés par Adam Seybert‘. Or voici ce que dit ce statisticien en parlant de l’immigration dans l'Union ; « On croit que la population des États-Unis a été fort augmentée par les émigrants d’Europe. A’ous n’avons, sur ce sujet, aucun document authentique; il faut nous contenter de simples estimations. Les émigrants arrivent principalement de la Grande- Bretagne, de l’Irlande et de l’Allemagne. Il en vient peu des autres pays. En 1794, M. Gooper estimait le nombre des émigrants à 10,000. En 1800, M. Blodget disait que, d’après les registres et les estimations les plus dignes de foi, ce nombre ne s’élevait pas annuellement au-dessus de 4,000 pendant les dix dernières années. En 1794 il y avait, dans la Grande- Bretagne, une grande tendance à émigrer aux États- Unis; mais les actes du gouvernement britannique la continrent. En admettant qu'en 1794 il arriva aux Elals-Unis 10,000 étrangers, nous ne saurions accor-

^ l'hihidel|iliic, 1818.

nu IMIlJiCIPE 1»K Pül’UI.ATIQ.V.

dcr qu’il eu arriva un aussi grand nombre dans aucune des années précédentes ou subséquentes jusqu'à 1817. » Finalement le docteur Scybert, après avoir déclaré qu’il n’avait en vue que les laits, en dehors de tout système de population, arrive à cette conclusion, que le nombre de (1,001) émigrants établis aux États-Unis, de 1790 à 1810, est le plus grand que l’on puisse supposer.

A côté de celte autorité, M. Place a consulté les relevés officiels publiés en Angleterre des passagers partis pour l’Amérique: il y a trouvé des résultats conformes ou inférieurs aux assertions du docteur Seybert, et il en déduit que, en admettant même une. émigration annuelle de 10,(J0l) individus, on serait encore à une distance immense du nombre nécessaire pour expliquer le rapide progrès de la population des Etats- Unis. Il conclut enfin, de toutes ses recherches, que le terme de 2ô ans assigné par Maltlius au doublement de la population parla seule voie de la procréation, est fort éloigné d’être exagéré II n’est pas inutile de faiic remarquer, avec M. Prévost, que Place déclare avoir puisé ses premières notions dans les précédents écrits de Godwin; qu’il professe pour lui beaucoup d'estime; qu’il ne ménage pas Malthus, ni pour son style, ni pour la forme de son ouvrage, ni pour ses sentiments politiques, ni en particulier pomson opinion sur la loi des pauvres.

A l’appui des assertions de Seybert et de Place,

MAUX Qi:i PEUVE.M EN nÉSl'LTEn. PROPOSITIONS DE MAI.THIS. 27

nous pouvons encore citer celle de Warden, ancien consul des États-Unis et correspondant de l'Institut de France, qui a réuni avec soin tout ce qui concerne la république *. Warden a tiré de ses chiffres cette conclusion, que la population américaine a toujours doublé en 21 ans, sans qu’il fût nécessaire de faire entrer l’immigration en ligne de compte, car les immigrants, qui étaient obligés de se faire inscrire, n’avaient pas dépassé, en 1820, la moyenne annuelle de 4,000, déjà indiquée par Blodget. Or 4,000 immigrants pendant 21 ans n'avaient pu faire que 84,000 nouveaux habitants, pendant que la population s’accroissait de plus 5 millions d’individus !

Admettons maintenant que les lolevés des passagers débarqués dans les ports de l’Union soient inexacts, qu’ils aients été faits avec négligence en plusieurs endroits ; ne tenons nul compte aussi des retours en Europe et des passages au Canada, et supposons qu’au lieu de 4,000 émigrés, il y en a eu le double ou le triple, le quadruple même; la fécondité 'des mariages, pendant cette période de 21 ans, n’en aurait pas moins donné un accroissement de plus de 4 millions et demi, quand l’immigration, ainsi exagérée, n’aurait fourni que 150 à 500,000 nouveaux habitants.

Le Journal des Économistes^ reproduisait récem-

' Description des ÉlaLs-Vnis, 1820, t. V, p. 104.

- Tome XXlll, p. Ô1.T.

2S nu piiiNr.iPF; pr population.

ment, d’après la Rente britannique, qui ne citait pas l’auteur, un calcul par lequel on cherchait à évaluer, selon une méthode indiquée par (iodwin et sur la valeur de laquelle nous ne discuterons pas, le nombre des immigrés aux États-Unis, aux diverses périodes décennales de 1790, 1800, 1810, 1820, 1830 et 1840. D’après ce calcul, on a déduit de chaque recensement général les enfants au-dessous de 10 ans, par ce motif que tous les enfants qui, au recensement de 1830, par exemple, n’avaient pas atteint l’Age de 10 ans, étaient nés depuis 1820, et continuaient l’accroissement naturel par voie de naissance; on a fait la difîérence entre ce nombre d’enfants et celui de l’accroissement de la population indiqué par le recensement, et l’on a considéré cette différence comme exprimant le nombre des étrangers immigrés. De cette manière, l’auteur dont nous parlons a calculé qu’il avait dû y avoir : 160,000 immigrés de 1700 à 1800; 220,000 de 1800 à 1810; 312,000 de 1810 à 1820; 494,000 de 1820 à 1830; 862,000 de 1830 à 1840 : total, en 50 ans, environ 2 millions. Admettons ce chifl're comme l’e-xpression de la réalité, de 1700 à 1840 la population totale n’en a pas moins progressé de 4 millions à plus de 17 millions. Admettons aussi que 800,000 étrangers soient venus se fixer aux Etats-Unis de 1830 à 1840 : est ce que ta popidation ne s’est pas accrue de 12,866,000 à 17,062,000, soit de plus de 1 millions, et de 3 millions

M\rx 011 PErVF.NT EN RÉSÜI.TER. PROPOSITIONS DE MXI.THIS 29

en défalquant les immigrants, soit de r>8 pour 100?

Ne faut-il pas admettre que toutes ces familles d’étrangers, que toutes ces familles d’Irlandais et d’Allemands surtout, qui s’établissent dans la Pensylvanie, dans l’Ohio, etc., participent bientôt à la fécondité des familles américaines, et qu’ensuile la misère exerce beaucoup moins ses ravages parmi elles qu’elle ne l’eut fait sur l’ancien continent?

En résumé, nous sommes autorisés à conclure de toutes ces considérations et de tous ces faits que Malthus, en établissant sa fameuse proposition de la possibilité du doublement d’une population donnée en un quart de siècle, lorsque aucun obstacle ne* s’oppose à son développement, était dans les limites de la réalité. Répétons que Malthus ne dit pas que la population double partout et toujours dans cette période. 0 Jamais, a écrit Bastiat, Malthus n’a posé cette inepte prémisse : Les hommes multiplient en fait suivant une progression géométrique. Il dit, au contraire, que le fait ne se manifeste pas, puisqu’il cherche quels sont les obstacles qui s’y opposent; et il ne donne cette formule que comme puissance organique de multiplication*. »

W. — Deuxième proposition, démontrée pur l« nnlure des ehoses.

La deuxième proposition établie par Malthus re- * Harmonies éeonomiqiies, 2* édition, p. 451.

r>0 nri phincipe de population.

vient à dire que les sulisislances ont une tendance à s’aexroître moins vite que la population.

La démonstration résulte de la comparaison de la facilité avec laquelle les familles peuvent multiplier, et de la difliculté îvvec laquelle les récoltes sont obtenues. Or cette difliculté, il n’est besoin que de trèspeu de considérations pour la rendre apparente.

D’abord il faut remarquer que la terre cultivée, celle qui donne les subsistances, est limitée*; qu’elle ne produit qu’à l’aide des capitaux, qui sont également limités, et dont la formation ne s’obtient qu’à force de peines et de sacrifices; que ce n’est aussi qu’à l’aide de capitaux que les familles se transportent là où sont des terres cultivables et encore incultes, et que ce-^ n’est encore qu’à l’aide de capitaux, de travaux pénibles et du temps, qu elles parviennent à rendre ces terres productives et à entretenir leur productivité. Cette puissance de la terre s’épuise en effet rapidement; au bout de peu d'années le sol refuserait tout secours, si les assolements, les engrais ou la jachère ne venaient lui rendre de nouvelles forces. Or qui dit assolement, engrais, drainage, amélioration quelconque, dit capital, et qui dit jachère dit interruption du produit.

Que si, par une hypothèse d’ailleurs tout à l'ait

‘ Eu Fnincc, snr5"i millions d’hectares, près de 8 millions sont en landes, pâlis et bruyères, 7 millions en bois, 25 millions en terres labomables, dont un septième setilement en bonnes terres.

MAUX QUI PEUVENT EN UÉSULTEn. PROPOSITIONS DE MALTIlUS. Ôi

inadmissible, on supposait que le capital pût se former aussi vite que la population, il y aurait à répondre, avec M. Senior qu’en agriculture, quoique chaque augmentation de travail et de capital fasse augmenter le produit, cette augmentation du produit n’est pas en proportion du travail et du capital. Supposons, en effet, que, par suite d’intelligentes améliorations, on ait dans le cours d’une période de temps doublé le produit : croit-on que, en doublant la dépense dans le cours d’une autre période, on parvienne encore à doubler le produit, et ainsi de suite? Y at-il un agronome qui puisse répondre aftirmativement?

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