V. Conclusion
I. — l/e mal pouvant réouiter de l'^nercie du principe de population eot remédiable par la Prévoyanee, — Contrainte morale de Maltbuo ou Limitation préventive «le la population.
L'obstacle que Malthus conseille d’opposer au principe de population pour éviter les funestes effets tle l’excessive concurrence, la baisse des salaires *, la
* V. Éléments de Vécon. polit., cliap. \x.
7 s nü i>r,h>ciPE DE popn. vTiON.
misère et l’aclion meurtrière des obstacles répressifs, c’est la prudence dans le mariage, qu’il a nommée moral restreint, expression que MM. Prévost, de Genève, ses traducteurs, n’ont peut-être pas exactement rendue par celle de contrainte morale, bien qu’à touU prendre il fût difficile de la traduire autrement. Il se résume dans le conseil de ce père de famille qui recommande à ses enfants de mettre le plus grand soin à proportionner le nombre de leurs enfants à leurs moyens d’entretien, c’est-à-dire au revenu de leur capital, de leur industrie ou de leur travail. ?ie vous mariez, dit-il principalement aux pauvres, et n’ayez des enfants que lorsque^vous pourrez les nourrir. Songez que votre famille n’a d’autre appui que vousmème, et que les moyens avec lesquels on a pu endormir votre jugement et votre prévoyance seront impuissants pour vous tirer de la misère dans laquelle vous tomberez, sous l’influence de laquelle vous ou les vôtres serez sans cesse exposés à devenir la proie des maux et des vices qui poussent les générations vers la tombe !
.Malthus a discuté en détailla liste des améliorations capables d’apporter un soulagement aux classes nécessiteuses, et, après avoir apprécié la portée de ces améborations, il revient à son conseil pour en développer les effets avec plus de force et d’énergie dans un appendice de son ouvrage (|ui en forme la cinquième partie, et dans lequel, après avoir réfuté de
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nouveau les principales objections faites à ses idées, il résume toute sa doctrine. En le relisant, nous nous sommes de nouveau convaincu que toutes les critiques, depuis les plus bienveillantes jusqu’aux plus outrées, ne sont vraiment pas justifiées par ce que cet homme de bien a écrit.
Quelques publicistes, et de ce nombre M. de Sismondi, admettant la tendance de la population à dépasser les subsistances, en ont proclamé la fatalité, ainsi que l’inutilité du remède.
Malthus n’a pas donné dans cette erreur, nous ne saurions trop le répéter. Il pense que la population en excès peut ne pas naître ; car l’homme est intelligent et libre ; il peut prévenir le mal, et éviter le danger quand il le connaît; sans cela il faudrait avouer qu’il serait moins bien partagé que certains animaux, qui ne naissent pas où ilsnepeuventpas vivre. C’estfaute de l’avoir lu complètement, ou pour l’avoir oublié, qu’on lui a reproché celte désolante cohclusion ; car il s’est donné beaucoup de peine pour montrer l’efficacité du remède, à côté du danger qu’il a voulu faire ressortir dans toute sa vérité. Et, si nous ne pouvons rapporter ici toutes les erreurs commises dans ce sens, môme par des hommes dont la parole a eu de l’autorité, nous relèverons cependant celle que nous avons trouvée avec bien du regret dans les premières pages des Harmonies economiques, que l’auteur a voulu atténuer plus lard dans un chapitre spécial sur la po-
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pulation, écrit pour la seconde édition de son livre, et qu’il aurait complètement réparée, nous le croyons, s’il avait eu le temps de relire Malthus. Nous avons dit que Bastiat avait gratuitement prêté à ce dernier l’idée qu’à chaque excédant de moyens d’existence correspond forcément un excédant supérieur de population, C’est par suite de cette méprise, entretenue dans son esprit par les déclamations des écrivains socialistes et autres , qu’oubliant ce qu’il avait lu il reproche à Malthus* d’avoir abouti à la fatalité de l’obstacle répressif : le vice, là misère, la guerre, la peste, la famine et la mortalité, « soit, ajoute-t-il, au paupérisme inévitable; » de n’avoir vu que le côté sombre de la question de population, et d’avoir soulevé -l’esprit public par des conclusions décourageantes*. Or la conclusion de Malthus est toute différente ; Malthus a précisément fait tous ses efforts pour montrer comment le danger pouvait être conjuré, comment le paupérisme pouvait être évité. Bastiat s’est laissé induire en erreur par oubli ; et la preuve, c’est que les conséquences auxquelles cette erreur le conduit sont en contradiction avec l’approbation éclatante qu’il donne directement et indirectement aux
‘ Harmonies économiques. Introduction : A la jeunesse fran çaise. V. p. 8 , note. Lorsque Bastiat a écrit livre, il se sentait mourir. II n’a jkis eu le temps, en plusieurs points, de se rarcoi'der avec lui-même.
- Ibid , rhap. xvi : De la population.
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idées deMallhus ; c’est que, à l’exception de ces contradictions qui lui ont échappé, on voit que, s’il dit souvent mieux que l’économiste anglais, il ne dit pas autrement, tout en ayant le tort de croire qu’il présente un système plus nouveau et plus consolant que Ciîlui de Maltlius.
Citons, à l’appui de notre appréciation et des idées de Malthus, deux belles pages de ce remarquable écrivain. « On ne se fait pas une idée morale du vaste domaine de la prévoyance, que le traducteur de Malthus a beaucoup circonscrit en .mettant en circulation cette vague et insuffisante expression, contrainte morale, dont il a encore amoindri la portée par la définition qu’il en donne ; « La vertu qui consiste à ne point se marier quand on n’a pas de quoi faire subsister une famille, et toutefois à vivre dans la chasteté. » Le tort, s’il y en a un, appartient à Malthus, qui a dit : moral restreint, et qu’il est difficile de traduire d’une manière plus heureuse. Mais il était également très-difficile à Malthus de prendre un terme plus à l’abri des critiques, pour exprimer une abstention, une prudence, qui aurait exigé bien des périphrases dans le cours du discours. Quant à la définition en elle-même, on va voir qu’elle est l’exacte expression des développements que Bastiat donne à sa pensée et qui se retrouvent aussi dans Malthus, seulement en termes moins élégants. Nous continuons la citation. « Les obstacles que l’intelli-
gente société humaine oppose à la multiplication possible des hommes prennent bien d’autres formes que celle de la contrainte morale ainsi définie. Et, par exemple, qu’est-ce que cette sainte ignorance du premier âge, la seule ignorance sans doute qu’il soit criminel de dissiper, que chacun respecte, et sur laquelle la mère craintive veille comme sur un trésor? Qu’est-ce que la pudeur qui succède à l’ignorance, arme mystérieuse de la jeune fille, qui enchante et intimide l’amant, et prolonge en l’embellissant la saison des innocentes amours?... Qu’est-ce que cette puissance de l’opinion qui impose des lois si sévères aux relations des personnes de sexes différents, flétrit la plus légère transgression de ces lois?... Qu’est-cc (jue cet honneur si délicat, cette rigide réserve, si généralement admirée même de ceux qui s’en affranchissent, ces institutions, ces difficultés de convenance, ces précautions de toutes soi tes, si ce n’est l’action de la loi de limitation manifestée dans l’ordre intelligent, moral, préventif, et par conséquent exclusivement humain ?
« Que ct^s barrières soient renversées, que l’espèce humaine, en ce qui concerne l’imion des sexes, ne se préoccupe ni de convenances, ni de fortune, ni d’avenir, ni d’opinion, ni de mœurs, qu’elle se ravale à la condition des espèces végétales et animales : peut-on dout(‘u que, pour celles-là comme pour celles-ci, la puissance de multiplication n’agira avec assez de
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force pour nécessiter bientôt l’intervention de la loi de limitation, manifestée cette fois dans l’ordre physique, brutal, répressif, c’est-à-dire par le ministère de l’indigence, de la maladie, de la mort?
« Est-il possible de nier que, abstraction faite de toute prévoyance et de toute moralité, il n’y ait assez d’attrait dans le rapprochement des sexes pour le déterminer, dans notre espèce comme dans toute autre, dès la première apparition de la puberté? Si on la fixe à seize ans, et si les actes de l’état civil prouvent qu’on ne se marie pas, dans un pays donné, avant vingt-quatre ans, ce sont donc huit années soustraites, par la partie morale et préventive de la loi de limitation, à l’action delà loi de la multi- *’ plic^tion ; et si l’on ajoute à ce chiffre ce qu’il faut attribuer au célibat absolu, on restera convaincu que l'humanité intelligente n’a pas été traitée par le Créateur comme l’animalité brutale, et qu’il est en sa puissance de transformer la limitation répressive en limitation préventive.
« Il est assez singulier que l’école spiritualiste et l’école matérialiste aient, pour ainsi dire, changé de rôle dans cette grande question. La première, tonnant contre la prévoyance, s’efforce de faire prédominer le principe brutal; la seconde, exaltant la partie morale de l’homme, recommande l’empire de la raison sur les passions et les appétits. C’est qu’il y a en tout ceci un véritable malentendu. Qu’un
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père île famille consulte, pour sa maison, le prêtre le plus orthodoxe ; assurément il en recevra, pour ce cas particulier, des conseils entièrement conformes aux idées que la science a érigés en principes, et que ce même prêtre repousse comme tels... — Attendez, dira le vieux prêtre, qu’un parti honnête et sortable se présente... Songez que le mariage dans la pauvreté entraîne beaucoup de souffrances et encore plus de dangers. Rappelez-vous ces vieux proverbes qui sont la sagesse des nations, et qui nous avertissent que l’aisance est la plus pure garantie de l’union et de la paix. Pourquoi vous presseriez-vous? Voulez-vous qu’à vingt- cinq ans votre fdle soit chargée de famille, qu’elle ne puisse l’élever et l’instruire selon votre rang et votre condition? Voulez-vous que le mari, incapable de surmonter l’insuffisance de son salaire, tombe d’abord dans l’aflliction, puis dans le désespoir, et peut-être enfin dans le désordre?... Dieu n’a pas ordonné aux hommes de croître sans discernement et sans mesure, de s’unir comme les bêtes, sans nulle prévoyance de l’avenir; il n’a pas donné la raison à sa créature de prédilection pour lui en interdire l’usage dans les circonstances les plus solennelles. Il a bien ordonné à riiomme de croître; mais pour croître il faut vivre, et pour vivre il faut en avoir les moyens ; donc dans l’ordre de croître est impliqué celui de préparer aux jeunes générations des moyens d’existence '... »> ' IJarmoniefi économiques, 2* édition, p. 459.