OPINIO^S KMISES AVANT MALTHUS
« Uiï peuple ne peut pas plus s’empêcher de jvîupler qu’nii arbre de pousser. Mais, pour vivre, il faut se nourrir; et, comme tout accroissement a un terme, c’est là que la population s’arrête.... C’est une maladie politique accompagné** de beaticoiip de misères.... J’avoue que je ne cxumais point de remèdes à ce mal *. »
Arthur Young, qui voyageait en France pendant les anm'es 1787-90, disait :
« Le soin de multiplier la population ne doit pas fixer nu seul instant l’attention des gouvernements. Si elle est oisive ou si elle excède le nombre des hommes qui peut trouver do l’emploi, c!est multiplier la misère, la maladie et le crime. La population ne devient utile que par l’emploi. Trouvez cet emploi, et ellè se multipliera d’elle-même *. »
J. B, Saï, dans son Traité publié en 1805 (alors qu’il ne connaissait pas encore le travail de Malthus, dont la deuxième édition paraissait cette même année), développe cette proposition , que « la population d’un pays se proportionne à ses produits. * Et il ajoute ; « C’est une vérité reconnue par la plupart des auteurs qui ont écrit sur l’économie politique , quelque variées que soient leurs opinions sur pre.sque tout le reste. » Suit une note, dans lacpielle' il dit ; « Voyez Steuart, de l'Economie politique, liv. I, ch. iv; — Montescpjieu, Esprit des^lois, liv. XYllI, ch. x, et liv. XXIII, ch. x; — Buffon, édit, de Bernard, IV* vol., p. 266 ; — Forbonnais, Principes et Observations, p. 59, 45; — Hume, Essais, 11* partie, essai n; Poivre, le volume de ses œuvres, p. 145, 146;
* hUéments de la philosophie de l'esprit humain, tome I, p. 208 de l'édit, angl., in-4% 1792.
* Tome II, p. 102 de l’édit, angl., cit. de J. B. Say (Cours, VI* prtie, ch. vi).
— r.oiidillac, le Commerce et le Gouvernement, part. I, cil. Nxivetxxv; -r- Ic'çomle Verri, Réflexions sur V économie politique, ch. xxi; — Mirabeau, Ami (les hommes, tome I,
p. 40; — Raynal, Histoire de l’établissement liv. XI,
§ 25; — Cliaslellux, de la Félicité publique, tome II, p. 205;
— Necker, Administration des finances, ch. ix, et ses notes sur l’éloge (le Colbert ; — Condorcet, Notes sur Voltaire, édit, de Kell, tome XLV, p. 60 ; — Smith, liichesse des nations, liv. I, ch. VIII et XI ; — Garnier, Abrégé élémentaire, jiarl. I. ch. in, et dans sa préface de sa traduction de Smith;
— Canard, Principes d’économie politique, p. 135. » Mal- Ihns est omis, ce qui prouve notre assertion ci-dessus , conlirméc par une note de J. B. Say lui-même *.
« Ce fut Malthus, dit Mac Culloch*, qui, sans avoir aucun droit à réclamer cette découverte, que la population tend se maintenir dans la limite des moyens de subsistance ou à la dépasser, fut certainement le premier à établir ce principe par une large induction tirée des hiits et à indiquer quelquesuns de ses effets les plus importants.
« Les recherches de cet économiste ont démontré que tout accroissement dans le chilfre de la population, qui n’est point précédé ou accompagné d’un accroissement correspondant dans les moyens de subsistance, ne peut engendrer que la misère ou un accroissement dans la mortalité; que la difficulté ne consiste jamais à mettre au monde des êtres humains, mais à les nourrir, à les vêtir et à les élever lorsqu’ils sont nés ; qn’eii tout lieu l’espèce humaine s’accroît, tant que la multiplication n’est pas arrêtée pai\la difficulté de pourvoir à sa subsistance et parla pauvreté d’une portion de la société; et que, eonsé-
‘ Cours complet, part. VI, cli. ii. »
s Principes d’économie politique, 4* édit., ch. viii.
OPÎfiKWS KMISES AVANT MAI-TIIUS. 245
quemmenl , au lien de chercher à fortifier h; principe d’accroissement, on doit plutôt s'efforcer de limiter les principes qui le limitent elle règlent. »
L’assertion du principe de population, qui est un principe de sens commun, a donc été faite par plusieurs écrivains antérieurs à Malthus. Divers faits sur lesquels il s’est ajjpnyé ont été observés dans la plus haute antiquité, puisque les philosophes grecs (voij. p. 196) ont été conduits à rechercher les moyens de prévenir les effets du développement de la population. De tout temps, sans doute, il y a eu aussi des pères de famille prévoyants et prudents. Mais Malthus a, en définitive , constaté ces faits et ces princifics d’une manière plus générale et plus scientifique, et c’est à lui que revient l’honneur de la découverte du principede population; car la découverte d’une vérité n’appartient pas tant à celui qui l’entrevoit qu’à celui qui la démontre et la vulgarise. Ce qui est nouveau dans le livre de Malthus, « c’est d’avoir , comme le dit Ét. Dumont, faitdupriiiciiie dépopulation uneapplication raisonnée et conséquente , d’en avoir tiré la solution de plusieurs problèmes historiques , d’avoir parcouru l’Europe ce principe à la main, et d’avoir montré qu’on ne saurait lutter contre lui sans produire de grands dérangements dans l’ordre social *. » J. B. Say faisait remarquer * que Malthus avait confirmé, par de savantes recherches, des princi[)es ipii n’ont été conleslés et vivement attaqués que depuis qu’ils ont été mis hors de doute, et il ajoutait ; « Ce qui n’étonnera, au surplus, que les personnes (pii ne coiiiiaissent pas le cœur Humain. » Au reste, jl faut le ( oiislater, le nom de Malthus est resié àllaché à la doctrine économique delà population, sans qiui Maltlnisaiteu la moindre prétention à avoir fait une dérouverle.
‘ Œuvres de Bentham, tome H, p. 505.
* Cours complet, part. VI, 1829.
PÉFENSEURS DE LA DOCTRINE MALTHUSIENNE.
Les idées de Malthus ont été professées et défendues par la plupartdes économistes modernes; nous mentionnerons particulièrement
J. B. Sat. Traité d'économie politique (1803); — Cours complet (1829), VI* partie (v. p.243).
Dkstutt de Tract. Traité déconomie politique (1823), faisant partie du T^'aité de la volonté et des Éléments didéologie (mS).
James Principes d'économie politique (1824), 2* édition. Mac-Cdclogh. Principes d'économie politique, 1" édition (1825), 2* (1830).
.SisMONDi. Nouveaux principes d'économie politique {\S29). Ddchatel. De la charité...., ou Considérations d’économie politique, sur la bienfaisance et la charité (1829). CiiAiMERs (Th.) On volitieal economy in connexion withthemoralslateand moral prospect of society Glasgow.
Dunoyer. Mémoires sur quelques-unes des principales questions que la Dévolution de juillet a fait naître (1835).
‘ Nous indiquons les premières éditions, pour conservei’ l'ordre chronologique.
DÉFENSEUBS DE LA DOCTRINE MALTIIDSIENNE. 247
Rossi. Cours d' économie politique (1840), l" vol., cl Introduction (1845) à l’ouvrage de Malthus, dans la Collection des Principaux économistes.
TnoBSTOs. Over population and its remdy. Londres (1846), in-8. J. Stdart-Mill. Principes d'économie politique (1848). Molinari. Cours d'économie politique, 1" vol. (18.50). Ddputnode. Éludes sur la population et la charité, dans le J. des Éxon., octobre 1854, janvier, juillet, décembre 1855.
SUR LES CRITIQUES RÉCENTES DIRIGÉES CONTRE U DOCTRINE DE MALTllUS.
La doctrine de Malthus a été attaquée dans ces dernières années sous divers points de vnie, que nous avons réfutés dans cet écrit.
Bien que la critique des socialistes, qui ont toujours alTécté de parler avec un souverain mépris de l’illustre auteur de V Essai sur leprincipe de population, mépris risible quand on considère les pauvretés qu’ils ont mises avant (V. cliap. XI), ait produit des confusions et des illusions déplorables dans les esprits, elle n’a pas scientifiquemeiit ébranlé la doctrine de Malthus.
Les théories de MM. Donbleday et London sont sans portée (V. p. 44 et 190).
Les jugements de quelques philanthropes et des deux historiens de l’Économie politique sont superficiels et complcteineiit erronés à beaucoup d’égards.
M. Blanqui, dans son Histoire dé V Économie jwlitique, fait un tableau complètement inexact des idées de Malthus.
« Cette doctrine, dit-il, se présente avec le caractère inflexible de la fatalité... Malthus établit, sans sourciller, comme un fait évident, continuel, nécessaire, que l’espèce humaine obéit aveuglément à la loi de multiplication in-
CIUTIQÜES CONTRE IA DOCTRINE DE UALTHDS. 249
définie, tandis que les- subsistances qui la font vivre ne se multiplient pas avec elle dans les mêmes proportions... Il arriverait donc un moment où les provisions seraient in- .suffisantes pour les voyageurs, si ces sinistres correctifs qu’on appelle les maladies, la misère, la mort, n’intervenaient régidièrement pour rétablir l’équilibre. »
Il ne nous semble pas (|ue Malthus ait établi ce fait de l.'i diderence dans la progression de la population et des s'nbsistanccs comme fatal, continuel et nécessaire. Il s’est attaché, au contraire, à prouver que les hommes, une fois bien cnnvaincus de celte plus giande facilité d’accroître la popula- < tion que ses subsistances, et bien convaincus surtout du peu d’efficacité des divers remèdes proposés aux maux provenant de la disproportion du nombre des travailleurs avec les moyens de travail et de subsistances, verraient s’opérer en eux une salutaire réaction contre les préjugés, tant de l’ordre • philanthropique que de l’ordre politique, et mettraient on pratique les vertus qu’il conseille, pour éviter précisément les sinistres correctifs employés par la nature sur des jxipu- ' lations mal renseignées et imprévoyantes. M. Blainpii est bien plus dans le vrai quand il dit (p. 162, contradictoirement avec ce qui précède) : « La doctrine de Malthus n’en aura pas moins le mérite d’avoir appelé l’attention des gouvernements, aussi bien qué celle des citoyens, sur le danger des unions imprévoyantes et des secours sans discernement... Les hommes prudents ont apris à réfléchir sur les conséquences du mariage, et cet acte solennel de la vie a cessé d’être considéré aussi légèrement qu’il l’était avant que Mal- Ihus eût fait apprécier l’immense responsabilité qu’il impose. » C'est dans ce dernier sens que M. Blanqui appréciait Malthus dans le premier de ses écrits économiques {Précis élémentaire , 1 826 , Introduction ), Plus lard il a parlé de
Dn PRINCIPE DE POPULATION.
Mallhus, d’après Godwin, en diverses circonstances et particulièrement dans une note ( 1843 ) du liv. I", chap. viii, ' de Smith, contenant des inexactitudes et des confusions contradictoires avec la citation qui précède, et qu’il serait inutile de relever ici après tout ce que nous avons dit.
M. de Yilleneuve-Bargemont critique aussi ce qu’il appelle l’exagération repoussante de quelques assertions de Malthus, et accuse son ouvrage d’avoir « contribué à fonder celte école d’économistes qui ont érigé en principe philanthropique l’inflexibilité, l’insensibilité, et sont devenus en quelque sorte inhumains, à force de vouloir préserver l’humanité .des erreurs de la charité chrétienne. » M. de Villeneuve ne précisant pas les assertions qu’il trouve exagérées et repoussantes, nous sommes porté à croire que sa' pensée se fixait en ce moment sur le Malthus de convention plutôt que sur le véritable Malthus. On remarque ensuite que M. de Villeneuve n’accuse pas l’auteur de V Essai sur le principe de population d’inflexibilité, d’insensibilité et d’inhumanité; mais qu’il adresse un reproche à ceux qui ont exagér'é ses doctrines, et qui ne sont ni assez nombreux ni assez distin- ' gués pour former école. On remarquera, en outre, que Malthus ne s’est pas tant préoccupé des dangers de la charité chrétienne que des dangers de la charité légale et officielle, ce qui est bien différent. Au reste, M. de Villeneuve s’avoue,
• un peu plus loin, complètement malthusien, et tellement, qu’il revendique la doctrine de la Contrainte morale pour le catholicisme eu général, et pour saint Paul, apôtre, en particulier. (P. p. 88.)
C’est ce même Malthus de convention dont parle vaguement et comme par ou'i-dire M . de Gérando dans le passage suivant :
« Esclave d’une idée dominante, l’auteur de l’Essai sur la population s’y abandonne sans réserve ; en combattant des
CRITIQUES CONTRE L\ DOCTRINE DE MALTIIUS. !25l
exagérations , il se livre à des exagérations contraires : à des vérités utiles se mêlent des aperçus qui ne sont que spéciaux, et, pour vouloir en tirer des applications absolues, il en fausse les conséquences *. »
Personne n’a été moins exagéré, moins tranchant, moins absolu que Malthus. Cela ne se démontre pas; cela se lit dans tous' ses livres.
M. de Gérando oppose, autre part*, à la tliéoriede Malthus ce fait ; que la population de la Bohème a triplé en soixantedix ans,, qu’elle s’est élevée de 1 ,561,000 âmes à 4,040,000 dans l’intervalle de 1762 à 1855, et que jamais ses habitants n’auraient joui d’une plus grande aisance.
Admettons cpie les habitants delà Bohême n’aient jamais joui d'une plus grande aisance que depuis qu’ils sont trois fois plus nombreux ; que cela soit vrai en moyenne nationale [v. p. 55), et même que cela soit vrai dans chaque classe de la population, en particulier : peut-on en conclure, de ce fait que la population d’un pays a doublé en 46 ans sans inconvénient, qu’elle pourrait doubler de nouveau plusieurs fois , et en moitié moins de temps, toujours, avec le même avantage'; ' peut-on eu conclure que la fécondité de son sol ou ses importations en subsistances suivent la même proportion? 11 peut se faire qu’à un instant donné la population fasse défaut dans un pays donné : peut-on en conclure qu’elle fera encore défaut après une forte augmentation, et ainsi de suite?
M. Mac Culloch est un des défenseurs de la doctrine de Malthus; mais je trouve aussi qu’il a dirigé contre elle, dans Une de ses préfaces, une critique imméritée, que je relève dans l’intérêt de la vérité scientifique.
’ De Gérando, de la Bienfaisance publique, introd., p. 25.
* Ibid., t. I, p. 204.
m; PRINCIPE DE POPL'I.ATION.
<1 Le principe de raccroisscmeiil de la population, tel qn’il a été développe par M. Malthns, et plus rcccninient par le docteur Clialmers, semblait former un insurmontable obstacle à toute amelioration durable dans la condition de la société, et condamner la majorité de l'espèce humaine à un état voisin de la misère. Mais de nouvelles recherches ont montré que les déductions tirées de ce principe, [lar les autorités que nous venons de citer et d’autres encore, sont contredites par la ])lus ample expérience ; que l’accroissement trop rapide de la population est presque toujours prévenu par l’influence des principes que cet accroissement met en activité ; que d’immenses progrès se sont accomplis dans la condition du peuple de presque tous les pays, particulièrement de ceux dans lesquels la population s’est accrue le plus rapidement, et que nonseulement le principe de l’accroissement de la population n’est pas ennemi de l’amélioration sociale, mais encore que nous lui devons la plus grande partie de notre bien-être et de nos jouissances, et le progrès continu des arts et de l’industrie*. )»
Ce passage est un peu en contradiction avec celui que nous avons cité plus haut (p. tiU ).
Nous avons déjà fait observer (p. 244j (pie, si Malthns ne fait pas ressortir le rôle du principe de population comme stimulant du progrès, il ne l’a pas combattu. Nous venons de remarquer, après avoir cité M. Blanqui, que Malthns n’a jias dit que le princi[)e de l’accroissement de la jiopiilation forme un obstacle inabordable à toute amélioration durable dans la condition de la société, et cciidanme la majorité de l’espèce à la misère. 11 a dit tout le contraire ! — Au reste, il est à remarquer que M. Mue Cnlloch u’aitirme pas positivement.
Contrairement à l’assertion de M. MacCulloch, il nous paraît
* Mac Culloch, Pnurÿ es d'éc. poL, préface de la 5' édition.
<;oATi;i-. i.A iiociüiiM-; ük maltiius. 2ôô
(juc rexjiéricnce de tous les pays et de tous les Icinps moiiltc l’action des obstacles répressifs pour une large |tart connue effet dcraccroissemcnt trop rapide de la population. D’ailleurs, si cet accroissement trop rapide était presque toujours prévenu par l’influence des principes (pie celte accroissement ineten activité, larpicstion serait presque résolue; l’énergie du principe de population se serait toujours servie et se sei’virait presipie de remède à elle-même. Tout conseil de prudence serait iniilile, et Maltiius ne nous aurait rien appris de nouveau. Évidemment M. Mac Cullocli, discutant ici avec M. Senior sur l’abus (pi’on peut faire des principes généraux, dépa>se le but, au point de se contredire avec ce qui précède (p. 244). Sans doute d'énormes progrès se sont accomplis ; sans doute l’augmentation de la [Kipulalion a été un des éléments de ce progrès ; mais ce n’est pas le seul, et cela ne s’est pas passé particulièrement dans les pays où la population s’c'sl accrue le plus rapideme il, mais dans ceux où elle s’est accrue le plus en proportion des moyens de subsistance du sol et du capital disponible.
M. Mac Culloch, nous le répétons, nous semble avoir ajouté qnebpic chose d’important ii l’exposé du principe de population, en faisant re.ssortir l'action de ce principe comme stimulant; mais celle addition ne contredit en rien les idées de Maltiius, jui, nous le répétons, n’a jamais dit ni cru (pic le principe de po|inlalion fût un obstacle insurinonUdjle à tout progrès. Le sentiment contraire se retrouve maintes fois dans son livre.
(( C'est méconnaître entièrement mes principes ipie de m’envisager comme un ennemi de la population. Les eniieim’s que je combats sont le vice et la misère. C’est pour diminuer l’influcucc de ces redoutables adversaires que je [iroposc d'établir entre la population cl la nourriture un rapjxirl (pii lui
donne moins de prises Lu fermier doit désirer ipie le
Dû PIURCIPE DE POPULATIOIS.
nombre de scs moutons s’accroisse; mais on ne pourrait pas envisager comme un ennemi de l’accroissement des troupeaux celui qui l'ait sentir aux fermiers que c’est une entreprise vaine et contraire à leurs intérêts que de prétendre augmenter le nombre de leure bestiaux avant d’avoir mis leurs terres en état de les nourrir.
(I Mes raisonnements sont précisément de même nature. Je crois que l’intention du Créateur est que la terre se peuple, mais qu’il veut qu’elle se peuple d’une race saine, valeureuse et heureuse, non d'une race souffrante, vicieuse et misérable ‘ »
Il y a donc évidemment inadvertance entre les deux citations que nous faisons de M. Mac Culloch. Dans l’une, il montre la nécessité de développer les moyens préventifs; dans l’autre, il semble dire q\i’il est inutile de s’en préoccuper.
M. Mac Culloch, comme le font Bastiat (p. 61), M. Guillard (p. 53 ), M. Passy (p. 258 ), argumente comme si Maltlius n'avait pas assez apprécié la présence de l’obstacle que la prudence humaine a apporté dès le passé et apporte effectivement à une multiplication excessive de population. C'est une question d’appréciation du plus au moins, qui me paraît très-contestable d’après les faits que nous fournissent l’histoire et la sbUistique, mais qui n’attaque pas la doctrine au fond. Malthus n’aurait-il pas vu en cejxûnt tout à fait exactement (ce que je ne voudrais pas concéder) que scs conseils et ceux de la science n’en pourraient être que plus efficaces?
Deux écrivains plus récents, que l'économie politique revendique à des titres diflerents, se sont mis en opposition avec
* Essai sur le principe de population, Appendiie ou liv. V. ili. 1 , p. 58‘2 (le réd. française dans la Coll, l'es Prmeip. Ecoft'‘ misles, d liv. IV, ch. i, p. 475.
CRITIQUES COKTRE LA DOCTRINE DE MALTIiUS. 255
Malthus, plus dans la forme que dans le fond; nous voulons parler de M. Garey et de M. Bastiat.
Nous avons reproduit l’observation principale de M. Garey, tirée de l’augmentation de richesse, résultant de l’accroissement de population (p. 62), qui n’infirme en rien le principe de population et scs conséquences. Nous avons également reproduit les appréciations de Bastiat venant fortifier lu démonstration de Malthus ; elles sont en désaccord avec sa prétention de le combattre. ( P. 79. )
Gomme remarque générale se rapportant à ces deux écrivains, nous dirons qu’ils ont eu le grave tort de s’annoncer comme des adversaires de la doctrine générale de Malthus, quand ils n’avaient à faire ()ue des objections (selon nous mal fondées) sur des points importants, mais partiels.
Bastiat, par exemple, est d’accord avec Malthus, sauf eu deux points. D’abord, en ce qui touche la Gontrainte morale, il ne difl’ère de Malthus que parce qu’il aitribuc à cette force (à la fois obstacle et remède au principe de population) une action dans le passé, que Malthus désire voir s’accroître dans l’avenir. Il est vrai qu’il croit avoir découvert un principe plus consolant, celui de la Perfectibilité; mais quand on y regarde de près, on trouve <pie ce prétendu piincipe nouveau n’est pas autre que la Piévoyance de Malthus. La seule différence, c’est que Bastiat a peut-être mieux dit que ce dernier.
En .second lieu, il a avancé que les moyens d’existence ont tendance à s’accroître plus vite que la population. Si on cherche à se rendre compte comment il est arrivé à cette conclusion, on voit qu’il sous-entend la prévoyance des familles (la contrainte morale de Malthus), qu’il appelle la perfectibilité; et qu’il a simplement retourné la proposition de Malthus sans démontration. Au reste, en lisant, dans scs llar-
1)U I‘111NCI1>K. DE l'OPLEATION.
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monies, ce chapitre évidemment incomplet, on ne se rend pas bien compte si Bastiat a voulu affirmer positivement le contraire de Maltlius, ou bien dire simplement que les moyens d’existence pourraient, à l’aide de la prévoyance, ou, comme il la nomme encore , de la limitation préventive, s’accroître |dus vite que la population ; cas auquel il n’aurait fait (pic ré|iéter l’assertion de Maltbus et de tous ceux qui ont traité la ipiestion après lui
Nous avons eu occasion de rapporter, dans le courant de cet écrit, diverses autres critiques dirigées contre certains points de la doctrine de Maltbus; par MM. L. Rcybaud et Blanqui (p. 41), Bastiat (p. 52), Guillard (p. 55), Carey (p. 62), Villeneuve- Bargemont (p. 88), Proudbon (p. 99), Tbiers fp. 105s, 1 ameunais (p. 174), .1. S. Mill (p. 177).
Voyez encore, dans la note suivante, la discussion à l’Académie des sciences morales et politique à laquelle a donné lien notre lecture sur la population, dont ce volume est le développement.
' Le chapitre PüpuuTioN, des Harmonies économiques, “i' éditiüii, a été composé avec deux ou trois morceaux séparés et des notes éparses de Bastiat, relii'cs par quelques phrases de M. de Fontenay, l’un de scs éditeurs, et que celui-ci aurait dià désigner. La seconde partie , réfutée par la première, n'est pas toujours tresinlclligilde. Le premier des morceaux qui ont servi à former ce chapitre a été publié en 184f>, dans le Journal des Économistes, tome XV, p. 217.
Dans l’introduction des Harmonies , Bastiat s’exprime ainsi : (I Disciples de Maltbus, philanthrojies sincères et calomniés dont le seul tort est do prémunir l’humanité contre une loi fatale , la croyant fatale, j'aurais à vous soumettre une loi plus consolante : toutes choses égales d’ailleurs, la densité croissante de population équivaut à une facilité croissante de production. »
CRITIQUES COATRE LA DOCTRINE DE HALTilUS. 257
Nous u’avoiis pas cm nécessaire de nous arrêter à d’antres opinions et à d’anires critiques. La quantité en est pour ainsi dire innondnable. Elles ont tontes pour cause prennère l'ignorance du sujet, des données de la science sur la question et des idées que Mallhns a défendues. Un critiipie littérateur, d’ailleurs homme d’esprit et de raison, ne disait-il pas, il y a peu de jours, dans Y Illustration, en rendant compte du livre de M. Giiillard, dont il est parlé p. 53 , que cet auteur mettait à néant « les lois antidivincs et antilunnaines de Maltlius? » 11 ne nous est pas démontré que cet écrivain ne pense au fond comme Maltlius, et que, de plus, il ne pratique la doctrine de la prévoyance.
En résumé, on peut affirmer que les critiques dirigées de nos jours contre Maltlius n’ont en rien ébranlé le principe do population, doctrine de sens commun, reconnue par la plupart de ceux qui ont écrit sur rÉconoinie politique avant Maltlius, confirmée par les savantes recherches de ce dernier, éclairée et soutenue sous divei saspccts par J . B. Say, Sismondi , Dc'stutt deTracy, Dunoyer, Rossi, Mill, et généralement adoptée par la plupart des économistes conlemporains.
En second lieu, l’expériencÆ n’a cessé de confirmeHa justesse des observations de Maltlius sur les dangers de la charité légale et de ses conseils sur la pratique de la charité privée.
Troisièmement, enfin, la récente et solennelle discussion soulevée en France sur les prétendus droits à rassistance et au travail a fait ressortir la grande raison avee laquelle Maltlius discutait, il y a cinquante ans, ce grave sujet. (F. plus loin note \ii.)
OUSERVAÏIONS SUR UE PRINCIPE DE POPULATION AU SEIN DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
PaB HU. PASSr, DOMitEB, VILLERMÉ, CDIÏOT, LÉO» FAUCHER ET LORD BROB-
GHAII, A PROPOS O’UNE I ECTURE DE II. lOSEI'H GARNIER. REMARQUES DE CE