CHAPITRE rV
Rdles ûiyen dei gouvernements européens dans la lutte de la souveraineté populaire et du droit des nationalités contre l'ancien dogme de la légitimité et du droit de conquête. — La France est le «hampion du i»'incipe nouveau. — L'Autriche est son antagoniste* — La Prusse et la Russie jsympathiques par principe à la politique intérieure de l'Autriche, hostiles par intérêt à sa politique extérieure.— Quant à l'Angleterre, il faut renverser la précédente proposition ; la diplomatie anglaise dans les questions d'annexion du comté de Nice et de la Savoie ; la puissance britannique menacée de déchéance.-^ Politique du cabinet piémentais.
Dans eette lutte du droit des nations contre l'ancien esprit de conquête et de domination par la force, les États de TEurope remplissent des rôles très-différents, commandés par leufô intérêts et leurs traditions respec^ tives.
La France, nous l'avons dit, représente dans le monde le principe nouveau de la souveraineté populaire : Fhistôire des soixanie-dix dernières années et la base de ses institutions actuelles le prouvent surabondamment. Elle
représente aussi le principe des nationalités : sa conduite politique, depuis 4827 jusqu'à nos jours, sous les divers gouvernements qui s'y sont succédés, a été, à cet égard, invariablement la même. Sans parler des expéditions de Lafayette et de Rochambeau, et des secours que les colonies anglaises de l'Amérique reçurent de la monarchie française, pendant la guerre de Tindépendance, nous rappelerons les protestations de la France en faveur de la Pologne, l'appui donné à la Belgique, en 1 830, et l'expédition d'Anvers, l'aide prêtée aux Moldo-Valaques en 1 856, la guerre d'Italie de 1 859, et la formation, sous son égide, d'un État de la haute Italie. Partout ou un peuple a combattu pour son affranchissement, notre pays s'est trouvé présent, par son influence, quand il ne l'était pas par ses armes; il y a largement dépensé son sang et i;es finances, et Thistoire dira qu'il n'est pas de nation parmi les modernes, qui ne lui doive, en tout ou en partie, son affranchissement * . Victime d'ailleurs d'un morcellement qui date à peine de quarante*cinq ans, elle est conviée à ce beau rôle, non «seulement par ses sympathies naturelles, mais encore par un intérêt pressant. Enfin, pure de tout mélange, formant aujourd'hui l'unité la plus compacte de race, de mœurs, de législation et de gouvernement^
* « C'est l'épée de la France, suivant une expression énergique, qui a ouvert » l'avenir au droit des nationalités. » {Adresse du conseil municipal d'Annecy,)
DBS NATlONALITÉg. 56
qui existe 3ur le globe^ die constitue^ paur ainsi dire, un type d'umté> offert à rimîtation des autres peuples* C'est pourquoi, elle n'a rien â craindre et a tout à gagner au triomphe de l'idée, dont elle est i la fois Tapôtre et le champion dnaé«
En face d'elle, l'Autriche perscmniiie à la fois l'esprit de la Intimité et du pouvoir absolu ^ soit qu'il procède de la conquête, de l'hérédité ou des actes diploma^ tiques. Aussi, tout en s'avouant vaincue, tout en renonçant à continua ou à raviver la lutte, protestet^Ue encore oootre le$ faits accomplis en Italie; et le dogme de la légitimité, au nom duquel elle proleste, est tellement dans Tessence de son gouvernement, qu'elle déclare se résigner â périr plutôt que de le déserter.
II faut vœr, d'ailleurs, qu'en acceptant les idées qui, dans leur marche ascendante, lui ont porté de si rudes coups, et ont tant abaissé son pouvoir et son influence, elle prononcerait elle-même, jtion pas seulement sa déchéance, mais sa M. N'est-il pas évident, en effet, que ^Autriche, composée de trois races différentes, cessera d'exister comme Etat, le JQur où chacun de ces 'trois éléments ira rejoindre le corps dont la conquête ou les traités l'avaient violemment séparé ?
Elle est donc gravement menacée, et, sous ce rapport, elle aurait presque le droit de se défendre à outrance contre un danger imminent, si l'on était jamais admis à prétendre que le maintien d'une dominatimi
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sur des races morcelées, constitue un droit; comme si la véritable légitimité, le droit le plus sacré» n'était pas du côté de la race, qui, obéissant aux instincts immortels que Dieu a mis en elle, hitte pour échapper à l'oppression et recouvrer la libre possession d'elle-même!
L'Autriche est donc> par principe et même par nécessité, hostile aux deux idées de la souveraineté populaire et de l'indépendance des nations. Elle est consé^quemment l'anlagoniste naturel de la France.
Entre ces deux personnifications de principes diamétralement opposés, les trois autres grandes puissances ne représentent pas, à beaucoup près, une situation aussi tranchée.
Si, d'une part, la Russie et la Prusse, par leurs traditions, par le caractère absolu de leurs gouvernements, par leurs affinités politiques, et surtout par les liens établis en 1 815, penchent vers le dogme ancien de la légitimité, elles^ semblent s'en écarter par l'esprit de progrès civilisateur, que signale, en Russie, l'affranchissement des serfs, et, en Prusse, le mouvement constitutionnel.
Encore moins peuvent-elles faire cause commune avec l'Autriche sur la question des nationalités. Leurs dissentiments sur ce dernier point s'explique par les motifs suivants :
En premier lieu, elles ont, jusqu'ici, encouragé h prédication du droit des races à l'autonomie ; d'autre
DES tfAtIO!ÏÀLltÉS. 6i
part^ loin de souffrir du triomphe de ce droit, la politique de la Russie y est gravement intéressée, du moins dans la pensée et d'après les vues de ses hommes d'État^ puisqu'elle poursuit Tannexion d'éléments slaves, que retiennent et TÂutriche et la Turquie.
Quant à la Prusse, si, dans la nouvelle distribution des États, elle doit perdre des provinces étrangères à ta race germanique, elle recevra non-jseulement une compensation, mais un accroissement considérable de territoire et de puissance, en groupant autour d'elle les membres aqtuellement divisés de cette grande famille.
L'Autriche, État prépondérant dans la Diète fédérale» a combattu activement, et non sans succès quelquefois, rinflùence de la Prusse. Cette dernière, prétendant de son côté représenter mieux que sa rivale les idées et les intérêts allemands^ s'est mise à la tête de la propagande réformatrice, qui a pour objet de substituer à la constitution fédérale une organisation unitaire, avec un corps électif pour délibérer, une téte pour résoudre, et un bras pour agir, en un mot de former un empire dont Berlin sera la capitale.
Ce but, que la Prusse a poursuivi longtemps en secret, qu'elle poursuivait ouvertement il y a peu de mois, et qu'elle paraît momentanément abandonner sous l'influence de l'entrevue de Tœplitz, ce but, elle ne peut, alors qu'elle le voudrait, y renoncer définitivement ; car il n'est donné ni à la diplomatie, ni aux princes
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(fussent ilB même doués dHin esprit supériçur), de chsn* ger ainsi les conditions d'existence et de développement de leurs Etats \ Dès-lors, le gouvernement prussien doit, inévitablement, et sauf des incidents pasaagerâ, revenir à sa politique traditionnetle, et poursuivre la réalisation de l'idée qui^est sa grandeur dans Vavenir. Or, l'obstacle qu'il rencontre et rencontrera toujours dans ce travail politique, c'est l'Autriche, appuyée sur les souverains des Etats secondaires delà confédération, qui ont à perdre, i cette révolution, une courcmne, un petit appareil de gouvernement et de cour, une petite représentation armée, et un budget.
Quant à la Russie, est-il besoin de rappeler l'ingratitude dont l'Autriche paya, en 4855, ses bienfaits de 4849, ingratitude qui n'eut pas seulemràt pour résultat d'éUmner le inonde^ comme l'avait prévu un politique autrichien (le prince de Schwartzemberg), maïs que Diai fait tourner, contre toutes prévisions, au profit de Tindépendanee des peuples^ en brisantpour longtemps^ et peut-être pour toujours, malgré les efforts de la diplomatie, l'alliance des trois cours du Nord, cette menace suspendue sur la lib^té des peuples de l'Europe ocÉidratale*
' GeÉte pensée, doit la jusfesse^eadile incoatestable, est de nature à rassurer beaucoup les esprits sur Timportance réelle, pratique, des résolutions des sou* verains, que Varsovie, la capitale de la malheureuse Pologne, doit réunir proehainemeat dans ses mute.
DfiS NATtONALITÉS. 63
Ainsi, suna hostilité et même sympathiques à l'égard de rAu triche dans le domaine de la politique intérieure, la Prusse et la Russie» dans la question des nationalités, sont ses adversaires naturels, et, par ce motif, nous les voyons assister, si non indifférentes^ du moins passives» aux événements d'Italie, de Savoie et de Nice.
Pour définir le rôle de TAngleterre, il faut renverser notre précédente proposition. Par la nature de son gouvernement et les traditions qui forment presque le code invariable de la diplomatie britannique , notre grande voisine d'outre Manche est tenue d'appuyer et appuie en effet le principe de la souveraineté populaire dans ses luttes contre la légitimité et le pouvoir absolu : cela est vrai surtout lorsque le timon des affaires est dans les mains du parti whig et d'hommes tel3 que lords Palmerstônet John Russell, que leur passé engage irrévocablement à la défense du pirincipe libéral.
Aussi, avec quelle hauteur de vues, quelle netteté et quelle vigueur de langage lord John n'a-t-il pas revendiqué, pour les Italiens de Toscane et de rÉmilie,^ le droit de décider souverainement de leurs profites destinées? En cela, notre puissante alliée, à laquelle l'histoire reprochera une froideur qui touchait à l'hostilité pendant notre campagne de 1 859, a du moins prêté à cette noble cause, pendant les négociations, un concours utile et qui fait honneur à son minisire du foreing-office. Ce personnage, avec une grande justesse et une grande
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élévation d'esprit, a placé le droit des peuplés au-dessus du dogme vieilli dé la légitimité, la loi supérieur^ de la liberté humaine au-dessus des conventions diplo*matiques.
Mais, dès que, le principe des nationalités se généralisant dans soii application, la question a été posée du retour à la Francededeux provinces d'origine française, cet homme d'État, la veille si dédaigneux pour les traités, si empressé à les subordonner à la volonté des nations, a refusé aux Savoisiens et aux Niçois le droit de solliciter, eux aussi, l'annexion à leur patrie d'origine.
M. Thoavenel, dans des dépêches écrites avec un tact parfait, avait fort habilement évité d'invoquer le principe des nationalités et l'affinité des races; il s'était constamment efforcé de rétrécir le champ delà discussion, en se bornant à réclamer, dans le cas spécial, au nom d'un intérêt de défense et de sécurité né de l'ag^ grandissemént du Piémont, les versants occidentaux des Alpes. Mais lord John Russell a cherché dans les ternjes de ces dépêches, pour le combattre, ce qu'il envisage comme une tendance, et peut-être comme l'idée secrète du gouvernement français. Voici un passage remarquable de l'une de ses missives à lord Cowley : « M. Thouvenel fait ressortir la similitude decaractère, x> de langage et d'habitudes, la configuration géogra- » phique et les relations commerciales, comme ayant i> préparé et disposé ces contrées à l'annexion à la
■ES SJOMKAUnS. 6S
M Fraiee, cA fl dit qae les Aïfes detnieDl cire h Kgne B de sqnnlioii cotre h France d ritaJie, et qu^ainsî 9 hnoovdle firoDtîère qo on [«tipose d établir entre h » Fnmœ cl le PîénHmt tronre sa sanction &ufts h na-
> tore des choses. Celle dédaralion onvre, « etft^ im
> Tasie champ aux conjectures pour lavenir; et, qu<M-
> qo^eile smt immédîaleaic»t suivie de rassuranee, » qodque peu contradictoire, gué ce nest jm» m twrte B d'idées de mstiamaliiés^ m dm primeipe des fttmtièret
> naimreUes que la cessûm de la Savoie ft de yice «si • denumdéôj ces arguments ne pfwatf mumquer de B provoquer les plus sérieuses réflexions *. »
D n'est pas besoin d'un grand effort d'écrit pour ap^t^voir le mobile qui p(Nrte le cabinet de LiHidres à soutenir avec tant d'insistance, dans cette question, c'est-à-dire conire la France^ linviolabîlité de ces mêmes traités de 1815, dont il avait fidt si bon marehé dans la question d'Italie, c'est-à-dire contre F Autriche, au profit du Piénumt^ de ces traités si souvent violés avec l'adhésion de l'Angteterre elle-même, et par ceux-là qui les invoquât aujourd'hui pour le besoin d'une cause qui se perd.
11 ne faut pas non plus de longues réflexions pour s'expliquer la résistance du ministre anglais à ces idées générales de nationalité, auxquelles il fait allusion dans sa dépêche. L'Angleterre, indépendamment des îles
< Oépéehe de lord John RosselK en date du ^ mai 1860.
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Ioniennes, qu'elle détient par la farœsmh^ au nom d'un protectorat qu'elle a stipulé dans les traités de 1815, comprend dans son domaine l'Irlande» nation oeltique et catholique, sans aiTmité avec les populations anglosaxonnes et protestantes qui habitant l'île de Bretagne proprement dite.
Le peuple irlandais, dont les souffrances sont de noto^ riété dans tout l'univers civilisé, qui n'a connu ses maîtres que par de cruelles rigueurs, et par une exploitation et un accaparement égoïstes de son territoire, qui n'a rien de commun avec eux, ni les instincts naturels, ni les traditions historiques, ni la foi religieuse, n'est attaché à l'Angleterre que par un lien purement artificiel. La haine contre l'Anglais se perpétue^ chez lui, avec la misère et toutes les douleurs qu'elle entraine : et la politiqfue britannique n'a trouvé d'autre palliatif aux dangers résultant d'un tel état de détresse et de r^ulsions si vivaces, que l'émigration organisée sur une vaste échelle et les facilités offertes aux habitants de la verte Érin, pour envoyer leurs enfants chercher^ par delà les mers, dans les solitudes de l'Australie, les moyens d'existence que leur refusent les dominateurs du sol natal \
Aussi, à l'occasion des derniers événements et d'interpellations au sein du parlement, relatives à l'annexion de la Savoie à la France, une voix s'est élevée
* Voir note D. ,
DES NATIONAtlTÉS. 1^
4u grcNipedes d^tés irlandarâ, qui a averti le gmivei*nement de la Reine que, le jour où le joug des Anglais leur serait intolérable, les Irlandais savaient, parréxemple des Savoisiens et de l'Italie, le droit qu'ils avaient de se séparer de leurs oppresseurs et de se choisir d'autres laaitres : avertissement sinistre, que Taristocratie britannicpie fera sagement de méditer et de mettre â profit, avant qu'elle ne soit exposée à entendre le mot fatal que prononçaient naguère les peuples des Deux- Siciles : ^ Ilest trop tardl »
Mais là n'est point encore la cause réelle et, si je puis dire, pratique, de Topposilion de l'Angleterre au mouvement qui emporte les États modernes dans une voie de régénération. Ses hommes politiques pressentent peutêtre que l'application du principe des nationalités, en admettant même qu'il n'entraînât pas la diminution de soa empire, ne saurait^ en auoun 09S> toi profiter, sa portion insukire ne lui permettant aucun agrandissenwot territorial en Europe; q«'en amenant la formaticm de grands États sur le continent, ce principe la ferait descendre à «ne position d'infériorité relative, à laquelle l'orgueil britannique 9e résignerait difficilement; et qu'alors se réaliserait ce mot récent d'un pubbdiste aoglais : « Notre rêve est fini. »
La question qui s'agite est donc, pour l'Angleterre, œlle de la conservation ou de la perte sans retour de son rang parmi les puissances de premier ordre, et l'on
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comprend, dès lors, qu'elle la discute avec tant de chaleur et tant d'âpreté.
Mais, la logique lui fait ici défaut, et Ton ne peut s'empêcher de remarquer l'argum^tation embarrassée, le niveau peu élevé et la diffusion de style, des dépêches de lord John Russell sur ce sujet, surtout si on les rapproche de rénergique concision et de la netteté saisissante de ses lettres sur Tltalie, où Ton sent la libre expression d'une âme droite, sincère, et dédaigneuse des formes compassées en usage dans les chancelleries.
Comment justifier, en effet, le rejet, quant à la Savoie, du principe qu'on admettait hier à l'égard des duchés italiens ? Il faut beaucoup de phrases et un grand nombre dé faibles arguments pour répondre à cette simple mais pérétoptoire objection.
Le Piémont a été, lui, plus conséquent dans cette grave et décisive conjoncture» Quelques esprits à courte vue contestaient rapplication au comté de Nice et à la Savoie du principe des nationalités, qui fait seul aujourd'hui la force du gouvernement sarde en Italie, légitime ses hardiesses, et lescouronne de succès. Mais, leshomines doués du sens politique ne s'y sont pas trompes. M. de Cavour, dans ses éloquentes réponses aux interpellations sur le traité de cession, et M. Carutti, dans un remarquable discours prononcé pour justifier cet acte, ont montré nettement la solidarité qui l'unit à la constitution du royaume italien.
Enfin, le roi Vielor-Enimanuel, dans une proclamation aux habitants des deux provinces cédées, rappelle expressément les affinités qui les rattachent à la famille française : « Je ne pouvais, dit le prince, méconnaître » que le développement du commerce, la rapidité et » la facilité des communications augmentaient, chaque » jour davantage, Timportanoe et le nombre des rap- » ports de la Savoie et de Nice avec la France. Je n'ai » pu oublier enfin que de grandes affinités de races ^ de » langage et de mœurs rendent ces rapports de plus en » plus intimes et naturels \ »
En résumé, dans cette grande lutte, dont TEurope est le théâtre, la France et TAutriche sont les deux antagonistes, la première soutenant à la fois le principe des nationaUtés et celui de la souveraineté populaire, l'autre les combattant au nom du droit de la conquête et de la légitimité.
La Russie et la Prusse, peu sympathiques, sinon hostiles, à l'idée de la souveraineté populaire, sont, d'après les calculs de leur ambition, favorables au principe de l'indépendance des races,
L'Angleterre, au contraire, favorable à l'idée du gouvernement des peuples par eux-mêmes, est, par intérêt, Jiostile au principe des nationalités.
Tels sont les rôles départis à chacune des grandes individualités que Dieu fait mouvoir sur la scène poli-
• Proclamation du l" avril 1860.
eux, nous pouvons prévoir la chute, 4)lus ou moins prochaine, de ces derniers, et les divers faits qui en seront la conséquence naturelle au point de vue d'une nouvelle déHmitation des territoires.
Nous sommes assurément loin de prétendre déterminer la géographie future de notre continent. Nous essayerons tout au plus de tracer les lignes des grandes divisions qui semblent devoir surgir du travail d'aggrégation dont il vient d'être parlé, de manière à les faire correspondre approximativement aux notions générales que nous possédons touchant les principales familles humaines établies sur la surface de l'Europe.
DBS SLAVES £T DES MAD6YARES.
Ces races occupent un vaste territoire, qui comprend un grand nombre de provinces actuellement soumises à quatre puissances européennes :
Au nord, la Lithuanie, et la partie de l'ancien royaume de Pologne composée du duché de Varsovie, qui, ainsi que la Lithuanie, dépend de l'empire russe j le duché dePosen, qui appartient à la Prusse; Cracovie et la Gallicie, qui sont aux mains de l'Autriche ;
Au nord-ouest, la Moravie et la Bohême, provinces de l'empire autrichien, où se retrouvent visiblement, dans le type physique, dans les instincts et dans leà mœurs, des signes distinctifs des races slaves, combinées seulement, en Bohême, avec des affinités gauloises ^ ;
Au sud, les provinces autrichiennes, où Télément slave s'est conservé plus pur, savoir : la Croatie, la Slavonie, le Banat, la Bukowine;
Encore plus au sud, la Dalmatie, Tlllyrie et Tlstrie, ces deux dernières mélangées dltaUens : toutes trois dépendantes de T Au triche ;
Au sud-est, les deux principautés moldo-valaques, qui bordent le Danube inférieur, où la race slave a modifié le sang des colonies romaines, et qu'un lien de vassèlage attache encore à la Turquie ;
Enfin, la Bulgarie, la Servie, la Bosnie et le Monténégro, provinces également soumises à la suzeraineté de l'empire ottoman.
Au centre, c'est-à-dire entre les Slaves purs du sud et les Slaves que nous appellerons sarmatiques du nord, se placent les Madgyares, conquérants d'origine hunnique, qui s'implantèrent sur une agglomération de peuples Daces„ et se trouvent, vis-à-vis d'eux,
< On sait que leg Boit\ dont le pays a emprunté le nom, étaient une colonie gauloise, qui avait passé en Germanie avant la conquête romaine (Tacit. De mnrihus Germanùe^c. 28.)
dans la situation des Nonsmids à Tégard des Saxons en Angleterre, des Francs vaaus de Germanie à regard des Gaulois au xv* siècle.
Des dissentimenis profonds ont eûsté longtemps enl»*e lès Madgyares et les races slaves du iiord et du sud, parmi lesquelles ils s'étaient implantés, et la mauvaise issue de rinsurrection de 4849 peut être attribuée, en partie, à cet antagonisme des Hongrois et des Croates, qui se tournèrent du côté de TAutriche, et l'appuyèrent de leurs armes.
Cette situation est profondément modifiée; cet antagonisme, exploité, depuis des siècles, par lecabinetde Vienne, suivant des traditions qui lui sont familières, a presque entièrement disparu^ et nous avona des symptômes très-curieux, tares-significatifs d'une réconciliation et d'une fusion de races, qui antioncent un effort commun pour conquérir l'indépendance * .
C'est à raison de ce mouvement, autant qu'à cause de la situation des Hongrois au milieu des populations slaves, que nous les avons réunis dans le même groupe et comme devant former une confédération, dans laquelle se dessinent des individualités^ dont les princi^ pales seraient : les Polonais, les Moraves et Bohèmes, les Hongrois, les Danubiens, les Serbes et les Bulgares*
Le périmètre qu'occuperait cette confédération, est borné au nord par la Prusse orientale, la Courlande et
< Voir note E.
le gouvemement de Yitebsk; à Test par les gouver^nements de Minsk^ Tchernikow et Ptiltav^a ; an sod-^ est par le gouvernement de Nicolaïew et la mer Noire ; au sud par la chaîne des monts Balkans, qui sépare les Slaves de la raoe hellénique ; au sud-ouest par la mer Adriatique et la Vénétie ; à l'ouest par te Germanie, dans le domaine de laquelle rentrent Yiemie et Tarchiduché d'Autriche.
On objecte que, si la Russie parvenait à faire triompher l'idée du panslavisme, instrument de ses vues ambitieuses, et si les États slaves se réunissaient à elle, ou se constituaient sous son patronage, elle recueillerait, comme résultat de la révolution qu'elle prépare depuis tant d'année», la souveraineté ou du moins la suzeraineté de cette vaste confédération. Dès ce jour^ FOocident serait menacé* de voir se réaliser le testament, j'allais dire le rêvcj du caar Pierre I•^ N'est-ce donc pas une nécessité et un devoir, pour l'Occident, de prévenir, de combattre une telle éventualité ?
Cette objection serait grave si la Russie elle-^même était, toute entièreou pour la plus grande partie, peuplée de Slaves. Mais il n'en est pas ainsi. La Russie ne renferme des populations mélangées de Slaves que dans une portion relativement peu considérable de son empire. Le centre, c'est-à-dire les gouvernements de Moscou, Smolensk, Wladimir, Toula, etc., couverts primitivement de raees gétiques, ont reçu d'abondantes infusions
76 nu PRINCIPE *
de sang tartare, qui les ont défigurés et transformés. Les;parties ouest et nord-ouest, la CourJande, TËstho* nie, la Finlande et même les riions qui s'étendent de la Baltique à la mer Blanche, ont du sang finnois; ^t, quant à celles du nord, de Test et du sud*est, elles ont été recouvertes par le flot des tribus tartares descendues des hauts plateaux de la longue chatne des Ourals, ou des bords du fleuve Oural. Sur toutes ces vastes surfaces, on trouve, plus accentué, à mesure qu'on se rapproche du nord et de Test, ce type physique, au nez court et écrasé, au front proéminent et large à Texcès, aux yeux allongés et légèrement relevés à la partie extérieure, type si profondément différent de celui des Slaves^ au visage allongé, au front haut, au nez aquilin, à l'œil droit et ouvert.
Nous n'avons qu'à grand peine et à de rares intervalles, des renseignements certainssur la situation politique et la disposition des esprits parmi ces dernières races. Mais, les révélations qui nous parviennent des gouvernements de Yolhynie, de Podolie et de Kiew^ nous font voir les efforts opiniâtres, et le plus souvent impuissants, de la Russie, pour anéantir, dans les tribunaux et dans les écoles, l'usage de la langue polonaise , pour entraver, en attendant qu'elle le supprime, le culte catholique, et cela en violation de traités formels, d'actes solennellement conclus. Nous savons la résistance énergique que les provinces, représentées parles assemblées
de la noblesse, opposent à ces tentatives de dénationalisation : incident curieux de Tantagonismé de deux nations, entre lesquelles la fusion ne parait pas réalisable, et où, dans tous les cas, elle a jusqu'ici complètement échoué.
Or, si la race slave U^vaille à son propre affranchissement, ce n'est point dans la vue de se rattacher à un peuple étranger et qui lui est profondément antipathique. Elle est trop nombreuse, trop active^ contient Irop d'esprits éclairés, et occupe une surface trop large, pour que cette usurpation, si elle était tentée, pût réussir, et surtout se maintenir. La Slavie échapperait à la Russie, comme un fruit trop lourd qui se détache de la tige sur laquelle des procédés artificiels l'auraient fait germer et grossir. La nation russe a d'ailleurs, dans une autre direction,' une noble et grande mission à remplir.