‹ Du principe des nationalités (volume 2)Chapitre 17 sur 51 · BO PRINCIPE · texte numérisé non relu

BO PRINCIPE

les mains du Saint Père, est aussi pernicieuse en ce qu'elle rend cette auguste personne justiciable, comme chef d'État secondaire, des grandes puissances continentales. N'a-t-on pas vu, en 4856, au Congrès de Paris, le gouvernement des papes traduit à la* barre d'un tribunal politique, où siégeaient, à côté des ambassadeurs de France, d'Autriche et de Piémont, les ministres de l'empereur de. Russie, grand-prêtre de l'église grecque, du roi de Prusse, souverain d'une nation protestante, protestant lui-même, de la reine d'Angleterre, chef de l'église anglicane, et du sultan, le Commandeur des croyants de l'islamisme? N'y a-t-il pas dans ce fait, tocrt au moins bizarre, du pontife suprême du catholicisme jugé par une majorité de schismatiques, une preuve des inconvénients et des dangers de l'union des deux principes? N'est-il pas évident que le pape, dégagé du titre de prince temporel, qui le met au rang des petits gouvernements, serait à l'àbri de toute juridiction de cette sorte; que, ramené à sa pureté de pouvoir spirituel, placé au-dessus de Tarène où s'agitent les passions humaines, il serait, comme ce qui n'est qu'esprit, invincible au regard de toute puissance terrestre?

En résumé, l'union, dans la personne de pape, du spirituel et du temporel, fait languir les intérêts matériels des peuples, compromet la dignité du sacerdoce, fait descendre une institution universelle aux proportions

d'une institution italienne, et la subordonne enfin à des Etats schismatiques.

Loin donc de servir à la papauté, la possession d'un territoire lui est funeste, et nous croyons que, le jour où cessant d'être un domaine italien, elle s'adonnera sans partage à la direction «t au salut des âmes, à la diffusion de la parole chrétienne, c'est-à-dire de la lumière, de la vie, du progrès des nations, elle s'élèvera à unehauteftr et trouvera des grandeurs qu'elle n'a point encore connues.

Mais^ pour accomplir sa mission, le pontife suprême du catholicisme ne doit être le sujet d'aucun souverain : son indépendance est une nécessité absolue, une loi supérieure qu'on ne saurait éluder, et son immunité, pour employer le langage d'un éloquent évêque, est en quelque sorte de droit naturel * .

Il faut déplus que le trône du vicaire du Christ, élevé par la main de Dieu dans Rome chrétienne, à côté du trône ep ruine des Césars, y reste debout à travers les âges. La ViHe éternelle n'a cessé d'être la capitale de l'univers connu, que pour commander à l'universalité des âmes; et c'est sur la terre sacrée où fut martyrisé le Prince des Apôtres, que le Siège Apostolique doit subsister à jamais.

Pourtant, si l'unité de l'Italie se constitue, les

* Mandement de Mgr Berteaud^ évéque de t'uUe, sur la souveraineté temporelle du pape, p. 4. , .

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250,000 habitants de Rome seront-ils condamnés à être pour toujours privés des avantages qu'elle doit procurer aux enfants de la même patrie? Comment justifierait-on une telle condamnation ? Est-il permis d'espérer que cette agglomération d'hommesse résignera à cette exclusion de la vie politique? Et si, comme on doit le prévoir, elle ne s'y résigne pas, feudra-t-il la tenir courbée par la force sous un joug qu'elle veut secouer? La France maintiendra-t-elle indéfiniment, à grands frais, et malgré les remontrances de l'Europe, un état de choses contraire à ses propres principes, à son rôle naturel et séculaire?

A ces questions, nous nous croyons tenu de répondre par la négative.

Dès lors, il convient de laisser la population romaine suivre librement le mouvement de l'Italie.

Comment conciliera- t-on cette conclusion avec le maintien du Saint-Siège à Rome?

Il nous paraît que le moyen le plus rationnel consisterait à déclarer le Vatican, les sept basiliques, les palais des ministres, les établissements d'éducation et d'administration ecclésiastiques, domaine exclusif de la po;^ pautéj inaccessible à la juridiction du roi d'Italie < comme notre école de France à Rome constitue, depuis plusieurs siècles, un territoire français ^imoces^sible à la juridiction du gouvernement romain. Dans ce cas, les puissances européennes garantiraient solennellement,

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par un traité, la neutralité et l'inviolabilité du domaine Apostolique, et régleraient en détail les dispositions nécessaires pour assurer au Saint Père son immunité et sa juridiction sur les personnes résidant dans les établissements ecclésiastiques \ Les nations catholiques fixeraient ensuite le tribut annuel, destiné à pourvoir aux besoins de l'administration religieuse.

A qui soutiendrait que ce tribut aurait un caractère offensant pour la majesté de l'Église, nous répondrons : Nos seigneurs les archevêques, évêques et ecclésiastiques de tous ordres sont-ils, en France, humiliés par l'allocation d'un traitement de TÉtat? Existe-t-il dans le monde chrétien des ministres, qui, par la vertu, les talents et le respect des peuples, soient placés, nous ne dirons pas au-dessus d eux, mais même à leur hauteur? Quel est, du clergé de Rome ou du clergé salarié de France, le plus pur, le plus savant, le plus honoré? Poser ces questions, c'est les résoudre. Puisqu'un traitement n'est ni une cause ni un signe de déchéance, combien cela serait-il vrai d'un tribut annuel, inis aux pieds du Père commun des fidèles I

Examinons maintenant de quel œil la France doit envisager l'éventualité d'une constitution unitaire de la Péninsule itahque.

Quelques personnes ont pensé que la politique fran-

* Voir, sur ces dispositions, la note K.

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çaise excluait l'organisation de Tltalie en un seul État ; que, d'après le programme tracé dans une brochure célèbre ^ elle n'admettait que Tidée d'une confédération^ où chacun des États existants conserverait son gouvern^nent particulier, et où la diète fédérale, placée sous la présidence du pape, se bornerait à régler les questions relatives à l'armée, à la marine militaire et aux relations internationales.

Un savant académicien, dans un travail remarquable, a fait, depuis, au profit de cette théorie, uri rapprochement historique très-ingénieux^. Après avoir exposé les commencements et les progrès de la maison de Hapsbourg, il nous la montre entrant en lutte avec la monarchie française; Tltalie, au xv* et au xvi* siècle, comme dans les temps modernes, servant de champclos aux deux puissances rivales; leurs systèmes d'alliances, analogues à ceux qui sont pratiqués de nos jours, et le roi Henri IV, notamment, donnant la main » au duc de Savoie. Nous voyons le Béarnais, dont le génie politique devança si souvent ses contemporains, concevoir et exprimer la première pensée 4' une Réptiblique chrétienne^ dans laquelle entrait nommément une Italie confédérée, composée de vingt Etats de dimensions d'importance, et de constitution gouvernementale

* Le Pape et lé Congrès.

^ TraàÀtion d'une confédération de V Italie , pai* i. Berger de Xivr^y, in-8. Pai^is, 1860.

* DES IfATlONALITÉS. 103

très-diverses -y enfin, rassemblée des chefs de la Répu^ blique chrétienr^e, formant un grand tribunal arbitral, devant lequel toutes les questions internationales de* valent se débattre et se résoudre *.

Noble pensée,^ digne d'une si lumineuse intelligence) d'un esprit si indépendant ! Mais, en admettant par hypothèse, que la confédération italienne ait été réalisable en aucun temps et particulièrement en 1609, où les petits États du nord et du centre de la Péninsule étaient, dit-on, fort attachés à leur autonomie^ il n'en saurait être de même aujourd'hui, en présence d'un mouvement déterminé par l'idée dominante d'une nationalité plus étendue^ que l'auteur du livre cité déclare lui-même ne pouvoir méconnaître. A la vérité, M. Berger de Xivrey ajoute que ce mouvement est irréfléchi, et il propose d'adjoindre à la Toscane, Parme, Plaisance, Modène et les Romagnes, pour constituer un État de Yltalie centrale. Mais ce serait là, il faut le dire, non pas une autonomie respectée ou rétablie, mais unenationalité factice, arbitrairement créée, et qui, ne répondant à aucun précédent historique, n'aurait aucune chance de durée. Des événements décisifs se sont d'ailleurs accomplis depuis cette publication, et ont modifié, nous le savons, l'opinion de l'honorable écrivain sur ce point particulier. Les provinces centrales ont été, malgré

f Voir sur ce point le témoignage du véridique et judicieux Sally, dans son liyre des QEçonomies royale$.

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tous les efforts de la diplomatie, et par un courant de volonté irrésistible, annexées à la couronne de Piémont. Les provinces méridionales et les États de TÉglise, sauf le suburbe romain, vont suivre les mêmes destinées , et BOUS pressentons qu'un courant semblable vaincrait des résistances analogues^ si elles lui étaient opposées. Ëst-il à présumer que, dans la pratique, on puisse organiser une confédération viable entre les représentants de la Haute-Italie, qui a posé et maintient, comme principe fondamental de sa politique extérieure, rexr pulsion de l'étranger, et les représentants de TAutriche,' qui repousse nécessairement et combat à outrance ce même principe? Pourquoi tenter de réunir, dans une pacifique et cordiale entente, le roi libéral du Piémont et le roi de Naples, dont l'éducation religieuse et politique est profondément antipathique à l'idée constitutionnelle, qui ne s y était rallié que sous l'étreinte des événements, et qui est d'ailleurs aujourd'hui un roi sans couronne ? Gomment prétendre associer, dans la vie politique, Victor-Emmanuel et Pie IX dont il détient presqu'en entier le domaine temporel, le prince excommunié et le pape qui Ta frappé d'excommunication? Peiit-on raisonnablement espérer un accord, même d'un Jour, d'une heure, entre des principes^ des intérêts, des situations, six)pposés? Cet accord, nous le déclarons avec conviction, nous semble absolument irréalisable.

OIS IfÀTIONALIfÉS. Ito

Ne voit-on pas d*ailleurs que, dans une assemblée où le délégué de la Sardaigne siégerait en faoe des délégués de rAutriehe, de Naples et de Rome, sous la présidence du Saint Père^ la majorité serait inévitablement acquise conire le premier, c'est-à-dire contre Tindépendince et k liberté de l'Italie ? N'est-il pas évident, enfin, que^ si le gouvernement sarde acceptait lk)f¥re dangereuse d'une alliance napolitaine, abdiquant virtuellement son rôle politique, il laisserait la place aux hasards d'unf révolution violente et aux chances d'une réaction autrichienne.

Mais, dira-t-on, srla lutte de l'Italie contre l'étranger, est légitimée par le sentiment national, les agressions du Piémont ou de tout chef italien contre le pape et le roi de Naples, ne sauraient se justifier : car alors l'agresseur engage une lutte fratricide, la guerre civile.

On ne saurait, suivant nous, envisager du même œil tous les pouvoirs établis dans la Péninsule, quelle qu'ait été leur conduite politique. On s'explique aisément qu'exposé aux attaques d'un État voisin et hostile, le nouveau royaume subalpin, indépendamment du besoin instinctif qu'il éprouve de grouper autour de lui les élément3 homogènes qui forment la nationalité italienne, cherche à se constituer assez fortement pour n'avoir pas à redouter l'issue d'une lutte peut-être imminente. Placée auprès d'individualités puissantes, ritalie comprend la nécessité d'être aussi une puissante

individualité, et, la division sous, plusieurs gouverae^ ments distinct^ irait contre ce besoin.

fl ne faut pas oublier, enfin, que ces gouvernements, pour lesquels on sollicite le respect et l'affeciion des Italiens, ont été toujours liés à T Autriche par -des alliances intimes. Complices de ses usurpations, ils sentaient que leur destinée était attachée, à la domination au- * trichienne; aussi étaient-ils tous^ au fond, les adversaires irréconciliables du souverain qui a seul combattu rétranger et personnifie l'idée de Taffranchissement de ritalie. Peut-on s'étonner, dès lors, que les peuples aient confondu dans la même réprobation, dans la même haine, et l'étranger et les princes qui pactisaient avec lui. *

Je passe à une objection tirée de l'intérêt français. La concentration , dans une même main , des destinées et des ressources d'une nation de 25 millions d'âmes, fei^ait, dit-on, perdre à la France, vis-à-vis de l'Italie, le rôle de patronage qu'elle a si noblement et si chèrement acquis en 1 859. L'ingratitude étant presqu'une loi de nations, l'Italie pourrait un jour, en se portant du côté de nos ennemis, devenir pour nous une cause de danger sérieux; enfin, si le nouvel État, baigné par trois mers, possédait le vaste littoral qui s'étend du golfe dé Gênes à celui de Venise, notre suprématie sur la Méditerranée, que Napoléon P"* disait devoir être un lac français, cette suprématie qui, depuis la conquête de l'Algé-

DfeS NATIONALITÉS. 107

rie, est devenue ppur la France une nécessité politique, «erait grave«ent compromise, .. Ces considérations et ces calculs d'équilibre n'ébranlent pas notre conviction.

La tendance des populations italiennes vers l'unité, n'est pas, on l'a constaté à propos de la Toscane et de l'Emilie, de celles que des démarches diplomatiques ou même des actes de force puissent combattre avec succès. Et ces actes de force, disons-le tout d'abord, non-seulement la France ne les commettra point, mais elle les interdira à toute auta*e puissance. Nous en avons pour garantie une déclaration récente, dans laquelle le principe de non-intervention, principe d'où sortira la nationalitéitalienne,estformellementposé; nouscitons : « 11 m'a été difficile, dit l'empereur, de m'^tendreavec » l'Angleterre au sujet de l'Italie du centre, parce que » .j'étais engagé par la paix de Villafranca; quant à y> ritalie dvr svdj je suis libre d'engagement, et je ne » demande pas mieux que de me concerter avec l'Aa-

» gleterre sur ce point comme sur les autres En

» Fésumé, voici le fond de ma pensée : je désire que » Tltalie se pacifie, n'importe comment, mais sans interne vention étrangère, et que mes troupes puissent » quitter Rome, sans compromettre la sécurité du » pape * . » ^

* Lettre de l'Empereur à M. de Persigny, ambassadeur de France à Londres, du 29 juillet 1860.

Nous avons aussi pour garant de la libre disposition de rilalie parles Italiens, l'intérêt de notre honneur, qui nous ordonne de lui continuer notre aide. En effet, si la France entravait la marche de Tidée unitaire, elle pourrait sans doute eh retarder ravéneiïient, et le faire acheter plus cher encore à la malheureuse Italie, à celte Niobédes nations, mais, comme le doigt de Dieu Ta touchée au front, et que son affranchissement est inévitable, Tobstacle serait ou brisé ou tourné. Là France, qui a tant fait pour cette grande œuvre, voudrait-elle, pour en ajourner 1 achèvement, compromettre, à ce jeu stérile, son incomparable popularité? Nous ne saurions le croire. Ce rôle d'un peuple qui prodigue son sang et ses trésors, sans autre mobile qu'un sentiment d'humanité, et même sans espérer la reconnaissance de ceux qû il protège \ ce rôle chevaleresque, ne l'abdiquons jamais, car il est notre grandeur dans le passé, notre prestige dans le présent. N'oublions pas que « la France est la » seule nation qui fasse la guerre pour une idée, » et que le jour où elle cesserait de présenter au monde cette sublime exception, serait celui de sa déchéance. Elle est donc tenue, par instinctcomme par devoir, d ecarter de sa politique les vues étroites, les manœuvres jalouses, qui, en la détournant de sa voie séculaire, terniraient pour toujours son glorieux blason.

< C'est la seule nation « qui aime et respecte ceux qu'elle protège et qu'elle affranchit* » Adieux d'un prêtre milanais à l'armée françàùe*

DES NATIONALITÉS. f 09

Allons plus loin et disons que rtiégémonie italienne ne peut, en aucun cas, nous porter ombrage.

L'Italie constituée représenterait une agglomération de 25 millions d'âmes, chiffre de beaucoup inférieur à celui de notre population, qui était, en 1856, de 36 millions, et s'élèvera peut-être au prochain recensement à 38 millions, en y comprenant les 7 ou 800,000 habitants de Nice et de la Savoie. Cette différence sera toujours une clause d'infériorité du nouvel État vis-à-vis de la Trance. Ne faut-il pas ensuite tenir compte de la variété de nos cliraatures, de nos productions, de nos tempéraments, de nos aptitudes, artistiques et littéraires ici, industrielles et commerciales plus loin, guerrières partout? A cette variété viennent se joindre ce double caractère d'activité intellectuelle et d'habileté pratique, ce génie sociable et sympathique, qui prédestinaient notre nation à l'apostolat, et qui sont les causes profondes et permanentes de la supériorité de notre civilisation. Un illustre historien l'a ainsi compris S et il a eu raison. Or, si notre civilisation est supérieure à celle de l'Italie, en même temps que notre surface territoriale est plus vaste et ses habitants plus nombreux, qu'aurions-nous à redouter de nos voisins des régions transalpines, alors même qu'au milieu de la transformation générale des Etats européens, la France seule resterait

* M. Guizot, Histoire de la civilisation en Europe^ édit. Didier, 1853, p. 6. — Histoire de la civilisation en FYance, édit Didier, 1. 1> p. 15.

amoinârie comme l'ont faite les traités de 1815?

Mais il n'en saurait être ainsi, et nous verrons bientôt que la France doit reprendre le rang que la nature et l'histoire lui assignent. La race gauloise, remise en possession de son antique patrimoine, compterait ses enfants au nombre de 45 à 47 millions, et alors, les appréhensions causées par l'Italie unifiée seraient évidemment dépourvues de raison, même aiux yeux des plus timorés.

Non-seulement l'unité de lltalie ne peut-être préjudiciable à la France, mais elle est favorable à notre intérêt politique.

En effet, l'Italie, avec son immense étendue de côtes, ses golfes, ses ports et ses deux grandes îles, est destinée à devenir une puissance maritime importante. Depuis que l'Angleterre s'est mise en possession de la prépondérance navale et coloniale, et a fait de la sotwerairaineté des mers le principe avoué de sa politique, la France a constamment protégé et encouragé l'accroissement des marines secondaires, ses alliées naturelles dans sa lutte pour la liberté des mers. La péninsule italique formerait avec la France.et la péninsule ibérique, que noire diplomatie s'efforce d'introduire dans le concert des nations de premier ordre ', le groupe des peuples latins ^, qui, dans le sud de l'Europe, servirait de

* Voir note H.

2 Voir note ï.

contre-poids au groupe germanique du centre, et au groupe oriental des Slaves et des Hellènes.

Mais, envisageons la question de plus haut, et dégageons-nous des préoccupations et des visées. ombrageuses de la diplomatie.

Les nations européennes situées sur le littoral méditerranéen ont une double mission à remplir :

1 ® Développement intellectuel , moral et économique, à réaliser chez elles et sur le continent;

2"* Civilisation isoforme à porter chez les peuples barbares qui sont, en face d'elles, sur le bord africain«

La France, il y a juste trente ans, a mis le pied sur cette partie du monde aux profondeurs inconnues, dans laquelle des villes populeuses et des contrées fertiles restent inaccessibles à nos voyageurs, et qu'habitent des races plongées dans l'ignorance, décimées par des guerres incessantes, et par ces effroyables razzias humaines, dont le négrier apporte les victimes par milliers aux planteurs de Cuba et de l'Amérique du sud.

Le fétichisme recule, dans ces mystérieuses régions, devant le mahométisme conquérant, et c'est un grand progrès, puisque cette dernière religion introduit dans des âmes à demi- fermées la nation d'un Dieu unique. Mais, le christianisme, à son tour, là comme à Gonstantinople, aura raison de l'islamisme : et la douce loi du Christ l'emportera sur la loi haineuse de Mahomet.

lit BU PRINCIPE

Déjà, l'Algérie entière nous est soumise ; Tunis subit notre influence; des chefs, venus de Tuggurt et des Oasis, se sont mis en rapport avec nos administrateurs, et vont rétablir l'ancien courant commercial des tribus sahariennes vers nos ports algériens. Notre drapeau s'avance vers l'intérieur de la Sénégambie, grâce à l'initiative intelligente de M. Faidherbe; là France a des droits anciens sur la côte orientale et Madagascar ; elle occupe Mayotte, Nossi-bé, Sainte-Marie et l'île de la Réunion. Mais, elle ne saurait prétendre opérer seule la civilisation de ce vaste continent. La tâche, quant à l'Afrique du Nord, se divise naturellement entre les peuples assis sur les rives septentrionales de la Méditerranée : à l'Espagne revient le Maroc; à la France, l'Algérie et Tunis ; à l'Italie, Tripoli et le Fezzan ; à la Grèce, l'Egypte. Pourquoi la race italienne serait-elle dépouillée de cette mission, que sa position géographique^ c'est-à-dire une loi supérieure ai;ix lois humaines, lui impose? De quel droit entraverions-nous ce travail d'éducation des races mineures, que Dieu semble lui confier? L'entreprise est immense, et ce n'est pas trop de l'activité dé toutes tes nations de l'Europe méditerranéenne pour la mener à la fin.

Pionniers de la première heure, n'écartons pas les colons attardés : tendons leur au contraire une main amie, et gardons-nous de craindre ou de regretter japaais les progrès accomplis par nos pupilles d'hier, nos coi-

laborateurs d'aujourd'hui, dans le grand œuvre de la régénération des peuples.

LES GAt^LOIS. — L EMPIRE FRANÇAIS

11 est étronge que, dans notre propre pays, la plupart ignorent les véritables limites du sol qu'ont oœupé les Gaulois nos aïeux. Ce ne sera donc pas faire une chose inutile que de résumer ici les notions historiques et géographiques que nous possédons à cet égard.

Envisageons ta Gaule, à Tépoque où, mise violemment en contact avec le peuple romain, elle prend une part dans ses vastes annales, Vi commencent pour elle les temps historiques. Par une rare fortune, le conquérant, au moment même oii la Gaule autonome allait disparaître sous ses coups, pour faire place à la Gaule romaine, se chargea de dresser, pour ainsi dire, T inventaire de sa géographie, de ses mœurs et des traditions de son passé.

César nous montre la Gaule circonscrite entre les

Pyrénées, TOcéan, le Rhin et les Alpes, dont les som»-

m DU PRINCIPE

mets étaient même occupés par des tribus gauloises * . Trente ans environ après la conquête, vingt-trois ans avant Tère chrétienne, Strabon, le plus précieux peutêtre des géographes de l'antiquité , parce qu'il mêle à la géographie physique des renseignements ethnologiques d'une exactitude reconnue, Strabon définit nettement les limites de la Gaule : « Elle s'étend, dit-il, » vers l'orient jusqu'au Rhin ^; sa côte septentrionale » est baignée par le détroit britannique en son entier ; » car l'île de Bretagne se développe parallèlement à la » Gaule, presqu'à égale distance. La frontière gauche est » décrite par le Rhin, dont le cours suit une ligne paral- » lèle à la chaîne des Pyrénées. Le côté méridional est » borné, partie par les Alpes, situées au sud du Rhin, » partie par notre mer (la Méditerranée), au lieu où se » forme le golfe gaulois, qui baigne deux illustres cités : » Marseille et Narbonne^ » Et autre part : « La Gaule r> est bornée, du côté du couchant, par les monts Pyré- » nées, qui touchent à la mer extérieure {VOcéan) et à » la mer intérieure (la Méditerranée) ; du côté du levant, » par le Rhin qui coule parallèlement aux Pyrénées ; et » du côté du nord, par l'Océan, depuis l'extrémité sep- » tentrionale de la chaîne des Pyrénées jusqu'aux bou- » ches du Rhin ; enfin, du côté du midi, par la mer qui

♦ De beîlo G(Ulieo\ 1, 1, 2, 10, 27, 28; V, 14, et passim.

9 On voit combien l'orientation de Strabon diffère de la nôtre.

* Géographie.^ lib. ii, chap. 1, g 28.

» baigne Marseille et Narbonne, et par les Alpes, qui » s^étendent depuis la Ligurie jusqu'aux sources du » Rhin ^ fl

L'historien Flavius Josèphe (an du Christ 71) remarque que tt les Gaulois semblent admirablement for- » tifiés par la nature, puisque leur territoire est borné, » au levant par les sommets des Alpes, au nord par le » coiu^s du Rhin, au sud par les monts Pyrénées, et au » couchant par TOcéan^ «^ Pline T Ancien [an 7i du Christ) reproduit cette délimitation ^ , et Tacite (an 97) la confirme, quant à la partie qui nous intéresse plus spécialement aujourd'hui, c'est-à-dire quaijt à la frontière du Rhin*,

Voilà donc un fait géographique bien certain. La Gaule s étendait, au moment de la conquête romaine, de rOcéan aux Alpes, y compris THelvétie, jusqu'auprès des sources du Rhin , et du Rhin aux Pyrénées : et cet état de choses durai t^ sans doute, depuis un assez longtemps, lorsque le proconsul Ta constaté.

Des colonies avaient été, ainsi que nous l'avons déjà dit, envoyées^ à des époques antérieures, par les Gaulois en Germanie, par les Germains en Gaule 5 et, même après la conquête, des colonies germaniques furent

* Géographie.^ IV, 1.

2 De bellf) /udaîca^ Bb. it, cu[k i.

' Historia nuturaliSj lib. ri, cap. 17,

* De mmhm Gemamùa, cûp. t et 23.

116 ou PRINCIPE

transplantées au sud du Rhin. Mais, malgré la diversité d'origine, le large fleuve qui sépare les deux nations et forme leurs frontières respectives, avait forcément uni à chacune d'elles ces colonies, dont une loi économique confondait les intérêts et Texistence avec les intérêts et Texistence du peuple puissant auquel elles étaient soudées.

Nous avons énoncé, dan& un paragraphe précédent, que la Gaule, au moment de la guerre de l'indépendance, formait une unité compacte : et nous en avons donné quelques témoignages. C'est ici le lieu de compléter cette preuve par des textes importants, qui n'ont pas été, que nous sachions, encore réunis. Ces textes, nous les empruntons, pour la plupart, aux Commentaires de la guerre des Gaules de César, et au livre de Tacite sur la Germanie.

1 "" César, dans son VP livre, décrit successivement les mœurs de l'état social des Gaulois et des Germains, et il fait ressortir les différences profondes qui séparent ces deux nations « quo différant hœ nationes inter sese\ » . Ainsi, les Gaulois sont agriculteurs, et les Germains sont un peuple pasteur * ; les Gaulois ont des villes ' , les Ger-

1 De bello Gallico, VI, 11. a Galli se omnes ab Dite pâtre prognatos praedicant. » (VI, 18.)

2 Ibid., VI, 22.

' Les Bituriges Cubi (Berry) en possédaient plus de vingt : et l'une d'entr'elles, Âvaricum, était presque la plus belle de toute la Gaule {pulcherrimam prope totMis Galliœ wrhem. VII, 25).

DES NATIONALITÉS. dt49

mains n'en ont pas * ; les Gaulois connaissent et pratiquent Tustige de récriture ^, les Germains r ignorent ^ ; il existe en Gaule deux castes, dont Tune, la caste religieuse des Druides, tient en mains Téducation et en partie Je pouvoir politique et judiciiiire ^ ; les Germains n*onl point de caste pareille , ni même de collège de prêtres ^ Toute la nation gauloise te natio omnis Gaîlorum, 1) est adonnée aux pratiques religieuses ; elle adore Mercure, Apollon, Mars, Jupiter et Minerve*; en Germanie, Ton n'adore que des puissances \isibles, dont on croit avoir du mal à craindre ou du bien à espérer : le soleil, le feu {vulcanum) et la lune \ Les Gaulois ont des magistrats permanents, qui administrent et rendent la justice; les Germains, en temps de paix^ n'ont point de magistrats ; ils font régler arbitralenient leurs contestations par des no/ables choisis parmi eux; en cas de guerre, chaque membre de la communauté a la faculté de s'offrir à prendre le commandement militaire; les

< César, ioc. ciK, VI, 14.

a César, VI. IL

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