DC PRINCIPE
guerriers se groupent librement autour de Thomme de leur choix * .
Dans la Gaule, il s'établissait fréquemment, entre les cités, des liens de patronage et de clientèle *, qui, tout en laissant au peuple client son administration intérieure, le surbordonnaient au peuple patron sous le rapport politique et militaire ^ ; les Germains, au temps de César, ne paraissent pas avoir connu cette condition : du moins je n'en ai pas encore noté d'exemple.
Tandis que, dans la Gaule, les femmes portent une dot à la communauté *, chez les Germains c'est le mari qui dote sa compagne ^ On trouve dans les anciens Germains un trait de caractère bien connu chez les Allemands modernes : c'est la bonhomie , l'absence complète de ruse et de finesse ^ ; et César signale de
• César, VI, 23.
a Id., IV, 6; VI, 4; VH, 75, et passim.
3 ^. SansoD, Walckenaër et Guérard ont considéré les peuples clients comme formant des pagi du peuple patron; mais cette opinion, qui a été récemment reproduite, est erronée, et, dans mes Études sur la Géographie historique de la Gaule, etc. (ouvrage couronné par l'Acad. des inscript, et bell. lett., et en cours de publication dans son Recueil de Mémoires de savants étrangers), j'ai démontré que les pagi étaient parties intégrantes de la cité ; qu'ainsi, les pagi ou cantons de la cité des Arvemes étaient habités psrdesÀrvemes, tandis que ses clients avaient, eux-mêmes, le rang de cité, et formaient des peuples distincts, Cadurques ou Gahales, qui, sauf le lien politique et militaire qui les attadiait au patron, avaient une existence et une administration particulières,
• César, VI, 19.
» TacUe, c. 18.
• Id., c. 22.
son côté un trait distinctif des Gaulois qui ne se reproduit que trop bien chez les Français : )o mobilité dans les opinions * et Texistence de factions, qui divisaient, non-seulement les cités, mais les cantons et jusqu'aux humbles bourgades : et tout cela s'applique expressément à la Gaule entière ^,
Les Gaulois j que nous venons devoir si différents des Germains, différaient également des Ibères, à Tcpoque de Tinvasion romaine- Tandis 'que ces derniers agissent individuellement ou par petits groupes, organisant des guéri I las j et faisant traîner en longueur une guerre qui dégénère en brigandage, les Gaulois se réunissent et combattent par masses, de telle sorte qu'ils triomphent ou sont terrassés d'un seul coup * Du reste, le géographe Strabon, auquel nous devons cette observation, mentionne, dans deux passages, Tunité nationale de la Gaule : « Toute cette nation, qui maintêriant ^'appeUe Gauloise ou Galate^ est belliqueuse et sauvage, prompte au combat, etc. n Et plus loin ; a Tous les Gatûois sont naturellement portés à la guerre.,, principalement dans la région du nord, et dans le voisinage deTOcéan \ j^
^ «1 tn GalKat noTi ^him in omnibus cwitdtibv^j atque in onjnibufs pagii, etCn (YI, U.) m Hffîc eadcm ralio est insumma totius Galiiœ. »> (Ibid.) k in ï\ Omni GalliaytQmm homiDum qui uliqiio sunt nïim^ro âtquc hoDars, g^i^ucra 14 sun» duo. a (VT, 13.)
^ GeGgrûphk.j l^^ iv, câp. 4, | 2p
4 j;^. dh
L'Espagnol moderne n'a-t-il pas hérité du caractère de Tancien Ibère de Strabon? N'est-il pas encore rhomme des guérillas, évitant la bataille rangée, pour combattre en partisan? Si Ton compare l'Espagnol, qui ne s'est jamais distingué par un génie sociable et sympathique aux étrangers, avec son voisin du nord, on reconnaîtra sans peine qu'ils appartiennent à des nations différentes, douées de qualités, non-seulement diverses, mais même opposées.
Il y avait donc déjà, au temps de César et de Strabon, un type gaulois, très-distinct du type germain qui était au nord, par delà le Rhin, ainsi que du type ibérien qui était au sud, par delà les Pyrénées, comme il existe de nos jours un type français entre l'Espagnol et l'Allemand. Il est à peine besoin d'ajouter qu'alors, comme aujourd'hui, il se rapprochait, à ses extrémités, des types limitrophes.
T Un autre signe de la nationalité gauloise réside dans les grandes assemblées annuelles, qui se tenaient dans les forêts des Carnutes (pays Chartrain), où toutes les cités se faisaient représenter par leurs principes (les grands du pays), et dans lesquelles se débattaient les questions importantes et même les litiges entre particuliers. César mentionne souvent des assemblées politiques (concilia), périodiques ou extraordinaires \ Le
* Voici les exemples que nous avons relevés : « In concilio Gallorum. » (I, 19.) « Bello Uelvctiorum confecto, toUus fere GalUœ legati principes civi-
proconsul lui-même avait institué des reunions de délégués du peuple gaulois, qui , d'après un passage des Commentaires, étaient vraisemblablement fixées au printemps de chaque année * . Il faut noter séparément les assemblées arméesKconct/mw armatum) qui , chez les Gaulois, préludaient à la guerre ^.
Or, ces conciles nationaux supposent toujours* des intérêts collectifs et des questions générales, traités en commun, et Tadoption de résolutions, dont l'universalité de la Gaule confédérée poursuivait Texécution par tous les moyens, et, au besoin, par la force des armes : la convocation des représentants des cites gauloises, pendant le siège d'Alésia % nous fait bien connaître le caractère de ces grandes réunions politiques.
3"* César nous apprend qu'assez longtemps avant la venue des Romains, toute la Gaule était divisée en deux factions, ayant à leur tête, l'une le peuple éduen (Bour-
tatum ad Gaesarem gratulatum convenerunt Petierunt uti sibi concilium
totius Gallise in dîem certam indicere idque Gaesaris voluntate facereliceret.... Ea re permissa, diem concilio constituerunt. » (I, 30.) « Principibus Gallise
evocatis, Gsesar bellumcum Germanis gerere constitutit. » (IV, 6.) « Gon-
cilio Gallcrum Samarobrivse peracto. » (V, 24.) « Indictis inter se principes GdUiœ conduis. » (VII, 1.)
< Goncilio Gallias, primo vere, ut instituerai (GaBsar)^ indicto, cum reliqui, praeter Senones, Garnutes, Trevirosque, venissent. » (VI, 3.) « Pcragit concilium Gaesar, équités que imperat civitatibus. » (VI, 4.)
2 Omnes fere Gallias ciyitates de bello consultabant. » (V, 53.) « Indutio-
manis armatum concilium indicit. Hoc, more Gallorum, est initium belli :
quo lege communi omnes pubères armati convenire consuerunt* » (V, 56.)
3 « Dum haecapud Aiesiam geruntur, Galli, concilio principum indicto
statuunt certum numerum cuique ex cititate imperandum. » (VU, 75.)
gogne), l'autre le peuple arverne (Auvergne), prétendant chacun à la domination * ; que Geitillus, chef des Arvernes et père du célèbre Vercingétorix, avait un instant commandé à toute la Gaule * ; que, plus tard et peu de temps avant Toccupation romaine, la prépondérance avait été disputée entre les Éduens et les SéquaHes (Franche-Comté), et que ces derniers l'avaient emporté ' ; mais, qu'après l'arrivée de César dans la Gaule, les Éduens avaient reconquis leur prééminence, et qu'enfin Tinfluence des Séquanes avait passé aux Rémois (Reims et la Champagne) *.
On voit clairement, par les faits qui précèdent, que les États de la Gaule autonome étaient presque toujours soumis à la suprématie de l'un d'entr'eux ; qu'ils formaient un corps, une nationalité. Et les fluctuations même de cette grande confédération entre les tribus puissantes qui se disputaient sa domination, attestent les efforts instinctifs d'une nation qui cherche à constituer une direction politique.
i"" J'arrive aux témoignages les plus curieux et les plus décisifs de l'esprit de patriotisme, qui unissait tous les peuples gaulois dans la lutte contre l'invasion romaine.
* De helU) Gallico , I, 31.
a « Principatum Gallùe totius obtinuerat. » (VII, 4.)
3 « Sequani Galliae totius princi|)atuin obtinuerant. » (VI, 12.)
* Ihid., I, 43.
Dans le ¥• livre des Commentaires, César rapporte qu'à la nouvelle d'une levée de boucliers qui avait lieu dans la Gaule septentrionale, et à laquelle le chef des Éburons *, Ambiorix, prenait part, il expédia vers ce dernier deux personnages, chargés de lui rappeler les bienfaits quMl avait reçus du proconsul.
a Je n'ai pas oublié, répond le chef gaulois, que je )> dois à César d'être affranchi du tribut que m'avaient » imposé mes voisins les Aduatiques ^, d'avoir vu » rendre à la liberté mon fils et le fils de mon frère, qui y> leur avaient été livrés à titre d'otage et qu'ils avaient » traînés en servitude et chargés de chaînes. Mais, ce » n'est pas de mon propre mouvement, c'est par la y> volonté supérieure de ma propre nation, que j'ai as- » siégé les camps romains. Les Éburons eux-mêmes ont » dû engager la lutte, dans l'impuissance où ils étaient » de résister à une conjuration subite des Gaulois ^. Je » ne suis pas assez inexpérimenté pour espérer vaincre y> les Romains avec mes seules forces ; mais il a été » résolu par les peuples de la Gaule, que tous les » quartiers d'hiver de César seraient attaqués le même » jour. Des Gaulois ne pouvaient guère refuser leur » concours à des Gaulois qui le réclamaient^ alors sur-
* Peuplade des environs de Liège.
2 Penple qui habitait la province moderne de Namur.
3 « Quod repentin» , Gallorum conjurationi resistere non potuerit. » (V,27.)
» tout qu'il s'agissait de recouvrer leur commune indé- » pendance * . »
Pendant la même insurrection, les chefs des Nerviens disent à Q. Cicéron, bloqué dans son camp : « Toute la Gaule est en armes y et les Germains passent le Rhin ^. »
Plus tard, au début de la septième campagne de César, Vercingétorix fut accusé de trahison, et, comme Ton disait dans son camp qu'il devait recevoir des Romains, pour prix de son forfait, le gouvernement de la Gaule, le jeune chef, interpellant ses accusateurs : « Je » ne désire aucunement tenir, par trahison, des mains ï> de César, un commandement que je puis avoir par la » victoire, et cette victoire, moi-même et tous les Gau- » lois avec moi, nous l'entrevoyons déjà ^ »
Quand la prise A'Avaricum (Bourges) et le massacre de ses habitants eurent jeté le découragement parmi les Gaulois, Vercingétorix, pour ranimer les esprits abattus, leur annonça qu'il comptait parvenir à rallier prochainement è la cause nationale les cités qui n'avaient pas encore pris part au mouvement, et réunir ainsi ^ dans une même pensée, les forces de toute la Gaule,
* « Non focile Gallos Gallis negare potuisse, prœsertim cum de recuperanda communi lihertate consilium initum videretur. (V. 27.)
2 « Omnem esse in armis Galliam, <iermanos Rhenum transisse. » (V, 41.)
3 « Imperium se a Csesare per [iroditioncm nullum desiderare, quod habere Victoria posset, qua jam esset sibi atque omnilms Gallis explorata. » (VU, 20.)
à la volonté de /a^w^Me,' ajoute- t-il, r univers entier ne pourrait alors résister * .
Enfin, César, après nous avoir donné une précieuse noraenclalure des peuples, qui^ de la Garonne au Rhin et de l'Océan au Rhône, s'imposèrent un contingent de guerriers, popr aller au secours de Vercingélorix, assiégé dans Alésia, César lui-même, rend honunage à rélan unanime des Gaulois. Il signale, parmi les chefs de cette grande insurrection, Coniius TAtrébate, qui Tavait assisté lors de son expédition en Bretagne, et auquel il avait, en récompense^ soumis la tiîbu des Mofim (le Boulonnais et Calais), Le proconsul. ajoute cette réflexion remarquable : « 11 y avait un si grand accord ïî dans toute la Gaule (univêrsœ Gatliœ] pour secouer 7^ le joug des Romains et reconquérir son ancienne » gloire militaire, que les Gaulois ne se laissaient tou- » cher, ni par les bien (ai ts, ni par les souvenirs de » Famitié, et que tous concouraient à cette guerre et » de leur courage et de leurs biens *. »
* fl Nam qUcÈ Ah rellqutii Gallis civitatce diflseDtirtmtj bas sua diligenUa adjunctuî'Uiïi attiueimwrn consHium iotitts GallitC effectarumy cujus ctmjieii^ui ne orhi^ tjuidem (errflmm po^sit ohsùUre^ idque &e prope jam cffectum habere. ^ (Vil, 29.)
^ g Tanta univers^ Gaîlia eortsensio fuit libertâtia ifittdicandi» et pristinffi bclli laudià recu[icraodaî, ut neque bencficiis neque amicUiîP memoria rooviîrentur, amnefique et linimo et ûpibita iu id bellum incmniïCTent» t [Yll^ 76.) CL poui' la mention de l'universaiité de la Gaide, dans César, Nïa pai^gea suivants : I, ^20; I, 31; U, 35; Hl, 58; V, 5- V, 53; VI, 2^;mi, B; VU, 66, et VU, 77.
Je ne sache rien, dans les auteurs de Tantiquité, qui exprime aussi énergiquement le patriotisme ardent, aveugle presque, qui entraînait nos aïeux à la défense du dernier boulevard de la liberté gauloise. Nous pouvons être tiers, en lisant les récits de Thistorien conquérant, d'y sentir, à la distance de 1 9 siècles, les pulsations d'une nationalité déjà si vivante et si passionnée pour son indépendance.
Durant l'occupation romaine, malgré le travail d'effacement des individualités de peuples, que poursuivit le gouvernement impérial, ou, plus exactement^ qu'opéraient virtuellement une législation et une administration uniformes, notre nationalité reparut plus d'une fois, et se manifesta même avec un grand éclat, dans la série des empereurs ou tyrans gaulois, acclamés à la suite de séditions provinciales, et, le plus souvent, par les légions campées sur son territoire.
A la chute de l'empire d'Occident, notre pays fut, dans le cours du v* siècle, divisé entre trois monarchies. Mais, dès le siècle suivant, Clovis, réunissant, par la conquête, au royaume des Francs, celui des Visigoths et celui des Burgundes, reconstitua Tancienne Gaule; et, malgré les partages bizarres que ses descend' dans firent entr'eux, l'unité gauloise se reflétait encore notamment dans l'unité du système monétaire des Mérovingiens, en vigueur . depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées.
Charlemagne, à son tour, rétablit Fempire Gaulois. Mais son œuvre périt avec lui. Le principe féodal, c'està-dire le principe de la division de la souveraineté et du territoire, dont ce puissant génie avait pu retarder le développement, reprit sa marche un instant suspendue, et, moins d'un demi siècle après lui, son petit-fils reconnaissait et consacrait l'hérédité des bénéfices.
A la fin du xi* siècle, quand le régime féodal fut en pleine possession du pays, et l'eût morcelé entre de nombreux tenanciers, il semblait que l'unité de la patrie française dût être perdue sans retour. Il n'en fut pourtant pas ainsi, et un savant historien Ta dit en des termes qu'on nous saura gré de rapporter, car ils aideront à combattre des opinions inexactes et fort répandues sur nos origines et la date historique de notre nationalité : « Les habitants de la Provence, du Lan- » guedoc, de l'Aquitaine, de la Normandie, du » Maine, etc., avaient, il est vrai, des noms spéciaux, » des lois, des destinées spéciales ; c'étaient sous les » noms d'Angevins, Manceaux, Normands, Proven- » çeaux, autant de petits peuples, de petits Etats, dis- » tincts et souvent ennemis. Cef>endant, au-dessus de » tous ces territoires divers, de toutes ces petites na- » tiens, planait encore un seul et même nom, une idée » générale, l'idée d'une nation appelée les Français^ » d'une patrie commune dite la France. Malgré la » force des distinctions, malgré la variété, l'opposition
» même, des intérêts et des mœurs, jamais Vidée de » Vunité nationale n'a complètement disparu parmi r> nous*. »
, Au xii* siècle, le principe du droit personnel et héréditaire fit passer aux mains des monarques anglais la moitié de la France. Mais, les populations assujéties à rétranger, avaient sans cesse leurs regards tournés vers le roi de France, qu'elles considéraient toujours comme « leurvray et souverain seigneur y » le roi d'Angleterre n étant, à leurs yeux, qu'un vassal insubordonné, un usurpateur, qui possédait à titre précaire. Nous citerons, entre mille, un exemple curieux et qui est peu connu. Saint Louis, par le traité conclu, en 1259, avec Henri III d'Angleterre, après une série de succès militaires, crut devoir, avec un désintéressement politique peut-être exagéré, restituer à son adversaire des provinces françaises que nos armes avaient rattachées à la monarchie : c'étaient le Périgord, le Limousin, le Quercy, l'Agénais et le partie de la Saintonge située au sud de la Charente. Les habitants de ces contrées en éprouvèrent une si vive douleur et en conçurent un tel ressentiment, qu'après la mort du roi martyr, ils refusèrent de célébrer la messe de canonisation, et s'abstinrent longtemps de rhonorerfcomme jm saint. Le fait est attesté par une chronique manus-
< Gmzot^ Histoire de la civilisation en France, 13* leçon, édit. de 1853, tome IV, page 113.
DBS NATIONALITÉS. 428
crite du temps de Charles Vi^ où nous lisons le passage suivant :
« De laquelle pais {paix) les Périgordins et leurs » marchisans (pays limitrophes^ se trouvèrent si mar- » ris, qu'ils n'affectionnèrent oncques puis le roy... ; » et encore aujourd'hui, à cette cause, es marches de » Périgort, Quercy et autres d'environ, jaçoit {quoique) y> sainct Loys soit sainct canonisé par l'Eglise, néan- » moins, ils ne leréputentpour sainct, et ne le festoyent » point, comme on fait es autres lieux de France * . y>
Dans les siècles suivants, la détresse de nos rois devint grande ; la défaite de Poitiers (1 356), qui souleva contre la chevalerie française l'indignation et le mépris des communes^, et le désastre célèbre d'Azincourt (1415) mirent la France presque toute entière aux mains des Anglais. Un instant, le souverain qui siégeait à Londres, tint sous son sceptre les deux royaumes, un coin de terre excepté dans le Berry. Mais, le génie de la nationalité française suscita à nos rois de nombreux et vaillants défenseurs, sortis pour la plupart des rangs du peuple. Dans cette période désastreuse de la guerre contre les Anglais, plus qu'à aucune autre époque de notre histoire, on vit se multiplier, même loin de Paris,
* Chronique nu. V. Observations de C. Uénard sur VHistoire de saint Louis, par Joiaville, édition de Ducange.
2 « Li chevaliers et les escuyers qui retournés estoient de la bataille, en » estfnent tant hais et blasmés des communesy que envi ils s'eoabatoient es » bonnes villes. » (Chronique de Froissart, 1. 1, 2* partie, chap. 62.
130 DU PRINOPE
au pentre et au sud de la France, les exemples de dévouement à cette grande et noble cause. « Quand on » lit, avons nous dit autre part, les chroniques de ces » temps de souffrances inénarrables» on sent^ malgré ^ les succès éclatants et Télévation progressive des
> dominateurs anglais, malgré les revers et Tabaisse-
> ment constant des souverains qui tenaient le drapeau » de la patrie, malgré toutes les apparences de la force » durable chez les premiers, de la débilité et de la déca- » dence chez les autres, on sent, disons-nous, qu'il y » avait au cœur du pays une vitalité énergique, indomp- » table, à laquelle était réservée la dernière victoire *. )i
Cette dernière victoire, le patriotisme et les lances des communes françaises, conduites par l'héroïque bergère de Vaucouleurs, la remportèrent en effet ^, et, après que les provinces de l'ancienne famille gauloise se furent successivement réunies, comme par alluvion^ aux régions centrales de la monarchie, pour reformer l'ancienne unité nationale , on ne vit jamais aucune d'elles cesser de lui montrer un attachement persévérant^ ni s'en séparer sans un regret amer.
Nous reconnaissons volontiers que les rapports si fréquents des Germains avec les Gaulois, sous la dynas^ tie mérovingienne et sous les premiers rois carlovin-
* ln^oductio)% au Cartulaire de Vahbaye de BeatUieu, oavrage auquel 1 Académie des inscriptions et belles- lettres a déeemé) en 1S60, le second prix Gobert. Ifi-4», 1859, page xlv.
' > Voir note L.
DÈS NATIONALITÉS. i31
giens, rinfusion continuelle de guerriers allemands sur le littoral sud du Rhin, modifièrent peu à peu la face de ces contrées ; et que rélément gaulois y a été recouvert d'une couche germanique, assez épaisse pour qu'elle lui ait imposé le langage et, sur divers points, les mœurs de l'Allemagne.
Mais, ceux qui ont voyagé et observé attentivement les populaticms des daix rives, ont constaté les difTé*rences qui les séparent. Il suffit de lire les discours des députés de la Prusse rhénane à l'assemblée de Berlin pour y reconnaître aussitôt cette clarté, cette méthode d'exposition, cette forme lumineuse de discussion, ce atticisme dans le trait, que chacun sait n'être pas les qualités distinctives des Allemands purs, et que l'on fait procéder assez généralement du génie français. On comprend que ce sont là des Gaulois qui parlent allemand. Et cette analogie n'existe pas seulement dans la forme ; elle se remarque dans le fond des idées, dans les tendances sociales et politiques. Les députés de la rive gauche forment un groupe d'opposants libéraux, qui, à ce seul titre, trahiraientJeur origine. Ne connaîton pas d'ailleurs les sympathies de ces populations pour la patrie française? Ces sentiments ont éprouvé de nombreuses vicissitudes, et l'on est parvenu , dans certaines circonstances assez rapprochées de nous , à exciter dans ces contrées dés répugnances à l'égard de la France. Mais, nous n'hésitons pas à penser que ce
132 DO PRINCIPS
sont là des dispositions passagères, nées sous Tinfluenoe d'événements ou d'actes politiques, et surtout de souvenirs, exploités habilement, qui feront place, à un moment donné, à des dispositions tout à fait con** traire.
On nous objectera peut-être que, la langue allemande dominant sur la rive méridionale du Rhin, il faut en conclure que cette rive doit être rattachée au domaine de la nation allemande.
Nous ne contestons pas que l'analogie et, à plu; forte raison, Tidentité de langage, ne soit un lien puissant entreles populations : mais, nous ne saurions admettre qu'elle ait une portée politique aussi décisive que celle qu'on prétendrait lui attribuer. En effet, la communauté d'instincts , de tempérament et de traditions historiques, qui constitue la base de la vie des peuples, et les fait marcher chacun dans sa voie respective, cette communauté originelle, jointe à une situation géographique, à un périmètre naturellement délimité et commandant la fusion des éléments qu'il renferme ; ce sont là, suivant nous, des liens d'une puissance supérieure à toute autre; car ils tiennent au sang, au sol, à l'histoire, et' ont un caractère de durée qui n'appartient pas généralement au langage \ N'avonsnous pas, sur le territoire de la France moderne, des groupes parlant un idiome inintelligible pour les
* Voir note M.
4 Des NATIONALITÉS. 133
antres, par exemple le Celte breton, que les populations imprégnées de latinisme au midi, et de germanisme au nord, ne sauraient comprendre; les patois gascons, béarnais, roussillonnais et provençal, incompréhensibles pour les habitants de Bretagne ou de Lorraine? Et cependant, toutes les parties de cette grande individualité appelée la France ne sont-elles pas éminemrnent solidaires? N'est-il pas vrai de dire que le coup qui la frappe à Strasbourg est instantanément ressenti à Bayonne, et que la blessure qui atteint Marseille fait tressaillir Calais? Voyez TAlsace : un grand nombre, Bi ce n'est la majorité de ses habitants, parte allerfiand, et les actes administratifs doivent être, pour cette cause, publiés dans les deux langues. Quelle province cependant est plus française que l'Alsace? Quelle ville est plus patriote que Strasbourg? Sur quel point de: notre territoire professe- t-on un dévouement plus profond, un culte plus fervent, pour l'honneur du nom français?
On s'explique aisément que le langage ait pu être altéré et même changé, à la suite de l'occupation du sol par des bandes étrangères : quelques générations de conquérants ont suffi pour cela \ Mais, à mesure que le sang germain, transplanté au sud du Rhin, s'affaiblira, le sang gaulois, qui est au tréfonds, surgira et répren-
1 Citons pour exemple, la Gaule qui, peu après Toccupatioii romaine, avait perdu sa tangue primitive, sa religion et ses lois.