‹ Du problème de la misère et de la solution chez les peuples anciens et modernesChapitre 26 sur 82 · Mendiants ; Bandits ; Prostituées · texte numérisé non relu

Mendiants ; Bandits ; Prostituées

Lamendicitéélail-elleinconnuedeBancienB? — Non; — Preuves.— Loin de la produire rémandpation des esclaves la prévenait. — Loin de Tempêclier, au contraire, l'esclavage la produisait. — Preuves. — Nomenclature des mendiants, bandits, prostituées. — Spéculalcurs en mendicité. — Frères quêuurs. — Parasites, etc. — Pourtant, mendicité imputée à honte, et Tanmône réputée dangereuse, comme chcs nous. — Oui ; mais, chez nous, le travail honore ; chez les Romains, il flétrissait.

On a écrit que la mendicité était un fait presque inconnu des anciens, et, en tous cas, fort restreint, aux temps de la servitude primitive, en raison du petit

i Bouchaud, uh. sup., p. 407.

« Miohelet, Bist. ram., p. 107.

mendiants; bandits; prostituées. 117

nombre d'affranchissements qui eurent lieu avant Tère chrétienne ^

C'est là une double erreur que contredisent les faits de l'histoire ^ et que réfutent péremptoirement, en ce qui touche l'histoire romaine, les témoignages irréfragables que j'ai recueillis jusqu'ici, lesquels prouvent :

1® Qu'il y a eu des affranchissements , des affranchissements nombreux, des affranchissements en masse, bien avant l'avènement du chris'tianisme '.

2^ Que l'émancipation des esclaves, qu'on dit avoir produit la mendicité, la prévenait, au contraire, tandis que l'esclavage, qu'on dit l'avoir empêchée, la produisait.

L'émancipation des esclaves prévenait la mendicité, en ce que les esclaves émancipés étaient des travailleurs affi*anchis qui, pouvant contiimer pour leur propre compte les professions manuelles qu'ils exerçaient, étant esclaves, pour le compte de leurs maîtres, étaient, par cela seul, en état de gagner leur vie par leur travail, et se trouvaient dès lors à l'abri de la misère, qui pousse à tendre la main.

L'esclavage, au contraire, produisait la mendicité^ en ce que, indépendamment de la mendicité forcée à laquelle l'inhumanité des maîtres condamnait les esclaves vieux et malades ^, l'esclavage ayant pour fonction sociale l'exercice des métiers, et même, par la suite, la culture des terres, fonction qu'il partageait avec les affranchis et les étrangers domiciliés, à Tex-

* Granier de Gassagnac, Hist. des classes ouvrières, p. 376.

• Voy. ci-dessus, p. i0,81 et suiv.

• Voy. ci-dessus» p. 81 et suiy.

* Voy. ci-dessus, p. 70.

clusioo des citoyens de naissance^ ingmut, lesquels ne pouvaient 9 même pauvres, s'y associer sans honte *, les prolétaires quirites, réduits par cela seul à une oisiveté forcée , eurent nécessairement à subir toutes les conséquences matérielles de cette oisiveté, laquelle, d'ailleurs, étant un droit dérivant de la constitution, impliquait nécessairement pour eux le droit à la mendicité.

Et le nombre de ces mendiants était grand !

Qu'était-ce, en effet, sinon des mendiants, que cette foule de gueux, à peine vêtus> portant, pour la plupart, de petites images des dieux à la main, ou un écriteau au cou, ou une besace sur le dos, qu'on voyait geignant et sollicitant les bonnes âmes païennes, soit autour des temples, soit sur les quais, les ponts et les places publiques, soit aux montées des routes, là où les chars et les voyageurs se trouvaient naturellement ralentis, et, le soir venu, se formant en Cour des Mi-^ racle$ à Tune des portes de la ville, ou se réfugiant dans de misérables réduits, où de minces matelas de bourre de roseaux, enfermés dans de vieilles toiles trouées, leur servaient de couches et quelques poignées de foin d'oreillers, ou se Muchant tout simplement sur quelques brins de paille, dans la forêt d'Arîcie, avec les branches des arbres pour toit, — ou, plus simplement encore, en plein air, sur le Forum ou sous les portiques * ?

Qu'était-ce, sinon des mendiants, que ces entrepreneurs de misère, qui, n'étant affligés d'aucun autre malheur que d'une incurable paresse, imitaient les

* Voy. ci-après, ch. Ul, § 10, et ch. VL > Voy. Du droit à Voisiveté, p. 53 et 54.

MENDIANTS; BANDITS; raOSTITUÉES. lit

pauvres infirmes à s'y méprendre, et se faisaient même des blessures apparentes pour mieux tromper les pas* sants; — ou que ces autres spéculateurs en pitié publique qui entretenaient des familles esclaves pour les faire mendier à leur profit^ en ramassant, dans ce but, les enfants exposés ou abandonnés, qu'ils estropiaient hideusement pour ce commerce infâme ^ ?

Qu'était-ce, sinon des mendiants, que ces prêtres de Cybèle, véritable congrégation de frères quêteurs^ auxquels Tertullien reprochait leur effronterie à rôder autour des hôtelleries, et Juvénal leur habitude de s'enivrer et de se coucher sous les tables, dans les po^ pinw, parmi les bravi, les matelots, les voleurs, les esclaves fugitifs, les valets de bourreaux et les fabricants de cercueils ^ ?

Qu'était-ce, sinon des mendiants, que cette foule de clients besoigneux quêtant chaque matin la spor^ tule de leurs patrons ^ ? Qu'étaient-ce que ces trois cent vingt mille prolétaires affamés quêtant chaque jour le pain gratuit de Tannône * ? Qu'étaient-ce que ces riches avares qui, spéculant sur ces distributions, affranchissaient leurs esclaves pour que, leurs esclaves affranchis y prenant part, ils pussent y prends part eux-mêmes par eux ' ?

Qu'était-ce, sinon un mendiant, que ce Martial quêtant, en vers platement spirituels, tantôt une tunique, tantôt une toge, auprès de ses riches protecteurs ^ ?

* Voy. Ibid., p. 55.

« Voy. Ibid., p. 57.

• Voy. ci-dessug, p. 44, ei ci-après, cb. V, §7.

* Voy. ci-dessus, p. 46, et ci-après, ch. V, S ^* ■ Voy. Du droit à Voisiveté, p. 56.

• Voy. lbid.,1^. 56., et ci-dessus p. 55.

Qu'était-ce, sinon des mendiants, que ces millieis de parasites qui , ne sachant pas la veille s'ils dîneraient le lendemain, allaient, de porte en porte, quêter un diner qu'ils obtenaient à force de bouffonneries, de flatteries et de bassesses ^ ?

Qu'était-ce, sinon des mendiants, que ces candidats affamés d'honneurs quêtant pour de l'argent les suffrages du peuple; — ^et que ces électeurs faméliques quêtant de l'argent pour leurs votes * ?

Qu'était-ce, sinon des mendiants, que ces héros, ces bandits, ces plagiaires, ces escarpes de Tantiquité, quêtant, l'escopette au poing, sur les grands chemins de ritalie, votre bourse , votre vie ou votre liberté * ? Qu'était-ce que cette masse formidable d'anciens propriétaires dépossédés, flottant par toute l'Italie et dont parle un historien poëte? « D'abord les Italiens, et surtout les Étrusques expropriés par Sylla, puis les soldats de Sylla eux-mêmes, souvent encore le noble romain qui se ruinait après les avoir ruinés ; tous égaux dans une même misère. . . Ajoutez les pâtres farouches, errant avec les troupeaux de leurs maîtres dans les solitudes de l'Apennin, souvent ne reconnaissant plus de maîtres et subsistant de brigandages comme les noirs marrons des colonies modernes *. » Qu'était-ce que ces gladiateurs, bêtes féroces qu'on tenait à la chaîne pour les lâcher dans l'occasion, et qui constituaient à chaque sénateur, à chaque chevalier, une petite armée d'assassins ^ ?

« Voy. Ibid,, p. 57.

« Voy. Ibid., p. 36 et 142, et ci-dessus, p. U et 52.

» Voy. Ibid., p. 38, et ci-dessus, p. 68.

^ Michelel, Hist.rom.^ ïl, p. 223.

■ Voy. Ibid.

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