CLIENTS
cun s’empresse auprès du patron. Ses amis seuls le saluent par son nom; les autres font résonner les titres de maître et de roi. Lui, répond par un serrement de main accompagné d’un bonjour, souhait qu’on lui fait à luimôme, ou salue simplement d’un signe de tête protecteur , ou passe fièrement sans accorder cette légère marque de politesse*.
La première et la seconde heure (de 6 à 7 heures du matin) se passent ainsi. Déjà les clients de la première admission sont partis, et le patron s’apprête à se rendre au forum. 11 monte dans une litière portée sur les épaules de six ou huit esclaves, ou bien enfourche une mule élégante, et part entouré, suivi et précédé de sa cohorte de clients, dont les plus empressés se disputent l'honneur de marcher en tête du cortège.
Il y a des patrons qui se font accompagner ainsi par la ville, simplement pour aller faire des visites. Leur stérile vanité aime à voir autour d'eux une nombreuse suite de serviteurs sur lesquels ils laissent tomber, du haut de leur litière , les regards d’une satisfaction insolente ou qu’ils salissent en les couvrant de boue ou de poussière.
Je ne sache pas qu’il y eût de condition plus dure que celle de ces clients ; bien certainement des esclaves étaient plus heureux que ces hommes prétendus libres
' Du temps (le Lucien, qui vfcul sous les règnes de Trajan, d’Adrien le Pieux et de Uarc-Aurèlc, les hommages des clients étaient plus serviles. Dans Nigrinus (p. 38), il décrit ainsi une salutation : « Certains riches veulent qu’on les adore, non pas de loin, comme chez les Perses, mais de près, en s’inclinant profondément ; en leur baisant la poitrine ou la main droite; et cet honneur parait u ceux qui l’obtiennent le comble de la gloire et de la félicité. Le patron cependant est debout, et se prête assez longtemps h leurs trompeuses caresses. »
qui n’avaient, pour ainsi dire, de repos, ni jour ni nuit’.
Et quel était le prix d’une vie si misérable ? Chaque matin, une distribution que l'on appelait sportula^. C’était leur unique fortune , et ils u’avaient que cette ressource pour avoir une toge , se chausser, se couvrir et se chaufifer*.
Rien de plus hideux, dit Sénèque, que cette troupe famélique qui se rassemble autour d’un homme riche, comme au bord d’uu lac, pour y puiser et le troubler
On SC demande pourquoi les riches ouvraient leur maison à de pareilles gens, et se faisaient honneur de leur entourage. C’est que celte vile plèbe était citoyenne ; c’est qu’elle avait des voix à donner pour les élections aux magistratures, et que, les élections revenant fréquemment, force était de choyer constamment ces gens-là. Pour en avoir beaucoup, on en payait beaucoup ’. Ou les nourrissait pendant des années entières inutilement; mais la magistrature élective obtenue les dédommageait, et au delà, de toutes leurs dépenses ‘.
Du moment qu'on acheta les clients, ce qui n’avait été jusqu’alors qu’un état, qu’une condition, devint une profession. Tous les pauvres se pressèrent autour des riches les plus généreux; leur dévouement étant à prix, le plus libéral eut le plus de clients dévoués. La
* Dezobry, ub. sup., I, p. 160.
’ Voy. ci-après, chap. V, § 7.
’ Juven., Sal. I, vers 117. — Senec., Ep. i.
* Senec., Ep. 36.
‘ Voy. ci-après, diap. III, § 8, n“ 2
* Sue!., Cæs., 54. — Appian., De bell. civ. U, p. 715.