‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 2)Chapitre 9 sur 76 · COLONS · texte numérisé non relu

COLONS

les latifundia qui s’établirent en dépit de la loi liciuienne *.

Le fermage avait lieu à prix d'argent, ou moyennant une redevance fixe annuelle en nature.

Fermiers ou métayers, les colons libres étaient de véritables serfs de la glèbe; la loi avait fini par les identifier aux esclaves

Comme une distance prodigieuse les séparait de leurs maitres, qu’ils relevaient immédiatement de quelque esclave favori ou de quelque affranchi , que leurs plaintes n’étaient point écoutées et que les lois ne leur donnaient aucune garantie, leur condition était devenue toujours plus dure, les redevances qu’on exigeait d’eux toujours plus ruineuses Que si, dans l’accablement de leur misère, ils prenaient le parti de s’enfuir, abandonnant leur champ, leur maison, leur famille, s’ils allaient demander un refuge à quelque autre propriétaire , les constitutions des empereurs avaient établi des procédures sommaires par lesquelles on pouvait les réclamer et les saisir partout où on les trouverait, le colon étant pour toujours adhérent à la terre comme l’ouvrier pour toujours à son métier *.

Par contre, si les colons étaient attachés au sol et n’en pouvaient sortir, ou ne pouvait non plus les en tirer, les constitutions des empereurs défendant de vendre la terre sans eux

Ainsi, les mêmes lois qui faisaient la servitude des coloni cemiti faisaient aussi leur garantie.

‘ Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 260.

* Voy. Cod. Justin., tilre 47 el 31 ; et le Cours de M, Guizot, IV.

* De Sismondi, Hist. de la chute de l'emp. rom., I, p. 31.

* Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 273 et suiv.

* Voy. Ibid.

Les colons esclaves, coloni adscripltltt, formaient deux classes : ceux qui étaient nés sur la propriété du maître, et qui, n’ayant par conséquent point d’autre domicile, point d’autre patrie, inspiraient un peu plus de confiance; et ceux qu’on avait achetés.

Les premiers vivaient dans des corps de ferme ou dans des cases bâties tout autour, sous les yeux de leur commandeur, à peu près comme les nègres des colonies; toutefois, les mauvais traitements, l’avarice de leurs supérieurs, la misère, le désespoir diminuaient sans cesse leur nombre; aussi un commerce très actif s’occupait, dans tout l’empire romain, de recruter sans cesse leurs ateliers par des captifs faits à la guerre ‘.

Les seconds travaillaient presque constamment avec des chaînes aux pieds; on les excédait de fatigues pour ainsi dompter leur ressentiment et leur vigueur; puis on les enfermait, la nuit, dans des ergastules souterrains. C’était le ferraille genus dont nous avons parlé dans notre précédent ouvrage *.

C’est sur les colons que les propriétaires faisaient retomber toutes les vexations qu’exerçaient contre eux les agents du fisc. Leur misère, surtout, fut au comble sous l’empereur Dioclétien, époque funeste dont Lactance nous a laissé, et dont nous retracerons plus bas l’effroyable tableau ’.

Cet état de choses amena la dépopulation des campagnes. Dans la meilleure province de l’empire, la Campanie, cent vingt-huit mille arpents de terre

’ De Sismondi, Hitt. de la chute de l'Emp. rom., p. 33. ’ Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 252 et 261.

* Voy. ci-après, cliap. III, 5.

PLEBS LBBANA.

ctaieut en friche*. En vain les empereurs essayèient, par des offres d’immunités, d’exemptions, de rappeler le colon sur son champ abandonné ® ; rien n’y fit ! Le colon, couché par terre de lassitude et de désespoir, comme la bète de somme sous les coups, refusa de se relever*.

§ ni.

PlelM arbana.

Lea quatre tribus de la ville. ; — Éléments de leur population ; — Clicnis, — Prolétalrre, — Citoyens ouvriets, — Ouvriers esclaves, — Affranebis, — Étrangers domiciliés.

Les quatre tribus urbaines qui, depuis le roi Servius Tullhis, partageaient la population de Rome en quatre arrondissements électoraux , sous les noms de Colline, Palatine, Esquiline et Suburane, furent longtemps le séjour exclusif et de prédilection des plus riches et des plus illustres familles patneieunes. Mais, en l’an 449 de Rome, 304 avant notre ère , les censeurs y ayant introduit la populace, les prolétaires, les artisans, auxquels vinrent s’ajouter plus tard les affranchis , l’aristocratie républicaine passa en masse dans les trente et une tribus de la campagne, et ce fut, depuis lors, comme un déshonneur d’étre classé par les censeurs dans l’une ou l’autre des quatre tribus de la ville.

A la diSérence donc de la plèbe rustique qui renfermait, à côté des grands dignitaires, des grands propriétaires de la république, les plébéiens possédant quelque patrimoine , la plupart laboureurs et soldats.

* Arc. et Hon., in Cod. Thèod., lib. XI, lit. 28, 1. 2. ' Constantio, in Cod. Justin., XI, 58, 1. 1.

* Michelet, Uist. de Fr., I, p. t08.

•40 CLASSES PAUVnES CHEZ LES ROMAINS.

endurcis aux travaux des champs et ne tirant leur subsistance que de leur propre labeur, la plèbe urbaine contenait, en première ligne, à côté des œrarit, des' usuriers , des esclaviers, des négociants , des agents d’affaires : les plébéiens qui n’avaient rien , les quilites trop pauvres pour s’équiper et aller à la guerre, trop nobles pour exercer des métiers serviles, trop jaloux de leur droit à l’assistance pour ne pas préférer au travail des champs la tesscre frumentaire qu'ils tenaient de leur droit à l’oisiveté. C’étaient les inopes, les proîelarii, les capûe censi delà sixième classe, dont la tourbe nombreuse s’accroissait encore de celle des clients, des affranchis, des étrangers domiciliés, des gens d’industrie et de métier, des mendiants, des parasites, des prostituées , des vagabonds et fainéants de tous les pays qu’attiraient les distributions de l’aunône , tous parqués dans les quatre tribus de la ville , tous sans biens et sans aveu, enfants perdus de la misère urbaine que nous allons passer successivement en revue, en commençant par les clients.

t. Clients.

Leur origine, leurs droits, leurs devoirs. — Rapports réciproques des clients et des patrons. — L'abus tue l'institution. — Misérable condition des clients alors.

Ainsi que nous l’avons vu, au commencement de ce chapitre, les clients primitifs sont contemporains des patriciens primitifs, ou quirites, et conséquemment de la première formation de la société romaine. C’est pourquoi nous commençons par eux notre monographie de la misère plébéienne.

Longtemps les clients vécurent dans la dépendance

CLIEMS.

exclusive des quirites ; longtemps ils ne purent so choisir de patrons que dans la caste patricienne. A la fin, une place leur fut assignée dans l'État, et les plébéiens purent se placer sous le patronat de la classe plébéienne.

Dans le principe , les rapports de clients à patrons furent ceux de faibles à forts, de protégés à protecteurs, de fils à pères. Ces rapports établissaient entre clients et patrons des droits et des devoirs réciproques, dont nous parlerons en traitant du patronat, au cbap. IV ciaprès.

Plus tard , et notamment sous les empereurs , ces droits et ces devoirs disparurent. Alors le patronat n’exista plus que de nom , et la clientèle ne fut plus qu’affaire de corruption et de luxe. Les clients ne servaient plus, en effet, qu’à faire cortège au patron quand il sortait, voyageait ou se promenait, et qu’à faire antichambre des journées entières dans le vestibule de sa maison, attendant le salut ou le sourire du maître. Ils se levaient avant l’aurore, dit un poète, pour accourir chez le patron , et tâcher de devancer leurs rivaux. Ils ne prenaient pas môme le temps de faire leur barbe et accouraient à moitié chaussés*.

On appelait salutatores ceux de ces clients qui sc contentaient de la simple visite obligée au patron ; asseciatores ou deductores ceux qui, outre cela, descendaient avec lui au forum ; et prosfcu/orcs ou anteambulones ceux qui le suivaient en tous lieux et ne le quittaient point de la journée. Les Romains trouvaient que traîner ainsi après soi une nombreuse suite de gens donnait une grandeur et une majesté vénérables; et, dans

' Marl.X, 82; XIV, 123; lit, 36.

Ai CLASSES PAUVRES CHEZ LES ROMAINS.

le fait, ils avaient raison, la multitude n’étant portée à estimer les grands qu’à cause du fracas qu'ils font *.

Un savant annaliste , l’auteur de Rome au siècle d' Auguste , a décrit ainsi qu’il suit les misères d’obséquiosité et de famélique dépendance des clients du temps de Martial, de Juvénal et de Sénèque :

Au petit jour, sur les vestibules des grandes maisons, ou même dans la rue pour la (ilupart, on voit des rassemblements plus ou moins nombreux qui viennent là se morfondre eu attendant que les portes s’ouvrent : c’est la foule salutatrice des clients. A la vue des groupes on reconnaît à peu près le patron ; si c’est un orateur, un magistrat, un jurisconsulte ou simplement un homme riche.

Pendant que les clients vulgaires attendent ainsi dehors, les amis et les clients du premier et du second ordre, ceux qui ont chez le patron leurs entrées particulières, se glissent dans la maison, soit par la porte de derrière, soit par celle du vestibule qu’on leur ouvre à moitié, et vont prendre part à des réceptions appelées premières et secondes admissions.

Le jour paraît tout à fait ; le janitor ouvre à ceux qui n’ont que les entrées publiques, et la foule se précipite dans l’atrium. Là, les clients font une nouvelle station pendant que le patron se tient enfermé avec un petit cercle d’amis ou même sommeille encore. Cette réception du matin s’appelle salutation.

Enfiu, des esclaves annoncent son entrée. Ceux qui ont la tête couverte d’un pan de leur robe se hâtent de se découvrir; les conversations cessent aussitôt, etcha-

‘ Voy. Dozobry, Home au siècle d'Auguste, I, p. t24.

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