‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 2)Chapitre 31 sur 76 · Prisonniers · texte numérisé non relu

Prisonniers

Sort «ffreui des détenus dans les prisons de Rome. — Promiscuité des sexes et des âges. — Atrium liberlaliê, — Ochots. — Rapacité du geAlier. — Carni- /ex. — Cruautés envers les accusés, payées par les accusateurs. — Chaque prisonnier lié par une chaîne A un soldat. — Détenus malades. — Le fer et le poison vendus comme faveur. — Malpropreté. — Mort à plusieurs degrés. — Une mère ne peut visiter son flis. — Chrétiens condamnés aux hètes. — Le souper libre. — Détenus politiques traités commes assassins et voleurs, etc.

Les prisonniers comprenaient la classe nombreuse des malheureux de tout rang, de toute condition, que la justice faisait enfermer dans les prisons publiques ‘, pour les crimes ou délits ’ dont ils étaient présumés ou déclarés coupables *.

Leur sort à tons était affreux.

Les prisons de Rome païenne présentèrent, pendant douze siècles, le hideux spectacle d’hommes et de femmes, d’enfants et de vieillards, de prévenus et de condamnés, entassés péle-méle et confondus dans une

' Pour les pn>o»w prtoéés, voy. cc que nous avons dit des ergaslules. Du droit à foisiv., p. 218, des prisons domestiques, ci-dessus, p. 105, et des prisons pour dettes, p. 115.

• Voy. ci-après, cli. lit, §8.

* Iæs simples prévenus ou accusés n’élaienl mis en prison qu’excepUonnellement. Il y avait pour eux un emprisonnement spécial appelé libéra custodia. Nous en parlerons ci-après, cb. Vit, ÿ 1, n" 3.

PRISONNIERS

même enceinte et dans une môme oisiveté , comme dans un foyer permanent de corruption morale et d’insalubrité.

Ce défaut de classification d’àge et de sexe, dans les prisons romaines, donnait lieu, chaque jour et partout, à des 'actes d'immoralité d’une telle nature, que les auteurs latins emploient souvent le mot de prison, earcer, comme synonyme du lieu de débauche, lupanar *.

Cependant, il existait, dans la partie antérieure de la prison, uu endroit séparé, mieux éclairé et plus aéré que les parties intérieures; Tacite l’appelle atrium liherlalit C’est là qu’étaient admis le petit nombre des prisonniers privilégiés , en faveur desquels leur condition ou la nature du délit commandait plus d’égards et plus d’indulgence; mais cette faveur leur était vendue au poids de l'or par la cupidité de l’avide geôlier *.

« Là, dit Cicéron, en parlant de la prison d’une province romaine, là se trouve le geôlier de cet affreux séjour, riustiument des vengeances du préteur, la mort et l’effroi de nos alliés et de nos concitoyens, le licteur Sestius, qui prélève sur les souffrances des infortunés détenus une taxe déterminée. Pour l'eutréo.

' Juven. Sot., X. — El Cic., In Vat., XI.

' Bombardin., De carcere, et antiquo ejususu, cap. lit.

* La garde des prisons était confiée b un gardien chef, eareeris euêtoi (Ad. Apost., cap. XVl), désigné le plus ordinairement sous le nom de commentariue, du mol commentarium, c’est-b-dire registrum, correspondant b nos registres d’écrous. On l’appelait aussi eareeri prœfectut, préfet de la prison, clavicularitis, clarier ou porte-clefs (Bom-' bardin., ub. >up , cap. X et XX). Il portail aussi une épée pour sa défense (Art. Apost., cap. XVi, v. 27). Plaute lui donne le nom de bourreau, eamifix [Bud., lit, 6, t. 19).

136 CLASSES pauvres chez les romains.

tu paieras tant. ... ; pour l'aulorisation d’apporlcr de la nourriture, tant.... Combien me donneras-tu pour tuer ton fils d'uii seul coup? pour ne pas le faire languir? pour ne pas l’exposer à plusieurs coups rëpé- . tés? pour qu’il meure sans sentir ni peine ni souffrance? car, pour ces faveurs, on donne aussi au licteur une somme fixée par le tarif.... Et personne ne s’y refuse ‘. »

Et pourtant, cet atroce impôt, que prélevaient les geôliers, môme sur les accusés, constituait une sorte de stellionat dont ils se rendaient coupables envers les accusateurs, car ils avaient' coutume de vendre leur cruauté aux accusateurs, crudelitatem tuam accusatoribua vendere, comme disent les lois romaines ^ ; de sorte qu’en vendant leur indulgence aux prisonniers, ils se faisaient payer le prix d’une faveur qu’ils avaient aliénée déjà.

De toutes les faveurs dont le geôlier faisait commerce, celle qui lui devait rapporter le plus de profit était, sans aucun doute, celle de procurer aux prisonniers les moyens d’échapper aux tourments de leur captivité. L’évasion et la mort étaient les seuls qui fussent à sa disposition. L’évasion était le plus dangereux pour lui, comme le plus coûteux pour le détenu. 11 y recourait rarement, parce que sa tôle pouvait y être engagée, et parce que rarement le détenu était assez riche pour en payer la valeur. La mort présentait moins de dangers, et se trouvait d’ailleurs plus à la portée de toutes les bourses ; il suffisait d’un peu de fer, d’un peu de poison.... Le fer et le poison

' Oral., In Vetrem, lib. V.

' Cod., lib. IX, lil. 4, § t. De cuslodid reorum.

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étaient donc des instruments de libération à l'usage de tous; il y en avait à tout prix;.... le geôlier n’eu refusait à personne.... .\ussi les suicides étaient-ils très fréquents daus les prisons, et c'est pour en arrêter l'influence contagieuse qu’a été rendue cette loi du Digeste : Carceri prœpotilus si, prttio corruptus, ferrum, venenumve in carcerem inferri passus est , officio judids puniendus est : si nescit, ob negligentiam removendus est officio ‘ .

La même loi infligeait la même peine au geôlier qui avait laissé évader le détenu.

A moins de faveur spéciale, les prisonniers étaient toujours chargés de chaînes ; aussi, l’expression vincula est-elle toujours synonyme de carcer, dans le langage des lois romaines. Quelquefois ces chaînes liaient seulement les mains, quelquefois seulemeut les pieds, quelquefois aussi les pieds et les mains à la fois, et souvent même aussi le cou, suivant la gravité du délit, la crainte d’une évasion ou la férocité du juge, jus dieentis ferocilas *; car aucune règle précise n'était ti*acée au juge à cet égard : la loi s’en remettait à sa volonté

Presque toujours, lorsqu'il s’agissa'it d’un crime capital, ou qu’il importait de s’assurer de la personne du prisonnier,, le prisonnier avait à trahier au bout de sa chaîne, en guise de boulet, un soldat attaché luimême par la main gauche à sa main droite, ou par le pied droit à son pied gauche : Modus adhibendœ intra careeres custodiœ is erat, ut reus t<nâ cum milite ferreâ catenâ

' L. VIII, ff. De custodid reorum.

* Bombardin., De careere, cap. X.

’ L. I, (T. De euftodid reorum.

128 classes pauvres chez les romains.

vtnctrelur, illi ttnislrâ, huie dextcrâ compactis Le soldat qui liait le criminel se liait lui-inéme à sou tour, dit Sénèque, et la même chaîne les attachait tous deux... Alligafique sunt eltatn qui alligant... Eadetnque calena et custodiam et mililem copulal‘‘.

Le prisonnier vouhiit-il s'asseoir, se promener, dormir; était-il mandé dans le prétoire du juge... Cette chaîne vivante le suivait partout : Ligantur duo et mittunlur ad judicetn, lalro et coUigalus, dit saint .Augustin

Le plus souvent, au lieu d'un soldat, c’était un esclave qu’on attachait au bras du condamné, car c’étaient des esclaves publics, enrégimentés ad hoc, pour ainsi dire, et soumis à une sorte de discipline militaire, qui faisaient roffice de soldats gardiens dans les prisons.

La position du prisonnier valide était affreuse; que devait donc être celle du prisonnier malade! Le plus souvent il manquait de pain et l’infâme geôlier, soudoyé par l’accusateur, s’appliquait, dans l'intervalle des audiences, à épuiser son corps de langueur et de consomption... Subtractos audientia longâ labe eonsumere*. Heureux quand la mort venait ravir son innocence aux tourments de la prison : Innocentes intra carcerum septa letho dare ' .

Sa mère voulait-elle le visiter pour lui porter la nourriture et les vêtements qui lui manquaient; la prison demeurait fermée devant elle, et la malheureuse,

* Bombardin., De carcere, cap. X.

' Sencc. lib. I, De tranquillit., cap. X, et Epist S.

* Aug., in ps. i28.

* L. Judices, 9; Cod., De episcop. audientid.

' Cod., lib. 9, lit. 4, De custodià reorum.

* Cod., ibiJ.

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couchce sur le seuil de la porte, passait la nuit à verser des larmes, privée des embrassements de son fils ' .

Un geôlier, acheté ou attendri par les souffrances du prisonnier, appliquait-il quelque baume sur ses douleurs; il était obligé de s’en cacher comme d’une action coupable.

Misérable! s’écriait, transporté de colère, un gouverneur de province, en s’adressant à un geôlier, pourquoi les blessures de ces chrétiens sont-elles guéries? Ne t’avais-je pas défendu de les panser? — Par votre grandeur! répondit tout tremblant Pégase le geôlier, personne d’eux n’a été pansé, et personne de leurs amis n’est venu les visiter; je les ai gardés enchaînés dans le plus profond delà prison... Si je mens, que ma tête en réponde. — Comment donc alors, reprit le gouverneur, leurs blessures ont-elles disparu? — Par votre A’crtu! je l'ignore, répliqua le geôlier... — Insensés! s’écria l’un des prisonniers, ne voyez-vous pas que notre Sauveur est notre médecin, et qu’il guérit tous ceux qui ont foi en lui ^ !

Toutefois, le jour, ou même la veille de l’exécution des chrétiens condamnés aux bêles, les geôliers avaient ordre de se relâcher de leurs rigueurs accoutumées. Ce jour-là, c'était fête dans les prisons! fêle pour les bourreaux, qui allaient enfin se repaître du sang de leurs victimes; fêle pour les victimes qui allaient enfin échapper à leurs bourreaux ! Ce jour-là, on leur servait le souper libre... C’est le nom qu’on donnait à leur dernier repas. Ce repas était une espece de festin auquel tous les condamnés et même leurs amis

* Oral., In Verrem, lib. V.

• Voy. IJist. ccclés. lie Fleury, liv. IX.

prenaient part. Le public était admis à y assister... '.

Un jour, des chrétiens allaient mourir...; les geôliers oubliaient le souper libre..., et leurs frères étaient à la porte, attendant le moment des adieux. Oubliezvous donc, dit l’un d’eux au geôlier, que c’est demain le combat? Et puisque nous sommes les condamnés du très noble césar destinés à combattre à sa fête, n'est-il pas de votre honneur que nous y paraissions bien nour>ris? Le geôlier, à moitié converti, permit à leurs frères d'entrer dans la prison, et leur laissa la liberté de $e rafraiehir ensemble

Le prisonnier, pendant ce temps-là, ne succombait pas à une seule douleur. La mort, dit Cassiodore, se multipliait pour lui sous mille formes hideuses, et l’horrible saleté de son cachot n’était pas sa moindre torture : Non est unum clausis exUium ; mullifariâ morte perimilur qui earcrris squalore torquetur *.

A Rome, la principale prison publique ne recevait le jour que par des espèces de soupiraux fort étroits ; Angustis foraminibue lemem lueis umbram respicienlem * , et l’annexe de celte prison, appelée TuUianum, se composait d’un cachot sale et obscur, dont l’aspect était affreux et qui exhalait une odeur fétide *.

La malpropreté des détenus égalait celle de la prison ; leurs cheveux sedressaien t non peignés sur leur tête demi rasée... Semitonsi capitit capillus horrescil, et la crasse de leur corps u’élait jamais mise à l’épreuve du bain : Squahnt sine balneis membra situ et sorde deformia *.

• Terlul., Apol., c. 42.

• Hist. ecclés. de Fleury, liv, V, cli. XVll,

> Voy. Bombardin., ub. sup., p. 41.

• Voy. Oral., /n Faf., 37.

> Sallusle, Catilin., ch. LV.

• Vny. B >mbardin., u6. sup., p. 130.

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Pour comble d’ignominie et de cruauté, ce n’étaient pas seulement de vils criminels et de pauvres chrétiens qui étaient en proie à toutes ces douleurs; des condamnés politiques de la plus haute distinction ont bu souvent à cette coupc amère.

C’est dans un cachot humide que fut plongé le héros de la Numidie, après avoir été traîné derrière le char de Marius, au milieu des huées d’une lâche populace. Les licteurs, pour avoir plus tôt fait, lui arrachèrent les bouts des oreilles avec les anneaux d’or qu’il y portait. Jugurtha sourit de pitié à cet affront cruel, et, en entrant dans son cachot : Par Hercule! dit-il, les étuves sont froides à Home. Il lutta, dit l’histoire, six jours contre la faim *.

C’est dans ce même cachot que le roi de Macédoine avait langui deux ans, après la victoire et le triomphe de Paul-Émile. Les geôliers, dit-on, l’y firent mourir d’insomnie

C’est dans un cachot de La Force que les ennemis de L. Scipion demandèrent que ce grand homme perdît la vie, au milieu des malfaiteurs et des voleurs de grand chemin : Ut tn robore et in tenebris, inter fures nociurnos et lalrones. vir clarissimus includatur et expiret ’.

C’est enfin d.ins un cachot de Rome que notre Vercingétorix, avec qui tomba la liberté gauloise, languit pendant six ans par l’ordre de César, jusqu’à ce qu’enfin la hache du bourreau vînt terminer ses cruelles souffrances ‘.

Le poète Nœviiis aussi expia dans les fers, au milieu

‘ Plularq., Vie de Marius. — Michelet, IJist. rom., tl, p, 133. ’ Michelel, Hist. rom., p. 9t.

• Til.-Liv., lib. XXXVltl, 59.

* üist. Je France d’après Guizot, etc., I, p. 107.

des brigauds et des esclaves, les quelques vers satiriques qu'il avait osë faire contre les Scipion ; encore ne fûl-ce que par grâce spéciale et pour complaire aux tribuns qui étaient intervenus eu sa faveur, pour détourner de su tête l’application de la loi des Douze Tables, qui condamne à mort l'auteur de vers diffamatoires. Un poêle de l'âge suivant, qui s’en tenait prudemment, dit Michelet, à la satire générale des vices, le comique Plaute, s’est complu à peindre la triste ligure du pauvre Nœvius, cloué à la colonne, avec deux gardes qui ne le quitlaienl ni jour ni nuit

Les détenus politiques ne jouissaient donc, ni légalement ni administrativement, d’aucune faveur spéciale accordée à la nature de leur délit. Je dois dire pourtant que le jeune Agrippa , que Tibère fit emprisonner et mourir, dans la crainte qu’Auguste ne le nommât son successeur, obtint d’avoir pour gardiens des soldats honnêtes, au lieu de vils esclaves, de prendre des bains chaque jour, de recevoir librement la visite et les consolations de ses amis et de ses affranchis, et d’être servi à table par un centurion ®.

Mais cette faveur, toute personnelle, fut due aux larmes et aux sollicitations pressantes d'une femme, la belle, la vertueuse Antonia, qui sut, dans cette occasion, exprimer du cœur féroce de son beau-père quelques gouttes d'humanité pour son protégé; aussi cette exception ne fit point règle, et, avant comme après, les condamnés politiques gémirent sous le même niveau, dans les prisons de Rome païenne, avec les assassins et les voleurs.

' Michelet, Hist. rom., p. 77. — Plaut., In mil. glorios., v. 311. * BombArdin ,ub. tup.

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Souvent même la prison fut considérée comme une faveur dont on crut devoir les priver.

A la mort de César, une sédition éclate dans Rome; les consuls font saisir au corps les premiers venus des séditieux, et, au lieu de les envoyer se calmer sous les verroux, ils donnent l’ordre de les précipiter du haut de la roche Tarpéienne..; ce qui fut fait immédiatement, sans autre forme ni figure de procès

Ouvrez Tacite, et vous lirez, au premier livre de ses Annales, un ordre semblable donné par Mennius en pareil cas : Bono magis exemplo quant conemo jure, dit l’historien.

Chez les Romains, où les formalités de justice étaient tellement inhérentes à la justice elle-même qu’elles eu prenaient le nom, et qu'on ne pouvait «s’en éloigner tant soit peu sans que tout l’acte ne vint incontinent à emprunter le nom de force, de cruauté, voire môme de tyrannie toute pure’'», rien n’était plus commun, l’histoire en fournit mille exemples, que de voir le gouvernement et les juges, « non en colère, mais mûrement et délibérément, mettre de côté toutes les formes, et se dévoyer du grand chemin que la nature, la raison, l’équité, l’humanité, nous ont taillé’. »

C’est que, chez ce peuple, le salut du peuple était la suprême loi : Salus populi suprema lex eslo.

C’est que, comme le disait Cicéron, hoc jus ipse Jupiter sanxit, ut omnia qum Reipublicæ salutaria sunt, légitima et justa habeantur.

‘ Dion., liT. XLIV.

• Ayraud, L'ordre, formalités et instruction judiciaire dont Us Romains ont tu^ ès accusations publiques. Lyon, 1642, in-4.

• Ibid.

CAUSES DE LA HISÈRE

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