LABOUREURS- SOLDATS
armes, dans les diverses catégories régimentaires de la légion *.
Ainsi, les citoyens les plus riches, les patriciens, les premiers magistrats, étaient les chevaliers, les chefs ; et les citoyens les moins riches, les plébéiens, les censitaires campagnards, étaient les fantassins, les soldats’.
Quant aux citoyens de la sixième classe, aux proletarii, dont nous parlerons bientôt, ils étaient exempts de droit du service militaire, par cela seul qu’ils étaient inopti, c’est-à-dire «ans terres.
La terre donc était le signe sensible du droit de porter les armes, en môme temps qu’elle était le gage de la fidélité du soldat, tellement que lorsque le service militaire, tombé dans l’avilissement, ne fut plus qu’une corvée rachetable, ce fut encore la terre qui dut fournir son homme, ou supporter l’impôt de son prix
Ce système, qui faisait de la plèbe rustique la chair à canon de ce temps-là, finit par dépeupler la campagne de ses enfants les plus utiles et les plus vigoureux. Il suivait de là que la fleur de la population périssait dans les guerres et qu’une fois la patrie sauvée on agrandie, il ne restait, pins pour recueillir les fruits de la victoire, que ce qui ne pouvait tenir l’épée : les femmes, les vieillards, les enfants, les prolétaires et les esclaves.
De là, la nécessité, pour Rome républicaine, après l’épouvantable destruction de sa noblesse à Cannes ,
■ Voy. Lamarque, ub. «up.,p. 232.
* La cavalerie n’était à i’infanlcrie que dans la proportion de un à vingt dans les premiers temps. Elle fut portée dans la suite à un dixiéme de l’infanterie. Lamarque, u6. sup.
’ Voy. ci-après chap. III, § 5.
CLASSES PAtVRES CHEZ LES ROIIAINS.
d’armer huit mille de ses esclaves qu’elle récompense de leur bravoure eu les aiTrancliissaiit *.
De là, la uécessilë, pour Rome imptu'iale, de remplir peu à peu ses armées d'Espagnols, de Gaulois, de Germains, braves étrangers qui faisaient, dit Tacite, toute la force de l’empire
De là, enfin, ces armées mercenaires qui, pour une augmentation de solde, faisaient et défaisaient les empereurs, et que les empereurs, pour se les concilier, gorgeaient des exactions dont ils épuisaient le pays à leur profit
Ce fut Marius qui viola, le premier, le principe constitutionnel de la milice romaine, en enrôlant dans l'armée, décimée par les guerres civiles , non seulement les inopes, les prolétaires, mais encore les esclaves^. Pareillement, après la défaite de Varus, Auguste recompléta ses légions avec des esclaves et des affranchis; seulement, il ne les mêla point avec les autres soldats et leur donna un équipement spécial — distinction que s’efforcèrent de maintenir, trois siècles plus tard, les empereurs Gratien, Valentinien et Théodose,
• Til.-I.iv., XXII, 57.
• Tacil., Annal., lit, 40.
• « On a accusé les exactions cruelles de Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le paysan proflt du soldat. Mais a-t-on songé au |irix excessif de tous les objets qu’il était obligé d’acheter sur une solde bien modique? Les légionnaires révoltés disent dans Tacite ; «On estime à dix as par jour notre sang et notre vie. C'est lè-dessus qu’il faut avoir des habits, des armes, des tentes, etc. » Le pauvre soldat qui payait la livre de viande cinquante-deux sous de notre monnaie, et la plus grossière chaussure vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer sans cesse de nouveaux adoucissements h sa misère, et de faire des révolutions pour les obtenir ! » Michelet, Hist. de Fr., I, 97. — Voy. ci-après, p. 03, note 1.
‘ Plut., Marius, IX.
• Suét., Vie d'Octave, XXV.
L\BOIIREURS-SOLDATS.
en faisant, par une loi de l’année 380, une ample catégorie des gens qui ne pouvaient être admis parmi les soldats d’élite, tels que : les cabaretiers, les prostitueurs, les cuisiniers,— les cuisiniers surtout *, — les boulangers, les ouvriers des ergastules et les esclaves * ; mais distinction qu’effaça, en 406, une loi d’IIonorius, en appelant les esclaves sous les drapeaux, et en leur donnant une gratification de deux sous d'or
Ce fut le dernier coup porté à l’armée romaine, tuée déjà par le remplacement *, les désertions ‘, les mutilations *, en dépit et en raison même des mesures actives prises par les empereurs pour en arrêter la dissolution
Ce fut aussi le dernier coup porté à la plèbe rustique, tuée déjà par les latifundia et par la substitution des mains serviles aux mains libres dans le travail des champs ; ce que j'ai démontré amplement dans mon précédent ouvrage ' , et ce que. je vais rappeler sommairement en parlant des soldats-laboureurs.
* La profession de cuisinier était particuliérement décriée parmi les anciens, au point que le nom en est resté comme une injure. Coquin vient de coquus, cuisinier.
* Cod. Theodos., VII, XllI, 1. 8.
» Voy. Ibid., tit. XIII, I. 16.
* Voy.ftid., 1.7,10,13,20.
* Dès le milieu du troisième siècle les précautions se multiplièrent pour empêcher les désertions {Hisl. des classes nobles, p. 306).
' Les jeunes soldats faisaient ce que nous avons vu en France, pendant l’empire; ils s’amputaient les doigts pour se rendre impropres au maniement de l’arc et de l’épée. Voy. à ce sujet Cod. Theod., ub. sup., I. 4, S et 10.
'' L’une de ces mesures était de marquer les soldats au front ou à la main. Voy. Végèce, Dere militari', lib. I, cap. VIII, et notre ouvrage Du droit d l'oisivell, p. 304.
* Voy. Du droit à foisiveté, p. 240, 244.