Soldats-laboureurs
Apr6s r#pée, la cliarnic. — GénUraux-agrlcullcure. — Mai? guerre ftle plut qu'elle ne donne. — Sort du pauvre soldat, rentré dan? ses foyers. — Absorption de sa terre et de sa |iei>onne dans la pro|iriété et dans la personnifleation du riche patricien. — Virginius. — Servitude et misère. — Colonat.
L’agricullure marchant de pair avec la profession des armes, dans l’estime et les mœurs des premiers Romains , les laboureurs qui avaient quitte la charrue pour l’cpée ne croyaient pas déchoir en quittatit l’épée pour reprendre la charme. L’on vit même des citoyens, des généraux illustres, après avoir commandé des armées et gagné des batailles, se faire un nouveau litre de gloire d’unir à leurs lauriers les épis semés ou cueillis de leurs mains.
Cinciunatus labourait sa terre de quatre arpents quand les députés du sénat vinrent le saluer dictateur; et ses mains triomphales laissèrent, avec la même simplicité, les armes pour la charrue, dès que le salut public fut assuré.
Scipion l’Africain, après avoir vaincu Annibal elles Carthaginois, se retira dans sa terre de Literue eu Campanie et y mourut agriculteur.
Caton le censeur cultivait de ses mains un petit champ.
Marins, qui fut sept fois consul, Pompée, surnommé le Grand, pratiquaient également l’agriculture.
Lors donc qu’une guerre était ünie, le laboureursoldat de la plèbe rustique, devenu soldat-laboureur, revenait paisiblement à sa chaumière et arrosait de nouveau de ses sueurs les sept jugera de terre que lui attribuait la république.
Malheureusement l’ajer romanus étant entouré de
SOLDATS-LABOlREUnS.
peuples ennemis et exposé à de continuels ravages, le laboureur-soldat, même vainqueur, avait plus à perdre qu’à gagner à la victoire. La guerre, en effet, ôte plus au vaincu qu’elle no donne au vainqueur ; et quand celui-ci revenait avec quelques gerbes de plus, ce maigre butin ne compensait pas pour lui la perle de sa chaumière incendiée, de sa charrue, de ses bœufs, enlevés, l’année précédente, par les Èques ou les Sa- Lins* .
Plus tard, il est vrai, quand l’Italie entière fut conquise, le soldat eut sa part à prendre dans de plus opimes dépouilles. Mais, nous l’avons déjà vu, les gros lots étaient pour l’état-major, et le soldat trouvait à peine de quoi vivre sur les restes. Donc, parti pauvre, le soldat revenait pauvre, et toute sa richesse était son champ, comme devant.
Régulus, d’ailleurs, n’en possédait pas un plus grand, et Manius Curius, le vainqueur des Samnites, déclarait citoyen dangereux tout laboureur qui ne s’en contentait pas
Quand Régulus, à la tête de l’armée d’Afrique, demanda son rappel, ce fut sur le motif que la mort de son esclave et l’infidélité de son mercenaire laissaient son petit champ dans l’abandon et sa famille dans la détresse ’.
Le Romain de cette époque mettait sa gloire à conserver sa pauvreté, en môme temps qu’il exposait tous les jours sa vie pour enrichir le trésor public. Chacun se croyait assez riche des richesses de l’État, et les gé-
* Michelet, Hist. rom., I, p. 153.
• Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 236.
’ Val. Max., IV, iv, 6.
néraux comme les simples soldats u’aUendaieut leur subsistance que du petit héritage qu’ils possédaient , tout fier qu’était cet héritage d’ôtre cultivé par des mains glorieuses : Gaudebal uUus vomere laureato
Mais, plus do cent ans avant l’époque où Régulus exposait au sénat le péril de son petit bien , Licinius Stolon avait grand’peine à faire passer sa loi agraire qui réduisait les possessions domaniales du riche à cinq cents jugera
C’est dire que le soldat propriétaire, qui n’était pas Régulus, et qui, forcé d’aller combattre au loin et de s’absenter longtemps, ne pouvait pas demander au sénat son congé, ni obtenir, pendant son absence, l’exploitation de son champ aux frais de l’État, se voyait, lorsqu’il rentrait dans Rome, vainqueur et ruiné, réduit à aller frapper à la porte du patricien ou du riche plébéien, pour lui demander à emprunter, jusqu’à la campagne prochaine, de quoi nourrir sa femme et ses enfauts.
C’est dire que l’hypothèque qu’il offrait de sa première victoire ne sutfisant pas pour garantie de sa dette, force lui était d’engager son petit champ
C’est dire que les sept jugera du pauvre furent promptement absorbés par les cinq cents jugera du riche, et que les cinq cents eux-mômes, augmentés de toutes les fractions qu’ils s’assimilèrent par force, par ruse, par prescription, se développèrent et s’élargirent au point que les petites propriétés disparurent complètement et que les grandes propriétés seules, les latifun-
' Plin., flist. nat.
* Ou 137 hectares. Voy. ci-après, chap. V, Jj3, n*4.
• Voy. Michelet, ub. sup., I, p. 133.
SOLDATS-LABOl'REL'RS.
dta, comme on les appelait, couvrirent et perdirent l’Italie *.
C’est dire enfin que, ruiné par la guerre qui l’avait détourné de son champ, ruiné pour s’étre trop fidèlement restreint à ses sept jugera de terre, ruiné par les emprunts, par l’impôt, ruiné par les lois mômes qui voulaient le relever de sa misère, leplébéien des campagnes, après la tentative des Gracques, comme avant, resta pauvre et obéré, à la merci de sou créancier et du besoin, jusqu’à la fin de la république.
Heureux si quelque patricien , à l’exemple du décemvir Appius Claudius, ne dé.shonorait pas son foyer après avoir usurpé son bien ! Heureux si, comme Virginius, sa main paternelle n’était pas condamnée, au retour, à plonger, dans le sein de sa fille innocente, le couteau sauveur qui, en la préservant de l’outrage, était impuissant à punir son lâche et riche suborneur!
Donc, la personne et la terre du pauvre ayant fini par s’absorber complètement dans la personnalité et dans la propriété du riche, celte absorption dut nécessairement amener celle de l’individualité du travail libre dans l'exploitation commune du travail servile agricole, les domaines étant devenus trop considérables en étendue et trop agglomérés eu peu de mains, de morcelés à l’infini qu’ils étaient primitivement, pour pouvoir être cultivés autrement que par des armées d’esclaves.
Alors le petit propriétaire dépossédé, qui ne voulait pas se ravaler jusqu'à chercher un refuge dans l’oisiveté des tribus urbaines, en tendant la main aux dis-
' Voy. ci-après, chap. 111, § 3.
CLASSES I>Al'VnE3 CHEZ LES ROMAINS.
ti’ibulions de rannône, n’eut plus qu’une ressource, celle de rester sur sa terre à tilre de colon, ou de prendre part, comme mercenaire à gages, aux travaux rustiques des esclaves, sous la domination du grand propiiétaire nouveau.
De là, rinslitution du colonat, dans laquelle vint s'éteindre la plèbe rustique libre.