CONCLUSION
guerre avait décimé sans relâche la population militaire, c’est-à-dire la population des campagnes. Quarante mille Romains au moins étaient toujours retenus sous les drapeaux, c'est-à-dire le huitième de la population totale et le quart peut-être des hommes propres au service. Aujourd'hui, on ne lève qu’un soldat sur cent habitants, et il ne sert que six ou huit ans. A Rome, on en prenait un sur huit, et il pouvait être jusqu’à vingt-trois fois enrôlé '. Un service si actif ne pouvait qu’être très meurtrier ; et comme les pertes tombaient sur une classe restreinte, cette classe devait nécessairement décroître avec une désastreuse rapidité*.
Dans les seules dix années de la guerre furieuse que se firent Marins et Sylla, cent cinquante mille Romains périrent par le glaive, et la perte des Italiotes fut au moins aussi considérable. Pendant cette courte période, le triomphe momentané de chaque parti fut signalé par des confiscations, des pillages, des incendies, des massacres, des destructions de villes. Il n'y avait pas, en Italie, de cité si petite qui n’eût vu dans sou sein plusieurs révolutions, images réduites du grand bouleversement de la république. Au milieu de ces épouvantables catastrophes, la classe moyenne, celle des petits propriétaires, en général, attachée au parti de Marius, avait presque entièrement disparu *. Exposée depuis longtemps aux envahissements des riches, elle avait n subir encore l’insolence et la rapacité des colons militaires de Sylla qui, au lieu de cultiver les champs que leur général leur avait donnés, enlevaient par la force les récoltes de leurs voisins, et vivaient à leurs dépens
' Duruy, ub. sup^ p. 42.
• Voy. ci-dessus, p. 29.
’ Mérimée, Essai sur la guerre sociale, § 12.
comme en pays ennemi. Ces vétérans, répugnant aux liens du mariage, et ne pouvant s’assujettir aux soins d’élever une famille, usaient dans la débauche le reste de leurs forces, et s’éteignaient sans laisser de postérité Entre des populations agricoles, dépouillées et proscrites, et ces colons paresseux et rapaces, l’Italie se changeait en un désert, et l’ulcère dont Tiberius Gracchus avait signalé l’apparition s’était étendu sur le corps social, et déjà était devenu incurable
Ajoutons que, pour beaucoup, la guerre était devenue un métier. Quand l’expédition promettait du butin, les consuls ne trouvaient que trop de volontaires ; mais venait-il un licenciement, fallait-il reprendre la pioche et la bêche, et les travaux de tous les jours, et la sobriété de tous les instants, alors, épouvantés, tous fuyaient à Rome où ils allaient grossir, auprès de leurs anciens chefs, la foule servile des clients. En vain leur offrait-on des terres, ils n’en voulaient pas. Le sénat en envoya comme colons à Autium, à Tarente, à Locres et dans vingt autres places; au bout de quelques années, ils étaient tous enfuis*.
Dès le temps des Grecques, cette foule s’était immensément accrue. Les deux ordres, — patriciens et plébéiens, — n’avaient pas encore terminé leur querelle séculaire que déjà se montraient ceux qui devaient renverser et le patriciat et la noblesse plébéienne et la liberté. Au-dessus du plébéien devenu quirite, en dehors des centuries et des tribus, vivaient les affranchis qui, déjà, pullulaient, les gens de métier, les mar-
• Voy. ci-dessus, p. 329.
• Uérimée, u6. lup.
• Uuniy, «6. sup., Il, p. 43.
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chands, les habitants des muiiicipes sine suffragio qui s’étaieut établis à Rome les œrarü, cntiii ^ , tous citoyens, mais frappés d’incapacité politique, exclus des légions, repoussés des charges et ne votant jamais. Organisés eu corporations, avec des assemblées, sans doute, et des chefs, comptant parmi eux des hommes actifs, intelligents, ils formaient une classe d’autant plus dangereuse qu’ils représentaient, bien mieux que les vrais plébéiens, par la diversité de leur origine et la tache de leur naissance ou de leurs professions, le principe révolutionnaire qui devait ouvrir Rome à tous les peuples
Les classes riches, aisées, ne pouvaient voir qu’avec effroi au-dessous d’elles, non plus les pauvres de Rome, populace paresseuse, au moins frugale, résignée maintenant ses misères, et ne demandant, pour vivre dans le repos, que quelques mesures de blé, mais cette autre populace, ayant le goût et le besoin de la débauche; mais ces hommes aux regards sinistres , à la main prompte, ennemis de l’ordre et de la société, quelque gouvernement qui la régit, et vivant à ses dépens de mille industries condamnables*.
Et chaque jour cette tourbe menaçante augmentait. C’était hier un candidat ruiné qui y tombait pour y
> I.es habitants des municipes qui avaient le droit de cité me eu/fragio,\es Italiens qui s’établissaient k Rome, après avoir reçu leyue eomtnerciï, et même le jus connubii, étaient dans la même catégorie que lesœrani (Aul. Gell., XVI, 13).
• Les œrarü diiïéraient des prolétaires ou capite censi en ce qu’ils comptaient pour leur argent , non pour leurs personnes. Æra pro capite prœbebant. On ne les armait qu’en cas de péril extrême (Den. d’Hal.,lI, 28; IX, 2S).
* Duruy, Hist. des Rom., I, p. 238.
‘ Duruy, H, p. 360.
chercher des capteurs de testaments ou des faux témoins; ce sera demain un jeune noble qui viendra y prendre des meurtriers à gages. Longtemps il ne sortit de là que des crimes isolés, des crimes individuels. Catilina en fit sortir un crime collectif, un crime politique; et, comme lui, tous les agitateurs de leur pays y trouvèrent leurs recrues les plus déterminées, les plus prêtes à tout *.
La concorde et la paix ne pouvant régner entre des éléments de population aussi antipathiques, aussi contradictoires, le bien-être des masses, qui n’eût pu résulter que de leur accord, que de leurs efforts communs, ne pouvait prendre racine parmi eux. L’esprit d’antagonisme et de division élevait d’ailleurs devant ce bien-être un obstacle éternel, — obstacle d'autant plus insurmontable qu’il tenait à l'essence même de la république.
« On n’entend parler dans les auteurs, dit Montesquieu, que des divisions qui perdirent Rome, mais on ne voit pas que ces divisions y étaient nécessaires, qu’elles y avaient toujours été , et qu’elles y devaient toujours être. Ce fut uniquement la grandeur de la république qui fit le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires. Il fallait bien qu’il y eût à Rome des divisions; et des guerriers, si fiers, si audacieux, si terribles au-dehors, ne pouvaient pas être bien modestes au-dedans. Demander, dans un Etat libre, des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c’est vouloir des choses impossibles ; et, pour règle générale, toutes les fois qu’on verra tout le monde tranquille dans
• Voy. Duruy, «fr. *wp.