‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 2)Chapitre 74 sur 76 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

un Etat qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n’y est pas'. »

Mais, cette liberté tumultueuse était-elle donc la liberté? Non, non ! Ce n’était, ce ne pouvait être que la servitude de la liberté, servitude qui enchaînait, de son anneau de fer le plus lourd, le plus grand nombre au plus petit, — le plus grand nombre ne possédant rien au plus petit nombre possédant tout.

Entre ces deux classes inégales de citoyens également libres, occupant, l’une, le plus bas, l’autre, le plus haut degré de l’échelle sociale, Rome n’avait plus à placer sa classe agricole, sa classe moyenne intermédiaire, cette classe sobre et laborieuse qui produit plus qu’elle ne consomme, et qui constitue la véritable richesse des empires. De là, l’antagonisme éternel du patriciat et du prolétariat, au sein de la république romaine, faute d'un trait d’union qui rapprochât ces deux extrêmes opposés.

A défaut de l'agriculture, stérilisée par les latifundia et l’esclavage l’industrie seule eût pu être ce trait d’union ; car << l’industrie élève peu à peu les hommes à l'aisance et à la richesse, les rapproche peu à peu de l’égalité, réconcilie le pauvre avec le riche, en laissant au premier l’espoir de s’asseoir un jour sur une terre à lui, de pouvoir enfin essuyer la sueur de son front, et reprendre haleine*. » Or, l’industrie citoyenne n’existait pas sous la république ; l'industrie servile y était seule connue*. Le travail de ses esclaves suffisant au riche, le riche n’avait jamais besoin du pauvre. Le pau-

' Uonlesquieu, Grand, et déead. des Rom., IX.

• Voy. cislessus, p. 133 el 146.

* Michelet, Uist. rom., I, p. 132.

‘ Voy. ci dessus, p. 64 el suiv.

4ài

Y^reet le riche, enfermés dans la même cité, étaient donc condamnés à se regarder éternellement d’un œil de haine, placés qu'ils étaient en face l’un de l'autre, et séparés l'un de l'autre par une éternelle barrière*.

Quels sont, demande Aristote, les États le plus exposés aux mouvements populaires? sont ceux, répond-il, où il ne se trouve que des pauvres et des riches, c’est-à-dire des exlrèmilés et pas demt'h'eu’.

Tel était le cas de la république de Rome à son déclin.

Le seul milieu qui existât, à Rome, entre les riches et les pauvres, c’était l’oisiveté citoyenne, leur lien commun. — Riches et pauvres, eu effet, étaient également oisifs, c’est-à-dire passant leur vie, en temps de paix, — les uns à jouir de leur fortune, sans rien faire, — les autres à mendier les secours de la sportule ou de l’annone, sans travailler, — comme au temps de l’âge d’or :

Sine mililis lisu

Mollia securæ peragcbanl olia gentes’.

Ainsi, n'ayant pas même contre la misère la ressource du travail des artisans, les pauvres citoyens de la plèbe urbaine n’avaient pour vivre que les ressources mêmes de leur oisiveté.

« Des fêtes continuelles, de fréquentes distributions, et le préjugé qui notait le travail d’infamie comme un vice, nourrissaient l’oisiveté des pauvres, « dit un historien, « Écouter les orateurs du forum, courir aux jeux pendant des semaines entières, assiéger la porte des grands et leur faire cortège ; mais aussi vendre sa

‘ Michelet, ub. sup.

* Aristote, Politique, liv. IV, ch. 4.

* Ovide, Métam., liv. I.

CONCLCSIOS.

voix, son témoignage, et, au besoin, son bras, tels étaient leurs uniques soins. On le leur avait dit : le peuple-roi doit vivre, sans rien faire, aux dépens du monde vaincu »

Oui... Mais l’oisiveté citoyenne, — préjugé national, droit constitutionnel dont nous avons expliqué la savante et politique organisation — fut précisément une cause, la cause originelle, la cause permanente de la misère du prolétariat romain, — car l’oisiveté, même organisée, no put produire à Rome que ce que l’oisiveté peut produire partout : — la misère !

n Ainsi, la république se mourait, et le peuple était plongé dans la plus affreuse misère. Le cens marquait pourtant alors un plus grand nombre de citoyens qu’auparavant; mais ce grand nombre n’était plus l’indice de la prospérité du pays ; c’était, au contraire, le signe de sa décadence. Car Rome, alors, regorgeait de citoyensprolétaires et manquait de citoyens -soldats’; car, alors, le peuple n’était plus que ce que disait Catilina : « Un corps sans tête et une tête sans corps; » une foule immense de pauvres, et, au-dessus d’elle, bien loin, quelques nobles plus riches et plus fiers que des rois *. » A ces quelques nobles privilégiés appartenait le droit exclusif non-seulement de rendre la justice à tous, mais de se la rendre seuls à eux-mêmes, c’est-àdire d’être leurs seuls arbitres dans leur propre cause ; ce qui faisait que le jugement des crimes était exclusivement remis aux criminels

• Duruy, H, p. 51.

’ Voy. notre ouvrage Du dr«il à Foisiveté, p. 68 et soir.

• Voy. ci-dessus, p. 30, 81, t37, 148.

* Duruy, ub. sup., p. 40. — Et ci-desaus, p. 15, 43, 180,

* 4pi4a U victoire de Paul Ëmile, le s6nat subalUua ans jugetneols

Les chevaliers aussi eurent la justice !

Les chevaliers étaient les traitants de la république; ils étaient avides ; » ils semaient les malheurs dans les malheurs, et faisaient naître les besoins publics des besoins publics. » Bien loin de donner à de telles gens la puissance de juger, il aurait fallu qu’ils eussent été

sans cesse sous les yeux des juges Lorsqu’à Rome

les jugements furent transportés aux traitants, il n’y eut plus de vertu, plus de police, plus de lois, plus de magistrature, plus de magistrats « Une profession, dit Montesquieu, qui n’a ni ne peut avoir d'objet que le gain; une profession qui demandait toujours, et à qui on ne demandait rien; une profession sourde et inexorable, qui appauvrissait les richesses et la misère même, ne devait point avoir les jugements »

Une telle justice, d’ailleurs, était en parfait accord avec la partialité delà loi; car la loi avait, comme elle, deux poids et deux mesures, et c’était toujours aux riches qu’étaient réservées les biveurs de sa balance.

Ainsi :

Les Romains mettaient en croix l'homme du peuple qui volait; et le magistrat, convaincu de meurtre ou d’empoisonnement, n’était soumis qu'à la déportation

Surprenait-on l’épouse en flagrant délit d’adultère;

populaires quatre tribunaux permanents, Quœstiones perpétua (an 149 av. J.-C.), composés de sénateurs qui connaissaient des causes criminelles, et particulièrement des crimes dont les sénateurs pouvaient se rendre coupables, de la brigue, de la concussion, du péculat, etc.

* Uichelel, Hist. rom., II, p. 153.

* Montesquieu, Espr. des lois, XI, p. 17.

* Digest., liv. ILVill, lit. 8, loi 16 ; et til. 19, loi 15, et loi 28, § 15.

COSCLl'SIOS.

' on ôtait impunément la vie à son amant, s'il était plébéien ; mais, s’il était patricien, l’exil punissait le mari qui vengeait son outrage ' .

Le crime qui insulte à la population et aux mœurs était, de môme, l’objet d’une partialité protectrice des débauches des grands. Dans le temps même où il existait moins d'inégalité entre les citoyens, sous la république, on n’avait prescrit qu’une amende contre un délit qui, tenant à l’abus des jouissances, n’était guère commis que par le riche. D’illustres coupables le firent ensuite excuser. Adrien môme osa le consacrer : il divinisa l’objet de son infâme passion, et la loi fléchit avec respect devant les turpitudes d’un empereur La loi, sans doute, pensait être assez rigoureuse, en n’exceptant de la prostitution publique que les garçons de condition

Nous avons vu, du reste, comment étaient exécutées par les législateurs les lois les plus morales et les plus sévères *.

De là, ce mot de Plaute parlant des injustices de la justice de son temps : « Si Jupiter ouvrait son temple aux magistrats prévaricateurs, il n’y aurait pas assez de place pour eux au Capitole '. »

Quand le mépris des lois et des mœurs couronne les sommités du pouvoir, la dépravation et la misère des masses ne peuvent qu’en miner promptement la base.

Aussi, voyez : Quand, sous la faux du temps et sous la hache des triumvirs et des empereurs, bien moins

' Ibid., lit. 50, loi 24. — Cod., Ht. IX, lit. 9, loi 4.

* Nov., 77 et 141. — Pasloret, Lois pénales, 1. II, p. 79.

* Cliàteaubriand, Eludes historiques, troisième partie.

* \oj. ci-dessus, p. 211, 215, 4^ et 432.

* Plaut., Curcul., V, p. 276.

^5S INEFFICACITÉ l>ES MOYENS l‘RATI({LÉS.

encore que sous la dent du ver rongeur du vice et de la misère, la télé de la société romaine tomba, que resta-t-il du peuple romain?... Un cadavre.

Ce cadavre, encore chaud au coeur, deux grands hommes, les deux frères Gracchus, avaient entrepris de le rappeler à la vie par la propriété et le travail ‘ ; mais, la propriété et le travail, devant nécessairement éloigner de l'enceinte et de la vie oisu'e de Rome la vile multitude qu’ils avaient pour but de moraliser, la vile multitude, par horreur du soc et de l'outil, assassina, poussée par les patriciens, les deux nobles trin buns qui voulaient la sauver

Ce cadavre, à leur tour, les empereurs tentèrent de lu galvaniser par l’éleolricité de leurs largesses ; mais ces largesses, en achevant de corrompre le peuple, firent seulement que les plus odieux empereurs en fui* rent les plus aimés, les plus respectés, les plus regrettés ^ et que Rome, jadis la tête des nalious, resta plus que jamais l’aristocratie des populaces.

Ces largesses, d'ailleurs, bornées à une seule viUe, constituaient un privilège exorbitant, dont avaient à souffrir toutes les autres; car « Rome n’était plus seulement dans Rome, » et le titre de citoyen romain était étendu <ù tous les habitants de l'empire. Or, tandis que la foule privilégiée de la ville éternelle touchait régulièrement la rente de la liste civile frumentuipe que lui avait constituée César, comme supplément aqx taUes des censeurs, le peuple des provinces, qui en payait les frais, jeûnait de sa propre abondance et se ruinait

‘ Voy. ci-deesus, p. 322.

* Voy. ci-dessus, p. 325.

’ Voy. ci-dessus, p. 365.

ConCLl'SIOK.

de sa propre richesse. De sorte que, en entretenant la paresse, c’est-à-dire la misère du peuple oisif auquel elles étaient faites, les largesses des empereurs produisaient la misère du peuple laborieux qui était forcé d’y subvenir.

Quant au travail que les empereurs avaient pré-^ tendu affranchir, cet affranchissement ne fut, pour les travailleurs, qu’un changement de servitude. Sous l’empire, d’ailleurs, comme sous la république, l’industrie romaine s’étant restreinte aux besoins usuels de la famille ou de la cité, l’absence de tout commerce, de tout échange, do toutp transaction de négoce avec les autres peuples, dut frapper de stérilité et d’impuissauce les forces productives dont elle eût pu disposer.

Le commerce agricole lui-méme, le commerce des grains et des subsistances, le seul que fissent les cultivateurs, et qui nourrit l’homme longtemps, finit par lui manquer également, et par lui devenir même une source nouvelle de misère.

Autrefois les petits cultivateurs nourrissaient Rome; mais, depuis qu’on y amenait les blés d’Afrique, de Sicile et de Sardaigne, cultivés à meilleur compte par des troupeaux d’esclaves, dans des terres plus fertiles, cet immense marché leur était fermé. Ils voyaient donc baisser, par la concurrence des blés étrangers, le produit de leur travail, et, par la <;oncentration des propriétés, la valeur de leur patrimoine. Chea nous, l'équilibre se conserve dans les conditions par la diversité des sources de fortune, dont une seule classe ne peut avoir le monopole. Les agriculteurs, les industriels et les commerçants renouvellent sans cesse, par leur concurrence, cette classe moyenne qui est la plus sûre gar-

dienne de la liberté. A Rome, il n’y avait pour le peuple qu’un moyen d’aisance : la propriété foncière et le travail agricole. L’une diminuant de valeur, et l'autre devenant plus rare, l’aisance du peuple aussi diminuait. De la gène à la misère, il n'y a qu’un pas'. Ce pas fut bientôt franchi, et nui autre, depuis, ne se flt en arrière.

Rome, pourtant, avait de l’or, tout l’or de la guerre. Mais qu’est-ce que l’or de la guerre, sans l'industrie pacifique qui le féconde ? un fonds qu’on mange, sans ses revenus. C’est ce que fut l’or du monde vaincu aux mains de Rome victorieuse.

Rome victorieuse avait fait de son aristocratie quiritaire une ploutocratie de capitalistes, c’est-à-dire une pure aristocratie d’argent. Or, « dans une aristocratie d’argent, sans industrie, c’est-à-dire sans moyens de créer de nouvelles richesses, chacun cherche la richesse dans la seule voie qui puisse suppléer à la production, dans la spoliation. Le pauvre devient toujours plus pauvre, le riche toujours plus riche. La spoliation de l’étranger peut faire trêve à la spoliation du citoyen ; mais, tôt ou tard, il faut que celui-ci soit ruiné, affamé, qu’il meure de faim, s’il ne périt à la guerre^. »

C’est ce que le peuple ruiné, affamé, comprenait très bien, alors que, sentant son impuissance à faire sortir par lui-même et pour liii-môme aucun bien-être de la paix improductivequ’on lui faisait,iln’entrevoyaitqu’un seul moyen de se soustraire aux dures nécessités qu’elle faisait naître pour lui, c’était de quitter pour toujours « sa ville éternelle, bâtie par les dieux pour devenir la reine

' Duruy, ub. sub., p. 4S.

* Michelet, But. rom., II, p. tI3.

COMCLL'SION.

du monde, » sol sacré devenu pour lui un sol maudit.

Cette pensée d’expatriatiou était comme une idée fixe, comme une hallucination qui s’emparait de ses esprits à chaque crise de misère.

Fuir, fuir la misère, loin de sa source, faute de pouvoir la vaincre à sa source même, tel est donc le remède suprême, le remède unique que le peuple, dans son désespoir, entrevoit et essaye à tous ses maux, malgré le Cedant arma togœ de Cicéron.

Tantôt, il se retire sur une montagne d’où ses chefs ont grand’pcine à le rappeler ' ; tantôt, il veut aller s’établir à Veies, projet qui faillit se réaliser

Tantôt, c’est Sertorius qui, pour fuir la tyrannie de Sylla, s’en va planter son étendard en Espagne, suivi d’un si grand nombre de Romains, que bientôt «Rome u'est plus dans Rome ’ ».

Tantôt, c’est Crassus qui entraine avec lui en Asie une foule de citoyens, et des meilleurs, qui y oublient les boucliert sacrés et le feu de Vesla, et s’y marient à des femmes barbares, comme si Jupiter n’était plus au Capitole V

Sous la dictature de César, il est question d’émigrer en masse et de transférer le siège de l'empire dans Ilion ou dans Alexandrie*.

Après les désastres du triumvirat, la fièvre d’émigration réparait, et, cette fois, c'est pour ne plus finir ; — pour ne plus finir qu’avec le vieux monde.

• Voy. ci-dessus, p. tS8 et 167.

• Plut., Camille, XIV.

• Home au siècle d'Auguste, I, p. 290.

• Horat., Od., V, liv. 3.

• Suet., Jul. Cm., I.XXIX. — Voy. Rome et ses rMvaleurs, II, p. lOt et 107.

Or, le vieux monde va mourir ; et di^jà l’tHoile du monde nouveau brille, radieuse, à tous les yeux, dans la pénombre de l’Orient...

Car, c’est vers l’Orient que se tournent intuilivement tous les regard.s, toutes les aspirations, toutes les espérances :

L’Orient ! — le pays des merveilles !

L’Orient! — d’où s’échappent, au-devant des âmes souffrantes, des voix d'anges qui crient aux affligés : « Voici votre Rédempteur qui vient ! »

L’Orient ! — d’où l’œil ardent de la foi qui sc révèle voit pendre et flotter vers la terre le labarum mystérieux qui contient le signe du salut de l’humiinité dégradée, et, dans ce signe, la solution tant cherchée du problème de la pauvreté ;

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