CHAPITRE PREMIER
De la misère chez le/» Israélites, et des institutions de moïse pour y remédier.
Christianisme et mosaisme. — L'un procède de l'autre. — Pourquoi, avant d'étudier la misère chez les premiers chrétiens, nous commençons par examiner ce qu'étaient : — Les riches et les pauvres ; — Le travail ; — Le sabbat ; — Les prêts gratuits et la remise des dettes ; — L'année jubilaire ; — La libération périodique des esclaves; — L'hospitalité; — L'aumône volontaire et l'aumône forcée ; — Enfin, la communauté de vie et de biens — chez le peuple hébreu.
S'il est vrai que le Nouveau Testament soit caché dans l'Ancien, comme l'Ancien est manifesté dans le Nouveau; — s'il est vrai que l'avenir s'y voie dans le passé et que le passé y contemple l'avenir comme dans un prophétique miroir ; il est vrai, dès lors, que, pour étudier les lois du christianisme à leur vraie source, il faut indispensablement en rechercher le germe et l'esprit dans les institutions du peuple hébreu.
Donc, ayant à analyser les éléments de solution du problème de la misère sous l'empire de la loi nouvelle, nous avons dû nous demander, avant tout, comment
le même problème e'tait posé et re'solu sous Tempire de l'ancienne loi.
C'est pourquoi, avant d'entrer dans l'examen des institutions du christianisme concernant la misère, nous commençons par faire connaître les institutions du mosaïsme sur le même sujet, en traitant successivement, dans ce chapitre : — Des riches et des pauvres; — du travail; — du sabbat; — des prêts gratuits et de la remise des dettes ; — du jubilé; — de la libération périodique des esclaves ; — de l'hospitalité ; — enfin, de l'aumône volontaire et forcée, — chez le peuple de Dieu*.
* Ce peuple célèbre de l'Asie, le premier el le plus étonnant, sans contredit, dans les annales du genre humain, par sa religion, ses lois, ses mœurs el sa destinée, porta d'abord le nom d'Hébreux, ensuite celui d'Israélites, et prit enfin celtii de Juifs après la captivité de Babylone. Abraham fut la tige de ce peuple et alla, par ordre de Dieu, s'établir dans la terre de Chanaan (2291 ans av. J.-C.}. Jacob, petitfils d'Abraham, fut le père de douze fils qui devinrent les chefs des douze tribus de la Judée. Joseph, un de ses fils, ayant été vendu par ses frères à des marchands, fut conduit en Egypte, y devint premier ministre de Pharaon, y fit venir Jacob, et l'établit avec toute sa famille au pays de Gessen, le plus fertile de l'Egypte (1976 av. J.-C). Ayant été asservis par les Pharaons, Moïse se mit à leur tête, les délivra de la servitude (1643 av. J.-C), et les conduisit dans le désert où il les guida pendant quarante ans. Moïse mourut, en 1605, sans avoir pu les conduire dans la terre promise. Cette gloire était réservée à son successeur, Josué, qui partagea le pays en douze parts et le distribua aux douze tribus (voy. ci-après, p. 18, n. 4). A la riiort de Josué le gouvernement fut confié k des juges (1554-1080 àv. J.-C). Ensuite vinrent les rois; le premier futSaûl (1080); après lui David (1040); enfin Salomon (1001-962). Salomon mort, survint, sous Roboam, son fils, un schisme pendant lequel dix tribus se séparèrent et formèrent un royaume, le royaume d'Israël, dont le premier roi fut Jéroboam. Les deux autres tribus demeurèrent fidèles à Roboam el formèrent le royaume de Juda. De ces deux royaumes le premier fut détruit par Salinanasar, roi d'Assyrie (718 av. J.-C); le second par Nabuchodonosor, qui emmena les Juifs captifs k Babylone (587 av. J.-C).
Riches et Pauvres.
Richesses au temps des p&triarches. — Quand naquit et s'accrut la misère. — Causes. — Polygamie et concubinage légal. — Excès de population et exposition d'enfants, etc. — Détails sur la vie privée des Israélites. — Pauperes, egeni, vagi, mendici, leprosi, etc. — Les cinq doigts de la main de la misère. — Mauvais riches — Portraits. — Antagonisme et parallèle du riche et du pauvre. — Exemples, — Causes. — Problème de la misère posé et résolu par Moïse. — « Il y aura toujours des pauvres, mais il peut, mais il doit n'y avoir ni indigents ni mendiants parmi vous. » — Distinction des livres saints entre pauvreté et misère. — Moyens proposés par Moïse pour adoucir l'une et éteindre l'autre. — Le Décalogue.
La richesse et la pauvreté d'un peuple se mesurant sur l'étendue de ses ressources et de ses besoins^ les Israélites ne purent qu'être universellement riches, au temps des patriarches, car, bien qu'ils connussent l'or et les bijoux*, l'extrême simplicité de leurs moeurs^ faisait qu'ils avaient assez du produit de leurs bestiaux^
* Voy. Gènes. XXIV, 22. — Ils connaissaient aussi les parfums et les habits précieux (voy. ibid.f WVll, 27); ainsi que l'argent monnayé {Ibid., XX, 16, et XXIII, 46).
2 Les patriarches logeaient sous des tentes, et se servaient euxmêmes pour les besoins ordinaires de la \ie. Abraham, qui avait tant de domestiques, apporte lui-même de l'eau pour laver les pieds a ses hôles, presse sa femme de leur faire du pain, va lui-même choisir la viande, et revient les servir debout (Gm., XVII, 4). Jacob fait un voyage de plus de deux cents lieues un bâton à la main (Gen., XXXII, 4J), etc., etc.
3 La richesse des patriarches consistait principalement en troupeaux. Abraham en avait de si nombreux, qu'il fut obligé de se séparer de son neveu Lot, parce que la terre ne les pouvait contenir ensemble {Gen.j XIII, 6). Jacob fit h son frère Ésaii un présent de cinq cent quatre-vingt-dix pièces de bétail {Gen.j XXXII, 16, etc.). Les troupeaux consistaient en chèvres, brebis, chameaux, bœufs et ânes. Il n'y avait ni porcs ni chevaux. — Voy. la p. 3, note 5.
4 INSTITUTIONS DE MOlSE.
et de leur travail*, pour satisfaire à tous les besoins de leur vie frugale^ et heureuse ^
Mais, depuis la sortie d'Egypte jusqu'à la captivité de Babylone, — période à laquelle se rapporte la plus grande partie des livres saints, et dans laquelle nous nous renfermons, — leurs besoins s'accrurent avec l'accroissement de leur population*, et leur petit territoire*,
* La principale occupation des patriarches était le soin de leurs troupeaux {Gen.y XLIII, 3). Quelque innocente que soit l'agricullure, la vie pastorale leur paraissait plus parfaite ; ils ne se considéraient sur cette terre que comme voyageurs [Hebr., XI, 7, 13).
2 Les lentilles qui tentèrent si fort Ésaû sont une preuve de l'ex- Irême sobriété des patriarches. Cependant, dans le repas qu'Abraham servit autrefois aux trois anges, on voit figurer un veau, du pain frais cuit sous la cendre, du beurre et du lait(Gen., XVIII, 6, etc.). Pareillement Rebecca sert a ïsaac un ragoût composé de deux chevreaux (Gen.j XXVIII, 9); mais, dit Fleury, son grand âge fait excuser cette délicatesse. Ajoutons que c'est un veau tout entier, et un pain de trois mesures de farine, ou deux de nos boisseaux, cinquante-six livres de notre poids environ, qu'Abraham servit à ses hôtes. Ce qui prouve qu'ils étaient grands mangeurs {Mœurs des Israélites, IV).
3 C'est ce qui les faisait vivre si longtemps et mourir si doucement. Il n'est fait nulle part mention dans l'Écriture que les patriarches fussent jamais malades. «Il défaillit et mourut dans une heureuse vieillesse, rempli de jours. » C'est ainsi que l'Écriture exprime leur mort(Gew.).
* Quand les Israélites entrèrent dans la terre promise, il y avait plus de six cents mille hommes portant les armes [Num., Il, 32). La seule tribu de Benjamin, la moindre de toutes, avait une armée de vingtcinq mille hommes ; le reste du peuple en avait quatre cent mille (Jud.f XX, 15, il). Saûl avait deux cent dix mille combattants quand il extermina les Amalécites (I Reg., XV, 4). David entretenait continuellement deux cent quatre-vingt mille hommes, et, dans le dénombrement qu'il fit du peuple, il compta un million trois cent raille combattants (I Parai, XVII, XXVII, 2. — Reg., XXIV, 9). Josaphat, qui n'avait pas le tiers du royaume de David, avait jusqu'à onze cent soixante mille hommes de bonnes troupes (II Parai., XXVII, 14, 15, etc.). Le tout, sans compter les femmes aussi nombreuses, les enfants, les vieillards, les esclaves. L'exagération de ces chiffres ne ressort-elle pas de leur énormilé?
«* La Palestine conten^iil en superficie quinze millions d'arpents car-
malgré sa fertilité *, son exemption d'impôts* et l'inaliénabilité de son sol ^ finit par ne plus se trouver assez grand pour qu'en l'absence de tout commerce et de toute industrie*, et malgré leur vie simple* et laborieuse ®, tous ses enfants ^ y vécussent également libres % également riches^ ; aussi, à côté de ses grandes
rés de cent perches, ou quarante mille pieds carrés chacun ; — dont un million sept cent mille arpents de terre labourable seulement. Or, comment un territoire si petit pouvait-il nourrir un si grand nombre d'hommes? (Voy. Fleury, Mœurs des Israélites, § VII).
* Voy., sur la fertilité de la Terre sainte, Fleury, ub. sup., p. 30.
* Avant les rois, les terres n'étaient chargées d'aucune autre redevance que des dîmes et des prémices ordonnées par Dieu même. Sous les rois, elles furent frappées de divers tributs. Salomon écrasa son peuple d'impôts. Leur énormité souleva le peuple sous Roboam, son fils, et occasionna le démembrement du royaume.
3 Voy. ci-après, § V.
* Voy. ci-après, § II.
* Le lait, l'eau, le vinaigre, le miel, le pain cuit sous la cendre, et, dans les grandes occasions, quelques viandes rôties, telle était leur nourriture (voy. ci-après, p. 15). — Rien n'égalait la simpliciléde leurs meubles, de leurs habits (voy. Fleury, ub, sup., X, XI et XII). — Les ânes étaient la monture ordinaire, même des riches (76., VIII). Salomon est le premier qui se soit donné le luxe des chevaux (76., XXVII).
^ Voy. ci-après, § II.
"^ Les douze tribus d'Israël formaient comme douze parties d'une même famille dont tous les membres s'appelaient enfants. On disait les enfants d'Edom, les enfants de Moab, etc. Chez les anciens, d'ailleurs, le nom d'enfants se prenait pour une nation ou pour une certaine espèce de gens. Homère dit souvent les enfants des Grecs. Les enfants des hommes ou d'Adam, c'est le genre humain. Dans l'Évangile on voit souvent les enfants du siècle, les enfants des ténèbres, de la lumière, etc.
8 Voy. ci-après, § VI.
» La principale richesse des Israélites consistait en terres et en bestiaux. Ils appelaient trésors toutes sortes d'amas de choses utiles ou précieuses, et sous le nom de richesses ils entendaient non-seulement l'or et l'argent, mais encore les fruits de la terre, le vin, l'huile, le bétail. Les rois de Judée avaient des intendants de leurs trésors, c'est-àdire de leurs greniers, de leurs celliers, etc.
6 INSTITUTIONS DE MOlSE.
richesses^ y eut-il toujours de grandes misères^, et, après les années d'abondance, les années de famine* et de peste *.
En ces temps-là, en effet, il n'y avait pas seulement que des pauvres, c'est-à-dire des individus privés des commodités de la vie, pauperes ^ ; il y avait encore et surtout des indigents , egenos ^ , c'çst-à-dire des pauvres manquant des nécessités de la vie ^ Il y avait aussi des vagabonds, vagos^, et des mendiants, wendi-
* Citons pour exemple les immenses fortunes de David et de Salomon. David pourvut de ses deniers à la construction du temple de Jérusalem, dont la dépense monta à cent huit mille talents d'or, et un million dix mille talents d'argent (l Parai., 29, 7). Ce qui fait environ douze milliards de notre monnaie (Fleury, ub. sup., XXVIII). Les richesses prodigieuses de David étaient le produit amoncelé de ses conquêtes, des épargnes de quarante années de règne, et peut-être aussi des rois ses prédécesseurs. Du temps de Salomon, on ne faisait plus aucun cas de l'argent, tant il était abondant. Toute sa vaisselle et les meubles de sa maison du Liban étaient de pur or, sans compter deux cents pavois d'or, et trois cents boucliers d'or, etc., etc. [Reg., V, 4, etc.). N'avons-nous pas vu, de nos jours, un chef de pirates, le dey d'Alger, avoir dans son trésor près de cent millions, en or et en argent ?
2 Voy. ce qui suit.
* Voy. famine du temps d'Abraham (Gen., Xïl, dO). /tZ. du temps d'Isaac (Gen., XXVI, i). Id. de Jacob (76., 41 et suiv.). Id. de Ruth {Ruth, I, 1). Id. de David (Il Rois, XXI, 1). Id. de Néhémie (II Esdras, Vj. Menacesde faminecontre ceux qui n'observeront pas la loi (Deut. XXVIII, 53 ; XXXII, 24. — Jer., XIV. — XXIX, 17. — Ezech., V, i2. — Joël, I. —^mos, IV. — Il Rois, XXIV, 13).
* Exemple: le peuple frappé de peste k cause du péché de David (II /Î02S, XXÏV, 15).
s /Jeu/., XV, 1i.
« Isaïe, LVIÏl, 7.
■^ D'après V Ecclésiastique, les principales choses nécessaires U la vie de l'homme sont; aqua, panis, vestimentum et domus (XXIX, 28). Plus loin il est dit : Initium necessariœ rei vitœ hominum : aqua, ignis, ferrum (outil, soc), sal, lac, panis, mel, uvœ, oleum et vestimentum (XXXIX, 31).
» Jsaïe, LViII, 7. — Eccli., XXIX, 25.
cos\ c'est-à-dire des indigents quêtant par les chemins ou par les rues un asile et un morceau de pain* .
Il y avait aussi de§ malheureux sans vêtements, nudi^; affaméS; esurientes^; défigurés par le chagrin et la misère, squalîentes calamilate et miseriâ^ ; desséchés par l'indigence et par la faim, egestate et famé stériles ^ ; mangeant de l'herbe et des écorces d'arbres, mande" haut herbaset arborumcorttces^; se nourrissant de racines de genévrier, radix juniperorum cibus eorum ^; cherchant dans les déserts, in desertis , tout ce qu'ils pouvaient trouver à rouger, rodebant^-, et se précipitant avec des cris de joie sur tout ce qu'ils pouvaient dévorer, ad ea cum clamore currebant^.
Il y avait aussi, et en grand nombre, une autre classe d'infortunés appartenant spécialement aux temps bibliques, et qui n'étaient pas rongés que de misère j c'étaient les lépreux, les impurs, les brebis galeuses chassées du troupeau , et mourant , isolées , de honte, de maladie, et de besoin*.
Il y avait aussi des familjes pauvres que la polygamie légale rendait trop nombreuses* et que la misère
» Prov., XXIX, 19.
* Isaïe, LVIII. 7, 10. -- Voy. peinture du sort du vagabond dans V Ecclésiastique, XXIX, 25 et suiv.
3 Job, XXX, 3, 4, S, 6.
* Voy. le Levit., XIII et XIV.
^ Outre la polygamie légale qui permettait h un seul mari d'avoir plusieurs femmes, il y avait le concubinage légal qui permettait au même mari d'avoir plusieurs femmes illégitimes. C'est ainsi que Jacob eut, à la fois, deux femmes, Ilachel et Lia, et deux concubines, Bala et Zelpha, ses servantes, dont il eut plusieurs enfants ((îen., XXX, 1 et suiv.). C'est ainsi que Roboam eut dix-huit femmes et soixante concubines qui lui donnèrent vingt-huit fils et soixante filles, et qu'Abia, son fils, eut de plusieurs femmes vingt-deux fils et seize filles (II Far. XI, 2, 21, 23. ~W. XIII, 1). David eut dix-neuf fils de ses fempies,
forçait à exposer leurs enfants comme Moïse ^; ou à les tuer pour n'avoir point la charge de les nourrir^; ou à les vendre pour payer leurs créanciers^ ; ou à se vendre elles-mêmes pour un morceau de pain *.
Il y avait, enfin, des veuves, des orphelins, des esclaves, des étrangers, des déshérités de toute famille et de tout bien % lesquels formaient comme les cinq doigts de la main de la misère, et pour lesquels TÉcriture frappe sans cesse à la porte des riches.
En ces temps-là, aussi, il n'y avait pas seulement que des riches , divites , c'est-à-dire des heureux du siècle dépensant leur fortune en bonnes œuvres^ quand ils ne la dépensaient pas en luxe et en plaisirs \ Il y avait encore et surtout des opulents égoïstes, fermant l'oreille au cri du pauvre ^ et mangeant leurs
sans compter ceux de ses concubines. L'Écriture parle de deux juges d'Israël dont l'un avait trente fils et l'autre quarante, avec trente pelits-fils [Jud.y X, 4, 12, 14). — Le concubinage n'était pas une immoralité, comme de nos jours. C'était simplement un mariage moins solennel. Les épouses légitimes n'avaient sur les concubines que l'a- Yanlage de rendre leurs enfanis héritiers. — Ce croisement et cette multiplicité de femmes et d'enfanls, sous un même toit, ne pouvaient qu'engendrer des querelles, des rivalités et des guerres domestiques qui devaient en chasser le bien-être, même dans les familles riches. Qu'était-ce donc dans les familles pauvres !
* Exod., II, i et suiv.
■ Voy. Fleury, Mœurs des Israélites ^ XXIV. 3 Ibid.
* Voy. ci -après, g VI.
* Souvent même des riches ruinés pour avoir répondu de dettes qui n'étaient pas les leurs. Eccli.f XXIX, 24 et 25.
« Prov., XXII, 9.
■^ Par exemple, en achats d'ornements, de bois précieux, de tapis, de pierreries, de lits d'ivoire, de parfums, etc. (voy. Fleury, w6.sw/7.,X et XI), ou dans les plaisirs delà musique, de la danse, etc. {Ibid.j XVII).
» Prov., XXI, 43.
biens tout seuls, nunc manducabo de bonis mets solus * ; et des opulents avares, affamés à leur propre table ^ et s'enfermant dans leurs richesses à l'approche des pauvres, comme dans une ville forte à l'approche de l'ennemi ^ Il y avait aussi des riches qui s'engraissaient de la substance du pauvre , et qui ne vivaient que du fruit de ses sueurs *.
Tel fut Achab volant à Naboth sa vigne ^ C'est de ces riches-là que Job a décrit, en ces termes, les déprédations et les rapines : « Il y a des riches qui outrepassent les bornes de leurs champs, et qui mènent paître leurs troupeaux sur les maigres terres de leurs voisins. Ils enlèvent à la veuve sa vache, et son âne à l'orphelin. Ils privent les pauvres de leurs seuls moyens d'existence, et oppriment tous ceux qui sont humbles et doux. D'autres moissonnent le champ qui n'est point à eux, etvendangentla vigne de celui qu'ils oppriment par violence. Ils arrachent jusqu'à quelque peu d'épis glanés à ceux qui meurent de faim, et renvoient tout nus ceux qui n'ont pas de vêtements pour se mettre à l'abri du froid. Et eux, pendant ce temps-là, font la méridienne auprès du tas enlevé à celui-là même qui, après avoir foulé leur vin, meurt de soif dans leurs pressoirs... Que la miséricorde les mette en oubli, et que les vers leur soient doux; dulcedo illorum vermes^ ! »
C'est de ces mêmes riches que Jérémie a dit : « Leurs maisons sont pleines des fruits de leurs rapines, comme
» EccU., XI, 19.
3 Prov.,X, i5; et XVIII, H.
* Prov., XXi, 13 ; et XXII, 16. - Eccli., XXXIV, 25 el
« m Reg., XXI.
« Jo6,XXlV, 1 etsuiv.
m INSTITUTIONS PE MOÏSE.
un trëbuchet est plein des oiseaux qu'on y a pris. Ils violent ma loi, persécutent la yeuve, abandonnent l'orphelin. Cesi ainsi qu'ils devij&npGnt riches ^t qu'ils sont gros et gras * . >^
C'est de ces mêmes riches que \ Ecclésiastique a dit :
« De même que l'âne sauvage est la proie du lion dans le désert, de même le pauvre est la pâture du riche, dans le monde ; pascua divitum pmpere^ ^, »
« Et de mênxe que l'hu^iJIté 6St en horreur au superbe, de même le pauvre est en exécration au riche ; eoiecralio divilispauper'^, »
« C'est pourquoi il n'y a pas plu^s d^e rjejation possible à établir entre le riche et le pauvre, qu'entre le loup et l'agneau*. »
Cet antagonisme du rich^ et du pauvre était entretenu par le préjugé des masses qui tenait en bien plus grande estime le premier que le second.
L^or était un aimant qui attirait^ dès lors, à lui, toutes l^s sympathies, tous les r-e^spects, tous les hommages. Pecuniœ o bediunt omnia ^ .
M Les richesses, dit Salomon, donnent des amis qu'on n'avait pas; la pauvreté, au contraire, éloigne même les amis qu'on avait *. »
Le saint auteur de V Ecclésiastique ^ fait à ce sujet un parallèle aussi juste que spirituellement exprimé :
« Quand le riche chancelle, dit-il , ses amis le sou-
* Jerem., V, 27 et 28.
2 £'cd».,XIU, 21,22,23, 24.
' Ecoles., X, 19.
* Prov., XIX, 4 et 7.
* Jésus, fils de Sirach. Son livre, modèle de Vlmitation de Jésus- Christ, a été écrit en l'an d75 avant Tère chrétienne. Il est distingué, dans nos notes, de VEcclésiaste de Salomon, par celte abréviation Eccli.
tiennent; quand le pauvre trébuche, ses amis mêmes le font tomber ^ »
« Quand le riche de'raisonne : « Que c'est sagement pensé ! « s'écrie la foule. Quand le pauvre raisonne : « Que vient nous chanter celui-là? » murmure-t-on *.
i( Ainsi, la sagesse du pauvre est méprisée et sa voix sans écho ^ ; tandis que l'insolence du riche est tenue à honneur, et sa parole portée jusqu'aux nues ^ »
Au riche donc l'encens, au pauvre le horion'*.
De l'encens, du horion même le pauvre eût fait fî, si, au bout, ne se fût trouvée pour lui la misère. Mais la misère l'enlaçait souvent de ses cruelles étreintes, et, comme Job, n'ayant plus que la peau sur les os, et les lèvres autour des dents % il demandait à Dieu, dans le doute de sa justice : Pourquoi tant de richeS; regorgeant de superflu? Pourquoi tant de malheureux, manquant du nécessaire ^ ?
Ce terrible problème de la misère, Moïse l'a posé et résolu par ces paroles des livres saints : « Il y aura toujours , disait ce législateur à son peuple , il y aura toujours des pauvres sur la terre que vous habiterez ; Non deeruntpauperes in terra habitatioms fwcc ^. Mais, faites ce que je vous commande, et il ne se trouvera plus ni indigents, ni mendiants ^armi vous; Et omnino indigens et mendicus non erit inter vos ^ »
» Eccli., XIÎI, 25, 29.
« Eccles., IX, 16.
3 Eccli., Xlll, 26el28.
* Eccli., XIII, 27.
6 Job, XIX, 20.
6 Job, X, XXI, XXX et XLII,
7 Deuter.,Xy, 11.
8 Deuter.,X\, 4.
C'est comme s'il eût dit : Il y aura toujours des pauvres ici-bas , parce qu'à côté des forts, des puissants, des prévoyants, des sages, il y a eu de tout temps, il y aura toujours des faibles, des impotents, des prodigues, des insensés, a Chaque chose a son contraire dans la création; l'une est opposée à l'autre; rien ne manque ainsi à l'œuvre de Dieu. » Omnia duplicia, unum contra unum , et non fecit quidquam déesse * . C'est ainsi que (( le pauvre et le riche se sont rencontrés , et que Dieu est le créateur de l'un et de l'autre. » Dives et pauper obviaverunt sibi ; utriusque operator est Dominus^,
Mais, de ce qu'il doit y avoir nécessairement toujours des pauvres, c'est-à-dire des gens qui n'ont pas ce qu'ont les riches, s'ensuit-il qu'il doive pareillement y avoir toujours des indigents et des mendiants, c'està-dire des pauvres qui manquent de tout, et qui tendent forcément la main pour vivre? Non, assurément; car pauvreté n'est pas misère ; c'est la distinction qui ressort de cette prière de Salomon : « Ne me donnez jamais, Seigneur, ni la mendicité, mendicitatem y ni les richesses , dwitias, mais seulement ce qui me sera nécessaire pour vivre, tanlum vkluimeo necessaria, de peur qu'étant rassasié, je ne sois tenté de vous renier et de dire : Qui est le Seigneur? ou qu'étant contraint par la misère, egeslate compuhus, je ne dérobe le bien d'autrui, et que je ne parjure le nom de Dieu ^. »
Distinction qui se trouve encore plus énergiquement établie dans cet autre passage des livres saints :
« On peut vivre heureux et juste dans la pauvreté;
1 £cd/.,XLII,23.
« Prou., XXII, 2.
» Prov., XXIX, 19.
mais mieux vaut mourir que de vivre dans V indigence : Meliîis est enim mori quàm indigere *. »
Si donc l'existence de la pauvreté est, comme l'existence de la richesse, une conséquence nécessaire des inégalités naturelles des hommes entre eux, il n'en est pas de même de la misère ; — celle-ci pouvant toujours être extirpée du sol de la civilisation, tandis que la pauvreté ne le peut jamais.
Ainsi, pour que le problème de la misère soit résolu, il suffit de faire ce que les lois divines et humaines commandent pour que la pauvreté ne devienne jamais paupérisme.
Or, c'est à quoi les lois de Moïse ont eu pour objet de pourvoir, par les commandements du Décalogue^et par sa quadruple institution du travail, du sabbat, de l'aumône et du jubilé, dont nous allons faire connaître l'économie d'ensemble et de détail.