‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 3)Chapitre 2 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

Travail.

Jn sudore vuUûs lui vesceris pane. — Conséquences de cette condamnation. — Applicable à tous les hommes, à toutes les conditions. — Formes diverses du travail, suivant la diversité des temps et des besoins. — Hébreux, pasteurs et

« £'cdî.,X,26etXL, 29.

^ « I. Vous n'aurez point de dieux étrangers devant moi : vous ne ferez point d'images taillées, de figures ou de statues pour les adorer. II. Vous ne prendrez point en vain le nom du Seigneur votre Dieu, m. Vous sanctifierez le jour du repos. IV. Honorez votre père et votre mère afin que vous viviez sur la terre que Dieu vous donnera. V. Vous ne tuerez point. VI. Vous ne commettrez point d'adultère. VII. Vous ne déroberez point. VIlï. Vous ne porterez point de faux témoignage contre le prochain. IX. Vous ne convoiterez point la femme de votre prochain. X. Fous ne convoiterez point le bien d' autrui, ni sa maison, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui lui appartienne » (Exod.yXX.).

agriculteurs; — Tous l'étaient, rois et sujets. — Exemples. — Travaux des femmes. — Industrie domestique et de ménage. — Vente de leurs denrées, seul négoce qu'ils fissent, r— La Porte. — Deviennent industriels et commerçants quand deviennent Juifs. — Alors, le travail professionnel se développe et se généralise. — Mais, il y avait dès longtemps des artisans et des artistes. — Exemples. — Travail manuel en honneur. — Toutefois, rendait impropre à certaines charges. — But du travail : est-ce pour devenir riche? — Avantages du travail. — Dangers de l'oisiveté. — Proverbes de Salomon contre les fainéants. — Salaire ; sa légitimité. — Vertus de l'ouvrier. — L'épargne.

La première loi de la société humaine déchiie,loi dictée par Dieu même pour remédier aux maux de cette chute, est Tobligation imposée à tous les hommes de se suffire à eux-mêmes, chaque jour de leur vie, par leur propre travail. In lahoribus comedes, cunctis diehus vitœ tuœ \

Vous mangerez le travail de vos mains, Lahores manuum tuarum manducahîs, dit David au peuple de Dieu ^.

Le travail, chez les Hébreux, n'était donc pas pratiqué seulement comme un devoir domestique, comme un devoir social ; il l'était encore , et surtout, comme une expiation, par suite de cette sentence de Dieu prononcée contre nos premiers pères : « La terre sera maudite à cause de ce que vous avez fait... Elle vous produira des ronces et des épines..., et le pain qu'elle vous donnera vous le mangerez à la sueur de votre front; In sudore vultûs lui vescerts pane ^. »

Et cette sentence, Dieu ne la prononça pas seulement contre une classe d'hommes , mais contre l'humanité tout entière, personnifiée dans Adam^.

Tous les hommes donc, quelle que soit leur condition, sont frappés de la même peine originelle , de la

1 Gènes., llï, 17.

« Ps., CXXVII, 2.

3 Genes.,\n,M, 18, 19.

* Occupalio magna creata est omnibus hominibus et jugum grave super fiUos Adam. [Eccli., XL, 1,3)

même loi primordiale du travail. Homo nascitur ad laborem ^

Et comme les forces et les faiblesses des hommes sont multiples, de même le travail, accommodé à ces forces et à ces faiblesses, est multiple comme elles, car le travail ne revêt pas qu'une forme; il se diversifie à l'infini, suivant l'infinité des besoins et des objets auxquels il s'applique.

Dans la terre promise , les besoins étant beaucoup plus bornés que les nôtres, le travail était beaucoup moins diversifié que le nôtre.

Les ruisseaux de miel et de lait qui coulaient dans le premier séjour du premier homme, et les fruits produits par une terre virginale, semblent offrir l'emblème symbolique des premiers besoins des hommes, et de Toccupation des premières peuplades sorties des tentes patriarcales. La vie pastorale pure est, en effet, le premier degré de la vie sociale. Elle est applicable à une population qui commence, car il faut aux troupeaux d'immenses espaces. La vie agricole n'est que le second degré de l'existence sociale; elle convient à une population déjà formée. Les populations très nombreuses exigent le concours et la combinaison de tous les moyens de production et réunissent, alors, à l'éducation des troupeaux et à Tagiiculture, l'industrie, les manufactures et le commerce. Il était donc nécessaire et naturel que les peuples primitifs fussent pasteurs et agriculteurs.

C'est pourquoi les Israélites ne connaissaient qu'un seul travail, eu temps de paix ^, savoir : l'agriculture

^ Ea temps de guerre, il n'y avait pas d'Israélite qui ne portât les armes, jusqu'aux lévites et aux prêtres. On comptait pour gens de

et l'élève des bestiaux, parce qu'ils n'avaient besoin, pour vivre, que de ce que produit et nourrit la terre.

Tous, grands et petits, rois et sujets, se livraient à ce travail et aux occupations domestiques qui s'y rapportent, selon le sexe, l'âge et l'aptitude de chacun.

Tous les patriarches étaient pasteurs j et l'on voit, par les reproches que Jacob fit à Laban, qu'ils prenaient ce travail au sérieux et qu'ils ne s'y épargnaient pas. « Je vous ai suivi vingt ans, dit-il, souffrant toutes les injures du temps, portant la chaleur du jour et le froid de la nuit, et me dérobant même le sommeil *. »

Chez les Israélites, depuis le chef de la tribu de Juda jusqu'au dernier des enfants de la tribu de Benjamin, tous étaient laboureurs et pâtres. Le vieillard de Gabaa, qui logea le lévite dont la femme fut violée, revenait, le soir , de son travail , quand il l'invita à se retirer chez lui^. Gédéon battait lui-même son blé quand un ange lui dit qu'il délivrerait le peuple^. Quand Saûl reçut la nouvelle du péril où était la ville de Jabès, en Galaath , il conduisait une couple de bœufs, tout roi qu'il était*. David gardait les brebis quand Samuel l'envoya chercher pour le sacrer, et il retourna à son troupeau après avoir été appelé pour jouer de la harpe devant SaûP. Depuis qu'il fut roi, ses enfants faisaient une grande fête lorsqu'ils tondaient leurs moutons ^

guerre tous ceux qui étaient en âge de servir, et cet âge était fixé depuis vingt ans et au-dessus (voy. là-dessus Fleury, Mœurs des Israélites, XX\\]).

» Gènes., XXXI, 40.

« Jud.,m, 16.

3 Jud., VI, 12.

M fle^.,XVI, li.

« I fle^.,XVII, 15.

« II Reg., XXni, 13.

Elisée fut appelé à la prophétie comme il menait une des douze charrues de son père, et l'enfant qu'il ressuscita était avec son père, à la moisson, lorsqu'il tomba malade ^ L'Écriture renferme miile autres exemples de même sorte.

Les Israélites allaient au travail dès le matin. Se lever matin signifiait, dans leur style, faire une chose avec soin, avec joie ^ ; mais, manger et boire dès le matin, signifiait désordre et débauche ^ ; voilà pourquoi les gens réglés ne mangeaient qu'après avoir travaillé, et assez tard *.

La nourriture des travailleurs était simple. Pour l'ordinaire, c'était du pain et de l'eau. Le pain, c'était le bâton du travailleur, haculum panis, comme l'appelle le Lèvilique^. La première faveur que Booz accorda à Ruth fut de boire de la même eau dont buvaient ses gens, de venir manger avec eux et de tremper son pain dans le vinaigre ^

Les femmes ne restaient pas plus oisives que les hommes. Rebecca venait d'assez loin puiser de l'eau qu'elle emportait sur son épaule^. Rachel menait ellemême le troupeau de son père^ Quand Ruth gagna les bonnes grâces de Booz, elle glanait à sa moisson ^ A la maison, c'étaient les femmes qui préparaient les

1 m Reg., IV, 18. — IV Reg., XIX, dO.

2 II Parai., XXXVI, 15. — /erm., VII, 13; XI, 7; XXXV, 14.

3 Isdie, V, 11.

* Mœurs des Israélites, XII.

* Levit., XXVI, 26. — Le mot de pain se prend aussi pour toutes sortes de viandes, dans l'Écrilure [Isme, V, 11, 16).

« Ruth, XXIX, 14.

' Gènes., XXIV, 15.

« Gènes., XXIX, 9.

' Ruth,\l,Z.

viandes, qui faisaient cuire Je pain *, qui servaient à manger. Quand Samuel représente au peuple les mœurs des rois : « Votre roi, dit-il, prendra vos filles, et en fera ses parfumeuses, ses cuisinières, ses boulangères^, w Le prétexte dont se servit Ammon, fils de David, pour attirer chez lui sa sœur Thamar, fut de prendre de sa main un bouillon qu'elle-même avait préparé, toute fille de roi qu'elle fût^.

Les Israélites de Judée, c'est-à-dire les Juifs des derniers temps % s'appliquaient pareillement au labourage, à la nourriture du bétail et à tout le ménage de la campagne. Sous le gouvernement de Simon, notamment, (( chacun cultivait son champ paisiblement;

• Il y a apparence qu'on ne vendait pas de pain, et que même on n'en gardait guère dans les maisons. C'est pour cela que la magicienne k qui Saiil s'adressa lui fit du pain tout exprès, quand elle lui donna à manger, pour le remettre de sa faiblesse. Chacun avait son four dans sa maison, puisque la loi menace comme d'un grand malheur de réduire le peuple k une telle famine que dix femmes cuiront leur pain en un même four {Lev.y XXVI, 26).

2 I Reg., 111,1, 3.

^ Il7?e^.,XïlI, 8.

* La captivité des Juifs à Bahylone (voy. ci-dessus, p. 2, note i) dura soixante-dix ans. En 536 av. J.-C, Cyrus, roi de Perse, maître de Babylone, permit aux Juifs de retourner dans leur patrie, et, bien que soumis aux Perses, ils se gouvernèrent par leurs lois. Alexandre le Grand s'empara de la Judée en l'an 332; puis elle passa tour à tour sous la domination de Ptolémée, roi d'Egypte (320), de Séleucus Nicalor, roi de Syrie (300-279). Elle retourna aux rois d'Egypte (279-203), et de la passa aux Séleucides (303-469). Les Machabées rétablirent l'indépendance des Juifs (160). Leurs successeurs prirent le titre de roi. Hircan II, l'un d'eux, en guerre avec son frère, s'adressa h Pompée (76), fut secouru par lui et se reconnut ensuite tributaire des Romains. Ilérode le Grand monta sur le trône en l'an 40 av. J.-G. Jésus-Christ naquit sous son règne. Un an après celte naissance, Ilérode mourut, et la Judée fut séparée en quatre tétrarchies (Judée, Galilée, Batanie, Kurie) (voy. ci-après, p. 20, noie 4).

la terre de Juda était fertile, et les arbres de la campagne portaient leur fruit... Israël était en grande joie; chacun était assis sous sa vigne et sous son figuier, et personne ne les inquiétait. » L'auteur du livre de V Ecclésiastique y qui vivait vers le même temps*, n'a pas manqué de marquer ce devoir : « N'ayez point d'aversion, dit-il, pour le travail pénible et le labourage institués par le Très-Haut ^ »

Chez les derniers Juifs, comme chez les Hébreux primitifs, tout ce qui, dans l'Écriture, s'appelle travail, biens, richesse, affaires, se rapporte toujours au ménage de la campagne ; ce sont des terres , des vignes , des prés, des bœufs, des moutons, des occupations rurales et domestiques. De là, les expressions figurées dont se servaient les Israélites : les rois et les autres chefs sont des pasteurs ; les peuples , des troupeaux ; les conduire, c'est les faire paître, etc.

Les Égyptiens et les Syriens joignaient à l'agriculture la navigation et le commerce. Les Philistins , et les Cananéens qui sont les Phéniciens, occupant les côtes de la mer, vivaient d'industrie, et se constituaient comme les courtiers et les facteurs des autres nations. Les Israélites seuls cultivaient exclusivement l'agriculture. Leur terre suffisait à les nourrir. Outre le blé et l'orge, elle produisait Thuile et le miel en abondance; les montagnes de Juda et d'Éphraïm étaient de grands vignobles ; aux environs de Jéricho, il y avait des palmiers de grand revenu, et c'était le seul endroit du monde où se trouvât le vrai baume ^ C'est de ces pro-

* Voy. ci-dessus, p. 10, note 5, 2 £'cc^^^, VII, 46.

8 Joseph, I Bell., cap. V, p. 719.— Plin,, Nat. Hi$t., XIÏÏ,4.

duits seuls que les Israélites faisaient commerce en allant les vendre à Tyr*.

Tout autre négoce leur était inconnu. Seulement, pour leurs achats ou échanges entre eux, ou pour la vente de leurs denrées, ils s'assemblaient, à certains jours, à ce que l'Écriture appelle si souvent la porte ^, C'était, chez les Hébreux, la môme chose que la place ou le marché, chez les Romains ^

Les Israélites n'étaient donc ni commerçants, ni trafiquants; ils ne le sont devenus qu'en devenant Juifs, après la captivité ^

' Ezech.j XXVn, J , etc., 17. — Salomon avait ouvert un commerce avec l'Égyple d'où il recevait du lin et des chevaux, et il revendait aux peuples de la Syrie tout ce qui excédait les besoins de la nation. Tout porte à croire que, sous son règne, la richesse et la civilisation du peuple hébreu étaient parvenues au plus haut période (De Villeneuve Bargemont, Hist. de l'économ. polit., I, 50).

* La porte de la ville était le lieu où se traitaient toutes les affaires publiques et particulières dès le temps des patriarches (voy. Gen., XXIII, 10, 18. — Id., XXXIV, 20. — Ruth, IV). C'est k la porte que se rendaient les jugements. Il y avait sans doute un bâtiment construit exprès pour cela {Jerem., XXVI, 10). Quand David eut appris la mort d'Absalon, il monta à la chambre de la porte pour y pleurer (II Reg., XVIII, 33). On voit, d'après cela, que les portes de l'enfer signifient, dans le langage de l'Évangile, le sanctuaire, ou le royaume, ou la puissance du démon.

3 Reg., VII, 4.

* Voy. ci-dessus, p. 18, note 4. — « Quand on compare les Juifs de la restauration deCyrus avec les Hébreux du temps de Samuel, de Salomon, d'Ézéchias, on croit voir deux races différentes. La grandeur et la simplicité du génie Israélite ont fait place h l'esprit chicanier, pointilleux et faux des rabbins; le bon sens public est éclipsé, la nation est déchue » (P. J. Proudhon, De la célébration du dimanche, p. 29, édil. in 24).

« Depuis leur entière réprobation, dit Fieury, les Juifs ont toujours été s'éloignant de plus en plus de la manière simple et naturelle dont les IsraéUtcs subsistaient. Depuis longtemps les Juifs n'ont plus de

Étaient-ils davantage industriels; manufacturiers, artisans ?

Nous avons vu que les femmes s'occupaient de toute l'économie domestique. C'étaient elles aussi qui s'occupaient de l'industrie du ménage; c'étaient elles qui filaient la laine ou le lin, qui tissaient la toile et le drap sur le métier, qui confectionnaient les habits, etc. *.

Anne, femme de Tobie, était tisseuse de toile à la journée. Tous les jours elle allait à son travail, et rentrait à la maison avec les vivres qu'elle avait achetés du produit de l'œuvre de ses mains ^.

Tous ces ouvrages se faisant à couvert dans les maisons et ne demandant pas une grande force de corps, les anciens ne les trouvaient pas dignes d'occuper des hommes, et les laissaient aux femmes, naturellement plus sédentaires, plus propres et plus attachées aux petites choses.

Quant aux autres choses nécessaires à la vie, c'étaient les hommes qui s'en occupaient.

On lit dans Homère que le bonhomme Eumée se faisait lui-même ses souliers, et qu'il avait bâti lui-même les étables de ses troupeaux ^ Ulysse lui-même avait bâti sa maison et dressé avec art ce lit qui servit à le faire reconnaître de sa femme. Quand il partit de chez Calypso , ce fut lui seul qui construisit et qui équipa

terres, et ne s'appliquent plus à Tagriculture. Ils ne vivent que de trafic, et encore de l'espèce la plus sordide ; ils sont revendeurs, courtiers, usuriers ; tous leurs biens ne sont que de l'argent et des meubles ; k peine sont-ils propriétaires de quelques maisons dans les villes » (Mœurs des Israélites, XXXIII}.

* Voy. notre ouvrage Du droit à l'oisiveté, p. 20i, 203.

> Tobie, II, 19.

» Hom., Odyss., XIV, 23.

son vaisseau ^ C'était un honneur, chez les anciens, de savoir faire soi-même toutes les choses utiles à la vie, et de ne dépendre de personne, et c'est ce qu'Homère appelle souvent science et sagesse. Nous invoquons ici l'autorité d'Homère parce qu'on dit qu'il vivait du temps du prophète Élie, vers la côte de l'Asie Mineure, et que tout ce qu'il décrit des moeurs des Grecs et des Ti'oyens de son temps a un rapport merveilleux avec ce que l'Écriture nous apprend des mœurs des Israélites et des autres peuples orientaux.

Pour ce qui est des métiers de profession, il ne paraît pas qu'il y ait eu, avant les rois , des Israélites artisans qui travaillassent pour le puhlic. On lit, en effet, dans l'Écriture, qu'au commencement du règne de Saiil il n'y avait aucun ouvrier qui siit forger le fer, dans tout le pays des Israélites, et ils étaient réduits à aller chez les Philistins, même pour aiguiser les outils qui servent au labourage^. Plusieurs années après, David fut obligé, dans sa fuite, de prendre l'épée de Gohath et de la tirer du tabernacle où elle était suspendue*, faute, sans doute, d'armuriers où il eût pu s'en procurer une moins lourde et mieux appropriée à sa taille.

Toutefois, l'Écriture constate que la plupart des arts sont plus anciens que le déluge, et que les Israélites ne manquaient pas d'excellents ouvriers , dès le temps de Moïse. Béséléel et Ooliab, qui firent le tabernacle et ses accessoires, en sont un illustre exemple. C'étaient plus que des ouvriers , c'étaient des artistes ; car ils ne se montrèrent pas seulement menuisiers, tapissiers , par-

* Ibid.y V. — Voy. notre ouvrage Du éroU à Voinvetéj p. 7, » I Reg., XIII, 19.

M /îe^., XXII, 9.

TnAVAIL. 23

fumeurs, etc., pour la confection de ce chef-d'œuvre, mais tailleurs et graveurs de pierres précieuses, statuaires et fondeurs de figures, etc., tellement que leur science parut miraculeuse et inspirée de Dieu*.

Mais cet exemple est le seul qu'on puisse citer, tandis que depuis David les ouvriers et les artisans abondent.

L'Écriture constate, en effet, que David laissa dans son royaume un grand nombre d'artisans de toutes sortes, entre autres des maçons, des charpentiers, des forgerons, des orfèvres, c'est-à-dire de tous les ouvriers qui travaillent la pierre, le bois, les métaux ^, et, afin que l'on ne croie pas que ce fussent des étrangers, il est dit que Salomon choisit de tout Israël trente mille ouvriers, et qu'il avait quatre-vingt mille carriers dans les montagnes ^ ; ce qui n'empêchait pas qu'il empruntât d'autres ouvriers au roi de Tyr, quand les siens étaient insuffisants, ou moins habiles que les Sidoniens^.

Depuis la division des royaumes, le luxe étant augmenté, il dut y avoir beaucoup plus d'artisans. Les artisans de profession étaient devenus une nécessité. Parmi les menaces contre Jérusalem, le prophète Isaïe prédit que Dieu lui ôtera les gens savants dans les' arts ** ; et, quand Jérusalem fut prise, il est dit plusieurs fois qu'on enleva jusqu'aux artisans \ Dans la généa-

* Voy. Exod., XXXI, 4, 6, 36, 37, etc. « Parai, XXII, 15. — III Reg., V, 13.

^ Ibid., V. — Les ouvriers employés h bâlir le tei»pl& de Salomon étaient embrigadés par corps de métiers et organisés en jurandes. Flavii Josephi u4ntiquit.jud., lib. VII, cap. 2. ,

* m Reg., VII, 13. ^ ,U,Y * « Isaïe, III, 3. :

« IV /îe^., XXIX, 14.

logie de la tribu de Juda, il est fait mention d'im lieu appelé la Vallée des artisans *, ainsi que d'une famille d'ouvriers de fin lin, et d'une autre de potiers, lesquelles travaillaient pour le roi , et demeuraient dans ses jardins ^.

Tout cela, dit Tabbé Fleury, montre Thonneur que l'on rendait aux arts, et le soin que l'on avait de conserver la mémoire de ceux qui s'y appliquaient ^

Chez les Juifs des derniers temps, les artisans étaient en grand nombre. Les apôtres , saint Joseph , Jésus- Christ lui-même, en sont d'illustres exemples. Saint Paul, quoique élevé dans les lettres, savait aussi un métier^.

En lui-même, donc, le travail des mains n'avait rien qui avilît. Il honorait au contraire qui savait s'en honorer.

Toutefois, l'exercice des métiers professionnels était incompatible avec Texercice des fonctions publiques ; car, pour ces fonctions, il faut une science que l'ouvrier, par la nature même de son travail, est impropre à acquérir et à appliquer.

Le livre de V Ecclésiastique contient à ce sujet une doctrine qui rappelle celle d'Aristote et de Platon sur l'incompatibilité des professions manuelles avec le titre et les fonctions de citoyen \

(( Quelle science pourrait acquérir le laboureur qui mène une charrue, qui se glorifie de son aiguillon, qui

1 II Par., IV, 14.

« /d., XXn, 23.

" Mœurs des Israélites, IX.

♦ Voir ci-après, chap. II, § IV.

• Voy. notre ouvrage Du droit à l'oisiveté^ p. 9 et 10.

passe sa vie avec les bœufs, et qui ne parle que de taureaux et de génisses?

« Il applique tout son esprit à tracer des sillons et toutes ses veilles à engraisser des vaches.

« De même, le charpentier, le maçon, le sculpteur passent leurs jours et leurs nuits à perfectionner leurs ouvrages ;

(( De même, le forgeron, deboulprèsdeson enclume, considère le fer qu'il met en œuvre; la vapeur du feu lui sèche la chair, et il a à se défendre de la chaleur de la fournaise * ; son oreille est sans cesse frappée du bruit des marteaux, et son œil est attentif à la forme qu'il veut donner à ce qu'il fait;

« De même, le potier s'assied près de son argile : il tourne la roue avec les pieds; il ne fait rien qu'avec mesure , et emploie tout son art à rendre sou ouvrage parfait.

« Tous ces ouvriers ont placé leur espoir dans leurs mains, et chacun d'eux excelle dans son art.

(( Sans eux, nulle ville ne serait ni bâtie, ni habitée, ni fréquentée.

(( Mais, ils n'en doivent pas moins être exclus des charges de l'État et de l'assemblée des anciens^.

i( En conséquence, ils ne s'assiéront point sur les sièges des juges ; car ils ne peuvent avoir la connais-

* Voy. ibid.j p. 10, opinion analogue de Xénophon.

* Dès que les Hébreux commencèrent à former un peuple, ils furent gouvernés par des vieillards. Quand Moïse vint en Egypte leur promettre la liberté de la part de Dieu, il assembla les anciens. Choisissez, lui avait dit Dieu, pour vous aider dans la conduite de mon peuple, soixante-dix vieillards. Les juges étaient toujours choisis parmi les plus âgés. Un conseil des anciens présidait aux affaires publiques. Voy. Fleury, ub. sup.j XXV.

sance des lois qu'il faut savoir pour rendre un jugement. Et ils ne publieront ni instructions, ni règlements, et ils n'expliqueront point les paraboles ; car, il n'y a que le sage qui peut chercher la sagesse dans les anciens, et faire son étude des prophètes *. »

Du reste, en même temps qu'il était subi comme une peine, le travail portait en lui l'allégement à son propre joug.

(( Le sommeil, rebelle au riche, est doux à l'ouvrier laborieux, » dit Salomon^.

« Avec le travail, qu'est-il besoin de richesse? dit Tauteur de V Ecclésiastique. Celui qui se contente de ce qu'il gagne ne possède-t-il pas un trésor ^ ?

« Et le travailleur pauvre qui se suffit à lui-même ne vaut-il pas mieux que l'oisif orgueilleux qui n'a pas de pain*?

« Tel paraît pauvre qui est riche j tel paraît riche qui n'a rien \ »

Ce n'est donc point pour devenir riche qu'il faut travailler, noli lahorare ut diteris ^ -, c'est pour éviter la pauvreté, qui fait souvent tomber dans le péché % et pour fuir l'oisiveté qui l'amène.

L'oisiveté était considérée, chez les Hébreux, comme l'institutrice du mal, multam maliliamdocuit otiosilas *; et le travail, par contre, comme l'école de la sagesse.

' Eccli., XXXVm, 26 à 38, et XXXIX, 1. « Eccles., V, H.

» Eccli. ,LX,iS.

* Prov., XII, 9.

» Prou., XIII, 7.

« Prov., XXIII, 4.

-> Eccli.,X\yU,i.

• Eccli., XXXUI, 29.

« Regardez la fourmi, paresseux ! et apprenez à devenir sages. Vade adformicam, ô piger ! et disce sapien-^ tiam\ »

C'est qu'alors, comme aujourd'hui, l'oisiveté amenait la misère, tandis que le travail la chassait.

Voici à ce sujet les préceptes de Salomon :

« Celui qui lahoure son champ sera rassasié de pains, saiiahùur panibus ; le paresseux qui le laisse en friche sera rassasié de misère, replehilur egestate ^. »

u Le paresseux qui n'aura pas voulu labourer l'hiver, à cause du froid, mendiera l'été, et on ne lui donnera rien ^ «

« La main paresseuse produit la misère, la main laborieuse la richesse^. »

(( Où la main travaille, là est l'abondance; ou In langue agit, là est l'indigence \ »

« Le pain vient à qui veille, la misère vient à qui dort\ »

« Dormez un peu, sommeillez un peu, mettez un peu vos mains Tune dans l'autre, et la misère viendra au galop, veniet tibi quasi cursor egeslas, et la mendicité s'emparera de vous comme un homme armé^ »

« Ce qu'est le vinaigre aux dents et la fumée aux yeux, le paresseux l'est à ceux qui l'emploient ^ »

« Le paresseux cache sa main sous son aisselle ;

» Prov.,\l, 6.

* Prou., XII, 11, et XXVm, i9.

3 Prov., XX, 4.

* Prov., X, 4.

8 Prov., XIV, 23.

« Prov., XX, 43.

•^ Proî;.,XXlV, 33, e^34.

c'est à peine s'il peut la porter jusqu'à sa bouche ^ »

(f Comme une porte roule sur ses gonds, le paresseux tourne, dans son lit, sur lui-même^. »

« Pendant ce temps-là, ses jours se consument en désirs ardents, en vains souhaits ; mais, comme ses mains ne veulent rien faire, ses désirs le minent et le tuent ^ »

<f Ainsi, tandis que les pensées de l'homme laborieux se tournent toujours en abondance, les pensées du paresseux se convertissent toujours en misère *.» -t « C'est pourquoi, les voies de l'un sont douces et faciles; tandis que le chemin de l'autre est couvert de ronces et d'épines ^ »

(( Le travailleur, onThonore ; le fainéant, on le conspue. Le paresseux est comme une pierre couverte de boue; ceux qui le touchent s'en éloignent en se secouant les doigts ^ »

« Fuyez donc l'oisiveté, et l'indigence fuira loin de vous, et vos moissons surgiront comme d'une source d'abondance \ »

Les Israélites, artisans ou agriculteurs, se faisaient aider dans leurs travaux par des mercenaires ou manouvriers, libres ou esclaves ^

Il existait deux classes de manœuvres libres: Les

• Prov,, XVI, i5.

2 Prov., XVI, 14.

3 Prou., XXI, 23 et 26.

* Prov., XXI, 5.

s Prov., XV, 19.

« J5:cd.,XXII, 1 et2.

"^ Prov., VI, Hé

8 On ne trouve aucune trace de fermage soit k prix fixe, soit sous condition de partage des fruits, ou métayage, dans les Écritures. Il en est seulement question dans La Michna des rabbins.

uns louaient leur travail pour une saison ou pour l'année; ils demeuraient et étaient nourris chez le maître ou patron, et recevaient leur salaire ou prix de location en argent ou en nature, à l'époque convenue. Les autres travaillaient à la journée, et recevaient, en argent ou en nature, leur salaire quotidien. C'est de ceux-ci surtout que s'occupe l'Écriture.

Ne point rendre, dit l'Écriture, par un légitime salaire, au mercenaire qu'on emploie, l'équivalent de ses sueurs, c'est le priver de son pain.

Or, « le pain du pauvre c'est sa vie ; celui qui le lui ôte est un homme de sang *. » Car « priver l'ouvrier du pain gagné à la sueur de son front , c'est assassiner son prochain*. » Car « celui qui répand le sang et celui qui prive le mercenaire de sa journée sont frères * . »

C'est pourquoi Moïse a publié ces deux lois :

« Le prix de journée du mercenaire qui vous donne son travail ne demeurera pas chez vous jusqu'au matin ^. »

« Vous ne refuserez point à l'ouvrier le salaire que vous lui devez, mais vous lui payerez le prix de sa journée, le jour même, avant le coucher du soleil, parce qu'il est pauvre et qu'il n'a que cela pour vivre ^ »

Précepte que Tobie transmit à son fils en ces termes :

(( Lorsqu'un homme aura travaillé pour vous, payezlui aussitôt ce qui lui est dû pour son travail; et que le salaire du mercenaire ne demeure jamais chez vous*. »

Non-seulement les livres saints défendent de re-

1 Eccli., XXXIV, 25, 26, 27.

« Levit., XIX, 13.

8 /)eM/., XXIV, 14 et 15. * Tobie, IV, 15.

mettre au lendemain le payement du salaire de l'ouvrier, mais ils recommandent de faire ce payement sans aigreur, sine tristitiâ, et de traiter l'ouvrier avec mansuétude, in mansueludine * ; car, c'est lui tout entier, animam swam, qu'il donne par son travail à celui qui l'emploie ^ ; et l'ouvrier pauvre, s'il est honnête, est digne de tous nos égards ^

Ajoutons : s'il est sobre ; car l'ouvrier ivrogne, outre qu'il n'amasse jamais rien^, ne mérite que méprisa

C'est ainsi que la sobriété et l'économie, c'est-à-dire Vépargne , étaient mises, chez les Hébreux , à côté du travail, au premier rang de leurs éléments de puissance et de richesse.

Le sabbat.

Ce que c'était que le sabbat ou jour du repos. — Commandé sous peine de mort. — Travaux permis et défendus. — Exagérations des Juifs à ce sujet.

— Raison de la périodicité fixe et régulière qui coupe à intervalles égaux la succession des œuvres et des jours. — Origine physiologique de la semaine.

— Sabbat de l'homme et sabbat de la terre. — Ce que c'était que le sabbatum terrœ. — La terre se reposait tous les sept ans. — Comment vivre, pendant Tannée sabbatique, en l'absence de toute récolte?

Les Israélites travaillaient six jours de la semaine et se reposaient le septième qui était le jour du sabbat^. En dehors de ce jour, ils n'interrompaient leurs travaux que pour les autres fêtes marquées par la loi \

» Eccli., IV, 8.

2 Eccli., VU, 22.

» Eccli., X, 26.

* EccU..\\\^\.

» Eccli., XXXr, 33.

^ En hébreu, sabbat signifie repos,

' Telles que la Pàque, la Pentecôte, la foie des Tabernacles, etc. —

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