ITALIE. — ÉTATS LOMBARD-VÉNITIENS. — INDIGENCE
tants, étale à nos yeux toutes les magnificences, y compris celle de la charité. Mais, à cette couronne que d'épines ! Mais, sous cet or que de misères !
Aux alentours de Venise, l'herbe pousse dans les villes que vous traversez. Les villages sont remplis de pauvres, et, pour toute décoration, sont suspendues aux fenêtres les guenilles des habitants. Les femmes sur leurs portes , la tête échevelée, se livrent, l'une accroupie sur l'autre, à une chasse dégoûtante \..
Venise, - — Venise la belle ! — offre le même aspect sur plusieurs points de ses rues, de ses quais.
Tout un côté de la ville ne pi ésente qu'un assemblage confus de vieilles bicoques sales et pauvres, dont de beaux marbres sculptés, reposant sur des pilotis, et servant de seuils de portes, ne font que mieux ressortir l'indigence.
Même dans les quartiers riches, les palais de marbre y servent d'abri à la misère. On comptait autrefois, à Venise, neuf cents familles nobles. De toute cette noblesse il ne reste plus qu'une quinzaine de familles à leur aise, et trente qui sont dans la pauvreté. Ces nobles vivent obscurément dans un coin de leur palais; beaucoup d'entre eux dînent chez le restaurateur à deux francs par tête, et les plus économes à seize sous, monnaie de France ^.
Venise a perdu son commerce , ses manufactures, son industrie d'autrefois; Venise n'est plus une capitale; elle n'a plus de carnaval, plus d'inquisiteurs d'État, plus de doge qui épouse la mer^ Le temps approche
* Simond, Voyage en Italie, t. I", p. 34 el 33. - Simon i, ub. sup., p. 68 et 69.
* Voy. ibid,, p. 70.
OÙ Venise ne sera plus qu'une grande ruine au milieu de marais pestilentiels. Déjà l'air n'y est pas sain en automne; — il y meurt alors douze personnes par jour*.
Des documents officiels constatent que, sur une population de cent quatre mille habitants, dans les dix années écoulées de 1822 à 1852, le nombre des pauvres vénitiens assistés à domicile s'est élevé à cinquante mille au moins. En 1833, ce nombre n'était plus que de quarante-cinq mille sept cents; mais, en y ajoutant quatre mille six cents indigents secourus dans les établissements hospitaliers, on voit que la moitié environ de la population de Venise participait aux dons de la bienfaisaiice publique ^.
Quelques années auparavant, alors que la population n'était que de cent mille âmes, près de soixantedix mille pauvres, c'est-à-dire plus des deux tiers de la population, avaient besoin des secours de la charité. Ce fait, aussi affligeant qu'extraordinaire, est consigné dans une supplique adressée par l'archevêque de Venise à l'empereur d'Autriche pour en obtenir des secours.
D'après M. Balbi, la proportion des indigents, en 1823, était, à Venise, de un pauvre sur cinq habitants.
Le gouvernement de Venise présente, d'ailleurs, l'un des exemples les plus remarquables peut-être de l'extrême différence qui peut se rencontrer entre le nombre des indigents qui habitent divers heux d'un même pays, sous Tinfluence d'une même législation, du même climat, des mêmes mœurs.
* Ibid.^ p. 71. Voy. toutefois Carrière, Climat de V Italie, p. 449 et suiv.
2 Rapport des Commissaires anglais, Foreign communications , p. 633.
En 1823, le nombre des indigents, dans les diverses provinces de ce gouvernement, était, d'après le même géographe, savoir :
Dans la province de Venise, de 1 sur S hab.
Trévise, — 43
Frioul, — 49
Padoue, — 58
Vérone, — 70
Vicence, — 71
La Polésine, — 145 Bellune, — 201
Quant aux mendiants, il n'y en avait pas à Venise en 1820, au dire du docteur Valentin *. Mais, en 1830, le nombre en était aussi grand qu'il eût jamais été ^. Depuis, il est devenu plus considérable que jamais, et cela, bien que la peine de la prison frappe ou menace tout individu qui mendie ^
Venise, sous ce rapport, fait exception aux autres villes des délégations qui composent le royaume Lombard-Vénitien.
Toutefois, nous pensons qu'à Venise, comme dans toutes les autres villes d'Italie où les mendiants abondent, c'est plus à l'habitude qu'au besoin qu'il faut attribuer leurs demandes d'aumônes. On voit souvent des ouvriers, des domestiques, des bateliers, des hommes vigoureux et gagnant beaucoup par suite de l'afïluence des étrangers, demander l'aumône, poursuivre de leurs gémissements et de leurs importunités tous ceux qu'ils rencontrent dans les rues. Ce n'est
* Voyage en Italie, p. i26.
' Naville, De la Charité légale, t. II, p. 2S.
» Quart, Review, April 1826, p. 440.
donc pas seulement la misère qui produit la mendicité, mais une sorte d'avidité native, de laisser aller, de coutume locale, de tradition basse et d'avilissement.
Milan, sur ce point, ne ressemble nullement à Venise.
« Nous ne connaissons point, chez nous, dit un écrivain milanais, ce qui fait la désolation et le paupérisme de l'Angleterre; nous n'avons pas des milliers et des milliers de personnes qui, le matin, se lèvent sans savoir si, dans le cours de la journée, elles trouveront du pain pour se nourrir, et si un gîte s'ouvrira pour elles durant la nuit ; nous n'avons pas, comme dans certaines villes méridionales de l'Italie, un bourdonnement de populace qui souffre, se lamente, marche à moitié nue, et qu'il faut rassasier ou emprisonner ; nous n'avons pas une gueusaille livide qui hurle tout le jour, demandant aide et secours. Milan qui, comparée à Londres, représente moins du dixième de la population de cette grande capitale, a ce grand avantage sur elle de renfermer une population suffisamment aisée. La population pauvre de notre cité pourrait se présenter sans rougir aux splendides promenades de Londres ou de Paris ^ »
Donc les mendiants, en Lombardie, sont plus rares qu'en aucune autre contrée d Italie. Cela tient, d'après le comte Petitti di Roreto, à ce que les établissements de bienfaisance ouverts î ux indigents invalides s'y combinent avec les maisons de travail ouvertes aux indigents valides, et avec les mesures répressives de la mendicité ^.
* V. toutefois ci-après, p. 74.
5 La prohibition de la mendicité, introduite dans le royaume Lom-
Mais cette même combinaison ne se rencontre-t-elle pas également à Venise ?