‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 4)Chapitre 41 sur 168 · IRLANDE. — PAUPÉRISME ET MENDICITÉ · texte numérisé non relu

IRLANDE. — PAUPÉRISME ET MENDICITÉ

première en abordant aux rivages de l'Irlande; et, dès ce moment, elle ne cesse plus d'être présente à vos regards, tantôt sous les traits de l'infirme qui étale ses plaies, tantôt sous l'aspect du pauvre costumé de ses haillons; elle vous suit partout, vous obsède sans relâche; vous entendez de loin ses gémissements et ses pleurs, et si sa voix ne vous émeut pas d'une pitié profonde, elle vous importune et vous fait peur. Celte misère semble inhérente au sol et comme un de ses produits ; pareille à ces fléaux endémiques qui corrompent l'atmosphère, elle flétrit tout ce qui l'approche, et atteint le riche lui-même, qui ne peut, au milieu de ses joies, se séparer des misères du pauvre, et fait de vains efforts pour secouer cette vermine qu'il a créée et qui s'attache à lui ^

Quelque pauvres que soient ces mendiants , il est d'autres pauvres plus pauvres qu'eux, — ce sont ceux qui ne mendient pas.

Ceux-ci sont les fermiers, les ouvriers agricoles irlandais.

Ceux-ci n'ont pas même toujours des pommes de terre à manger, et quelles pommes de terre ! la pire espèce de toutes : le grossier et spongieux lumper ^,

Il en est, et ce sont les privilégiés, qui en mangent trois fois par jour ; d'autres, moins heureux, deux fois; d'autres, en état d'indigence, une fois seulement; d'autres, plus dénués encore, qui demeurent un jour, deux jours même, sans prendre aucune nourriture '.

Cette vie de jeûnes, il faut la subir, sous peine de

* Voy. G. de Beaiimont, V Irlande sociale, politique et religieuney 2 vol. in-8«. Paris, 4839.

' Irish poor inquiry, part. II. AppendiXy II, p. 9.

» Voy. Sélections from the Irish poor inquiry, p. 296.

maux plus grands. Celui qui fait un repas de plus qu*il ne peut, et jeûne une fois de moins qu'il ne doit, est sûr de n'avoir pas de quoi se vêtir.

Donc, il n'est pas un habitant des champs, s' abstenant de mendier , qui n'eût besoin de se livrer à la mendicité, comme supplément à ce qu'il a ou à ce qu'il n'a pas des 55 centimes qui lui sont laissés dans la répartition des revenus de la richesse nationale *.

La misère descend, en Irlande, à des degrés ailleurs inconnus. La condition qui, dans ce pays , est supérieure à la pauvreté, serait, chez d'autres peuples, une affreuse détresse ; et les classes misérables, dont, chez nous, avec raison, on déplore le sort, formeraient, en Irlande, une classe privilégiée.

Et ces misères de la population irlandaise ne sont point de rares accidents; presque toutes sont permanentes ; celles qui ne durent pas toujours sont périodiques.

Tous les ans, à peu près à la même époque, on annonce, en Irlande , le commencement de la famine , ses progrès, ses ravages, son déclin".

1 M. Norton évalue le revenu foncier de l'Irlande à une somme équivalente k 400,000,000 de francs. Le revenu que les propriétaires absents dépensent a Londres ou ailleurs est évalué h 100 millions; celui du clergé, dont plus de la moitié ne réside pas, à 37,500,000 francs; les taxes et dîmes à 122.500,000 francs; l'armée prolectrice chargée de garder l'Irlande à 23,000,000 francs. Reste, par conséquent, pour les six millions d'Irlandais, une somme à répartir qui revient environ à 35 centimes par jour pour chaque individu. Si peu d'inégalité que l'on suppose dans la répartition, quel est le sort de ceux qui se trouvent au-dessous de celte moyenne ? [E. Buret, De la Misère^ t. I, p. 203.}

* La famine dure en général de trois à quatre mois, du mois d'avril au mois d'août, lorsque les pommes de terre commencent a germer et à pourrir, et que les nouvelles ne sont pas encore mûres (Voy. G. de Beaumont, w6. sup.)

L'enquête qui a eu lieu en 1835 constate une foule de morts que la privation d'aliments a seule occasionnées*.

Les commissaires de cette enquête mémorable estiment qu'il y a, en Irlande, près de trois millions d'individus qui, chaque année, sont sujets à tomber dans un dénûment absolu ; ces trois millions ne sont pas seulement pauvres, ils sont indigents. Outre ces trois millions d'indigents , il y a encore des malheureux qui, ne mourant pas de faim, ne sont pas comptés*.

Que de misères morales ne doit pas engendrer cette misère matérielle ' !

Bemèdes aa mal.

Hôpitaux et hospices. — Dépôts de mendicité.— Sociétés de charité. — Charivaris de bienfaisance. — Dons volontaires forcés. — Prisons. — Nombre des pauvres secourus, mis en regard des pauvres à secourir. — Ineiïlcacité des moyens employés. — Émigrations. — Système de la loi de 1838. — Les workouses anglais introduits en Irlande. — Conséquences de celte réforme. — Les couvents.

Pour soulager tant de misères, et réprimer les écarts de la mendicité, l'Irlande possède, outre ses prisons et

• Le primat Boulier écrivait en 1827 : « Depuis mon arrivée la famine n'a pas cessé parmi les pauvres... Il en a péri par centaines. Many hundred perished [Irish poor inquiry), — De plus, les papiers publics ont fait connaître que, dans le seul intervalle d'un mois, du 3 janvier au 3 février 1838, cent trente-quatre personnes sont mortes de froid ; 51 hommes, 42 femmes, et 41 enfants!

* La population totale de l'Irlande était, en 1834, de 7,943,940 habitants, et de 8,175,124 en 1841.

' L'ivrognerie est telle, en Irlande, qu'avec une population moitié moins élevée que celle d'Angleterre, on y consomme annuellement une quantité presque égale de spiritueux. De 1828 k 1836, la criminalité a augmenté de 60 pour 100, etc., etc.

maisons de correction \ des injirmeries de comté, quelques dispensaires, des hôpitaux de fiévreux, neuf hospices d'aliénés, plusieurs hospices d'enfants trouvés ^, diverses sociétés de bienfaisance , sociétés, hospices et hôpitaux parmi lesquels brillent ceux de Dublin ^; plus, neuf maisons de travail ou dépôts de mendicité, les seuls du moins qui existassent à l'époque de la loi du 51 juillet 1858.

Les derniers rapports publiés sur la condition des classes pauvres en Irlande constatent que les indigents qui, à divers titres, ont reçu des secours dans ces établissements de bienfaisance, ont été, en 1852, au nombre de 1,519,778 malades, dont 52,914 internes, et 1,286,864 externes ^

De plus, le nombre des mendiants vagabonds dirigés par les magistrats sur les neuf maisons de travail, a été seulement, pendant les années 1851-1853, de deux à trois mille, en moyenne *.

Ce petit nombre d'indigents secourus, mis en regard de la masse énorme d'indigents à secourir , accuse

* Voy. notre ouvrage De Vétat des prisons de la Grande-Bretagne ^ Imprimerie royale, i vol. in-8, p. 219 et suiv.

* Le nombre des enfants trouvés, en nourrice, en pension ou en apprentissage, était, en 1833, de 8,130, dont 6,793 externes, et 1,337 internes.

^ Les principaux sont : The city of Dublin Hospital ; the house ofRecovery and Fever-HospUal ; the female penitent's asylum ; Stavens's hospital; sir Patrick Dun's hospital; Swiffs hospital; l'hospice des sourds-muets; l'hospice de la maternité, etc. — Parmi les sociétés de bienfaisance on dislingue : l'Association pour la suppression de la mendicité, et The Society for bettering the condition of the poor (Voy. sur l'œuvre de ces sociétés le Vlll^ Rapport de la Société anglaise pour améliorer le sort des indigents, n° 72. Recueil de François de Neufchâteau, t. XIV, p. 39; et t. Xm, p. 165).

* Voy. Second report of the Commissionners for inquiring into the condition ofthepoor classes, in Ireland. London, 4836, in-folio.

hautement l'inefficacité des moyens employés par la charité publique, autant que par la charité privée, pour le soulagement de la misère, en Irlande.

Quand la charité privée ne donne pas, on l'y contraint souvent par des moyens qui ne prouvent que trop l'intensité du mal. A la suite d'une maladie épidémique qui eut lieu à Dubhn , en 1817 , la ville fut inondée de mendiants. L'argent étant venu à manquer pour organiser en leur faveur des moyens de travail, le comité qui s'occupait d'eux disposa ses ressortissants en procession et les envoya donner un charivari à tous les riches qui n'avaient pas souscrit. On rassembla, de cette manière, 9,S00 livres de contributions volontaires, somme avec laquelle on put entretenir les processionnaires pendant six mois *.

Ce mode de contribution est usité non-seulement à Dublin, mais à Cork, à Randon et dans d'autres villes de l'Irlande. C'est au moyen de ces charivaris donnés aux personnes qui refusent de souscrire, de menaces de toute espèce qu'on ne cesse de leur adresser, de la publicité de leurs noms, etc., que les sociétés instituées pour la suppression de la mendicité lèvent, dans ce pays, les fonds qui leur sont nécessaires ^.

C'est pour cela que le gouvernement anglais, convaincu que l'émigration est un moyen qui ne peut plus remédier au mal ', s'est enfin décidé à introduire, en

* Observations on the necessity ofa légal provision for the Irish poor {Quart. Rev. July, 1828, p. 84).

« Quart. Rev. Feb. 1831, p. 521.

^ D'après la Revue britannique^ le nombre des Irlandais que la misère force d'émigrer en Angleterre a dépassé 900,000 depuis vingt ans. Quelque précaution que l'on prenne contre cette espèce d'invasion, le nombre des Irlandais, en Angleterre, augmente d'année en année. A la fin de l'année 1826, la Société pour la répression de la

Irlande, une partie du système suivi en Angleterre, en contraignant les riches à assister quelque peu les pauvres, qu'en Angleterre ils secourent trop. C'est l'objet de la loi adoptée par le parlement le 51 juillet 1858.

Tout le système de cette loi repose sur la pensée que, dans l'impossibilité où l'on est de secourir tous les pauvres de l'Irlande, il est nécessaire de restreindre le plus possible le nombre des indigents secourus.

Pour atteindre ce but , la loi nouvelle a pris deux moyens principaux : le premier a été de ne point conférer au pauvre irlandais un droit exprès d'assistance, et le second de mettre à la distribution du se-

mendicité secourait, à Londres, 3,811 Irlandais. En 1829, le nombre des Irlandais résidant à Londres et dans les environs était de 71,442; et, en 1832, de 119,779 {Revue de Westminster). Il est à remarquer qu'en général ce ne sont point les plus pauvres qui émigrent (Voy. Poor Irish inquiry^ Appendix F, v° Émigration). Il est à remarquer également que cette émigration, plus ou moins bienfaisante pour ceux qui s'en vont, ne produit aucun effet sensible sur la condition de ceux qui restent (de Beaumont, ub. sup.). On a reconnu que, dans les paroisses d'où on a le plus émigré, le prix de la main d'œuvre ne s'est pas accru d'un centime, et que l'emploi des ouvriers demeurés dans le pays n'a pas augmenté d'une journée de travail (Irish poor inquiry) . Dans certains comtés, pour que la condition des classes ouvrières se ressentît de l'émigration, il faudrait faire émigrer les neuf dixièmes (ibid.). Ce serait donc des millions d'Irlandais qu'il faudrait éloigner d'Irlande pour que l'émigration n'y passât pas inaperçue. Mais alors ce serait l'émigration forcée, et, outre que cette émigration serait socialement impossible , elle le serait encore en raison des dépenses énormes qu'il faudrait faire pour l'opérer, soit dans l'Australie, soit au Canada. D'après les calculs de M. de Beaumont, calculs basés sur les faits et pièces authentiques qu'il rapporte, les frais de transport seraient de 500 francs par personne. L'émigration de quatre millions d'individus reviendrait donc à plus de 2 milliards de francs. Estimée à 300 francs par tête, elle reviendrait encore à 1 milliard 24i millions de francs. Réduite a moitié de ce nombre, la dépense excéderait encore 1 milliard de francs. L'Angleterre tenlera-t-elle jamais aucun remède a ce prix ? (Voy. Y Irlande sociale, t. II, p. 132.)

cours des conditions qui le rendissent peu désirable.

La loi prescrit la construction de quatre-vingts ou cent dépôts où seront administrés les secours de la bienfaisance publique. Ces établissements, qui pourront contenir chacun mille pauvres, seront soumis à un régime sévère. Nul ne recevra de secours s'il n'entre dans l'enceinte de leurs murailles et n'y demeure. Le mari y sera séparé de sa femme , la mère de ses enfants. Le nom de ces asiles de charité (workhouses) semblerait indiquer qu'on y sera mis au travail; mais l'impossibilité où l'on serait de créer 80 ou 100 manufactures et d'occuper utilement 80 ou 100 mille pauvres, dans un pays où l'industrie privée ne donne presque aucun emploi aux ouvriers libres, démontre suffisamment que les habitants de ces maisons de travail sont complètement oisifs ; de sorte que, pour échapper à l'obligation d'une charité impossible, on recourt à un expédient inhumain*.

En travestissant la charité, cette vertu toute divine et toute volontaire, en une espèce de corvée obligatoire sous peine de saisie, et en l'administrant aux malheureux sous forme de prison, l'établissement des workhouses, dans l'Irlande catholique, — pluscathoHque qu'aucune autre nation de la chrétienté % — ne pouvait qu'être une importation anglaise odieuse, tant aux fermiers et petits cultivateurs forcés d'en payer la taxe ^, qu'aux pauvres Irlandais eux-mêmes , lesquels

* G, de Beaumont, ub. sup.

' C'est la seule qui n'ait jamais donné naissance à aucune hérésie, et qui n'a-ii jamais encouru les foudres du sainl-siége.

' Malgré l'exlréme économie du régime des workhouses d'Irlande (chaque pauvre ne coûte qu'un schilling et huit pence par semaine), ce n'en est pas moins un trop lourd fardeau pour les trop faibles

aiment, avant tout, le grand air et le soleil , les seuls biens que leurs oppresseurs leur eussent, jusque-là, laissés. Aussi, la perception de la taxe, tous les six mois, rencontre-t-elle , chez les premiers, opposition et clameurs, tandis que les seconds, pour ne pas franchir le seuil de l'établissement nouveau , se réfugient plus que jamais dans l'aumône des couvents , qui se multiplient devant leurs prières *.

D'ailleurs, les 100 workhouses en projet fussent-ils tous debout, pleins de leurs 100 mille pauvres, comme le sont les deux de Dublin^, ces 100 mille pauvres ne sont pas tout le peuple irlandais; or, tout le peuple irlandais souffre et meurt de faim, et on n'emprisonna pas tout un peuple dans des workhouses,

épaules condamnées aie porter (Voy. J.-J. Prévost, Foyage en Irlande^ lettre IV, décembre 1843).

* Tandis que les monastères disparaissent chaque jour dans toutes les autres parties de l'Europe, il s'en élève de nouveaux en Irlande. On compte maintenant, k Dublin, sept couvents d'hommes et dix couvents de femmes. «Parmi les communautés de femmes, celles qui sont le plus utiles a la classe pauvre sont 'les sœurs de la Charité, les dames de la Présentation et les sœurs de la Miséricorde. Ces dignes religieuses sont vraiment les anges gardiens des malheureux ; elles adoptent les orphelins, elles veillent au chevet des malades; on les trouve partout où il y a une douleur a soulager, une infortune à consoler. Plusieurs centaines de pauvres filles sont élevées à Dublin par les religieuses qui leur servent de mères jusqu'à ce qu'elles soient en âge de gagner leur vie. Aussi le peuple verserait-il tout son sang pour défendre son culte, ses prêtres et tous ces couvents où il est toujours sûr de trouver un gîte et un morceau de pain. » (J.-J. Prévost, uh. sup.)

2 L'un The south Dublin Union workhouse contenait, le l^^" juillet dernier, 1,813 pauvres des deux sexes, dont 300 enfants ; l'autre, The north Dublin Union Workhouse, renfermait, k la même époque, 1,584 malheureux, parmi lesquels 460 enfants. Tous deux sont construits depuis 1840.

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