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Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes

Généalogie de la misère. — ■ Esl-ce un fait nouveau? — N'est pas que fille de la terre. — Porus et la Misère au banquet des dieux. — L'âge d'or et le paradis terrestre. — Misère de nos premiers parents. — Caïii. — La misère surnage au déluge. — Nouveaux dons, besoins nouveaux. — La faim, origine de la guerre. — Richesse et pauvreté, sœurs jumelles. — Le saint homme Job. — Pauvres et mendiants au temps d'Homère, d'Hésiode, de Moïse, des patriarches, etc. — Républiques de Lycuigue et de Platon. — Alhèues et Rome. — Misère partout, misère toujours. — Donc, ne date pas que de l'abolition de l'esclavage par le christianisme. — Problème des vieux temps, problème de nos jours.

La misère, ce fait universel, permanent, normal, des civilisations avancées, est-elle nn fait nouveau inhérent aux sociétés modernes? Ou bien, est-ce un fait éternel , primitif , élémentaire , contemporaiîi de la première formation des peuples? C'est ce que nous devons d'abord examiner.

Platon, dans son Banquet, raconte l'anecdote mythologique suivante : Jupiter, voulant fêter la naissance de Vénus, donna un grand festin aux dieux. A la porte du palais de l'Olympe, se tenait, debout, une maigre jeune femme qui n'avait pas mangé depuis la veille et qui attendait, pour calmer sa faim, quelques restes des tables du ôinQv^ c'était la Misère.

Porus, le dieu de rAbondance, e'taiit venu à sortir^ l'envie prit à la pauvre femme de faire connaissance avec le dieu qu'elle n'avait jamais vu. Elle s'approcha donc très près de lui, et, comn-e il était fort en train, il accueillit chaudement sa recherche. De ce rapprochement accidentel naquit un fils, frais comme son père, nu comme la mère..., qui hii-méme eut plusieurs enfants...

Ceci prouve que la misère n'est pas que fdle de la terre, et qu'elle est encoi^e, hélas! ûlle du ciel.

Que Dieu, en créant Thomme, ne lui ait désigné ponr sa nourriture que les végétaux*, et que l'homme ait vécu parfaitement heureux, tant qu'il se contenta de celte nourriture et d'une eau pure pour boisson...

Salis est popuîis fluviusque Ccresque

cela peut être... Ce qui est certain, c'est que la misère pénétîa dans le paradis terrestre dès après le péché de nos premiers parents. Les feuilles dont ils cherchèrent à couvrir leur nudité en furent les premiers indices, la sueur qui tomba de leur front sur leur pain gagné en fut le fruit héréditaire, et le meurtre d'A])cl par son frère la criminelle manifestation.

Cîiïn fonda les villes et l'industrie; ce fut le père des arls et de la civilisation. Est-ce pour cela qu'un auteur a dit qu'on lui doit aussi « la matière première de la misère, telle à peu près que nous la fournissent les Caïns de nos joiu's^?))

^ Ceiirso, I, 2'J.

'' Lucaiii, liv. IV, vers 3SJ.

•' V. Mciu. (le l'Acad. des InscriiAions et Bclles-Letlrcf, IV, p. 296, 20 janvier 1717.

CHEZ LES ANCIEÎ^S. 3

Quoi qu'il en soit, cette « matière première de la misère, » qu'avaient engloutie les flots du déluge, dut reparaître, et reparut, plus vivace que jamais, dès que l'immense niveau d'eau , qui avait fait rentrer dans l'égalité du néant universel les inégalités sociales du genre humain, eut disparu de la surface de la terre. Alors, Dieu ayant transmis à Noé et à ses enfants, au sortir de l'arche, le droit de vie et de mort sur les animaux, en leur disant : (( Nourrissez-vous de tout ce qui a vie et mouvement; je vous ai abandonné toutes ces choses comme les légumes et les herbes de la campagne*,»— des besoins nouveaux naquirent des dons nouveaux de l'Éternel, et l'homme se fit lui-même plus malheureux par l'abus qu'il fit de ces dons. Alors, les différences de condition surgirent et s'implantèrent, plus fécondes en passions que jamais, dans le sol renouvelé du monde. Alors la guerre, alors la famine, alors la servitude, alors les plaies d'Egypte dont l'histoire sacrée nous raconte les douleurs, aux temps des pati'iarches.

L'histoire sacrée nous peint deux troupes de bergers oubliant la douceur des mœurs pastorales, et piétés à ensanglanter leurs houlettes, pour se disputer la subsistance de leurs troupeaux devenus trop nombreux; et leurs maîtres, Abraham et Loth, quoique unis par les liens du sang, forcés de se séparer pour mettre un terme à ces querelles. Ceci nous montre l'origine des guerres entre les sociétés naissantes. Ce ne furent ni l'ambition, ni la soif de l'or, encore inutile, ni l'amour delà gloire, encore inconnue, qui les armèrent les unes contre les autres; — ce fut la faim.

* Genèse, IX, 3.

Des hommes, peu laborieux, avaient néglige la culture; d'autres, peu prévoyants, avaient dévoré ou dissipé leurs provisions; alors, pressés par la nécessité, ils allèrent, à main armée, chercher leur subsistance dans les greniers des cultivateurs, infatigables et prudents, qui avaient su semer, recueillir, conserver.

Prévoyance, travail, richesse, d'un côté: — imprévoyance, oisiveté, misère, de l'autre; — c'est l'histoire de l'humanité de tous les temps.

L'histoire du saint homme Job nous révèle surtout l'existence simultanée de la richesse et de la pauvreté, éternelles compagnes, au sein des sociétés primitives.

Ce riche et saint patriarche, accusé de n'être tombé dans le malheur que pour s'être montré dur envers les malheureux, se justifie de ce reproche injuste par le compte-rendu de ses traits de bonté : «Loin de s'éteindre en moi, la compassion pour les malheureux s'est accrue dans mon cœur avec mes années; elle est sortie avec moi du sein de ma mère... J'étais le père des pauvres... Jamais je ne leur ai refusé les secours qu'ils m'ont demandés, et je n'ai point vu pleurer les yeux de la veuve sans les essuyer... Dans les assemblées pubHques, quoique roi entouré de mes gardes, je ne cessais pas, pour cela , d'être le consolateur des affligés... Je n'ai j>as mangé mon pain tout seul; l'orphelin l'a partagé avec moi... Je n'ai pas négligé de donner des vêtements à l'indigent qui mourait de froid...; la toison de mes brebis a servi à rechauffer les membres de son corps... Aussi, ai-je reçu pour récompense la bénédiction de celui qui allait périr*.»

Il y avait donc des veuves, des orphelins, des mal-

» Job, XXIX el XXXI.

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