ÉTRANGERS DOMICILIÉS
comme par le passé, à résider dans la ville, mais ce fut à titre d'étrangers domiciliés seulement.
On donnait le nom d'étrangers, peregriniy à tous les habitants de la ville qui n'y avaient pas droit de bourgeoisie. Le nombre en était considérable, et dépassait celui des citoyens *. On qualifiait d'étrangers non-seulement ceux qui étaient originaires de pays non soumis à la domination romaine, mais encore ceux dont le pays d'origine était soumis à cette domination. Les Italiens, les Latins , avant qu'on leur eût accordé le droit de bourgeoisie romaine, étaient, à ce titre, réputés étrangers, tout aussi bien que les Grecs ou les Gaulois.
Le nom d'hostis, qui signifie ennemi, signifiait également étranger'*. — Adversus hostem œterna auctoritas eslo, porte la loi des Douze Tables ^; ce qui prouve qu'on avait peu de sympathie pour les étrangers, à Rome. On eût dit, en effet, que c'était leur faire une sorte de grâce que leur permettre de respirer le même air que les Romains. On les séquestrait des citoyens, dont ils étaient encore distingués par le nom et par l'habillement. Il leur était sévèrement défendu de prendre le nom d'une famille romaine et de porter la toge, qui était le vêtement propre du citoyen K L'empereur Claude renouvela ces défenses, et fit trancher la tête à des étrangers qui, en y contrevenant, se portaient pour citoyens romains \
* Sénèque, Consolât, ad Helv., cap. VI. — De Beaufort, Rép. rom.^ V, p. 68.
2 Feslus, v° Hostis. — Cic, De ofji., 1, 12.
3 Gothofr.,leg. XII lab., lab. VI.
* Plin., IV, Ep. 2.
» Sueton, inC/aw<f.,XXV.
Un magistrat spécial, prœtor peregrmus , jugeait les difiPe'rends qui survenaient entre e'trangers^
Ne jouissant d'aucun des privilèges des citoyens romains, ils pouvaient être battus de verges et expulsés de la ville, en cas de trouble, par mesure de police. Ils ne pouvaient contracter mariage avec des Romaines, ni exercer le droit de patronage sur leurs affranchis, ni disposer de leurs biens par testament. Après leur mort, leurs biens étaient dévolus au fisc. Inutile d'ajouter qu'ils n'avaient pas le droit de suffrage , qu'ils étaient exclus des légions, et qu'ils ne pouvaient aspirer aux dignités de l'État^.
Cependant, les Romains finirent par se relâcher peu à peu de leur sévérité excessive à l'endroit du titre de citoyen. Mais ce ne fut que comme contraints forcés, qu'après avoir concédé quelques privilèges à certains étrangers, ils étendirent le droit de bourgeoisie d'abord à une partie du Latium, puis à tout le Latium, puis à une partie de l'Italie, puis à toute l'Italie, par suite de la guerre sociale qu'avait soulevée contre la république la résistance qu'elle apporta à faire jouir ses alliés des droits qu'ils avaient acquis au prix de leur soumission, de leurs richesses et de leur sang\
L'empire se montra plus favorable aux étrangers que la république.
Bien que quelques auteurs aient dit que ce fut Adrien, d'autres que ce fut Antonin, d'autres que ce fut Marc-Aurèle, qui, le premier, étendit le droit de bourgeoisie romaine à tous les habitants de l'empire
» Tile-Live, XIX.
« Voy. de Beaufort, Rép. rom.y V, p. 71 et suiv.
• Voy. Mérimée, Essai sur la guerre sociale.
romain, il paraît constant que l'initiative de cette grande mesure politique n'appartient qu'à l'empereur Caracalla \ Depuis lors, il n'y eut plus que ceux qui habitaient hors du territoire de l'empire qui fussent censés étrangers. Depuis lors, étranger ne signifia plus que barbare. C'est dans ce sens qu'il était dit que, dans cette capitale du monde, il n'y avait d'étrangers que les barbares et les esclaves ^
Mais, précieux que pouvait être le droit de bourgeoisie romaine aux étrangers qui en étaient revêtus , sous la république, ce droit, sous les empereurs, comportait si peu d'avantages et tant de charges qu'il y avait plus à perdre qu'à gagner à jouir des prérogatives coûteuses qui y étaient attachées ^
Aussi, les étrangers domiciliés à Rome continuèrentils à y résider, sans autre avantage réel que celui des métiers et de l'industrie, dont l'exercice leur était dévolu, à défaut de citoyens romains qui consentissent à s'y livrer, concurremment avec les esclaves et les affranchis, sous la république , et dont les profits individuels vinrent se fondre, avec toute la classe ouvrière, dans le vaste monopole du travail national créé au profit de l'État, sous l'empire.
§IV
Provinciaux alliéf.
Ennemis vaincus. — Gent taillable et corvéable. — Préteurs, gouverneurs, publicains. — Leurs dépenses, leurs exactions, leurs rapines. — Ruines des provinces. — Dépopulation des campagnes. — Misère générale.
Il était une autre classe de pauvres appartenant à
* Voy, de Beaufort, ub.sup., p. i02.
' Voy. de Beaufort, ub. sup., p. 68 et i04.
» Plin., Paneg. de Trajan, XXXVII. — De Beaufort, uh. sup., p. il3.
Rome, non comme enfants de Rome, mais comme ennemis vaincus; — c'e'taient les provinciaux ou allie's, (c autre espèce d'esclaves que Rome exte'nuait à son service, et avec lesquels elle enchaînait l'univers *.«
Tout le territoire de la république se divisait en deux grandes parties : l'Italie et les provinces; l'Italie profitant des avantages de la conquête achetée de son sang; les provinces frappées de l'impôt foncier que ne payait pas l'Italie, et désignées sous le nom de slipen^ diaria, tributaires.
Les provinces conquises étaient partagées, relativement à leur organisation administrative, en villes alliées, en vectigales, en colonies et en municipes,
La qualification à'alliées appartenait aux villes qui avaient opposé aux légions romaines un courage invincible, et qui, sans conserver toute leur indépendance, avaient obtenu de l'ennemi commun des conditions assez avantageuses pour être réputées libres.
Les vectigales étaient des villes conquises dont le vainqueur avait puni la résistance par l'impôt.
On appelait colonies les villes qui n'avaient succombé aux armes du vainqueur qu'après une longue et vigoureuse résistance, et dont une partie des habitants avait été déportée et remplacée par des soldats romains.
Enfin, les villes qui avaient montré le plus de tiédeur pour, la conservation de leur liberté et opposé le moins de résistance à l'usurpation romaine furent érigées en municipesy c'est-à-dire en villes municipales, jouissant du privilège de s'administrer ou de se gouverner elles-mêmes, suivant leurs propres lois, sous la seule surveillance d'un magistrat romain.
* Montesquieu, Grund, et Déead.y IX.
Les magistrats supérieurs, envoye's de la me'tropole dans les provinces pour en prendre l'administration, avaient le titre de proconsuls, de propréteurs, de présidents, de gouverneurs.
Ils étaient investis, à la fois, de l'autorité publique, judiciaire et militaire. Leurs fonctions étsiient gratuites^ c'est-à-dire gratuites pour l'État, car elles étaient pour les provinces une charge non moins lourde à porter que celle des impôts dont elles étaient accablées.
Les gouverneurs n'étaient pas seuls à piller les provinces.
Les gouverneurs volaient en grand, et, dans cette vaste curée, ils avaient encore à laisser à leurs subalternes bien des profits honnêtes. Celui-ci abandonnait à ses lieutenants le choix des quartiers d'hiver, dont les villes achetaient à grands frais l'exemption : magnas dabanl pecunias, disait Cicéron * ; tel autre abandonnait à ses tribuns le soin de veiller aux réparations des routes qu'on ne réparait pas, ou qu'on réparait mal, si l'on savait s'entendre avec les inspecteurs des travaux ^.
Après le gouverneur et ses agents venaient les publicains , autre tyrannie plus dure que la première. Celle-ci, en général, ne frappait que les communautés ; la seconde atteignait les individus, même les plus obscurs.
Si, du moins , elles se fussent Tune ou l'autre combattues ! mais, presque toujours, il y avait accord entre elles. Quand, par miracle, les publicains ne demandaient rien au delà de ce qui leur était dû, un gouver-
* Cic, 7»i4«., V, 2i.
* Duruy, Hist. des Rom,, ch. XXI, § 5.
iieur cupide leur forçait la main, et les associait à ses rapines. Si le gouverneur était intègre, c'étaient les publicains , surtout depuis que l'ordre des chevaliers où ils se recrutaient avait les jugements, à Rome, qui menaçaient, qui entraînaient. La probité devenait un crime^
Quand les provinciaux avaient répondu à toutes les exigences des gouverneurs, de leurs agents et des publicains; quand ils avaient payé tous les impôts, fourni toutes les corvées, satisfait à toutes les réquisitions, ils n'en avaient pas fini avec l'avarice romaine ; il fallait encore recevoir avec de grands et coûteux honneurs les nobles qui traversaient leurs villes , entretenir par des dons renouvelés le zèle des patrons, prévoir de loin les élections , et gagner d'avance le futur élu. L'édilité menait à la préture, au consulat; c'était donc à qui s'attacherait les édiles en leur faisant , pour les jeux qu'ils devaient au peuple , les plus magnifiques présents. La province d'Asie dépensait pour cela seul , chaque année, deux cent mille sesterces, et, quelquefois, afin d'ajouter aux plaisirs du peuple, un gouverneur envoyait aux édiles, ses amis, comme Pison à Clodius, six cents provinciaux pour combattre et mourir sous la dent des panthères et des lions ^.
Ce n'était là que le malheur d'un petit nombre : l'usure pesait sur tous. Dans la Narbonnaise, il ne se remuait pas un écu sans un citoyen romain; il ne circulait pas une pièce d'argent qui ne fût portée sur les livres des négociants dont la province était remplie; toutes les affaires étaient entre leurs mains, et ils
« ibid.
« Cic, Ad Quint., 1, 1-3. — Id., In Pis., de proY. cons. — Et Duruy, uh, sup.
avaient pour l'usure une si vieille expérience qu'il n'y a pas à s'étonner si le taux, lequel était de douze pour cent, si l'intérêt montait à quarante-huit pour cent *. Les Allobroges devaient à Fonteius ou à ses prête-noms trente millions de sesterces ^. Presque toutes les villes de la Carie étaient débitrices d'un certain Cluvius de Pouzzole; Salamine, en Chypre, de Scaptius, prêtenom de Brutus. Ce Scaptius, pour se faire payer, tint avec quelques cavaliers le sénat de Salamine assiégé, et si longtemps, que cinq sénateurs moururent de faim ^ Toutes les taxes de la Cappadoce, plus de trentetrois talents par mois, ne suffisaient pas à payer les intérêts de l'argent que Pompée avait prêté à Ariobarzane. Aussi, disait Cicéron, il n'y a pas de roi plus pauvre, ni de royaume plus misérable *.
Le roi et le royaume de Bithynie n'étaient pas moins obérés. Marius lui ayant demandé quelques troupes auxiliaires de ses sujets, le roi répondit : (c La Bithynie est déserte et ruinée. Mes sujets ! demandez-les aux publicains qui les ont réduits en servitude \ »
Qui ne connaît les exactions de Verres?
Comme Darius ou Xercès, Verres donnait des villes à ses amis : Lipari à un compagnon de table; Segeste à la comédienne Tertia; Herbite à Pippa,le scandale de Syracuse ^.
Ces exactions dépeuplèrent les campagnes. A l'arri-
» Cic.,^d Attic.,yi, 1.
* Cic, Pro Fonteio, init.
' Voy. sur l'oppression des provinces par les usuriers Justin, XXXVIII, 3, 7. ~ Cic, Epist. fam., XIII, 56.
♦ Duruy, ub. sup.
» Diod.,XXXVI, 3.
• Cic. , in Verr,
vée de Verres en Sicile, il y avait, sur le territoire de Leoiitium , quatre-vingt-trois fermes ; il n'y en avait plus que trente-deux à la troisième année de sa préture; à Motyra, le nombre était descendu de cent auatre-vingt-huit à cent trois; à Herbite, de deux cent cinquante-sept à cent vingt; àArgyrone, de deux cent cinquante à quatre-vingts. Dans toute la province, plus de la moitié des terres labourables furent abandonnées; il semblait que la guerre et la peste, tous les fléaux réunis, avaient passé sur l'île. Et lui, couché dans sa litière et couronné de fleurs, il traversait, au milieu de muettes malédictions, ces campagnes désolées *.
D'après Cicéron, Verres ne fut possible que parce que cent autres gouverneurs, coupables comme lui, l'avaient précédé ; entre eux et lui, il n'y avait que la différence du moins au plus. «Combien, s'écrie l'orateur, n'y a-t-il pas eu de magistrats prévaricateurs en Asie! combien en Afrique! combien en Espagne, dans la Gaule, en Sardaigne, partout ^! »
Plusieurs furent accusés, quelques-uns condamnés, qui payèrent chacun une amende de trois millions de sesterces : « Misère, disait Cavidius, l'un d'eux, pour laquelle je ne comprends pas qu'on puisse honnêtement condamner un ancien préteur. » Mais le plus grand nombre échappait; car le successeur d'un magistrat accusé étouffait les plahites des provinciaux, arrêtait les témoins, priait, menaçait, et, par la crainte d'une nouvelle tyrannie, faisait garder sur l'ancienne un prudent silence.
(( Les droits de nos aUiés ! dit Cicéron ; mais il ne
* Duruy, m6. sup.
* Cic, rerr.,11,65.
leur est pas même permis de déplorer leurs malheurs *. »
Un jour, les habitants d'Argyra, trop lourdement imposés, osèrent réclamer ; leurs députés manquèrent expirer sous les verges, et la ville fut menacée de payer ail préteur, en outre de ses dîmes, quatre cent mille boisseaux de blé et soixante mille sesterces. A Etna, ses agents arrachèrent aux laboureurs, en outre de la dîme, trois cent mille boisseaux de blé; à Leontium, et à Herbile, quatre cent mille ^.
Quand Cicéron prit possession de son gouvernem.ent de Cilicie qu'Appius venait de quitter, il ne trouva partout que populations éplorées et gémissantes : f^On eiit dit qu'une bête féroce, non un homme, avait passé par là ^. »
Cependant, de cette province ruinée, abîmée à ne s'en relever jamais, il sut tirer lui-même, en douze mois, salvîs legibus, deux millions deux cent mille sesterces *.
Par ce que le plus honnête homme put faire sans blesser les lois, et par ce qu'il excuse, jugeons de ce que les peuples souffraient î
Voici en quels termes Cicéron résume l'administration du gouverneur Pison : Acliaia exhausla; Thessalia vexala; laceraiœ Athenœ; Dyrrachîum et Apollonia exinanita; Ambracia direpla ; Parlhim et Bullienses illusi; Epirus excisa; Locri, Phccii , Beotii exusti; Acarnania , Amphilochia, Perrhœbîa Alhamanaque gens vendita; Mace-
' Ihid., 27.
2 Ibid. — Et Duruy, ub. sup.
^ Cic/i*/). /aw., V, 20.
* md.
donia condonata barharis ; Mlolia amissa ; Dolopes pnitimique montani oppidis atque agris exterminali *.
(( Nos provinces gémissent, dit ailleurs Cicéron ; les peuples libres se plaignent ; les rois crient contre notre avidité et nos injustices. Jusqu'aux rives lointaines de rOcéan, il n'y a pas un lieu si obscur, si caché qu'il soit, où n'aient pénétré les dérèglements et l'iniquité de nos concitoyens. Ce n'est plus la force, ce ne sont plus les armes, ni les guerres des nations qui pèsent aujourd'hui sur nous, mais leurs larmes, mais leur deuil, mais leurs gémissements *. »
Popiiiatton mixte.
Enfants. — Femmes. — Vieillards. — Débiteurs. — Mendiants. — Bandits. — Prostituées. — Aliénés. — Malades et infirmes. — Prisonniers.
En dehors de la plèbe urbaine et de la plèbe rustique, ou plutôt, au-dedans de l'une et de l'autre population et en dépendant, il existait d'autres pauvres, ou enfants de la misère, appartenant également aux provinciaux alliés. C'étaient, notamment : les enfants, les femmes mariées, les vieillards, les débiteurs, les bandits, les mendiants, les prostituées, les aliénés, les malades et infirmes, enfin les prisonniers. Nous allons faire connaître la condition de chacune de ces classes de malheureux.