‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 5)Chapitre 37 sur 75 · L'SURA · texte numérisé non relu

L'SURA

prirent fait et cause poiir Plautius. Il y eut de longues émeutes: Longas et gi^aves seditioneSy dit Zonare*. Le peuple sortit de Rome l'an 466 (288 ans avant J.-C), et s'établit sur le Janicule ^. Pour la dernière fois, ce moyen réussit, car la frontière était encore trop rapprochée de la ville pour que les grands courussent les risques d'une guerre civile. En ce moment même, l'Étrurie remuait; on nomma dictateur le plébéien Hortensius, qui ramena le peuple dans Rome ^ après avoir obtenu pour lui la confirmation de la loi Genucta sur l'abolition de l'intérêt, et de la loi Papiria Pœtilia sur l'abolition de l'emprisonnement pour dettes *.

Mais, dit Tacite, au fur et mesure qu'on réprimait les extorsions de l'usure, les fraudes pour éluder la loi se reproduisaient sous mille formes, avec une surprenante fécondité ^ .

D'un autre côté, les magistrats, dans les nombreux procès qui survenaient entre les créanciers et leurs débiteurs , plus touchés de la mauvaise foi de ceux-ci que de leurs plaintes, avaient, dans leurs jugements, moins égard aux lois qui abolissaient l'intérêt, qu'aux conventions qui le rétablissaient par des engagements volontairement et librement consentis. Aussi la loi Genucia finit-elle par tomber totalement en désuétude; Veteri jam more fœnus receptum erat^, et, l'an de Rome

* Zon., VIII, 2.

* Beaufort, Rép. rom., VI, 354.

' Tit.-Liv., Epit.y XI.

* Duruy, m6. sup. — Plus tard, l'an de Rome 561 (193 av. J.-C), le sénat rendit une loi, la loi Sempronia de œre alienoy qui étendit aux Latins et aux alliés la loi Genucia de fœnore^ qui ne liait que les seuls citoyens de Rome (Tit.-Liv., XXXV, 7).

8 Tacit.,^nnd., VI, 16.

* App., De bell. civil^ L — Tacit., Annal. ^ XI, 16 et 17.

664 (70 avant J.-C), le préteur A. Semproiiius Asel- Ho, ayant voulu la faire revivre, fut tué par les créanciers ameutés contre lui, dans une sédition excitée par un tribun du peuple, L. Cassius, prenant parti celui-là pour les créanciers, au milieu même de la place publique \

Alors, la guerre sociale, et la guerre civile qui l'avait suivie de près, ayant ébranlé toutes les fortunes, et le pillage des familles aristocratiques n'ayant enrichi que quelques chefs du parti contraire , la plèbe de Rome, qui ne vivait que d'emprunts, se trouvant dans l'impossibilité de payer ses dettes, s'en prit, non plus à la tyrannie du capital, mais au capital lui-même dont elle demanda l'abolition. C'était la banqueroute générale. De terribles représailles étaient à craindre de la part du peuple. Pour remédier à cet état de choses, le consul subrogé, Valerius Flaccus, rendit une loi qui autorisait les débiteurs à ne payer qu'un quart de leurs dettes ^. Cela s'appelait solder l'argent avec le cuivre, parce que, pour un sesterce d'argent que l'on avait reçu, on ne payait qu'un as de cuivre, c'est-à-dire le quart de la valeur de cette monnaie '. Ce fut le tiers consolidé de ce temps-là.

(( Que signifient ces lois sur l'abolition des dettes, s'écrie Cicéron, inon que vous achetez une terre avec mon argent, que vous gardez la terre et que je perds mon argent*?

Le même Cicéron nous apprend avec quel frémisse-

« Val. Max., IX, 7. — Tit.-Liv., Epil. LXXIV. — App.,w6. sup., p. 645, édit. d'Amsterdam de 1670. — Buiichaud, p. 386. — Beaufort, VI, p. 859.

« Vell. Patercul.,II,cb. XXni.

* Mérimée, Essai sur la guerre sociale, S i2r

*■ Cic, De off., liv. Il, cap. XXIll.

LSLKA. 169

ment de joie les passions mauvaises accueillaient ces lois. « Jamais, dit-il, les droits des créanciers ne furent plus violemment attaques que sous mon consulat. Des hommes de tout ordre, de toute condition prirent les armes, formèrent des camj)s. Mais je leur re'sistai si bien que la république fut délivrée de ce fléau. Jamais les dettes n'avaient été si considérables; jamais, pourtant, elles ne furent ni mieux, ni plus facilement acquittées. L'espoir de frustrer ses créanciers une fois perdu, il fallut bien songer à les payer de bel argent*. »

Quand César fut nommé dictateur, l'appréhension générale des créanciers, l'espérance générale des débiteurs, l'attente générale des uns et des autres était qu'il y aurait une abolition générale des dettes , tant cette abolition avait été souvent promise à la foule par ses séditieux agitateurs. Mais Appien dit à ce sujet : « Comme le crédit était entièrement tombé, parce que personne ne payait ses dettes, César ordonna qu'on établirait des arbitres, pour faire l'estimation des héritages et des biens, selon le prix où ils avaient été avant la guerre civile, et qu'on les mettrait entre les mains des créanciers pour conserver par là le crédit des débiteurs, et ôter l'appréhension de l'abolition des dettes qui est une suite ordinaire des guerres civiles*. »

Suétone , qui rapporte à peu près la même chose, ajoute qu'on rabattait sur le capital de la dette tout ce qui avait été payé ou promis pour l'usure, de sorte que les créanciers perdaient à peu près vingt-cinq pour cent *.

Ainsi, les mesures prises par Jules César au sujet

* Ihid., cap. XXIV.

* App., De 6e// cî'tJ/L, m, i.

» Suet., In M. Cœs., 42.

des dettes furent à peu près les mêmes que celles prises par Licinius Stolon trois cents ans auparavant *.

Ajoutons que César, pour se montrer bon envers sa chère multitude, frustra les propriétaires des maisons de Rome d'une année de lover, et de trois mois dans le reste de l'Italie, lorsque ce loyer n'était que de deux mille sesterces et au-dessous ^.

Ces mesures, en tuant le crédit, ne firent que raviver l'usure , tellement que les choses en vinrent d'ellesmêmes à cet excès que l'usure centè&ime, c'est-à-dire l'intérêt à douze pour cent par an qui existait de fait avant l'intérêt oncière^ ou de un pour cent par an, permis par la loi des Douze Tables, s'établit de droit et fut regardé comme légitime, n'y ayant plus d'improuvés que les intérêts qui étaient plus considérables, à l'exception de l'usure maritime dont le taux fut laissé à la volonté des contractants ^ Si l'on avait payé l'intérêt au-delà de la centésime, on ne pouvait répéter ce qui avait été payé de plus, mais cet excédant diminuait à proportion le capital. Si le capital avait été acquitté, on répétait alors l'excédant de la centésime , non comme usure, mais comme capital indûment payé^

Ce taux des intérêts, introduit dans la loi parle droit prétorien % fut confirmé dans la suite par divers sénatus-consultes et par les constitutions des empereurs^.

L'empereur Justinien seul n'admit la centésime que

* Voy. ci-dessus, p. 160.

* Suet., ub. swp., 38.

' Bouchaud, ub. sup., p. 387.

* L. XVni et XXVI, S 1, au Code de Usuris,

* Voy. Bouchaud, ub. sup.^ p. 389.

« }bid.

LSURA. 171

lorsque le prêt consistait en huile, en froment, et en autres choses fongibles dont le prix était incertain et sujet à varier. Pour tous les autres prêts, il n'admit que rinte'rêt de huit pour cent pour les commerçants, de six pour cent pour le commun des citoyens, et de quatre pour cent pour les gens de qualité ' .

Il y avait ainsi un maximum légal et un minimum de fait, et, entre ces deux extrémités, l'intérêt moyen était de cinq et six pour cent^.

Quel que fût le taux de l'intérêt, c'était toujours mensuellement et aux calendes de chaque mois que les créanciers se faisaient payer la rente de leur argent; c'est pourquoi les calendes étaient si odieuses au peuple : Cùm tristes misero venêre calcndœ, disait Horace *j Celeres ac tristes calendœ, disait Ovide *. Calendes tristes, en effet, au malheureux débiteur, et venant toujours trop tôt pour lui, — d'autant que le calendarium, ou registre de l'usurier, était un vrai grimoire pour l'emprunteur, en raison de la difficulté qu'il y avait à bien connaître le procédé dont se servaient les Romains pour calculer les intérêts Mamais, d'ailleurs, ou presque jamais , les créanciers ne s'en tinrent au

* Ibid.

* Naudet, Du prêt chez les Romains. Voy. Rev. des Deux-Mondes j u*» du le' septembre 1849, p. 880.

3 Hor., Sat. IH, vers 86.

* Ovid., De remed. amor., vers 265.

* Celte supputation, dont Bouchaud donne la clef, ub. sup., p. 391, et dont nous avons dit quelques mots ci-dessus, p. 156, note 4, paraissait même aux anciens si embrouillée qu'ils faisaient instruire leurs enfants, dès la tendre jeunesse, dans la science de ce calcul. C'est ce qu'Horace a très spirituellement exprimé dans ses Satires (lib. I, Sat. VI, vers 71 et suiv.), et surtout dans son Art poétique (vers 323 et fluiv.).

faux légal dans leurs contrats de prêt, et, en de'pit de toutes les prescriptions, l'emprunteur eut toujours plus à payer que ne le permettait la loi.

Outre que les usuriers employaient une infinité de ruses que Ge'rard Noodt a pris soin de de'crire * , ils ne manquaient pas, lorsqu'ils prêtaient leur argent à des personnes peu sûres, d'exiger des usures plus fortes que la centesime. Ils multipliaient Vas usuraire et ses différentes parties ^, exigeant des intérêts au-dessus du taux légitime : par exemple, une double, une triple ceniésime, de manière qu'ils ne s'écartaient jamais du calcul usité par Vas. Gicéron parle d'une double et d'une quadruple centesime ^, et Horace d'une triple et même d'une quintuple centesime * exigées par des usuriers. De pareils intérêts pouvaient, à juste titre, s'appeler des usures sanguinolentes, pour nous servir de l'expression de Sénèque % puisque les débiteurs d'une double centesime payaient vingt-quatre pour cent par an; ceux d'une triple, trente-six pour cent; ceux d'une quadruple, quarante-huit pour cent; ceux d'une quintuple, soixante pour cent ^î

C'est surtout après la troisième guerre punique que le capital immense, détruit dans la ruine de Carthage, alla se perdre à Rome dans les caisses des patriciens pour y donner naissance aux plus infâmes débordements d'usure qui aient souillé l'histoire d'une nation.

* De Fœnore et Usuris, lib. Il, cap. XIII.

* Voy. ci-dessus, p. i56, note 4.

» Cic, Jn ferr., Ul, 71. — Id. Ad. Attic, V, Ep. XXI, et VI, Ep. l, et II.

* Hor., Sat, II, vers 12 et suiv., et Sat. IX, vers 7 et suiv. ^ Usura sanguinolenta. — Senec, De bme/iciiSy VU, 10.

* Bouchaud, ub. sup.^ p. 395.

vectigaua. 173

« 11 semble dès lors, dit un économiste moderne, que Rome soit en proie à une lièvre dç spéculation et d'agiotage; on n'entend plus parler que de citoyens poursuivis pour dettes, de châteaux qui s'élèvent, de malheureux qu'on exproprie. Brutus et Cassius, Antoine, Sylla, le grand Pompée lui-même, se font prêteurs à la petite semaine, et ne rougissent pas de prélever des intérêts de quarante-huit et même de soixante-dix pour cent. Un Verres parvient à épuiser la Sicile ; Salluste construit des jardins fabuleux avec le fruit de ses rapines en Numidie. Cicéron, gouverneur de la Cilicie, se croit le bienfaiteur de la province pour avoir abaissé l'intérêt à douze pour cent, avec un droit de commission en sus, en cas de renouvellement ou de retard. Juvénal, enfin, peut s'écrier : Nous dévorons les peuples jusqu'aux os '. »

Rien d'étonnant, d'après cela, qu'un censeur sévère ait comparé les fœnérateurs à des assassins.

Quid fœnerari? demandait quelqu'un à Caton.

Quid hominem occidere? répondit le censeur*.

Vectlgalla.

Deux sortes dimpôlâ : directs et indirects; — Foncier et personnel. — Comment et sur quelle» terres se payait l'impôt foncier. — Ager publicus, stipendia^ rius, vectigalis. — Différence entre la dîme et le tribut. — Solidarité entre Jes contribuables. — Comment et sur qui se payait l'impôt personnel. — Capitaiio, — Le Chrysargyre. — Terres et personnes exemptées d'impôts. — Comment, sur qui et sur quoi se payaient les impôts indirects. — Porioria. — Impôts sur les vins, etc. — Droits de dixième et de vingtième. — Progression des impôts. — L'impôt du sang. — Comment et sur qui se prélevait. —

* Blanqni, Hist. de Vécon. polit., I, p. 73. '

« Cic, De o/J^c, II, -25. — Plin., Nat. hist., XXIII, 5.

Agents préposés à l'assietle et à la collection des impôts. — Fermage des impôts. — Les publicains. — Leurs vols, leurs exactions. — Si récollent l'impôt, sèment la misère. — Tableau lamentable.

Ce qui échappait à l'usure, du peu de bien, du peu d'argent que possédaient le propriétaire, le citoyen malaisé, tombait sous la main aux mille doigts crochus de îa fiscalité romaine, et vice versa,

La fiscalité romaine comprenait deux natures d'impôts : l'impôt direct et l'impôt indirect *.

L'impôt direct était de deux sortes : foncier et personnel. Tous deux étaient compris sous le nom générique de vecligalia.

L'impôt direct foncier se prélevait sur les terres, en raison de leur valeur et de leurs revenus. On l'appelait proprement census; on l'appelait aussi decumœ, dîmes, parce qu'il comprenait la dixième partie du blé.

Le fardeau du tribut foncier pesait sur le sol provincial seul.

Le sol provincial était divisé en trois catégories fiscales : agerpublicusy ager stipendiarius, ager vectigalis,

Vager publions comprenait les terres enlevées aux vaincus, et attribuées au domaine public. Ces terres, distribuées et arrentées aux citoyens, étaient soumises à toutes les conditions imposées par les lois agraires à la jouissance des terres publiques; toutes s'affermaient au profit de l'État et formaient une branche considérable de ses revenus.

Vager stipendiarius comprenait les cités fédérées et les cités libres, lesquelles étaient exemptes de l'impôt

* M. Guizot estime le montant de ces deux natures d'impôt a neuf cent soixante millions de francs par année. Notes de sa traduction de Gibbon, t. I, p. 377.

VECT16ALIA. 175

foncier, maïs soumises à des prestations en nature.

Vager vectigalis, enfin, était toute terre conquise qui ne rentrait pas dans les deux catégories précédentes, et qui, seule, payait l'impôt foncier proprement dit^

L'impôt foncier se payait en nature ou en argent, mais le plus souvent en nature. Il consistait dans un tantième déterminé prélevé sur le total du revenu, ou dans sa valeur. Cette taxe était la dîme du provenu des terres ensemencées et le cinquième de tout ce qui se plantait ^. Cicéron nous apprend que les Siciliens payaient aussi la dîme du provenu des vignes et des oliviers, comme des grains ^.

La dîme des grains se payait presque toujours en nature, et les contribuables étaient obligés de les livrer à certain endroit convenu, ordinairement à un port de mer, d'où l'on pouvait aisément les transporter à Rome. Lorsqu'il y avait disette de grains en Italie, on exigeait une double dîme des provinces les plus fertiles; mais ce surplus se payait en argent, selon le prix que le sénat y mettait lui-même *,

Outre la dîme que payaient les terres vectigales, il y avait le tribut que payaient presque toutes les provinces. Il y avait cette différence entre la dîme et le tribut , que la dîme était toujours proportionnée au plus ou moins d'abondance de la recette, tandis que le tribut en était tout à fait indépendant, en ce sens qu'il fallait toujours en payer le quantum d'après une base fixe. Il est d'ailleurs difficile de dire en quoi consistait

» Duruy, Hist. des Rom., U, p. 235.

« App., De bell. civ., lib. I, 603.

» Cic, In Verr,, III, 7.

* Ibid,, III, 14, 20, 39.

176 CAtSES DE LA MISÈRE.

le tribut, et si, outre une taxe léelle, il consistait aussi en taxes personnelles, les termes de vecliyaly de tributum et de stipendium se confondant presque toujours dans les auteurs anciens \

Ce qu'il y a de certain, c'est que deux sortes d'impôts frappaient sur les terres vectigales : IMes impôts réguliers et constants, tels que la dîme en nature ou la dîme en argent; 2" les impôts extraordinaires, tels que les corvées pour réparation des routes, les quartiers d'hiver pour les troupes, l'armement d'une flotte, ou la mise sur pied d'un contingent de cavalerie, et les mille dépenses occasionnées par l'arbitraire dont étaient armés les gouverneurs ^.

Pour que l'impôt foncier fût plus sûrement perçu , sous l'empire, l'empereur avait ordonné qu'il y eût solidarité entre tous les contribuables, en ce sens que tous les contribuables devaient le tribut, non-seulement pour leur part et portion personnelle, mais solidairement pour la part et portion de tous leurs voisins. One les voisins fussent solvables ou non, c'était l'affaire du propriétaire choisi ; c'était à lui à exercer son recours en remboursement, comme il l'entendait, et à ses risques et périls. Après lui, le fisc, l'année suivante, en choisissait un autre, et la ruine des propriétaires fonciers pouvait ainsi s'étendre de proche en proche, sans (|ue, pendant longtemps, le progrès en fût appréciable dans le produit de l'impôt ^

L'impôt étant la source normale du budget de l'empire, force fut souvent aux empereurs de deman-

^ Beaufort, Hép. rom., VI, p. 118.

« Duruy, II, p. 235.

^ Voy. Du droit à V oisiveté, p. 275.

VFXTIGALIA. 177

der à la personne l'argent que la terre était insuffisante à fournir. De là, l'impôt direct personnel.

L'impôt direct personnel se prélevait sur les personnes, en raison des facultés ou des gains de chacun. On l'appelait capttatio, parce que c'était par tête que la répartition se faisait ; per capita imponuntur, disent les lois romaines.

Les personnes qui n'avaient pas de patrimoine vivant nécessairement d'industrie, selon la logique du prince, l'industrie devait nécessairement payer, par des charges profitables au trésor public, les immunités et franchises dont les empereurs avaient favorisé le travail libre *. Ces charges, introduites par Caligula et par Vespasien dans le système des impôts de Rome, constituèrent l'impôt qu'on appelait chrysargyrey impôt maudit où le peuple crut voir s'engloutir tout ce qui restait d'or et d'argent dans l'empire ^. Appliqué aux personnes qui vivaient de travail manuel et d'industrie, cet impôt s'étendit à presque toute la population des villes, renouvelant, sous une autre forme, la capitation dont elles avaient été exemptées.

Les Italiens qui jouissaient, comme les Romains, du privilège de ne payer aucun tribut par rapport à leurs terres, jouissaient de la même immunité par rapport à leurs personnes \ Mais comme, d'une part, leurs terres étaient assujetties à certaines redevances fort onéreuses, et que, d'autre part, ils fournissaient à la république de forts contingents de soldats, contingents levés, armés, soldés, et peut-être entretenus aux frais

' Voy. Naudet, Adm. de l'empire romairiy II, p. 219. • Wallon, De l' esclavage ^ III, p. 254. ' Beaufort, Bép. rom.y V, p. 198 et suiv.

des villes, on peut dire qu'en réalité ils n'étaient pas plus exempts d'impôts que les autres provinces conquises *.

Tout le monde, d'ailleurs, Romains, Italiotes, provinciaux, étaient soumis à l'impôt indirect.

Les impôts ou droits indirects se payaient au fisc (un quarantième de la valeur), pour les entrées et sorties des marchandises, et pour les passages en certains endroits. Ils étaient nommément appelés vectigaliaf de vehere, transporter. Ces droits étaient encore appelés portoria, c'est-à-dire péages ou impôts qui se payaient aux ports. C'étaient les droits de douane '.

Les choses qui ne regardaient pas le commerce, par exemple celles qui étaient pour l'usage de celui à qui elles appartenaient ou qui étaient destinées pour la culture des héritages, n'étaient pas sujettes aux droits ^

L'impôt sur les vins était l'un de ceux qui rapportaient le plus : plus encore en haine qu'en argent \

Une taxe générale d'un pour cent atteignait toutes les denrées '\

Les douanes étaient organisées sur le pied le plus rigoureux, non à titre de protection, mais comme moyen de revenu. On y soumettait le poivre, la cannelle, la myrrhe, le gingembre, les parfums, les peaux de bêtes, l'ivoire, les diamants, les objets de luxe, etc. ^

Le droit de cinq pour cent sur toutes les marchandises

1 Duruy, Hist. des Bom., I, p. 324 et 403. , * Blanqui, Hist. de Vécon. polit., ï, p. 86*

3 Cod. Théod., IV, lit. LXl, 1. 5 et 6.

♦ Voy. Discours de M. Mauguin U l'Assemblée nationale, séance du 19 décembre 1849. i^rosl '''

*> Blanqui, wf) swp;, I, p. 6B. '" " . .: -

VECTIGALIA. 179

rapportait des sommes considérables. On ne le payait que pour les effets exposés en vente sur la place publique, les foires et les marchés, ou vendus par adjudication ^

On considérait comme impôts indirects ou mixtes auxquels tout le monde était soumis la redevance du vingtième qu'on payait au fisc pour la vente et l'affranchissement des esclaves , et la contribution du vingtième qu'on payait pour droits de succession collatérale.

Les seuls citoyens romains étaient sujets à cet impôt en quelque lieu qu'ils se trouvassent. Caracalla, su lieu d'un vingtième, préleva un dixième, et comme celte augmentation ne suffisait pas à subvenir à ses prodigalités, il donna le droit de bourgeoisie à tous les habitants de l'empire romain pour faire entrer plus d'argent dans le trésor public * ; ce qui fit que plusieurs peuples refusèrent le titre, jadis si envié, de citoyen romain, car, comme le dit Pline, ce titre imposait des charges par trop lourdes à porter ^

Aussitôt après l'expulsion des rois, le sénat, pour se concilier le peuple, l'exempta de tout impôt, c'est-àdire des droits d'entrée pour les denrées apportées à Rome et de la contribution pour les dépenses de la guerre ^ Toutefois, l'immunité ne s'étendit qu'aux citoyens de la sixième classe, c'est-à-dire aux prolétaires. Les citoyens des cinq premières classes continuèrent à payer le tribut en proportion de leur

* Ibid., p. 87.

* Beauforl, Rép. rom., V, p. i07.

» Plin., Paneg.,XXXm.

* Tit.-Liv., II, 9.

fortune *, sauf quand ils étaient à la guerre, carie soldat sous les drapeaux ne payait pas d'impôt ^.

Après la chute de Perse'e, les citoyens n'eurent plus d'autres impôts à payer que quelques droits de douane et d'octroi, et le vingtième sur la vente et Taffranchissement des esclaves ^

C'est aux quarante-cinq millions que Paul-Émile versa au tre'sor que les citoyens durent de ne plus contribuer aux charges publiques. Cette exemption dura cent vingt-cinq ans, c'est-à-dire jusqu'au commencement de la première guerre d'Auguste et d'Antoine *.

Depuis lors, Tempire fit argent de tout, et l'impôt suivit une marche croissante.

Parmi les divers impôts, autres que ceux précédemment indiqués, on peut citer celui qui portait sur chaque tête de bétail ; la taxe mise sur les denrées et objets de consommation aux marchés de Rome (octrois) ; l'impôt sur le sel. Cet impôt était du dixième du produit'.

Il existait aussi des impôts sur les aqueducs et prises d'eau, sur les égouts et immondices, sur les urines, sur les portes et fenêtres, sur les tuiles, sur les fabricants ou commerçants d'objets de luxe, vitriers, pelletiers, selliers, orfèvres en or et en argent, tisserands de toiles de lin, tailleurs, etc. ; — sur les portefaix , sur les célibataires, sur les veuves qui ne voulaient pas se remarier, sur la cérémonie du mariage, etc. \

' N.'iuflet, Des secours publics, elc, p. 23.

' Til.-Liv., IV, GO; V, 10, 20,

' Diirijy, !, p, 321.

^ Le (iris, I, p. 158. — Voy. ci-après, p. 189.

^ Vo.y. fie VilUîHPuve (Je Hargt^mmit, llist. del'écon. polit., I, 210.

e H/id.

VECtlGALU. ^ 181

Du temps des empereurs byzantins, on ajouta des taxes sur les pauvres et les mendiants, sur les courtisanes, les femmes répudiées, les esclaves, les bêtes de somme et les chiens, etc. *. On percevait aussi des taxes aux ponts et pour l'entretien des voies publiques.

L'impôt du sang, qui se payait en nature sous la république, pouvait se payer en argent sous l'empire. Une loi de l'année 375 de notre ère fait peser sur les terres et sur les maisons la charge du recrutement légal. Les propriétaires de terres ou de maisons y étaient sujets, en raison de l'étendue et de la valeur de leurs domaines , et cela sans exception depuis les sénateurs jusqu'aux simples citoyens. Une loi de 428 fait même supporter l'impôt du recrutement aux prêtres du clergé païen, et une loi antérieure de 568 retendait jusqu'à l'empereur lui-même, en raison des terres de son domaine privé ^.

La loi précitée de l'an 375 soumettait les terres à l'impôt d'un soldat par chaque unité de surface donnée, ce qui faisait que les petits propriétaires se réunissaient pour opérer, proportionnellement à leur cote, la part de versement qui leur était imposée dans l'estimation d'une recrue'.

De cette manière, le principe général du système des finances romaines, qui était d'exiger les impôts en nature, sauf les abonnements débattus , se trouvait appliqué en matière de recrutement.

Ceux donc qui devaient un soldat payaient un soldat. Cependant, l'avantage même de l'armée qui ne recru-

» Jbid.

• Granier de Cassagnac, Classes nobles, ch. IX.

» Code Théod.,\\h. VU, til. XIII, l. 7.

182 Causes de la misère.

tait pas en tout pays des hommes de taille suffisante fit soumettre spécialement certaines provinces à l'impôt des soldats en argent. Pareillement les terres des sénateurs avaient le choix entre la fourniture de l'argent et la fourniture de l'homme ^

Lorsque l'impôt d'hommes était exigé en nature, on envoyait dans les provinces des officiers de recrutement appelés turmariif lesquels avaient pour mission d'examiner les recrues, et de n'accepter que celles qui remplissaient les conditions exigées par les règlements militaires.

Lorsque l'abonnement en argent était accepté ou imposé, les iurmarii allaient en faire la levée, d'après le taux fixé par l'empereur. L'impôt représentant un soldat variait entre vingt-cinq, trente et trente-six sous d'or^

L'impôt représentant le prix des recrues servait à enrôler à prix d'argent de jeunes soldats dans les provinces pauvres et be^iqueuses^

L'impôt en chevaux pour l'armée se levait et se percevait comme l'impôt en hommes. Le prix des chevaux qu'on ne fournissait pas en nature variait entre sept, vingt et vingt-trois sous d'or. Les agents préposés à leur visite et réception s'appelaient stralores*.

Les agents préposés à l'assiette et à la collection des impôts étaient aussi nombreux que les impôts à percevoir étaient multipliés et difficiles à faire rentrer.

Outre les turmarii et les siratores dont nous venons de parler pour l'impôt spécial des recrues militaires , il y

» Ibid., 1.13.—- Voy. ci-dessus, p. 29.

* Voy. Granier de Cassagnac, ub. sup, » Jbid.

* Jbid.

VECTIGALIA. 183

avait les agrimensores qui servaient à rétablissement du cadastre ; les censiiores qui s'occupaient de la formation des rôles ; les perœquatores, ou répartiteurs, qui fixaient la quote-part de chaque propriété; les inspectores ^ ou inspecteurs, qui devaient redresser les erreurs du premier travail ; les tahularii, ou contrôleurs, qui tenaient les registres des contributions et en délivraient les extraits aux suscep tores, ou percepteurs.

Les percepteurs chargés de faire la levée de l'impôt en argent ou des principales redevances en nature, telles que vin, lard, vêtements, etc. ^, étaient généralement nommés par la curie, à ses risques et périls. Mais l'administration avait, en outre, des agents de contrainte, d'exécution, compulsores^ exseculores, pour presser les retardataires ; des agents de perquisition, discussoreSf pour rechercher les débiteurs du fîsc^, etc.

Les impôts n'avaient donc pas, dans l'empire romain , l'unité et la simplicité qu'ils ont dans les États modernes. L'impôt, ainsi que nous venons de le voir, se levait en nature ou en argent ; il frappait les terres d'abord, puis les personnes. Comme l'impôt, les dépenses n'étaient pas elles-mêmes toutes de même sorte; l'administration payait en argent ou en vivres ceux qu'elle employait. Cette diversité dans la nature des choses ajoutait à la complication des rouages qui faisaient mouvoir la machine.

Mais, quelque compliqués que fussent les rouages et

* Pour intéresser le receveur a l'augmentalion de la recelte, on lui laissait une certaine portion de ce qu'elle produisait : un centièriie du froment, des fruits secs, et quelquefois môme un cinquantième du blé, un quarantième de l'orge, un vingtième du lard et du vin {Code Théod., XII, 6, de susceptor.).

* Voy. Naudet, Adm, de l'empire romain^ I, p. 182.

quelque lourd que fût le fardeau à porter, c'était moins la somme des impôts que leurs collecteurs qui pesaient sur le peuple et le pressuraient jusqu'à ce qu'ils n'eussent plus un seul as à en exprimer.

Les agents du fisc suçaient le peuple jusqu'au sang, le rongeaient jusqu'aux os.

Les historiens contemporains nous ont transmis des récits lamentables de leurs exactions.

L'État, le plussouvent, affermait les impôts aux enchères publiques, c'est-à-dire que, pour une somme immédiatement versée, il abandonnait à des particuliers, à des préposés spéciaux, le droit de lever, en son nom^ la dîme et la redevance dues pour la jouissance des terres et des prairies du domaine , les droits payés pour l'exploitation des salines et des mines, l'impôt foncier que devait toute propriété non quiritaire, la capitation, les péages, les droits d'entrée et de sortie, etc. Les préposés s'appelaient publicainsy nom dont la haine publique a gardé mémoire.

Comme les fermes financières de la république étaient trop considérables pour pouvoir être prises par quelques citoyens seulement, c'étaient des compagnies, des corporations, des jurandes, qui s'en chargeaient et qui les exploitaient.

Les sociétés de publicains appartenaient à Tordre des chevaliers, lesquels, dans leur gestion, devenaient de vrais chevaliers d'industrie.

Partout oii il y a des publicains, dit Tite-Live, ou le droit public est anéanti, ou la liberté des citoyens est perdue ^

Les fermiers publics se livraient à toutes sortes

» Tit.-Liv., XLV, 18.

VECTIGALIA. 185

d'extorsions et de fraudes. La perception des impôts par ces agents était une source d'exactions et d'arbitraire. Ils portaient partout la misère et la dévastation. Leur rapacité était telle qu'elle excita plus d'une révolte dans Rome.

Un consul, le consul Sextius Saturnînus, ayant mis à découvert les fraudes de plusieurs publicains, il châtia leur avarice en leur fînsant rendre gorge, c'est-à-dire en leur faisant reverser dans le trésor les sommes dont ils l'avaient frustré *.

Mais, pour un voleur châtié, que de voleurs impunis !

Les juges, les questeurs, les gouverneurs des provinces nommés pour contrôler, pour empêcher les fraudes, en étaient presque toujours les auteurs ou les comphces.

Ils étaient venus pauvres dans un pays riche , ils s'en retournaient riches de ce même pays laissé pauvre.

Les provinces alliées et les villes municipes étaient les premières victimes de la rapacité des gouverneurs et des agents du fisc fonctionnant sous leurs ordres.

Plutarque raconte, dans la Vie de LucuUus, qu'après la guerre de Tigrane, qui avait ravagé l'Asie Mineure, les collecteurs romains faisaient vendre au marché les filles à marier des fermiers qui ne payaient pas l'impôt.

Sallusle, dans son histoire de la guerre de Jugurlha, introduit un tribun du peuple qui dit que le péculat ou le vol des deniers publics, et la concussion ou les extorsions qu'on commettait sur les alliés, étaient devenus si ordinaires qu'on ne les regardait plus que comme des bagatelles.

* \oy. sur ce $ujet Déïobry, lU, p. 70 et suiv.

Sous Dioclétien, une armée de fonctionnaires civils, c'est-à-dire de sangsues affame'es, de sauterelles dévorantes, vint tarir, jusqu'à la dernière goutte, la dernière source de la substance du peuple. Rien de plus terrible, dit Michelet, que le tableau que nous a laissé Lactance de la lutte meurtrière du fisc, à cette époque, avec la population impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. « Tellement grande était la multitude de ceux qui recevaient en comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité des impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs devenaient déserts , et les cultures se changeaient en forêts... Je ne sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province, sur chaque ville, magistri, rationales, vicaires des préfets. Tous ces gens-là ne connaissaient que condamnations , proscriptions , exactions, exactions non pas fréquentes, mais perpé-^ tuelles, et, dans les exactions, d'intolérables outrages...

« Mais la calamité publique , le duel universel , ce fut quand, le fléau du cens ayant été lancé dans les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout, bouleversèrent tout : vous auriez dit une invasion ennemie, une ville prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre ; on comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes, on enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la torture ; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme contre son mari, le fils contre son père ; et, faute de témoignage, on les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient, vaincus par la douleur, on inscrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point d'excuse pour la vieillesse ou la maladie j on apportait les malades, les infirmes ^ on

DIVITI^; LUXUS. 187

estimait Tâge de chacun ; en ajoutant des années aux enfants, on en ôtait aux vieillards ; tout était plein de deuil et de consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents ; on en envoyait toujours pour en trouver davantage, et les charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant au hasard pour ne pas paraître inutiles. Cependant, les animaux diminuaient, les hommes mouraient, et Ton n'en payait pas moins l'impôt pour les morts *. »

Quand on voit les profusions et les folies impériales dont nous parlerons bientôt, on s'explique aisément toutes ces abominations financières. On s'explique comment toutes les statues des dieux et jusqu'aux pénates de Rome, qui étaient d'or, furent fondues par Néron ; comment les anciens subsides , payés par l'État aux prêtres et aux vestales, leur furent supprimés -, comment, au grand scandale des dévots idolâtres, les biens immenses du clergé païen furent confisqués et vendus partout l'empire, au profit du trésor impérial'; comment, enfin, le trésor impérial engloutit dans son gouffre sans fond les fortunes privées, et ne put en faire sortir que la misère publique.

§ VI

Dlvltise; Lnxus.

Romains pauvres, modèles de toutes les vertus ; — Devenus riches, exemples de tous les vices. — Sources de l'opulence romaine. — Dépouilles du monde vaincu. — Perturbation jetée dans les mœurs. — Fortunes individuelles colossales. — Luxe effréné des grands. — Est contagieux pour les masses. — Dépenses fabuleuses des empereurs. — Prodigalités folles. — Repas somp-

» Michelel, Hist. de France, U h p. 99.

* Granier, up. sup., ch. XIV. . .^n .néo'.

tueux. — Frais de table insensés. — Gloutonnerie, gourmandise, ivrognerie. — L'argent s'en va comme il est venu. — Fortune honteuse. — Honteuse misère !

Aussi longtemps qu'ils n'eurent à combattre que des populations pauvres et qui leur vendaient très cher des victoires qui ne leur rapportaient rien, les Romains restèrent des modèles de tempérance et d'austère simplicité. Mais quand, enfin, ils eurent soumis l'Italie, vaincu Carthage, et conduit à Rome les dépouilles de la terre, ils rapportèrent, avec les richesses des nations conquises, l'amour de l'or qui les amoncelle, l'orgueil du luxe qui les étale, la passion des plaisirs sensuels qui les dépense, et tons les vices qui s'en repaissent en de honteuses prodigalités. Tels furent, notamment, les résultats qu'amenèrent la prise de Syracuse, dont les chefs-d'œuvre de l'art, transportés à Rome vers le milieu du sixième siècle , contribuèrent essentiellement à répandre le goût général du luxe; la conquête de l'Asie qui fît passer en Italie tout le luxe de l'Orient et montra à Rome une opulence dont elle n'avait pas encore d'idée; enfin, la conquête de l'Achaïe, au commencement du septième siècle, par laquelle le dernier coup fut porté aux mœurs primitives des Romains.

Da*is les douze années seulement qui s'écoulèrent entre le retour de Scipion et la fin de la guerre d'Anliochus, les contributions de guerre frappées sur les vaincus et apportées à Rome s'élevaient à près de cent cinquante millions \ L'argent, l'or, l'airain, portés par les généraux à leurs triomphes, montèrent à une somme égale. Ces trois cents millions seront aisément doublés

* Voy. Dézobry, Rome au siècle d'Augtiste*

DIVITI^; LLXLS. 189

si l'on y ajoute tout ce qui fut détourné du butin par les officiers et les soldats, les sommes distribuées aux légionnaires, et les objets précieux, meubles, tissus, argenterie, ouvrages de bronze, apportés à Rome du fond de TAsie, car rien n'échappait à la rapacité romaine. Scipîon montra à son triomphe cent trente et une dents d'éléphants; Flaminius et Fulvius, plus de cinq cents statues de marbre et d'airain, des vases ciselés, des boucliers massifs d'or et d'argent. Acilius prit jusqu'à la garde-robe d'Antiochus; Manlius jusqu'à des guéridons et des buffets ^

Les années qui suivirent ne furent pas moins productives. En une seule fois, Paul-Émile rapporta quarantecinq millions. Plus tard, arrivèrent les richesses de Corinthe et de Cartilage, les trésors d'Attale, et, chaque année, les produits des mines et les tribus des provinces*.

On peut aisément se représenter la perturbation causée par tant d'or, de richesses et de luxe, jetés tout d'un coup au milieu d'une cité pauvre, sans industrie ni commerce. Les mœurs ne purent y résister. Gaton lui-même, l'austère Caton, y succomba ^

D'énormes fortunes individuelles avaient été le produit de la conquête. On cite, entre autres, comme ayant été acquises à la guerre : les fabuleuses richesses de Lucullus qui vivait avec une magnificence rivale de celle des rois de Perse *, celles de Sylla % celles de Marins qui devint plus riche que plusieurs rois en-

* Voy. Duniy, II, p. 42, et les auteurs qu'il cile. « Ibid., p. 43.

' Voy. Plutarque, Vie de M. Caton.

♦ Plut., Lucullus, 78.

e Plut , Sylla, [.

semble *, enfin celles de Crassiis, proconsul de Syrie, qui posséda plus de sept mille talents de bien (trentesept millions trois cent quatre-vingt mille francs), et qui disait que l'on ne devait pas regarder comme riche celui qui ne pouvait entretenir une armée avec son revenu^.

Les légions de Manlius, dit Tite-Live, rapportèrent dans Rome le luxe et la mollesse de l'Asie. Ce fut depuis cette époque qu'on fit paraître dans les festins des chanteurs, des baladins et des joueuses de harpe; qu'on mit plus de recherche dans les apprêts des repas, et qu'un vil métier passa pour un art. Alors on vit un jeune et bel esclave se vendre plus cher qu'un champ, et quelques poissons plus qu'un attelage de bœufs ^

Jadis, tous les sénateurs réunis n'avaient qu'un seul service en argenterie qu'ils se prêtaient pour traiter les ambassadeurs *. Maintenant, quelques-uns possèdent jusqu'à mille livres pesant de vaisselle d'argent, et bientôt Livius Drusus en aura onze mille livres. Il faut, pour les maisons, pour les villœ, de l'ivoire, des bois précieux, du marbre d'Afrique, etc. \ En 151, avant notre ère, un Métellus bâtira un temple tout de marbre, car ces nobles disposent maintenant de richesses royales \ tludiPt

Ce qui est le plus surprenant, c'est que ce ne fut pas

* Plut., Marins, 60, 86.

* Plut., Crassws, 3.

3 Tit.-Liv.,XXXlX, 6. — Polyb., XXXI, 18.

* Plin., Nat.hist.^WXm, il.

» Vell.Pat., I, 12, 14,21.

* Ad paucos homines, omnes omnium nationum pecunias pervenisse. Cic, In Ferr., de Supp., 4HI.

DIVITI^; LUXUS. 191

même par degrés, mais tout à coup, que se fit un si grand changement dans les mœurs romaines.

Il est curieux de lire dans Sénèque le tableau de ce changement subit, et surtout de voir le riche philosophe déplorer, avec une éloquence admirable, la disparition des vertus simples et frugales, et regretter Tamour de la pauvreté et le mépris des richesses; car, ce même Sénèque était riche de près de soixante millions de nos francs amassés en quatre ans de faveur. On le voyait dans Rome épier les testaments, circonvenir les vieillards et dévorer l'Italie et les provinces par une insatiable usure. En déclamant contre le luxe, il avait cinq cents tables de bois de cèdre montées d'ivoire, toutes pareilles, où il prenait de somptueux repas \

Il est impossible d'imaginer et de décrire la magnificence et le luxe des riches Romains, dans leurs bâtiments, leurs habits, leurs pierreries, leurs statues, le nombre prodigieux de leurs esclaves, affranchis ou clients, surtout la profusion et la dépense de leurs tables. Aucun peuple connu n'est allé jusque-là. ):>! Cneius Domitius, qui partagea la censure avec Crassus, lui reprochait un jour certain portique orné de dix colonnes en marbre. «Voyons, répondit Grassus, combien estimes-tu mon palais? — Six millions de sesterces, tout au moins. — Et combien en rabattrais-tu si je faisais couper les dix arbres qui lui donnent de l'ombre? — Il ne vaudrait plus que trois millions. — Eh bien! reprit Crassus, qui de nous deux est plus adonné au luxe, moi qui ai payé mes dix colonnes cent mille sesterces, ou toi qui évalues à trois millions l'ombre de dix petits arbres?» Plus tard, Grassus,

* De Villeneuve Bargemont, Hist. de l'écm. polit. ^ ï, p. i%4. "

devenu plus riche, paya six lotus trente millions de sesterces, et porta publiquement le deuil d'une murène ^

Pline, dans sa résidence toscane, dont il nous a laissé tant de charmantes descriptions, nous parle d'une alcôve de marbre, tout ombragée de vignes rampantes. L'eau, jaillissant par des tuyaux cachés, comme si elle cédait au poids des personnes assises ou couchées sur les bancs hexaèdres de cette fraîche retraite, retombait dans un bassin de granit poli, si parfaitement disposé, qu'il semblait toujours plein sans déborder jamais. Il le fallait ainsi, car Pline s'en servait comme d'une table à manger, les plus gros plats demeurant posés sur la margelle du réservoir, tandis que les plus légers, taillés en forme de navire ou d'oiseaux aquatiques, flottaient, à peine mobiles, sur l'eau toujours unie ^.

Le citre (cyprès femelle) était un bois mauresque très cher. Les tables à un pied, faites avec ce bois, coûtaient des prix énormes; et les femmes en reprochaient le luxe à leurs maris quand ceux-ci critiquaient la dépense de leur toilette. Cicéron, dont la fortune n'était pas énorme, a payé un seul monopode, venu d'Afrique, un million de sesterces (deux cent quatre mille cinq cents francs). Asinius Gallus a payé le sien cent mille sesterces de plus, et les Géthégus en possédaient un qui, transmis par succession au chef de la famille, était estimé quatorze cent mille francs ^

Le peuple ne pouvait pas ne pas adopter ces habi-

^ flfîObii

* Becker, Gallus ^ or roman scènes ofthe Urne ofAugustus, trad. de l'allemand en anglais par Frederick Melcalfe, 181 S. » Ibid.

tudes luxueuses des grands; aussi lui fallut-il bientôt des parfums comme aux patriciens. La consommation, à Rome, des parfums et des ëpiceiies de l'Inde dépassait tout ce que nous pouvons imaginer. Des sommes extravagantes étaient prodiguées par de simples particuliers à l'achat de ces denrées ruineuses et inutiles. Partout on respirait, dans les appartements des Romains, l'odeur des parfums les plus exquis; leurs cheveux et leurs vêtements en étaient imprégnés. Les salles de bains, les lieux de réunion publique n'offraient pas moins de luxe, sous ce rapport, que la demeure des citoyens opulents. Un beau jour, l'empereur Adrien inonda le vestibule des théâtres d'un flot d'essenceslesplussuaves.Lessoldats s'en frottaientle corps, et ce genre de ration n'était pas de ceux dont les empereurs pussent impunément négliger la distribution ^

Les diamants et les pierres précieuses, autres inutilités, partageaient avec les parfums la frénésie du peuple romain ; dès le siècle d'Auguste on en comptait des collections immenses. L'usage des anneaux devint si général, que les Romains en portaient à toutes les articulations de la main, et en changeaient tous les jours de la semaine ^,

Voilà où s'abîmaient des capitaux immenses dont un meilleur emploi aurait sufli pour préserver l'empire des malheurs qu'il eut depuis à essuyer.

Vainement quelques empereurs tentèrent de s'opposer à ces débordements du luxe et de la vanité, en prohibant, par exemple, l'emploi de l'or dans la fabrication de la vaisselle de table, l'usage de la soie dans

* Blanqui, Hist. de Vécon. 'polit., I, p. 69 et 84. 2 Ihid.

la confection des vêtements, etc. Malgré ces prohibitions, les objets de fabrication e'trangère les plus brillants et les plus chers, les tapis de Perse, les mousselines de l'Inde, les dents d'éle'phant, les bois d'ébène, l'écaillé de tortue, les plumes d'oiseaux rares, avaient fini par devenir pour les Romains des articles de première nécessité * .

Que de richesses donc ils durent stérilement consommer à l'achat de ces produits fastueux, en échange desquels ils n'avaient à donner que de l'or !

Quelque effréné qu'il fût, ce faste n'était qu'un reflet affaibli du luxe et des incroyables dépenses des empereurs. L'histoire romaine, sur ce point, est un conte des Mille et Une Nuits.

Sur un défi qu'on lui en faisait, Galigula fit jeter un pont sur la mer, du port de Baies aux digues de Pouzzoles; ce pont avait trois mille six cents pas de long; il était pavé et avait la largeur de la voie Appienne ^. Il y passa triomphalement avec tous ses courtisans pendant deux jours de suite. Le premier jour, il montait mi cheval caparaçonné de housses magnifiques, revêtu lui-même d'une robe impériale de drap d'or, et armé de toutes pièces; ses courtisans marchaient après lui dans un semblable appareil. Le second jour, il parut, en tenue de cocher du cirque, dans une voiture magnifiquement attelée, suivi des équipages de ses courtisans et de toute la garde prétorienne. Ce pont n'avait été construit que pour ces deux promenades, et le caprice impérial le laissa ruiner aussi rapidement qu'il l'avait construit ^

1 Ibid,

« Suét., Caligul, cap. XXVI.

* Granier de Cassagnac, Hist. des classes ouvrières ^ ch. XIV.

DiviTi^ ; Luxus. 195

Claude, curieux de voir labourer le fond du lac Fucin, fit faire, pour le dessécher, un canal à travers une montagne qui avait trois mille pas de diamètre. Cette fantaisie lui coûta l'entretien de trente mille ouvriers pendant onze ans ' .

Mais Néron laissa bien loin tous ces essais de puissance fastueuse : jamais homme n'a montré pareille profusion. Quand il jouait le soir, après souper, son enjeu n'était jamais moins de quatre mille sesterces. Toujours vêtu de soie et d'étoffes d'Orient, il ne portait jamais deux fois le même habit. Quand il péchait dans ses viviers, il avait un filet dont les mailles étaient de pourpre et de fils d'or. Néron avait un singe qu'il aimait beaucoup; il lui avait assigné un palais à Rome, un château à la campagne, avec une terre, et il avait réglé sa maison sur un pied analogue. Quand il alla disputer le prix de la course du stade àOlympie, Néron partit avec un train de mille voitures. Les deux mille mules qui les traînaient étaient ferrées d'argent, et les trois ou quatre mille cochers et laquais qui les conduisaient ou qui les montaient étaient vêtus des plus belles étoffes de ritahe. Une grande multitude de coureurs maures le précédaient, vêtus à l'africaine, avec des écharpes de soie, des colliers et des bracelets. Ce fut en cet équipage, tout à fait d'habitude pour lui, qu'il arriva à Olympie, où il remporta le prix. Quand il fut de retour à Rome, on abattit une arcade du grand Cirque; on fit, à travers le Vélabre et le Forum, une voie magnifique jusqu'au temple d'Apollon, sur le mont Palatin. La voie était couverte de poudre de safran ; on immolait, des deux côtés, des victimes pendant sa marche, et

1 Suél., C/awc/.,cap.XXlî.

l96 CAUSES DE LA MISÈRE.

il y avait, à droite et à gauche, pour sa suite et pour le peu])le, d'interminables buffets couverts de toutes sortes d'oiseaux et de pâtisseries, couronnés de nœuds de rubans ^

Qui payait ces fêtes, ces profusion s, ces folies? G'e'tait, en grande partie, l'impôt ; c'était l'impôt qui défrayait les empereurs, leurs maîtresses, leurs eunuques, leurs mignons, leurs laquais , leurs lions et leurs panthères, leurs perroquets et leurs singes ; et si l'on songe qu'entre Auguste et Constantin il y a eu cinquante-deux empereurs, c'est-à-dire à peu près cinquante-deux prodigues, et que, parmi eux, un seul, Héliogabale, mort à dix-huit ans, a peut-être dépensé en un seul jour plus que tous les autres ensemble, en faisant paver la cour de son palais avec tous les diamants, toutes les émeraudes, toutes les pierreries de l'Italie, on se rend compte sans peine de l'épuisement où était l'empire au quatrième siècle, et Ton s'explique comment ces tyrans, ces fous, ces ambitieux, qui passaient si vite, emportaient chacun son lambeau de la fortune du monde ^.

Produit du vol et du pillage, les immenses richesses des patriciens ne pouvaient produire en jouissances que des plaisirs dignes de leur origine. Le désordre avait présidé à la recette; il devait pareillement présider à la dépense. Aussi, les sommes s'en dissipèrent- Hles en prodigalités folles, en frais de table insensés, en excès d'ivrognerie et de gourmandise tout à fait incroyables aujourd'hui.

La prodigalité était la maladie dominante de la noblesse romaine, de la noblesse riche. Cette ma-

' Sud., Ner., cap. XIX, XXII el XXUI.

* Granicr de Cassagnac, Hist. des class. ouur., ch. XIV.

DIVITT^; LUXUS. 197

ladie était poussée, chez beaucoup, jusqu'à la frénésie.

Un Claudius Esopus, riche d'une immense forlune, se fait servir un plat qui coûte cent mille sesterces (plus de vingt mille francs); il n'était composé que d'oiseaux instruits à chanter ou à parler, et qui lui revenaient à six mille sesterces chacun ^ Son fils, tout à fait digne d'un tel père , désireux de savoir le premier quel goût avaient les perles, en fait dissoudre une dans du vinaigre, afin de pouvoir se procurer le plaisir d'avaler d'un seul coup un miUion de sesterces (près de deux cent mille francs) ^.

Jules César, — le grand César! — se ravala presqu'au niveau de ces insensés, en se faisant une fois un souper de cent millions de sesterces (près de vingt-un millions de francs). Il épuisa l'imagination de ses courtisans pour trouver moyen de dépenser, en un seul festin, le revenu de trois provinces, une somme double de celle qui composait le revenu du trésor public, dix-sept ans auparavant, à l'époque des triomphes de Pompée ^.

Les complices de Catilina étaient, en grande partie, des prodigues perdus de dettes et de débauches *. Tous les prodigues de Rome trouvaient auprès du même César un refuge prompt et assuré, lorsqu'il méditait le renversement de la république. Ruinés qu'ils étaient, il leur disait ouvertement qu'ils avaient besoin d'une guerre civile pour se refaire ^

Certains autres prodigues se ruinaient uniquement

»Plin., X,51. .

« Plin., IX, 35. — Hor., Il, Sat. III, vers 239. » Plut.., Pompée, 63. — Calul., XXVI, vers 15. — Senec, Consol ad Helv., 9.

* Cic, Catil, II, 40.

• Suet., Cto5.,27.

pour passer pour riches. Ils auraient mieux aimd se trouver réduits à une mendicité réelle, mais cachée, que de paraître ne pas nager dans Topulence. Tel de ces vaniteux, qui faisait sonner le plus haut sa fortune, engageait son anneau pour huit sesterces^ afin d'avoir de quoi souper *.

Les prodigues les plus fameux étaient les gourmands.

La gourmandise et les dépenses de tahle étaient poussées à un point d'exagération qu'on ne peut imaginer de nos jours.

La gloutonnerie devint un moyen de célébrité, quand on ne put plus s'illustrer à la guerre.

Le conquérant de l'Arménie, le vainqueur deMithridate, Lucullus, semblait avoir voulu enfouir sa gloire dans les cuisines. Il donna le premier l'exemple du luxe et de la profusion dans les festins. Dans un souper ordinaire, à la fortune du pot, qu'il donna à Cicéron et à Pompée, qu'il n'attendait pas, il dépensa deux cent mille sesterces (plus de quarante mille francs) ^,

Apicius, le plus insigne glouton de son temps, génie consommé dans tous les genres de luxe et de luxure, Apicius donnait publiquement des leçons de bonne chère, et mettait au concours l'invention de mets nouveaux, dans une ville d'où l'on venait de chasser les philosophes comme les corrupteurs de la jeunesse ^.

Octavius, autre fameux gourmand, se vit un jour en concurrence avec Apicius pour l'achat d'un surmulet pesant plus de cinquante livres (seize kilogrammes),

* Voy. Dézobry, Rome au siècle d'Auguste, ï, p. 276 et suiv.

« Plut., Lucullus, 81.

» Plin., IX, 17} X, 48. — Senec, Consol ad Helv., 10.

DIVITI^; LUXUS. 199

destiné à Fempereur Tibère. Octavius paya cinquante mille sesterces (près de dix mille francs) ce fameux poisson ; ce qui lui fit un honneur infini parmi les grands de Rome *.

N'est-ce pas le cas de s'e'crier, avec Caton le Censeur, qu'il est bien difficile de préserver de sa ruine une ville où un poisson se vend plus cher qu'un bœuf ^ ?

Les gourmands, ces esclaves de leur ventre, comme les appelle Salluste, se ruinaient par vanité presque autant que par sensualité. On en cite deux, nommés Arrius, vrais frères par leurs excès et leurs extravagances, qui se faisaient habituellement servir des rossignols sur leurs tables. D'autres se faisaient servir deux ou trois sangliers tout entiers, et cela pour le premier service seulement ^.

Le mélange de luxe et de pauvreté qu'on remarque dans la description de ces repas atteste la demi-barbarie où les Romains, à l'époque même de leur puissance, étaient encore plongés. Ainsi, leur garum (espèce de caviar fait avec des intestins de poissons) se vendait à des prix fabuleux. Ainsi, un surmulet de six livres valait jusqu'à dix-huit cent cinquante francs de notre monnaie; ainsi, les huîtres arrivaient quelquefois des côtes d'Angleterre;.... mais, en revanche, les Romains n'avaient pas de nappes * , Chaque convive apportait sa serviette (mappd); la cuillère n'était pas inconnue; mais on ignorait l'usage des fourchettes, et les couteaux ne figuraient que dans les mains des découpeurs. Aussi prenait-on les aliments à pleines poignées, ce

1 Senec, Ep. 95.

« Plut., M. CatOy d5.

^ Dézobry, uh. sup, '*^' '^'V

* Voy. ci-dessus, p. 49 et 80.

qui nécessitait, à plusieurs reprises, durant le repas, des ablutions peu appe'tissantes ^

Certains gourmands, d'ailleurs, vivaient non pour dépenser, mais uniquement pour manger. Le plus obéré ayant souvent la table la mieux servie, ses créanciers l'attendaient habituellement sur les marchés où on les voyait rôder tout le jour. Le prix ne l'arrêtait pas, et, s'il fallait prodiguer de nouvelles sommes, il eût mis sa vaisselle en gage, brisé et vendu en détail la statue de sa mèrC; et trouvé le secret de consommer quatre cent mille sesterces (soixante-dix mille francs) sur des plats d'argile ^.

Ces repas somptueux coûtaient des sommes énormes. Des hommes réputés très sobres ont dépensé jusqu'à trois millions de sesterces (cinq cent mille francs) pour un repas de réception ^

Un Anglais fort érudit, M. Arbuthnot, nous a donné la carte à payer des repas les plus fameux des anciens. Caligula dépensa pour un souper quatre-vingt mille sept cent vingt-neuf livres sterling (la livre sterling vaut vingt-cinq francs). Alagabelle en donna un qui lui coûta vingt-quatre mille livres. Tigellius, un chanteur! mangea seul huit mille livres en cinq jours. La carte de chaque souper de Lucullus montait au moins à seize mille livres *.

Apicius, dont nous avons déjà parlé, après avoir consommé, dans sa cuisine, un milliard de sesterces (deux cent quatre millions cinq cent quatre- vingt mille francs), quoiqu'il soupât souvent en ville, et

* Becker, m6. sup.

* Juven., Sa«. II, vers 9. — Senec, jE']î. 99.

* Senec, Ep. 93. — Dézobry, ub. sup.

* Voy. ArbutUnol's Tables on ancient coins, cli. VIII.

DIVlTIiE; LUXUS. 201

absorbé en débauches une foule de présents des gens les plus riches de Rome, s'avisa un jour de regarder ses comptes et de faire la balance de son avoir. N'ayant trouvé à son crédit qu'un reliquat de dix millions de sestei'ces (deux millions quarante -cinq mille huit cents francs), et craignant de ne plus en avoir assez pour vivre, il s'étrangla, de peur de mourir de faim \

On se demande naturellement comment des hommes auxquels la nature n'a donné ni plus d'appétit, ni un corps plus grand qu'aux autres mortels, pouvaient, dans le court espace d'un festin, engloutir une si prodigieuse quantité de mets. Pour y parvenir, leur gloutonne voracité avait trouvé un moyen : c'était de se faire vomir avant de se mettre à table, d'abord, pour s'exciter l'appétit, et ensuite, après chaque service, en s'introduisant les barbes d'une plume dans le gosier *, de sorte que ces effroyables gloutons mangeaient pour vomir et vomissaient pour manger \ Personne ne rougissait de cette coutume aussi honteuse que dégoûtante. Jules César la pratiquait, et Cicéron lui-même en parle comme d'une chose toute simple, toute naturelle, et qu'il semble presque approuver comme une manière infaillible de faire honneur au festin que l'on reçoit *.

Un autre vice, pire que la gourmandise, s'était répandu parmi les grands : c'était l'ivrognerie. Un noble patricien, parvenu de la préture au consulat, avait excité l'admiration de Tibère pour avoir avalé trois congés de vin (neuf Htres) sous ses yeux. On rapporte

* Senec, Consol. ad Helv., 10. — Mart., II, 69. — Dézobry, ub. sup.

2 Gels., Dere medic, I, 3. — Suel., Claud., 33. — Mart., III, 82.

3 Cic, Pro Dojot., 7. — Senec, Consol. ad Helv., 9. — Id., Ep. 93.

* Cic, ibid. — Id., Ad Âttic, XIII, S2,

que, dans sa jeunesse, ce prince eut aussi le goût du vin, et que, parvenu à l'empire, il nomma Pison préfet de Rome pour avoir passe deux jours et deux nuits de suite à boire avec lui *.

Pline dit, en parlant des ivrognes : k Ces gens jouent et perdent leur santé dans les excès. Leur visage est d'une pâleur mortelle, leurs paupières sont pendantes, leurs yeux ulcérés, et leurs mains si tremblantes qu'ils ne peuvent tenir un vase sans le répandre. Leurs facultés intellectuelles se ressentent de cette horrible intempérance, et cependant ils appellent cela se hâter de jouir ^! »

Le vice de l'ivrognerie n'était pas seulement un vice de grand seigneur, il était aussi devenu le vice du peuple. Quand le peuple venait aux comices, il était presque toujours dans un véritable état d'ivresse ^.

Ce débordement de vices grossiers et ignobles, survenu dans les habitudes privées des Romains à la suite de leurs richesses , joint à l'affreuse dépravation de leurs mœurs, a inspiré à un économiste moderne les judicieuses observations suivantes : « Ce ne furent pas les richesses qui corrompirent les Romains, comme on Ta tant écrit; ce fut la manière dont ils se les étaient procurées. Les hommes ne jouissent avec modération que des biens qu'ils ont acquis avec honneur.

* Dézobry, ub. «wp., p. 281.

* Plin., XIV, 22.

Hominem quum vini vis penetravil Acris, et In vineas discessit didilus ardor, Consequitur gravitas membrorum ; prœpediuntur Crura vacillanti; tardescitlingua; madet mensj Nant oculi ; clamor, singuUus, jurgia gliscunt.

(Lucrèce, lib. UI, vers 645.) » Macrob., Saturn., II, 13.

Il en est du butin fait à la guerre comme de l'argent gagné au jeu : on dissipe presque toujours d'une manière honteuse ce qu'on s'est procuré d'une manière honteuse \ »

La honte, d'ailleurs, ne s'arrêta pas là. De la fortune ignoblement acquise, ignoblement dissipée, elle descendit jusqu'à la misère ignoblement subie. Après avoir préludé dans la voie de la dégradation par se donner en spectacle gratis dans les combats de gladiateurs, des chevaliers riches, des sénateurs riches, d'illustres rejetons des plus nobles familles, finirent, une fois ruinés, par se faire eux-mêmes gladiateurs soldés, pour ajouter quelques milliers de sesterces aux dissipations de leur inconduite. Gladiateurs! le métier le plus abject et le plus vil de tous ^ î

Fortune honteuse ! honteuse misère !

§ VIII

Llbldines.

La Grèce vaincue inocule ses mœurs à Rome victorieuse. — Tableau de la lubricité de ces mœurs. — Comment Rome les imite. — Tableau de sa dépravation. — Cicéron lui-même en est infecté. — Éloge qu'il fait des courtisanes. — Séduction, adultère, inceste, jeux permis. — Vieillesse dégradée. — Mystères de la bonne déesse. — Messaline. — Digues posées par les empereurs à ce torrent d'impudicilés. — Digues impuissantes, les empereurs eux-mêmes les brisant par leur exemple. — Vices de tout l'empire incarnés dans un empereur. — L'empire romain s'anéantit dans la fange du vice et de la misère.

Avec les richesses de la conquête et les appétits gloutons qu'elles éveillèrent chez un peuple encore

' Dunoyer, Liberté du travail, IV, ch. IV. * Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 97.

grossier; avec le luxe né de ces richesses et tous les besoins factices qu'il engendra, dans toutes les classes de la société, l'antique et rude sévérité de mœurs du peuple disparut des habitudes nationales; une corruption générale finit par envahir tous les ordres de l'État, et la misère acheva de dévorer ce qui avait échappé à la putréfaction de la débauche.

« On sait, dit un écrivain moderne, que les mœurs de ces maîtres du monde, d'abord horriblement violentes, devinrent ensuite horriblement dissolues, et que le plus inique de tous les peuples finit par se montrer le plus dépravé * . »

C'est aux mœurs anciennes et aux grands hommes qu'elles avaient formés qu'Ennius attribue la grandeur de Rome. Moribus antiquis stat res romana virisque. En rapportant ce vers du vieux poëte, Cicéron avoue que de son temps il ne restait plus rien des antiques vertus '. Les vices, dit Tite-Live, en étaient venus à cet excès, qu'on ne pouvait ni les souffrir, ni souffrir qu'on y apportât remède ^

« Plus redoutable que le glaive, la luxure a fondu sur nous, dit Juvénal, et le monde vaincu s'est vengé en nous donnant ses vices*. »

La lie du monde remplissait Rome :

Nulloque fréquentera

Cive suo Romam, sed mundi fœce repletam*.

C'est dire que les soldats de l'Occident, les artistes

* Dunoyer, ub. sup.

* Cic, De nep., lib. V.

» Tit.-Liv., Prœfat.

* jQven , Sat. VI.

* Lucain, Phars.

de TAttique et de l'Asie Mineure, les uns en excitant Tambition des chefs d'armée, les autres en amollissant l'ancienne vertu romaine , opéraient un travail destructeur au sein même du peuple qui les avait domptés.

C'est dire que la corruption, qui avait commencé par les grands, ne pouvait manquer de se communiquer au peuple par le seul fait de son contact avec les voluptés étrangères et les principes dissolvants de la secte d'Épicure que Fabricius avait souhaité de voir adopter par tous les ennemis de sa patrie. « La secte d'Épicure, qui s'introduisit à Rome sous la répubhque, contribua beaucoup, dit Montesquieu, à gâter le cœur et l'esprit des Romains. Les Grecs en avaient été infatués avant eux; aussi avaient-ils été plus tôt corrompus. »

Tite-Live remarque qu'il n'y eut aucune nation chez qui la corruption se fût glissée si tard * ; mais le poison, pour avoir été lent à s'infiltrer dans les veines de ce corps si robuste, n'en fut que plus prompt à le dissoudre.

Les principaux agents de cette décomposition de la société romaine furent les mœurs et les idées de la Grèce. Importées dans Rome après la conquête, elles en prirent possession ; ce fut l'inévitable réaction du vaincu civilisé contre le conquérant barbare; ce fut, au cœur de la république, le mal qui la rongea , et dont elle dut mourir.

La Grèce, au temps de la conquête, était infectée de vices et de doctrines qui révélaient la plus affreuse immoralilé. Et ces vices et ces doctrines étaient prêches

* Til.-Liv., Prœfat.

et pratiqués par ses philosophes les plus sages , autant que par ses poètes les plus dissolus.

Remuons un peu cette fange. Il faut bien « que la philosophie se môle et parle librement de toutes choses, pour entrouver les causes, les juger et les re'gler^»

Des savants, dans Athénée , examinent doctement quand l'amour pour les jeunes garçons commença. Les uns le font remonter à Jupiter et les autres à Miiios qui devint amoureux de Thésée ; les autres à Laïus qui enleva Chrysippe, fils de Pélops, son hôte. Hieronyme, le péripatéticien , loue cet amour et fait l'éloge de la légion de Thèbes; Agnon, l'académicien, rapporte que, chez les Spartiates, il était licite à la jeunesse des deux sexes de se prostituer légalement avant le mariage ^.

Dans le Dialogue des amours, Lucien introduit sur la scène deux personnages, Chariclès et Callicratidas; ils plaident , dans un bois du temple de Gnide, l'un l'amour des femmes, l'autre l'amour des garçons. Chariclès, attaquant son adversaire, après avoir fait l'éloge des femmes, lui dit : « Ta victime souffre et pleure dans tes odieuses caresses ; si l'on permet aux hommes de tels désordres, il faut laisser aux tribades leurs stériles voluptés. » Callicratidas prend ensuite la parole, et repousse quelques-uns des arguments de Chariclès ; (( Les lions n'épousent pas les lions, dis-tu? C'est que les lions ne sont pas philosophes...» a L'amour, ajoutet-il, était le médiateur de l'amitié entre Oreste et Pylade ; ils voguaient ensemble sur le même vaisseau do la vie; il est beau do s'exciter aux actions héroïques par

1 Charron, De la i^agesse, liv, V, ch. XXIL De ramour charnel. * Voy. Clialeaubriaiid, Etudes historiques, Iroiiicme parlie.

une triple communauté de plaisirs, de périls et de gloire. L'âme de ceux qui aiment de cet amour céleste habite les régions divines , et deux amants de cette sorte reçoivent , après la vie , le prix immortel de la vertu* !... »

Les plus grands personnages de la Grèce et les plus hautes renommées passaient sous le joug de ces dégradantes passions. Alexandre fit rougir ses soldats de sa familiarité avec l'eunuque Bagoas. Périclès vivait publiquement avec la femme de son fils ; il défendit devant les tribunaux Gimon accusé d'inceste avec sa sœur Elpinice, et Elpinice devint le prix de Téloquence tarée du triomphant orateur^.

Sophocle sort d'Athènes avec un jeune garçon qui lui dérobe son manteau. Euripide se raille de Sophocle et lui déclare qu'il a possédé pour rien la même créature^ . Le sale Diogène dansait avec l'élégante Laïs qui se livrait à lui, et le voluptueux Aristippe, amant de Laïs, approuvait le partage. Sur le tombeau de Dioclès, de jeunes garçons célébraient chaque année la fête des baisers; le plus lascif obtenait la couronne. Dioclès avait été un infâme^.

Un trait particulier distingue le Dialogue des courtisanes dans Lucien. L'auteur met souvent en scène une mère et sa fille ; c'est la mère qui corrompt la fille, qui cherche à lui enlever tout remords, toute pudeur ; qui l'instruit au libertinage, au mensonge, au vol ; qui lui conseille de se prostituer au plus rustre, au plus laid,

' Luciani Amores, p. 585 et autres.

2 Athen., lib. Xlll, cap. V. — Châleaubriand, ub sup.

* Alhcn., ub. stip.

* Ibid. — Chateaubriand, Ibid,

au plus infâme, pourvu qu'il paye bien et qu'on le puisse dépouiller.

L'on trouve aussi, parmi les Dialogues de Lucien, celui de Clonarion et Le'sena consacré à la peinture des désordres entre les femmes ; ils y sont peints comme des désordres entre les hommes. Lésena est aimée d'une riche femme de Lesbos, Megille, déjà liée avec Démonasse, femme de Corinlhe. Ces deux saphiennes invitent Lésena à partager leur couche commune. Lésena entre dans des détails assez étendus avec Clonarion, et refuse de lui donner les derniers, turpia enim suni\ Chez plusieurs nations, un prix était décerné au plus impudique. Il y avait des villes entières consacrées à la prostitution; des inscriptions étaient écrites à la porte des lieux de libertinage , et la multitude des simulacres obscènes trouvés à Pompéï ont fait penser que cette ville jouissait de ce privilège. Des philosophes méditaient pourtant sur la nature des dieux et de l'homme dans cette Sodome !

Telles sont les mœurs qu'Athènes vaincue inocula à Rome victorieuse.

Voyons ce que Rome en sut faire.

Dans son plaidoyer contre Nééra, Démosthènes dit : « Nous avons des courtisanes pour le plaisir, des concubines pour avoir soin de nos personnes, et des épouses pour qu'îles nous donnent des enfants, pour qu'elles règlent fidèlement l'intérieur de nos maisons. » Ainsi faisaient les Grecs; ainsi firent les Romains.

On ignore la moitié de la vie privée des anciens, si on ne connaît leurs relations avec les courtisanes. C'est pour cela qu'en parlant de la famille antique nous

* Voy. Chateaubriand, ub. sup.

LIBIDIÎSES. 209

avons indiqué la place que les courtisanes et les conçu. bines y tenaient à côté de la femme légitime *.

Au tableau que nous avons fait, dans notre précédent ouvrage, de la vie intérieure des courtisanes et des prostituées % nous ajouterons quelques traits nouveaux pour porter la sonde jusqu'au fond dans cette source profonde de corruption et de misère.

Après la ruine d'Athènes et de Corinthe, réduites à chercher fortune ailleurs, les courtisanes prirent leur vol vers la Sicile, « pays de voluptueux, le meilleur qui fût pour leur trafic % » et de là vers l'Italie^ et de là vers Rome où, comme les Harpies de la fable, elles dévorèrent ou gâtèrent tout : les patrimoines, l'honneur, la paix des familles et le repos de la cité. Car, dit un commentai eur, l'âge venant à diminuer les recettes, mais non pas les dépenses, vu leur habitude de luxe, elles se couvraient de dettes; et, alors, pour combler le déficit, rêvant des troubles, des bouleversements, elles aspiraient à la guerre civile, au pillage ; leurs maisons devenaient des foyers d'intrigues et de conspirations. Le complot de Gatilina se trama chez une courtisane, chez la Sempronia* .

Dans la société romaine, comme dans la grecque, les courtisanes étaient, à bien dire, une institution. Protégées par les lois, elles régissaient les bommes et les affaires. Quelle reine eut jamais plus de pouvoir qu'Aspasie, maîtresse de Périclès^ que Lamia, maîtresse de Déméti'ius; que Prœcia, maîtresse de Céfhé-

* Voy. ci-dessus, p. 102.

« Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 58 et suiv., el p. 115 et suiv. ' Plaut., Rudens, prolog, 53.

* Le Gris, Etude sur Lucrèce, p. 93.

gus? Sous le consulat de Lucullus et de Cotta, la justice, notoirement, se rendait, ou plutôt se vendait, au gré et selon le caprice de la Chélidon. Verres, lui, sans plus de détour, avait installé toute sa préture dans la maison de cette femme « de bon amour et de ïïienée *. »

Cicéron, qui flagellait si vertement les vices de son temps, n'avait que des paroles d'indulgence, je dirais presque d'encouragement, à l'endroit des courtisanes. « Interdire à la jeunesse tout amour des courtisanes, disait-il, ce sont les principes d'une vertu sévère, je ne puis le nier; mais ces principes s'accordent trop peu avec le relâchement du siècle, ou même avec les usages et la tolérance de nos maîtres. Car, enfin, quand de pareilles passions n'ont-elles pas eu cours? Quand les a-t-on défendues? Quand ne les a-t-on pas tolérées ? Dans quel temps est-il arrivé que ce qui est permis ne le fût pas^?»

Avec une morale aussi relâchée, Rome se grècisa si bien qu'elle vit bientôt toute sa jeunesse afficher les mœurs d'x\lcibiade. La séduction, l'adultère, l'inceste semblaient des jeux permis. Auparavant, les violations de la foi conjugale étaient rares; sous le premier consulat de Pompée, on en citait deux, sans plus ; sous le second, pas davantage. Mais, ensuite, on les compta par milliers, et le nombre alla toujours croissant ^ Pour se venger d'un oncle grondeur, le neveu séduisait sa

» Voy. Plut., Lucull, XU. — Le Gris, up. sup.

* Cic, Pro Cœlio,

» Voy. Le Gris, Etude sur Catulle, p. 218 et 219. — Les adultères étaient si communs à Rome quand Sévère prit les rênes du gouvernement, qu'il y avait plus de trois mille plaignants sur les listes pour demander le divorce (Loudon, Solut. du prohl. de lapopul , p. 257).

LIBIDINES. èl4

tante, et, pour remédier à l'impuissance de son fils, un père subornait sa bru ^

Les jeunes et les vieux marchaient de pair dans les voies de la débauche; aussi la vieillesse, jadis si révérée qu'on en avait fait une institution, le premier pouvoir, le sénat, la vieillesse tomba dans le plus profond discrédit. On la méprisait, on ne l'écoutait plus. Vainement quelques sages alarmés en gémissaient; vainement Gicéron s'efforçait de la réhabiliter, en écrivant en sa faveur un plaidoyer admirable... ^ Trop de vieillards imitaient le libertinage des jeunes gens pour que le public leur gardât le respect qu'ils n'avaient pas su garder d'eux-mêmes.

Caton le Censeur ne faisait-il pas le trafic de la pudeur des jeunes garçons, ses esclaves ^, et n'entretenait-il pas commerce avec la fille d'un de ses clients, sous les yeux de sa bru et de son fils * ?

Remarquons, d'ailleurs, qu'en transmettant ses vices à Rome, la Grèce ne lui transmit pas le vernis dont elle savait les couvrir. Athènes, sous ce rapport, resta toujours la maîtresse de la ville éternelle.

(( On aime mieux, dit Becker, les thètes et les métèques, assis douze heures durant sur les exhèdres de

» Calul. Carm., 7, 48, 57 et 74.

^Cic, De senectute.

3 Certain genre de débauche, très commun dans l'antiquité, était interdit aux esclaves, non par respect pour les mœurs, puisqu'on autorisait leur libertinage avec les femmes, mais parce que le crime qui outrage la nature était une espèce de privilège des hommes libres. D'ailleurs, les jeunes esclaves qu'on dressait à servir d'instrument aux vices infâmes de leurs maîtres n'en éprouvaient nulle honte, même quand ils étaient devenus libres, tant était immorale la moralité païenne !

* Plut., M. Cat., XXXii.

rOdéon, où ils apportaient leur nourriture du jour, que le Romain grossier se ruant, au sortir de quelque atellane imitée du grec, vers le cirque où les gladiateurs vont s'entr' égorger. La corruption athénienne se cachait du moins sous les dehors polis d'une gaieté décente. Le Romain était impérieux, brutal, insolent, lorsqu'il faisait parade de son luxe cruel, de ses passions monstrueuses. Jamais, pour un vase d'onyx brisé, un tyran d'Athènes n'eût fait jeter, comme Védius Pollion, un esclave aux murènes de ses étangs. Les turpitudes deCrassus, d'Appius, de Gurio, de Gabinius, de Clodius; les sordides orgies de Piso, de Métellus Scipio, de Marc- Antoine, ne ressemblaient en rien à l'élégante dépravation d'Alcibiade *.

Nous en dirons autant de la corruption des femmes romaines. Citons en preuve les mystères de la bonne déesse.

Autrefois, les mystères de la bonne déesse se célébraient, à Rome, avec décence et pudeur *. Plus tard, la corruption des rhœurs en fit une occasion de désordre et d'infâmes débauches^ . Écoutez le récit qu'en fait Juvénal : « On sait à présent ce qui se passe dans ces mystères quand la trompette agite ces ménades, et lorsque, également ivres et de sang et de vin, elles font voler en tourbillon leurs cheveux épars et hurlent à l'envi le nom de Priape. Quels transports ! quelle fureur! Sauféia, la couronne en main, provoque les plus viles courtisanes, et remporte le prix offert à la

1 Becker, m6 sup.

« Voy. De Sainte-Croix, Recherches sur les mystères du paganisme, l. II, p.d76 etsuiv.

* Voy. ci dessus, p. 107, note 6.

ÙBIDINES. 213

lubricité; mais, à son tour, elle rend hommage aux ardeurs de Médulline. Celle qui triomphe dans cet odieux conflit est cense'e la plus noble. Là, rien n'est feint : les attitudes y sont d'une telle vérité, qu'elles auraient enflammé le vieux Priam et Tinfirme Nestor. Déjà les désirs veulent être assouvis ; déjà chaque femme reconnaît qu'elle ne tient dans ses bras qu'une femme, et l'antre retentit de ces cris unanimes : « Il est temps d'introduire les hommes! Mon amant dormirait-il? qu'on l'éveille. Point d'amant! je me livre aux esclaves. Point d'esclaves! qu'on appelle un manœuvre. » A sou défaut, l'approche d'une brute ne l'efi^raierait pas *. »

Les rangs les plus élevés étaient infectés de ces sales passions. C'est dans les plus infîmes lupanars que Messaline aimait à se livrer aux excès de la plus horrible luxure. Après avoir choisi les complices de sa lubricité, d'abord parmi les hommes de noble extraction, ensuite dans la foule des prétoriens et des histrions, descendue aux dernières classes du peuple, l'impératrice, profitant du sommeil de l'imbécile Claude, quittait furtivement sa couche, couvrait ses cheveux noirs d'une perruque blonde, attribut de la débauche ^, et, enveloppée d'une cape de nuit, elle pénétrait dans le réceptacle de la prostitution. Là, sous le nom de la

* Juvén., Sat, VI, vers 314-34. Traduction de Dusaulx, p. 195. — Le culte de la bonne déesse n'appartenait pas exclusivement aux femmes. Les hommes voulurent y participer, et, pour observer les anciens rites, ils s'habillèrent eux-mêmes en femmes, et buvaient dans des phallus de verre. « On pratiquait dans ces cérémonies, dit Juvénal, les mêmes turpitudes que dans les mystères de Cybèle; » ce qui fait croire aux savants que Cybèle ou la bonne déesse n'étaient dans la réalité qu'une seule et même divinité (De Sainte-Croix, ub. swp., p. 182).

* Voy. Du droit à l'oisiveté^ p. Ci et 119.

courtisane Lycisca, nue, la gorge contenue dans des réseaux d'or, elle provoquait par ses caresses tous ceux qui se présentaient à ses regards, et livrait à leurs ignobles transports les flancs qui avaient porté Octavie et Britannicus *.

Pour refréner ce débordement d'impudicités, devenu contagieux parmi les dames romaines, la loi punissait de l'amende et du bannissement toute femme, de condition libre, qui se livrait au métier de courtisane sans en avoir fait préalablement la déclaration aux édiles. Nos anciens avaient pensé, dit Tacite, qu'il n'était besoin d'autre peine contre les femmes impudiques que de les forcer à déclarer ainsi leur infamie ^. On avait cru que la pudeur si naturelle au sexe et la honte d'un aveu public retiendraient au moins toutes celles qui ne seraient pas de la lie du peuple; on se trompa : la débauche força cette barrière. La corruption devint si grande, que des dames de la plus haute condition ne crurent point trop acheter la licence du désordre en se soumettant à une déclaration authentique : les registres publics se trouvèrent chargés de noms distingués, et qui déshonoraient des familles du premier ordre. On ne croirait pas à tant de dépravation et de scandale s'il n'était attesté par le plus grave des historiens ^

Tibère, — Tibère lui-même, — ne put en supporter l'excès. Il ordonna qu'on procédât par les voies de la justice. Un décret du sénat défendit aux femmes, dont le père, l'aïeul ou le mari étaient ou avaient fait partie

• JuYénal, Sat., VI.

• Tacit., Annal., lib. II.

• Sabalier, Hist. de la légisU sur les femmes publiques , p 60.

de Tordre des chevaliers, de se prostituer. Plusieurs dames romaines, entre autres Vestilia, qui comptait des préteurs parmi ses ancêtres, furent punies par la relégation dans des îles lointaines *.

Mais que peuvent les lois, dans l'intérêt des mœurs, quand les mœurs sont ouvertement outragées par ceux-là mêmes qui font les lois ?

Auguste, si sévère dans les lois qu'il fit ou qu'il renouvela sur Tadultère, l'impudicité et les mariages, Auguste avait acquis l'adoption de César au prix de son infamie. Auguste entretenait des liaisons coupables avec les femmes des personnages les plus distingués, et ses amis, l'impératrice Livèe elle-même, lui procuraient, à prix d'argent, des femmes mariées et de jeunes vierges^.

Tibère, en même temps qu'il s'occupait de réformer les mœurs et qu'il réprimandait dans le sénat un vieillard dissipateur et scandaleux , passait les nuits à boire, servi par des filles nues, dans la maison du sénateur même qui, le matin, avait essuyé ses reproches. Tibère avait créé une intendance des voluptés et un préfet des plaisirs^ . Dégoûté des hommes et de luimême, il se retire dans l'île de Caprée, et, cruel jusque dans ses loisirs, il fait de ce séjour, au milieu des supplices et du sang de ses victimes, le théâtre des débauches les plus monstrueuses *.

Caligula, qui bannit les inventeurs de débauches, en menaçant de les faire noyer dans le Tibre , Caligula

» Ibid.

* Suét., Auguste, LXIX et suiv.

8 Suét., Tibère, XXXV, XLII et suiv.

* Voy. Les Nuits de RomCj p. J. de Saint-Félix.

216 CAUSES DE Lk MISÈRE.

viola Drusille, l'une de ses sœurs, et eut commerce avec toutes les autres. Galigula se plaisait à montrer sa femme nue à ses amis, et à déshonorer les dames de sa cour en présence même de leurs maris. Ce fut lui qui, le premier, imposa la prostitution, et fit tenir des registres publics pour la perception de cette taxe. Obéré par ses folles profusions, Galigula osa établir un lieu de débauches dans le palais même des Césars. Des femmes libres, des jeunes gens d'une naissance honnête furent placés dans des cellules richement décorées; des esclaves nomenclateurs allaient sur les places publiques inviter la jeunesse et les vieillards ; s'ils manquaient d'argent pour payer leurs plaisirs, on leur en prêtait à usure, et on prenait leurs noms comme pour leur faire honneur de ce qu'ils augmentaient le revenu du prince *.

Domitien, qui privait les femmes déshonorées du droit de succéder et du plaisir d'aller en litière, Domitien allait se baigner avec les prostituées du plus bas étage, et vivait publiquement avec la fille de Titus, son frère ^.

Néron, cet empereur si aimé du peuple, Néron, assassin de sa mère, de Burrhus, de Sénèque, de Britannicus, son frère, d'Octavie, sa femme, avait violé des vestales; il avait mutilé le jeune Sporus et l'avait épousé ; il s'était marié lui-même, plus tard, en qualité de femme, avec Doriphon, son affranchi ^.

Commode, dans la pompe auguste d'un triomphe, montait au Capitole et visitait les temples, en compa-

* Suét., Caligula, XVI, XXIV et suiv.— Jusle-Lipse, lib. II, cap. VI.

« Suét., Domitien, VIII, XXII.

» J. de Saint-Félix, Les Nuits romaines. II, p. 4.

giiie d'un Alexis, ses délices, auquel il prodiguait ses caresses obscènes *.

Parlerons-nous de cet Héliogabale, qui sembla n'être monte sur le trône que pour surpasser ses prédécesseurs en monstruosités? Son règne fut, en quelque sorte, l'âge d'or de la prostitution. Il en protégea les suppôts, les honora de sa bienveillance, les combla de ses bienfaits. Souvent il les assemblait tous, en un lieu public, comme un général d'armée eût fait de ses légions; là, il les passait en revue, les haranguait, les appelait ses frères d'armes, dissertait longuement sur l'art des voluptés , et récompensait chacun suivant ses mérites. Héliogabale avait reçu de ses compagnons le surnom de Varius, parce qu'ils le disaient fils d'une femme publique et de plusieurs pères ! — Ce prince choisissait les agents de son pouvoir, non d'après le plus ou le moins d'aptitude qu'ils montraient pour les affaires de l'État, mais d'après les qualités qui les rendaient plus propres à la débauche *. Il aimait particulièrement à représenter l'histoire de Paris; ses vêtements tombaient tout à coup; il paraissait nu, s'agenouillait et se présentait ainsi aux minisires de ses voluptés. — Il avait quitté Zoticus le cocher et s'était donné en mariage à Hiéroclès; il porta la passion pour celui-ci à un tel degré d'obscénité qu'on ne saurait le dire ; il prétendait célébrer ainsi les jeux sacrés de Flore. — En bon Romain, il mêlait l'immolation des victimes humaines à la débauche; il les choisissait parmi les enfants des meilleures familles, prenant soin qu'ils eussent père

* Voy. Sabaiier, up. sup., p. 65.

■ Ad honores reliquos promovit commendatos sibi pudibilium enormitate membrorum. Hist. Aug-, p. 474. — Chateaubriand, Et. hist.

et mère vivants, afin qu'il y eût plus de douleur* .

Si ces folles, si ces iniquite's n'appartenaient qu'à un seul homme, il n'en faudrait rien conclure peut-être contre les mœurs de tout un peuple; mais Hëliogabale n'avait fait que réunir dans sa personne ce qu'on avait vu avant lui, depuis Auguste jusqu'à Commode; et ses vices n'étaient que les vices de tout l'empire, incarnés dans un empereur.

Concluons de tout ceci, avec l'illustre auteur de V Essai sur V indifférence, que tous ces excès, tous ces raffinements affreux de corruption et de barbarie, devenus les mœurs publiques à Rome, dans ces siècles abominables, seraient inexplicables pour la raison humaine, s'ils n'expliquaient comment, privé de l'appui qu'il empruntait autrefois de la religion, de la morale, l'empire romain chancela tout à coup comme un homme ivre, et disparut enfin dans la fange du vice et de la misère, où le traînèrent avec ignominie les peuples forts de leurs croyances et de leurs mœurs. ^"

§ VIII

Flagitta. — Grimes et délits.

Misère morale, source de la misère physique. — Crimes et délita, causes et effets de l'une et de l'autre.

Jusqu'ici les économistes se sont peu enquis de rechercher si, parmi les causes de la misère matérielle, la misère morale ne devait pas compter pour l'une des premières.

* Voy. Lampride, Vie d'Héliogabale, p. 108 et suîv.

flagitia; crimes et délits. 219

Cependant, un peuple n'est pauvre ou riche matériellement que quand il est pauvre ou riche moralement, et l'histoire est là pour nous prouver que la nation la plus riche n'est pas celle qui a le plus de richesses, mais celle qui a le plus de vertus.

Voyez Rome : jamais elle ne fut plus riche que quand elle n'eut pour trésor que sa pauvreté. Pourquoi ? C'est qu'avec la pauvreté elle avait toutes les vertus qui font de la pauvreté même une vertu. Jamais, au contraire, Rome ne fut plus pauvre que quand elle fut devenue riche de tous les trésors de la terre. Pourquoi ? C'est qu'avec la richesse elle avait gagné tous les vices qui font de la richesse même un vice. — De là, chez tous, la dépravation des mœurs unie à la dépravation de l'esprit.

La dépravation des mœurs engendre nécessairement la dépravation de l'esprit, quand de celle-ci, déjà, ne procède pas l'autre. Un cœur dépravé perd le sens du beau. Un esprit dépravé perd le sens du bon. Ni l'un ni l'autre ne distinguent plus le juste de Finjuste... — De là, les actes qui portent atteinte à l'ordre public et aux droits d'autrui. De là, les délits et les crimes, à la fois causes et effets de la misère.

Page 1