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dans les républiques de Rome et d'Athènes, comment les citoyens eussent-ils pu être laborieux? La politique prenait tout leur temps. Quand ils n'étaient plus en guerre avec l'étranger, ils bataillaient entre eux dans les comices, et le Champ de Mars pacifique les occupait autant que le Champ de Mars armé.
Ils avaient donc à s'occuper des affaires de la cité, à discuter et à voter sur la place publique, à siéger dansles tribunaux, etc. ; ce qui leur prenaitla plus grande partie de leurs journées \ Pour consacrer ainsi leur temps aux affaires de l'État, il fallait que les citoyens ne fussent point assujettis à des travaux qui réclamassent de leur part une assiduité continue. Ils ne pouvaient, dès lors, être manouvriers, c'est-à-dire réduits à attendre du travail de chaque jour leur pain de chaque jour. La dépendance où le salaire place celui qui le reçoit à l'égard de celui qui le paye blessait, d'ailleurs, trop profondément les idées d'égalité sur lesquelles reposait l'organisation de ces deux républiques, pour que le mercenaire, celui qui vendait, comme dit Cicéron, son travail et non son art, pût être jugé digne des privilèges du citoyen *.
«Que peut-il sortir d'honorable d'une boutique, disait le même Cicéron. Tous les ouvriers, de quelque métier que ce puisse être, forment une classe abjecte et indigne du titre de citoyen \ »
* On appelait comitia, comices, les assemblées politiques dans lesquelles le peuple romain exerçait sa puissance élective, législative et judiciaire, el jours comitiaux les jours oii ces réunions avaient lieu. Les jours comiliaux prenaient plus de la moitié du temps des loisirs du peuple. On n'en comptait pas moins de cent soixante-dix par an. (Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 109.)
2 Voy. de Saint- Paul, Constitution de Vesclavage, p. 2i.
» Cic.,Deo^.,I, lit. II, cb. XLII.
« Les ouvriers, disait Xénophon , ne peuvent manquer d'avoir le corps alte'ré par leur rude labeur; il est bien difficile que l'esprit ne s'en ressente. Aussi exclut-on des charges les gens qui se livrent aux travaux manuels; et on a bien raison ^, »
i< La nature, dit Platon, n'a fait ni cordonniers ni forgerons; de pareilles occupations de'gradent les gens qui les exercent : vils mercenaires, misérables sans nom, qui sont exclus des droits politiques par leur état même ^. »
« Une bonne constitution, disait Aristote, n'admettra jamais d'artisans parmi les citoyens. Vainement donnerait-t-on à l'artisan le nom de citoyen. La qualité de citoyen n'appartient pas à tous les hommes libres par cela seul qu'ils sont libres ; elle n'appartient qu'à ceux qui n'ont point à travailler nécessairement pour vivre, c'est-à-dire à ceux qui ne se livrent à aucune occupation d'artisans. Or, on appelle occupations d'artisans toutes celles qui sont impropres à former le cœur ou l'esprit d'un homme libre, et aussi tous les métiers qui peuvent déformer le corps, ou dont un salaire est le prix ^ »
Ainsi, dans les idées philosophiques et politiques des anciens, le travail manuel est chose servile; ceux qui s'y livrent ont une existence dégradée, et le titre de citoyen est trop noble à porter pour qu'il puisse s'allier constitulionnellement avec l'exercice d'un travail professionnel quelconque.
Un jour, au milieu du quatrième siècle avant notre
* Xénophon, OEconomicon, IV et VI.
« Platon, Rép., liv. V.
» Aristote, Polit., IV, VIII, 5 et C— V, II, 1. — VU, II, 2.
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ère, lorsque Philippe menaçait toutes les libertés grecques, après sa victoire de Chéronée, l'orateur Hypéride proposa aux Athe'niens d'afFranchir et d'armer tous leurs esclaves. Cette motion souleva tant de clameurs dans la population libre, que son auteur eût été frappé d'exil s'il ne l'eût aussitôt retirée. «S'il n'y avait plus d'esclaves, disait-on de tous côtés, que deviendrait donc le citoyen? Gomment pourrait-il subsister avec sa famille? Arraché à son noble loisir et à ses nobles occupations, il lui faudrait donc vivre de ses propres mains, s'abaisser au travail matériel dont le mépris lui a été inculqué dès l'enfance. Cette révolution est impossible*.»
Et elle Tétait, en effet, alors; — et si impossible alors, que, sans leurs innombrables esclaves, Rome et Athènes n'eussent pu fournir leur carrière de gloire et de grandeur. Comment Athènes, avec ses cent vingt mille citoyens ou métèques de tout âge et de tout sexe, aurait-elle pu supporter ses trente années de guerre, et élever en même temps des monuments magnifiques, faire vivre la plupart de ses citoyens aux frais du Trésor, et cependant passer ses jours dans les fêtes de l'oisiveté citoyenne, si quatre cent mille esclaves au moins, par un travail sans relâche et par des privations sans mesure, n'avaient nourri sa prospérité et entretenu sa puissance? Et Rome, tandis que ses armées couvrent au loin le monde, tandis que ce qui reste d'hommes libres dans ses murs se presse aux assemblées du Forum ou aux clubs des popînœf politiquant, gueusant, recevant chaque jour, sans rien faire, sa tessère frumentaire et son billet de spectacle, Rome, que devien-
* Voy. E. Biot, De Vesclavage ancien^ p. 31.
drait-elle, si des multitudes de bras esclaves ne travaillaient partout pour faire vivre ses citoyens et pour armer ses soldats ^ ?
Dans l'état normal, donc, le travail mate'riel, lahor, celui qui ne demandait à son agent que de l'obéissance et de la force, était la véritable fonction sociale de l'esclave, et de lui seul, à Home, sous la république.
De même, l'oisiveté citoyenne, oiium, celle qui consistait dans l'abstention de toute occupation servile, constituait la véritable fonction sociale du quinte — patricien, plébéien, prolétaire, — et de lui seul.
Otium, ai-je dit, et non pigritîa; oisiveté, et non fai^ néantise! La fainéantise, chose honteuse pour tous, n'était tenue à honneur pour personne : patriciens et plébéiens, libres et esclaves étaient égaux en ce point. Tous devaient employer également, quoique différemment, leur activité personnelle à faire prospérer la république ; et, comme de la république des abeilles, les frelons paresseux en étaient proscrits.
Ignavum fucos pecus à preesepibus arcent... (Virg.)
Mais il n'en était pas de même de Toisiveté, otium, Satiùs est esse otiosum quam nihil agere, disait Cicéron ^; ce qui différencie nettement Yotium du rien faire.
Votium était un privilège dont le citoyen romain seul pouvait jouir'; l'esclave en était exclu : il n'y avait pas d'otium, il n'y avait pas même de repos pour lui; le labor éternel était son partage *. Un otium éternel était-il
* Vo.v. de Saint-Paul, De Vesclavage^ p. 54.
2 Vuy. Synon. lat., de Gardin-Dumesnil, v° Otiosus. ^ Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 13.
* Voy. ibid., p. 131 et 214.
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donc le partage du citoyen? Non. Le citoyen pouvait et devait en sortir ; et, de fait, il en sortait souvent ; mais ce n'était point pour le labor, partage de l'esclave ; c'était pour le negotium (le contraire d'olium), son partage à lui *. A l'esclave donc le labor, c'est-à-dire le travail manuel, le métier matériel, la profession pénible ; à l'homme libre Y otium, c'est-à-dire l'abstention, l'exemption du labor servile, remplacé pour lui par le negotium [non otium), c'est-à-dire par le négoce, par les affaires, negotia, par les occupations de la campagne, le noble métier des armes, le barreau, la magistrature, la politique, etc. ^.
C'est en ce sens que chaque citoyen était tenu de rendre compte aux censeurs de la manière dont il employait son temps : Rationem otii ac negoth reddere.
V otium et le non otium (negotium) constituaient donc deux droits corrélatifs en faveur du citoyen romain, du citoyen républicain (je ne parle pas du citoyen de l'empire^), droits tellement constants, droits tellement indéniables, que, quand le negotium lui manquait, le labor servile ne pouvait lui être imposé, et
* Voy. ibid.yip. iij , introd., notes 1 et 2. — P. Scipionem dicere splitum scripsit Cato nunquam se minus otiosuji esse, quàm cura esset otiosus... magna verô vox quœ déclarât illum in otio de negotio cggitare (Cicéron). Quid dicam de occupatis meis temporihus, cùm fuerit ne oïdium quidem otiosum (Cicéron)? Voy. Synon. lat., uh. sup. — C'est dans le même sens que M. J. de Saint-Félix fait dire h Tibère : « 11 est des om^s qui ont des langues bien laborieuses; » et à Néron : « J'aime encore mieux cent mille oisifs qu'un seul homme agissant ; » et à Auguste : « Antonius Musa m'a prescrit Voisiveté si je ne veux aller bientôt rejoindre mes aïeux. » Auguste appelait la délicieuse Caprée la ville de Voisiveté. {Nuits de Rome, I, p. 157, 175, 341. — H, p. 12.)
^ Voy. ci-dessus, p. 54.
3 Si la dissertation sur la pauvreté, insérée par M. Morin, en 1717, d^ns les Mémoires de l'Acad, des inscrip., tom. IV, p. 296, porte sur
que l'État intervenait dans ce cas pour lui garantir, à titre de droit, les secours alimentaires et pécuniaires que son otium ne pouvait lui fournir.
C'est ce qui arrivait chaque jour, à Rome, pour les trois cent vingt mille citoyens prolétaires que le trésor public nourrissait, du temps de César, faute de negotium ou de lahor qu'ils pussent faire.
Le droit à l'assistance naquit ainsi forcément du droit à l'oisiveté, et le droit à l'oisiveté du droit légal à l'assistance.
L'usage fréquent, continu de ce double droit, garanti au prolétaire romain, dut nécessairement en engendrer l'abus : de là l'habitude de vivre ignavi contractée par tous les otiosi de Rome, habitude qui fit naître à la fin, au sein de la ville éternelle, celle du far niente des Indous, pour qui le repos absolu du corps et même de l'esprit constituait le plus haut degré possible de félicité, voire même de sanctification.
Pour la tourbe famélique et fainéante qui composait la plèbe romaine à la fin de la république, le pain de l'annône et les jeux du cirque, panem eUiVcmses, constituaient le suprême bonheur.
Panem ! Nous verrons, dans l'un des chapitres suivants, que le peuple le mendiait et le recevait de toutes mains et sous toutes les formes.
Circenses ! Nous avons vu, dans notre précédent ouvrage, qu'il s'en repaissait les yeux et l'esprit, comme il repaissait son corps des vivres fournis gratuitement. Nous avons vu pareillement comment les comitia cou-
les otiosi de la république, celte dissertation est dans le faux j si elle porte sur les otiosi de l'empire, elle est dans le vrai. (Voy. ci-après, cil. VI, §2.)
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couraient à alimenter son oisiveté politique, en même temps que les halnea^les lupanaria, les popinœ entretenaient son oisiveté licencieuse ^
Que produisirent ces divers éléments d'oisiveté fermentant au sein d'un peuple qui n'avait plus, pour les neutraliser, ni son antique courage, ni ses antiques mœurs? Une oisiveté plus profonde, c'est-à-dire plus dégradée ^ et plus lâche % et avec elle une plus irrémédiable misère.
Cette misère fut telle qu'à la fin elle chassa les Romains de Rome. Quel projet alors conçurent les émigrants? Fut-ce de conquérir par le travail, dans un autre pays, la position stable, honorable, industrielle, que le mépris national pour le travail des mains leur avait refusé dans leur patrie? Non. Encroûtés dans leur oisiveté native, comme le crustacé dans sa coque épaisse, ils ne songent qu'aux lieux fortunés où l'homme peut vivre sans rien faire , et où la terre produit tous les ans sans labour : Reddit ubi cererem tellus inarata quotannts. « Loin, bien loin des bords du Tibre, il est, se disent-ils, des îles fortunées où la terre produit sans culture, où la vigne fleurit sans avoir besoin d'être taillée, où l'olivier et le figuier donnent toujours du fruit en abondance. Là, du creux des chênes se distille le miel, et du sommet des montagnes jaillit une eau limpide et fraîche, qui jamais ne tarit, qui ne se corrompt jamais. Les chèvres viennent d'elles-mêmes s'offrir à la main qui les trait; les brebis rapportent des mamelles toujours pleines. Là, point de contagion
* Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 68 et suiv-, et ci-après, ch. VI, § 2, = Voy. ci-dessus, p. 44, 52 et 53.
3 Voy. ci-dessus, p. 51, 52, 79 et 80,
parmi les troupeaux, point d'astre funeste qui les consume, point (le loups qui grondent le soir autour des bergeries , point de serpents , jamais d'inondation , jamais de sécheresse, mais du froid et du chaud modére'ment, une égale température enfin ^ » Et les voilà partis pour ces heureuses contrées, «réservées par Jupiter aux gens de bien ^ — »
Mais, las! ces conti^ées étaient au pays des chimères, et tous les oisifs qui les cherchèrent n'y trouvèrent que ce que l'oisiveté procure, même aux rois :
Olium reges prius et beatas Perdidit urbes.
» Horal., Epod. XVl,lrad. de M. J. Le Gris. • Ibid.
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