‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 5)Chapitre 56 sur 75 · Ruïïus ; Pompée; César · texte numérisé non relu

Ruïïus ; Pompée; César

Mal universel de la république. — Royautés du désordre. — La propriété est en péril. — Loi agraire de Ruilus. — Vente des biens nationaux. — Emploi du produit des ventes. — Capoue distribuée à cinq mille citoyens. — Cicérori attaque la loi et la fait échouer. — Pompée la reprend inutilement. — César, plus heureux, la fait adopter par le peuple, en la modifiant. — Son exécution jurée, sous peine de mort, même par les sénateurs qui l'avaient rejetée. —^ Toutefois César n'ose toucher aux usurpations de l'aristocratie. — Se borne à un essai de colonies agricoles et d'ateliers nationaux. — Trois cent vingt mille prolétaires ! — Comment conjurer ce danger? — Vaste projet de César. — César est assassiné.

A l'époque où nous sommes parvenus, toute l'aristocratie, sénateurs, chevaliers, publicains, usuriers, se croyaient menacés d'un massacre. La république ellemême se sentait en danger de mourir.

Ce n'était pas la liberté , morte depuis longtemps , c'était la propriété qui se trouvait en péril. Le mal, en effet , dont se mourait cette vieille société , c'étaient l'injustice et l'illégalité dont se trouvait entachée alors l'origine de toute propriété en Italie. Les anciennes races italiennes du Midi, depuis longtemps expropriées, soit par la populace de Rome envoyée en colonies, soit par les usuriers, chevaliers et publicains, avaient été presque anéanties par Sylla. L'usure avait exproprié, à leur tour, et les anciens colons romains et les soldats de Sylla établis par lui dans l'Etrurie. Les sénateurs et les chevaliers changeaient les terres en pâturages et substituaient aux laboureurs libres des bergers esclaves. L'Etrurie, préservée longtemps, subissait, à son tour, cette cruelle transformation. Par toute l'Italie flottait une masse formidable d'anciens propriétaires dépossédés à des époques différentes : tous égaux dans une même misère, tous redemandant une part dans ces

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vastes domaines qui leur avaient jadis appartenu. Mais ces terres, d'où le grand propriétaire avait arraché toutes les limites, pierres brutes, termes et tombeaux, ces champs dont il avait, souvent à dessein, brouillé et confondu la face, quel agrtmensor assez clairvoyant, quel juge assez intègre eût pu les reconnaître, les mesurer, les partager * ?

En même temps : « 11 n'était aucun malheur, aucune adversité que les bons citoyens ne redoutassent, et que les mauvais n'espérassent. La foi dans la justice était perdue, non par le coup imprévu de quelque calamité nouvelle, mais par le soupçon, par la méfiance contre l'action paralysée des juges, et par l'infîrmation des choses jugées. Alors, surgissaient des dominations inaccoutumées, et l'on ne voyait plus seulement les fonctions insolites, mais les royaulés du désordre (régna) convoitées par l'ambition ^. »

Alors parut le tribun Rullus qui s'offrait de guérir, par une seule loi, le mal universel de la république (an 66 avant J.-C). Rullus proposait que, sur les trentecinq tribus, on en tirât dix-sept au sort, lesquelles, à la majorité de neuf d'entre elles, nommeraient des décemvirs pour vendre les biens nationaux, c'est-à-dire les fonds incorporés au domaine public, ainsi que les forêts de l'Italie, ventes dont le produit devait servir à l'acquisition de terres labourables que l'on partagerait entre les citoyens pauvres. De plus, les commissaires devaient distribuer à cinq mille citoyens romains le territoire et la ville de Gapoue qui formaient un des plus beaux et des plus sûrs revenus de l'État. De plus,

* Michelel, Hist. rom„ II, p. 274.

* Cic, De lege agraria, II, contra Rullum.

33î SOLUTION DU PROBLÊME DE LA MISÈRE.

le tribun se chargeait de diriger lui-même rope'ration. Mais, effiayés d'une proposition qui eût compromis, à la fois, et leurs usurpations de propriétaires et leurs inle'rêtsde fermiers des impôts publics, les chevaliers la firent attaquer par Gicëron, leur avocat ordinaire, dans quatre discours, restés célèbres \ par lesqjiels l'habile orateur parvint à démontrer au peuple qu'il était indigne de Rome d'établir ses enfants sur des terres légitimement acquises *; que jamais les Romains n'avaient acheté l'emplacement de leurs colonies ; que, d'ailleurs, la proposition tendait à faire précisément partager les terres d'où Ton tirait le blé qui se distribuait au petit peuple. (( Ce dernier argument, dit un historien, était décisif auprès de la populace oisive, laquelle aimait mieux du blé que des terres, et ne se souciait pas de quitter la place publique et les combats de gladiateurs ^ »

Donc, une fois encore, le peuple sacrifia le citoyen qui voulait le servir. Heureusement que, cette fois, ce ne fut pas l'auteur de la proposition, ce fut la pro-

* Cic, De %e a^fr., I, 5, 6, 7, 8 et 9.

* « Ceux qui veulent devenir populaires et qui, par ce motif, proposent des lois agraires pour expulser de leurs biens les possesseurs légitimes, ceux-là sapent les fondements de la république en détruisant d'abord la concorde qui ne peut exister lorsqu'on dépouille les uns pour gratifier les autres, et ensuite l'équité, qui est anéantie du moment oii chacun ne peut garder sa propriété. La condition essentielle de toute cité, c'est de permettre k chacun de posséder ses biens librement et avec une entière sécurité. Quelle sorte d'équité est-ce là que d'enlever au possesseur un champ qui est la propriété de sa famille depuis de longues années, ou même depuis des siècles, pour en faire jouir un intrus ? Quoi! voilà une maison que j'ai achetée ou bâtie, que j'entretiens, où je fais des dépenses continuelles, et vous viendrez vous y installer de force ! » Cic, De Of/iciis,

* Michelet, ub, sup.

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position seule qui pe'rit sous la réprobation populaire.

Mais le principe de la loi agraire devait renaître bientôt des cendres mêmes de cette proposition.

En effet, trois ans après, Pompëe, revenu d'Asie, proposa, de concert avec le tribun Flavius, une nouvelle loi agraire qui devait bii concilier la faveur du peuple. Mais , celte fois encore , Cicéron parvint à la faire repousser * .

Enfin, l'année suivante (l'an 59 avant J.-C), Jules César, nommé consul, reprit les propositions de Rullus et de Flavius en les modifiant.

Donc, dès les premiers jours de son entrée en charge. César lut au sénat la loi suivante :

« Pour relever l'agriculture et repeupler les solitudes de l'Italie , on distribuera aux pauvres les terres du domaine public. Celles de la Campanie ne seront données qu'à ceux qui ont au moins trois enfants, et une redevance sera payée au trésor pour ces concessions. Si les terres publiques ne suffisent pas, on achètera, avec l'argent que Pompée a rapporté, des domaines particuliers au prix où ils ont été marqués sur les registres du dernier cens, et seulement du consentement des propriétaires. Vingt commissaires veilleront à l'exécution de la présente loi ^. »

Cotte loi n'avait rien que d'opportun et de sage; mais « Ce n'est pas la loi que je redoute, disait Caton au sénat, c'est le prix dont le peuple devra la payer. »

Rejetée par le sénat, la loi de César fut adoptée par le peuple, malgré Topposition de Bibulus, son collègue

* C\c., Ad Attic, I, 19.

2 Voy. Dion Cassius, XXXVUI, 7. — Suet-, Cœs., 20. — Plut., C(Z?5.,37.

consul, et celle, un peu timide cette fois, de Cice'ron. La loi passa donc, et un plébiscite obligea les sénateurs, les magistrats, et tous ceux qui brigueraient une charge à Favenir, d'en jurer l'observation littérale, sous peine de mort. Tout le monde jura, même Gaton *.

Cette loi agraire était la première, depuis soixante ans, qui eût réussi à passer *.

Plus restreinte que les précédentes, elle avait le mérite de soulever moins de craintes et d'être plus applicable. César y respectait les usurpations du domaine, celles qui avaient précédé les Gracques, celles qui les avaient suivis. Il se bornait au domaine vacant, et, avec les ressources ordinaires de la république, il achetait de ceux qui voudraient vendre quelques-unes de ces solitudes de l'Italie où Rome pût se décharger d'une partie de sa population oisive. C'était un grand et noble projet; mais les terres disponibles de l'État furent bientôt épuisées. Il eût fallu toucher aux grands domaines et s'aliéner à jamais l'aristocratie. N'osant joindre ce grief à la perte de la liberté, il renonça à la loi agraire et se borna à un essai de colonies agricoles et d'ateliers nationaux.

César, donc, frappé du danger permanent que présentait pour la société la masse oisive des trois cent vingt mille prolétaires qui ne vivaient, à Rome, que des distributions de l'annone, résolut d'éteindre ce foyer d'incendie social et politique dont il avait expérimenté lui-même toute l'énergie avant de parvenir au pouvoir et pour y arriver. Pour cela, il commença par réduire de trois cent vingt mille à cent cinquante mille

» Duruy, Hist, des Rom.^ II, p. 40i.

• Wallon, De V esclavage j part. Il, cli. 9.

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le nombre des prolétaires fainéants qui prenaient part aux distributions publiques*. Ensuite, il résolut et tenta d'appliquer au travail les ressources et les bras qu'il retirait à l'oisiveté. Dans ce but, il créa, sous le nom de colonies, des espèces d'ateliers nationaux dans lesquels il incorpora le plus d'oisifs qu'il put, et dont il embrigada les membres par escouades , non dans l'intérieur de la ville, — il s'en garda bien! — mais loin, bien loin, hors des murs de Rome '.

Vingt mille familles furent ainsi retirées par lui de la fange de la ville, ex fœce romuleâ, et rendues à la terre, au travail, à la dignité personnelle. Quatre-vingt mille hommes furent envoyés de Rome dans les provinces, et embrigadés en colonies agricoles au delà des mers. A défaut de terre. César donnait aux oisifs de l'occupation en Italie, en prescrivant d'employer un tiers d'hommes libres aux troupeaux qu'on faisait paître dans les pâturages de l'État. En exonérant ainsi la ville, il repeuplait les campagnes, et rappelait en même temps à Rome, et y fixait à demeure, les classes dont la présence, loin d'être un embarras, pouvait lui prêter un utile concours ^.

Cette vaste conception pouvait sauver l'aristocratie du reflux menaçant de la démagogie prolétaire ; mais le fer d'un patricien la noya dans le sang de son auteur.

* Voy. ci-après, p. 349.

* Voy. notre ouvrage Du droit à Voisiveté, elc, p. 127. « Suet., Cœs., 42.— Cic, Epit. famil., XIU, 5, 8.

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