Les Triumvirs
Le peuple se venge de la mort de César sur les biens de l'aristocratie. — Hœc mea suni! — Partage de dix-huit villes et de leur territoire. — Octave, devenu l'empereur Auguste, reprend l'œuvre de César et fait comme lui : — Tua rura manebunt.
L'un des Gracques avait dit : « Je ne conçois pas qu'au milieu d'une ville libre on rende la condition du peuple pire que celle des animaux fe'roces. Quand ces ennemis de l'homme veulent reposer, ils trouvent des retraites sûres dans leurs antres , des asiles paisibles dans les forêts ; tandis que les citoyens, qui exposent sans cesse leurs jours pour le salut et pour la gloire de leur patrie, se voient privés, à la fin de leurs travaux, de logement et de subsistance ; et, s'ils jouissent encore de l'air et du soleil, c'est que la cupidité de leurs oppresseurs ne peut les leur ravir. — Écoutez, cependant, nos superbes consuls , nos orgueilleux préteurs, quand ils haranguent les soldats, un jour de bataille : ils leur parlent comme à des hommes fortunés qui possèdent tous les biens de la vie. N'est-ce pas une raillerie insultante que de les exhorter à combattre pour nos autels quand ils n'ont pas de foyers; pour les palais de Rome quand ils ne possèdent pas une cabane ; pour une patrie opulente qui ne leur laisse aucun héritage? Privés de tout, qu'ont-ils à défendre? Ils ont conquis les vastes contrées qui enrichissent la république, et ils n'en sont que plus pauvres. Leur sang a payé ces trésors auxquels on ne leur permet pas de participer. La veille d'un combat, on leur donne le titre de maîtres du monde; le lendemain du triomphe, on leur conteste
LEGES AGRARI^. 337
quelques arpens des royaumes qu'ils ont conquis *. » Ces paroles étaient restées gravées dans la mémoire du peuple.
Et le peuple ne les oublia pas lorsque le patriciat eut fait poignarder César. Alors, il se vengea de la mort de son héros, de son dieu, — deus, deus ille, — sur les biens mêmes de F aristocratie auxquels César n'avait osé toucher. Donc, les triumvirs, les élus du peuple, après avoir proscrit trois cents sénateurs et deux mille chevaliers, — sanglantes représailles de la démocratie ! jeux funèbres donnés par le peuple à la mort du héros de Pharsale^ ! — réalisèrentla loi agraire que César n'avait osé formuler, en partageant aux soldats, pour leur tenir lieu de colonies (coîoniarum loco), dix-huit villes choisies parmi celles qui avaient embrassé le parti aristocratique des meurtriers de César, les plus opulentes , les plus renommées par la bonté de leur territoire : Capoue, Rhegium, Venusia, Beventum, Nuceria, Ariminum, Vibona ^;... auxquelles il faut ajouter Mantoue : Mantoue, pour son malheur, trop voisine de Crémone !
Manlua, vœ miserse nimiùm vicinaCremonœ!
Virgile habitait Mantoue. C'est à cette circonstance que nous devons de connaître la touchante description qu'il nous a laissée des malheurs de cet inique partage agraire. Les propriétaires dépossédés fuyaient devant
* De Ségur, IJist. rom., II, ch. I.
* Notez que l'on vit « des sénateurs, des préteurs, des tribuns se rouler en larmes aux pieds de leurs esclaves, leur demandant grâce, elles suppliant de ne point les déceler » (Michelet, Hist. rom.. Il, ch. VI}.
3 App., De bell. civ., IV, 3.
rétranger farouche qui, sans pitié, leur disait : « Arrière, anciens colons, arrière ! ces biens-là sont à moi. » Hœcmea sunt ; veteres mtgrate coloni! Ils fuyaient du sol natal, délaissant une terre chérie ; — Nos patriœ fines et dulcia Unqmmus arva^ nos palriam fugimus I — pour aller loin, bien loin ! les uns vers la brûlante Afrique, les autres vers la froide Scythie; ceux-ci en Crète, aux bords ravagés par les torrents de TOaxe; ceux-là dans le fond de la Bretagne , pays perdu, séparé du reste de Funivers ; et penitus toto divisos orbe Britannos. Et tous ces pauvres émigrés, donnant un dernier regard à leur patrie, pleuraient, et se demandaient si jamais, après un long exil, ils auraient l'heur de la revoir... « Des champs divinement cultivés appartenir à un soldat impie ! Un barbare recueillir de si belles moissons !... 0 suites funestes des discordes civiles \,.. En quo dîscordia cives perduxit miser os * / »
Heureusement que, dans le partage du monde que se firent entre eux les triumvirs. Octave se trouva avoir l'Italie, et que, les temps de colère étant passés, et la politique voulant qu'au régime de spoliation et de terreur succédât l'esprit de mansuétude et de justice', Octave apporta tous ses soins à cicatriser les plaies de cette pauvre Italie si déchirée, et fit dire aux anciens colons, par la voix du poëte de Mantoue qui était venu l'implorer : « Je vous rends vos champs; tua rura manehunt. Retournez donc à vos charrues et menez paître vos troupeaux, comme auparavant. »
Pascile, ut aiilè,boves, pueri; sumraitlile lauros».
» Virg., Eclog., I et IX.
* Le Gris, Rome, ses novateurs, etc., U, p. 19.
• Virg,, u6. sup.
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Puis, devenu l'empereur Auguste, il reprit l'œuvre de César, et colonisa au profit des classes indigentes les terres non possédées du domaine public. Mais il abolit l'usage des colonies militaires, en ordonnant qu'à l'avenir les vétérans recevraient leur récompense non en terres mais en argent *. Il résultait, aux yeux d'Auguste, plusieurs mauvais effets de cette distribution des terres que l'on faisait depuis Sylla. D'abord, la propriété des biens des citoyens était rendue incertaine ; ensuite si on ne menait pas dans un môme lieu les soldats d'une cohorte, ils se dégoûtaient de leur établissement , laissaient les terres incultes, et devenaient des citoyens dangereux ^ ; que si on les distribuait par légions, les ambitieux pouvaient trouver dans un moment des armées toutes prêtes contre la république ^ ; danger auquel Auguste crut devoir remédier.
Et ainsi firent ses successeurs , sans que le problème agraire ait reçu d'autre solution.
Coup d'œil rétrospectif. — Pourquoi les patriciens si ardents à repousser les lois agraires. — Pourquoi le peuple si mou à les défendre. — Effets des lois agraires. — Le principe de la propriété est sauf; — Mais misère plus grande découle de richesse plus grande.
En jetant un coup-d'œil rétrospectif sur les tristes péripéties de ces diverses lois agraires dont nous venons
1 II régla que les soldais prétoriens auraient cinq mille drachmes; deux après seize ans de service, et les trois autres après vingt ans. Dion, in Aug.
* Voy. Tacit., Annal, XIV, sur les soldats menés à Tarente et à Antium; et ci- dessus p. 329.
* Montesquieu, Grand, et décaâ. des Rom., ch. XIII.
d'esquisser le tableau, nous y voyons la confirmation de ce mot de Tite-Live : « Que la proposition de la loi îigraire ne fut jamais renouvelée sans causer les mouvements les plus violents dans la république *. » C'est que, d'une part, cette proposition fut toujours mise en avant par des tribuns, jaloux ou ennemis du sénat et suspects, dès lors, d'agir bien plus par ambition ou par passion que pour le bien-être réel des classes pauvres, et que, d'autre part, le sénat, dont elle avait pour but de refréner et de punir les usurpations scandaleuses sur le domaine public, ayant un intérêt majeur à en détourner l'application , dut ne reculer devant aucun moyen, fût-il odieux, pour la faire écbouer. Que la proposition eût simplement pour objet le partage des terres conquises, ou qu'elle eût pour but de rechercher les usurpations, l'horreur qu'en avait le sénat était la même. On eût dit que toucher, même indirectement, au droit que les grands s'étaient arrogé de s'emparer de tous les domaines à leur convenance, était une violation flagrante de la propriété quiritaire et de la constitution. Les seules concessions qu'on pût et dût faire au peuple, dansVager publicus, étaient, selon eux, celles qu'eux-mêmes jugeaient à propos de faire. Et ils en faisaient souvent, il faut le dire, mais toujours sous la forme de colonies, et jamais sans se montrer d'autant moins portés à faire plus, que les tribuns du peuple ou les consuls se mêlaient davantage de les prévenir sur ce foint.
Ce qui étonne le plus, dans ce conflit de prétentions hostiles dont le peuple était la victime , c'est que le peuple, qui eût dû prendre parti de préférence pour ses
» Tit.^Uv.,UI,6.
LEGES AGRARI^. 341
tribuns, les abandonnait presque toujours dans la lutte, et les sacrifiait aux résistances intéressées du sénat. La raison de ce fait étrange tient beaucoup moins à la versatilité et à l'aveuglement des masses populaires qu'à cette circonstance, qu'on n'a pas assez remarquée, que les libéralités agraires n'embrassaient pas tout le peuple, mais se bornaient à cette partie du peuple désignée sous le nom d'mopes , de proletariiy de capite censi, de tunicalus popellus, de plehecula, de populace, laquelle, chargée d'enfants, de dettes et de misère, n'entrait presque pour rien dans les comices, et était renfermée dans les quatre tribus de la ville, ou dans la dernière centurie. Pour les plébéiens aisés, déjà pourvus, ils n'avaient rien à faire dans ces disputes; aussi les laissaient-ils s'épuiser sans s'y mêler. Que ce fût , en effet, les grands ou les petits qui triomphassent, la lutte ayant Heu au-dessus ou au-dessous d'eux, peu leur en importait Tissue. Ceci explique pourquoi la populace, accoutumée à vivre des distributions de blé ou de pain de l'annone dues à la générosité politique des grands, en revenait, en définitive, à l'opinion des grands, quand il s'agissait de distributions de terres, — distributions auxquelles les prolétaires tenaient beaucoup moins qu'aux autres, celles-ci les faisant vivre sans travailler, celles-là devant les faire travailler pour vivre.
Maintenant , quel fut l'effet de ces diverses lois agraires qui, pendant plus de trois siècles, agitèrent si profondément la république romaine? Fut-ce de détruire, d'altérer même le principe de la propriété individuelle, et de faire pénétrer dans les masses la doctrine platonicienne du partage égal des terres et de la communauté des biens ?
342 SOLUTION Dû PROBLÈME DÉ LA MISÈRE.
Nullement.
S'il est vrai, en effet, que la propriété est une loi de l'homme, que l'homme est fait pour la propriété, que la propriété est une loi de son espèce *, cela est vrai surtout du peuple romain , le plus individuel, le plus personnel, le plus terrien de tous les peuples.
El quant au communisme , s'il est vrai qu'il ait pénétré en un point dans la cité éternelle, — la promiscuité des sexes et la sanctification de la débauche, — il ne l'est pas moins qu'en dehors de cette aberration exceptionnelle et momentanée qui appartient à l'époque de sa décadence', le principe de la communauté des biens ne fut invoqué par personne , en aucun lieu, dans aucun temps, dans les luttes politiques et sociales qui bouleversèrent le monde romain.
Il est vrai de dire encore que, sous les empereurs, le principe de la propriété fut plus religieusement respecté que pendant la république, car, sous les empereurs, on ne vit plus ces confiscations en masse, ces spoliations systématiques qui, sous la république, avaient signalé les luttes sanglantes des partis^.
Le seul effet, donc, que produisirent les lois agraires, fut; pour le peuple dépouillé, dont elles avaient pour but de soulager la misère, une misère plus grande, née de la plus grande richesse des patriciens spoliateurs.
C'est ainsi que la misère procède toujours de la richesse, en ce que la richesse pouvant, et ne voulant jamais, faire ce que la misère est en droit d'attendre ou d'exiger d'elle pour s'aider à vivre de son superflu,
» Thiers, De la Propriété, ch. III.
* Voy. ci-dessus, p. 107, note 6; et p. 212.
' Sudre, ffist. du Communisme, ch. IV.
LEGES ANNONARI^. 343
Texistence de Tune a sa source, comme ses excès ont leur justification, et ses écarts leur excuse, dans l'avidité aveugle et dans l'égoïsme obstiné de Tautre.
§ ÏV.
Leges annonarise.
Qu'était-ce que l'annone ? — Vente de blé à bas prix. — Qui fixait les mercuriales?— Distributions gratuites. — Quand commencèrent? — Liste civile frumentaire. — En quoi consistait? — Livre d'or de la misère. — Qui avait droit d'y être inscrit? — Nombre des pauvres à Rome. — L'usage engendre l'abus. — Ce n'est plus la faim, c'est la sensualité qu'on a à satisfaire. — Petits pains blancs de deux livres. — Huile, lard et vin. — L'abus tombe devant une plaisanterie. — Quand et comment se faisaient les distributions? — Frumenlariœ tesserce. — Panis gradilis. — Œdium pnnis. — Kalamos. — Charge énorme pour le trésor public. — Peine de mort en cas de fraude. — Motifs politiques des lois annonaires. — Gâteau de miel dans la gueule de Cerbère.
Un moyen restait au sénat d'éloigner le peuple de ridée de devenir propriétaire et de réclamer sa part dans le partage des terres conquises : c'était d'apporter tous ses soins à tenir la ville constamment approvisionnée de la quantité de blé nécessaire à sa consommation, et de tenir le blé, cette nourriture normale du peuple, constamment à un prix tel que les citoyens les moins riches pussent facilement en acheter * . C'est ce que fit le sénat en instituant Yannone *.
Mais, la misère du peuple allant toujours croissant,
1 Voy. Cod. Theod., XIV, lit. XVI, liv. I et III; lit. XV, liv. I. — Une loi d'Arcadius et d'Honorius taxait la livre de pain de seconde qualité (livre romaine de douze onces, un tiers de kilogramme à peu près) au prix d'une petite monnaie qui valait la six millième partie d'un sou d'or, environ un quart de centime (Naudet, ub, sup., p. 50).
* Le nom d'annone vient d'année, parce que c'était pour une année que se faisaient les approvisionnements. Il y avait a Rome un préfet de l'aiinone, c'est-à-dire un magistral chargé de l'administration et de la"
3i4 SOLUTION DU PROBLÈME DE LA MISÈRE.
les patriciens, dont elle menaçait la richesse, allèrent plus loin au-devant de ses exigences, en organisant à Rome des distributions périodiques de blé faites à bas prix aux citoyens indigents. Tel était le but des lois frumentaires, appelées aussi annonaires, leges frumenlariœ vel annonariœ.
Ce but était d'aulant plus facile à atteindre que le gouvernement de Rome vendait lui-même tout le blé qui s'y consommait *, non par spéculation, mais pour assurer la subsistance du peuple ^.
Les distributions de blé faites au peuple à bas prix furent principalement en usage pendant les sept premiers siècles de Rome. Les prix auxquels ces distributions avaient lieu varièrent de un as (cinq centimes) le modius (huit litres soixante-quatre centilitres) à deux et à quatre as le modius ^.
Après la création du tribun at, les distributions à très bas prix devinrent surtout très fréquentes, les tribuns
police des subsistances (L. ult. Digest. De annonâ). — On appelait aussi annone toute redevance en nature, ou espèces, comme vin, blé, pain, viande, sel, etc., a la différence des redevances consislaat en corps certains, tels que de Tor, de l'argent, du cuivre, des chevaux, des vêlements, lesquelles portaient plus spécialement le nom de tributs (Cujas, in tit. XVI, liv. X, Cod.de annonis et tributis). — Il en était de l'annone ainsi entendue comme des autres impôts. Les citoyens chargés de la recette, susceptores^ devaient garder les matières reçues dans les greniers de rÉlat ou dans les lieux de dépôts désignés ; et une série d'agents avaient pour emploi de les faire passer dans les distributions habituelles (voy. à ce sujet Wallon, 3, 137).
1 Tit.-Liv., 11, 9, 34, 52. — V, 25.
« Ibid., 11, 34. — IV, d6. — XXX, 26. — XXXÏ, 4, 50.
« Voy. Pline, XVlll, 3. — Les blés récoltés aujourd'hui en Egypte, en Italie, et dans les autres contrées méridionales ne pèsent guère que quatre-vingts kilogrammes l'hectolitre, poids net. Le modius pesait un peu plus de sept kilogrammes.— Nous ne saurions dire avec précision
LEGES ANNONARIiE. 345
s'en servant comme d'un puissant moyen d'influence sur le peuple *.
Originairement, c'était le sénat qui fixait le prix du blé. Les tribuns lui ravirent cette prérogative, et la transférèrent au peuple, auquel ils proposèrent, sous la forme de loi , la taxation du blé que l'on devait lui distribuer. Les propositions de ces magistrats populaires, toujours faites à un taux très minime, étaient toujours acceptées par les plébéiens, lesquels trouvaient ainsi le moyen de se faire nourrir à peu près gratuitement par la république, sans rien faire ^.
Une fois entrés dans cette voie, le peuple et ses tribuns franchirent bien vite la faible distance qui restait entre une distribution à très bas prix et une distribution tout à fait gratuite. Ce fut vers le tiers du septième siècle que les premières distributions gratuites eurent lieu au nom de l'État.
Jusque-là on n'avait encore vu de distributions tout à fait gratuites que celles pratiquées par de simples citoyens, soit à propos de leurs candidatures, soit à la suite de jeux ou de triomphes. Mais, l'an 629 de Rome, Caïus Gracchus, étant parvenu au tribunat, voulut, dans sa soif de popularité, renchérir sur tous ses prédécesseurs, et, sans s'arrêter aux taxations à vil prix, proposa tout de suite de distribuer aux plébéiens pauvres un modius ûeîiomeut par mois, aux frais du trésor public, proposition qui fut convertie en loi'.
quel fut le prix commercial du blé pendant ces difl'érenls siècles ; mais ce que l'on ne peut révoquer en doute, c'est que de telles distributions se faisaient bien au dessous du prix commun. Dézobry, III, p. 392.
* Florus, III, 13. — Sali., Ep. ad Cœs., II, 10. — Plut., Coriol, 30.
2 Tit.-Liv., II, 34. — Cic, Pro Sext , 48. — TuscuL, III, 20.
s App., De bell civil., I, p. 648. ?,
34S SOLUTION eu PROBLÈME DE LA MISÈRE.
« Cette loi fut très agre'able au peuple, dit Cicéroîi, parce qu'elle lui fournissait, sans travailler, une nourriture très abondante; mais les gens de Lien s'y opposèrent, tant parce qu'elle épuisait le trésor public, que parce qu'ils prévoyaient que le peuple s'éloignerait du travail et se plongerait de plus en plus dans la paresse. » Aussi fut-elle abrogée quelques années après*.
Mais il est plus facile d'abroger une loi que l'usage qu'elle consacre. La loi tombée, l'usage se releva, et longtemps encore, on peut même dire toujours, les distributions de blé gratuites ou presque gratuites continuèrent, pour une partie du peuple, et même pour toutes les classes plébéiennes que la loi de Caïus Graccbus y admettait indistinctement ^.
Les luttes politiques, toujours croissantes depuis les Gracques, continuèrent à entretenir ce goût, d'ailleurs si bien enraciné dans les moeurs, qui fit que non-seulement le gouvernement recourut aux distributions gratuites, dans certaines occasions critiques, comme à un moyen certain de prévenir quelque sédition prête à éclater, mais encore que les simples citoyens, dans les vues d'une coupable ambition, les employèrent aussi souvent que par le passé. Clodius n'agit pas autrement, quand il machina Texil de Cicéron, et Jules €ésar non plus, lorsque, parvenu pour la première fois au consulat, il voulut se rendre l'idole du peule ^
Suétone donne à César un conseil très sage : « Il te faut, dit-il, pourvoir à ce que le peuple, corrompu par les largesses et les distributions de blé, soit retenu par
* Cic, Pro Sea;«.,48. — Cic, Brut., 62.
• Jd., Tuscul, m, 20. — Et Ad Attic, II, 19. > Dézobry, lU, p. 392.
LEGES ANNONARI^. ZAl^
des occupations personnelles qui lui ôtent le loisir de nuire à l'État *....» Mais, ainsi que nous l'avons vu, le travail des mains étant considéré comme chose servile à Rome, les prolétaires citoyens aimaient mieux mendier leur nourriture que de la gagner; ils avaient plus horreur de la sueur du front que de la lèpre de la misère ^.
Donc, à partir de César, la plèbe romaine eut sa liste civile, sa liste frumentaire, comme annexe forcée aux tables des censeurs.
Le nombre des ayants droit à ce livre d'or de la misère était immense , celui des inscriptions n'étant pas Hmité.
On peut juger à quel chiffre il devait s'élever alors que les séditions et les troubles civils appelaient tous les bandits, tous les fainéants, tous les gueux de Htalie à se réfugier à Rome, pour avoir part à ces distribulions qui n'avaient lieu que là. Les prétendants aux charges publiques recrutaient de toutes parts ces nouveaux citoyens, et les faisaient venir pour voter, et, au besoin, pour se battre pour eux dans les comices '. Ajoutez-y le nombre toujours très grand des favorisés, car la faveur se glissait même dans la besace du pauvre, et, pour avoir, dès ce temps-là, un morceau de pain assuré, il fallait plus que son droit de misère pour Tobtenir, il fallait l'apostille d'un riche protecteur.
Ces abus, qui favorisaient l'ambition, devinrent aussi un calcul de la cupidité. Des citoyens riches, ou jouissant d'une honnête aisance, n'avaient pas honte d'af-
* Suet., Orat. I, ad Cœsar, de rep. ordin., 41 el 43.
' Voy. ci-dessus, p. 52.
' Den. d'Haï., Antiq, rom., IV, p. 228. —Voy. ci-dessus, p. 227.
franchir beaucoup de leurs esclaves, sons la condition de leur rapporter tout le blé qu'ils recevraient de Tannone en qualité d'affranchis *.
Toutefois, pour avoir droit aux distributions de blé faites par l'État, il fallait non-seulement être pauvre, mais encore être citoyen romain de la classe des prolétaires ^ ; il fallait de plus, sous les empereurs, que la pauvreté ne provînt pas de paresse ^.
Plus tard, sous Constantin, la faveur des diîjtributions journalières fut accordée à titre d'encouragement à quiconque bâtirait une maison à Gonstantinople ou à Rome; de là le nom de pain de construction, œdium panis, que reçut le bénéfice de l'annone dans ce cas, — bénéfice, d'ailleurs, que le propriétaire de la maison ne pouvait retenir en la vendant *.
En 683 (71 ans avant J.-C), on comptait à Rome un peu plus d'une personne sur huit nourrie aux frais du trésor public ^
On en comptait une sur trois en 691 (63 ans avant
Au temps de la dictature de César, l'an 707 de Rome (48 ans avant J.-C), le nombre des prolétaires prenant part aux libéralités de l'annone ne s'élevait pas à moins de trois cent vingt mille sur quatre cent cinquante mille citoyens ; c'était à peu près les trois quarts de la population romaine domiciliée dans la ville ^
* Naudel, ub. sup.y p. 42. — Voy. ci-dessus, p. 119.
* Senec, De benef., IV, 28. — Plut., Cat. d'Utiq,, 37.
* Voy. ci-après, p. 388.
* Cod. T/ieod.,lib.XlV, lit. XVII, De amon, civ. et pane gradili, l.i, 5, 12,13,14.
» Voy. Bureau de La Malle, Econom. polit, des Rom. H, p. 222 et 314.
« Ibid.
' Voy. Bureau de La Malle, t^. sup. .
LEGES ANNONARIiE. 349
César, aussi grand homme d'État qu'habile général, remédia à cet abus, en réduisant d'un seul coup à cent cinquante mille le nombre des pensions alimentaires *, et à huit cent mille modii la quantité de blé distribuée chaque mois ; puis, pour se débarrasser, sans nuire à sa populaiîté, des milliers de mécontents qu'une telle réduction devait susciter contre lui, il en envoya quatre-vingt mille dans les colonies, dota plusieurs mille autres de terres en Italie ^, et confondit le reste dans la foule de ceux pour qui les fêtes et les jeux, joints à l'éclat de sa puissance et de sa gloire, étaient un allégement suffisant au joug de leur besoigneuse oisiveté.
Auguste, aussi habile administrateur que son père, suivit ses errements et son exemple. Mais sa sagesse et sa fermeté échouèrent devant les exigences des abus renaissants, et, dès l'an 748, le nombre des indigents inscrits dépassait déjà deux cent mille ^
Au fur et à mesure qu'augmentait le nombre des indigents, s'élargissait le cadre des secours publics.
Il ne fut rien changé toutefois dans la nature et la quotité des secours jusqu'à Septime Sévère. Mais cet empereur ajouta aux distributions de blé des distributions d'huile, que suspendit Héliogabale, et que rétablit Alexandre *,
Au triomphe d'Aurélien, on mit le comble à ce que l'institution avait d'abusif: au lieu d'un soulagement pour la faim, on offrit des jouissances à la sensualité. Non-seulement, en effet, Aurélien substitua aux distri-
1 Suef., Cœs., Ai.
^ Voy. ci-dessus, p. 335.
» Dion Cass., LV, 10, p. 635. — Suet., in Aug., 42.
* Spart., Sept, Seo., 19-23. — Umpr., Alex. Sev.y 23.
butions mensuelles de blé en nature des petits pains do luxe, c'est-à-dire des couronnes de pain de fleur de farine pesant deux livres, et distribuées quotidiennement, mais encore il y ajouta une distribution permanente de chair de porc que ses successeurs furent obligés de continuer *. Son dessein était même de donner aussi du vin ; mais il s'arrêta, à ce qu'on dit, devant une plaisanterie du préfet du prétoire, lequel lui fit observer que, « si, avec le pain, la viande et l'huile, le peuple s'accoutumait à recevoir encore du vin, il faudrait finir par lui donner des poulets et des oies ^. »
Chaque individu admis, sur sa demande, aux distributions de l'annone, était inscrit sur une liste spéciale, la liste des gratifiés. 11 recevait à ce litre un bon de distribution, sous la forme d'un petit cube de bois de troëne, appelé lessère frumentaire Qrumentariœ tesserœ). Muni de sa tessère, il se faisait délivrer sa ration aux magasins publics ^
Cette ration, quelle était-elle ? La donnait-on individuellement ou pour toute la famille? Les auteurs anciens ne nous fournissent sur ce point aucune indication précise. Nous voyons seulement, par un fragment de Salluste, que chaque citoyen recevait cinq modii. Pour combien de temps? Salluste ne lo dit pas. Mais, en rapprochant ce passage d'un autre où Gaton nous apprend que, dans les exploitations rurales, on rationnait les esclaves de trois à quatre modii par mois * , il
1 Naudel, ub, sup.^ p. 46.
2 Ibid.
» Plin., XVI, i8. — Sud., Aug., 40, 41, 42. — Perse, Sat. V, vers 74.
* Cato, De re rusticd, 5^.
LEGES ANNONARIiE. 351
paraît vraisemblable que les cinq modii de l'annone formaient e'galemeiit la ration mensuelle dos citoyens indigents * .
Primitivement, donc, les distributions étaient mensuelles. Plus tard, pour en mitiger l'abus, Auguste ordonna qu'elles n'eussent plus lieu que par trimestre ; mais, des réclamations s'étant élevées contre ce nouveau mode. Ton en revint à l'usage ancien ^.
A dater du règne d'Aurélien, les distributions devinrent quotidiennes, parce qu'on donna du pain '. Pour l'huile, on suivit le même ordre, ainsi que pour la viande et le lard^
Mais il vint des temps où l'on cessa d'avoir les moyens de supporter la dépense alimentaire de l'année. Une loi d'Honorius, de l'an 419 de notre ère, règle la distribution à quatre mille livres de pain par jour pendant cinq mois, en totalité six cent mille livres \ ce qui montre la dépopulation de Rome et la détresse du fisc, h la suite de l'invasion des Gotbs. Yalentinien le Jeune, trente-trois ans après, dépensait dans les cinq mois une quantité de treize millions six cent vingt-huit mille
* Ces cinq modii, équivalant k trenle-cinq kilogrammes, pouvaient suffire h, un ménage de trois personnes. — Dans nos contrées septentrionales, à Paris, par exemple, des calculs certains font ressortir à quarante-cinq décagrammes par jour la ration d'une personne. Notez de plus qu'avec nos blés, qui ne pèsent guère que soixante-quinze kilogrammes l'hectolitre, le poids de grain ne donne que le poids de pain, tandis que les blés de Rome, récoltés dans des pays extrêmement secs, devaient produire sept, huit, et môme dix pour cent de plus en pain. Dézobry, III, p. 393.
2 Suel., Aug., 40.
3 Cad. Theod., XIV, tit. XVII, 1. 3.
* lbid„X\Y, til. IV, 1. dC— Gothof.,a<i. Cod. Theod., XIV, tit. V,l. 3. ^ Cod. Theod., XIV, tit. IV, 1. 40.
362 SOLUTION DU PROBLÈME DE LX MlbÈRE. ^
livres, ce qui faisait plus de quatre-vingt-dix mille huit cent cinquante livres par jour *. Triste temps que celui où Ton mesure la prospérité de Rome sur le plus grand nombre de pauvres qu'elle peut secourir ^ î
Quant au mode de répartition, il était soumis à des règles sévères et environné de plus de garanties que lors des distributions de blé. Les distributions de pain se faisaient par quartier, regiones ; les noms des prenant-part, avec la quotité de la part, y étaient inscrits sur une table d'airain. Le nombre en était à peu près fixé, et la substitution aux familles éteintes se faisait de manière à transmettre leur portion à des familles de môme état et de même rang ^ Le pain se donnait h chacun publiquement, et non à la boulangerie, de peur de fraude *. A cet effet, tous les jours le peuple se rendait aux gradins de son quartier, graJus; c'étaient des esplanades auxquelles on montait par des escaliers de chaque côté, et oii se tenaient les agents du préfet de l'annone, qui donnaient le pain; de là le nom depanis gradilis. Là, on délivrait à chacun sa portion, sur la présentation de sa tessère, ou plutôt de sa marque (en grec kalamos), laquelle avait remplacé la tessère \ La fraude, soit qu'elle émanât des employés de l'annone,
* Naudet, ub. 5wp., p. 6d. — Sur quoi M. Wallon fait la reclificalion suivante. « M. Naudet a écrit treize millions au lieu de trois millions, ce qui lui fait porter a quatre-vingt-dix mille huit cent cinquante livres la quantité des distributions journalières. Il importe de signaler cette erreur de plume qui établirait une trop grande différence entre les temps d'Iionorius et de Valenlinien III » {Histoire de l'esclavage, III, p. 528}.
- Wallon, ub. sup.
3 Golhof., ad Cad. Theod., XIV, lit. XVII, 1. 6.
* Cod. Theod., ub. sup., 1. 7.
* Naudet, ub. sup ^ p. 66.
LEGES ANNONAaiiE. 353
soit qu'elle émanât des parties prenantes, était punie de mort, châtiment bien terrible pour quelques morceaux de pain, dit un savant commentateur*. Mais les empereurs attachaient la pensée du bonheur de l'empire à la rigoureuse exactitude avec laquelle était payée la dette alimentaire du pauvre, et l'un d'eux disait qu'il n'y avait rien de plus réjouissant à voir pour lui que le peuple romain bien repu^.
En résumé, la loi frumentaire deCaïus Gracchus, cette loi dont tous les bons esprits, Cicéron, Salluste, Jules César, Auguste, ont senti et fait connaître les inconvénients, subsista jusqu'à la chute de l'empire romain : — Salus populi suprema lex eslol — Elle était devenue une nécessité suprême. Ce fut une concessioïi obligée de l'oligarchie envers le peuple qui, réduit à la misère par l'abrogation des lois liciniennes, par l'absence de ' ut travail organisé, par l'introduction de la culture au moyen des esclaves, et cependant conservant tous ses droits politiques, avait besoin d'être contenu par de puissants motifs d'intérêt personnel pour ne pas être tenté d'exciter sans cesse des révolutions dans FÉtat, et de porter, par là, la perturbation dans la fortune des riches'.
Donc, les riches jetaient du pain au peuple, comme un gâteau de miel dans la gueule de Cerbère, moins pour l'empêcher de mourir de faim, que pour l'empêcher de mordre.
« Ibid.
* Wallon, De Vesclavage, III, p. 261.
«^Bureau de La Malle, Econom. polit, des Rom., II, p. 309.
Conglarla.
Vannone était le budget normal, les congiaria ou largitiones le budget supplémenlaire du prolétariat. — Trois sortes de congiaria ; — Alimentaires, — Pécuniaires, — D'objets mobiliers. — En quoi consistaient les uns et les autres. — Quand, comment, et par qui étaient distribués. — Poussés, sous les empereurs, jusqu'à la folie. — Exemples. — A Athènes, les congiaria étaient pécuniaires. — Tous les citoyens étaient salariés. — Taxe des pauvres universelle. — L'assistance du peuple à chaque élection, à chaque jugement, à chaque assemblée, était payée. — Charge qui en résultait pour l'État. — Contributions forcées sur les riches. — Le theoricon. — Ciment de la démocratie ! — But et effets de ce système de secours. — Les mêmes abus produisent les mêmes effets à Rome. — Exemples de dons pécuniaires prodigieux. — Missilia, — Raison de la grande popularité de Néron, Commode, Çaracalla, etc. — Le gouvernement le plus aimé fut celui qui prodigua le plus. — De volontaires les dons deviennent forcés. — Conséquences de ces libéralités corruptrices.
Les distributions périodiques de blé ou de pain dont nous avons parlé formaient la taxe légale alimentaire à laquelle tous les pauvres de Rome avaient droit. Outre cette taxe légale et permanente, il y en avait une autre extra-légale et accidentelle qui composait comme la dette flottante, comme le budget extraordinaire du prolétariat; celle-ci comprenait tous les dons, toutes les largesses que les grands s'imposaient volontairement en faveur de la multitude, toutes les fois qu'ils avaient besoin de ses suffrages. Ces gratifications devinrent même si fréquentes quelles finirent par constituer un revenu certain et comme un patrimoine pour ceux qui n'en avaient pas*. On les appelait largitiones, et plus souvent congiaria.
Les congiaria étaient de trois sortes : les congiaria
* Naudel, m6. sup.j p. 64.
congiària. ^5
alimentaires ; les congiaria pécuniaires ; et les congiaria en objets mobiliers.
Les congiaria alimentaires consistaient en légumes, fruits, viande, sel, vin, et autres comestibles, quelquefois en bois et en fagots * .
Ancus Marcus est le premier qui ait donné l'exemple de ces largesses, en distribuant six mille modii de sel au peuple*.
Scipion célébra son édilité par une distribution d'huile ^
Les congiaria suivirent la progression du luxe et de la magnificence introduite dans les mœurs publiques et privées des Romains. Primitivement, les vainqueurs, dans les fêtes de leur triomphe , plusieurs magistrats pour l'inauguration de leur autorité, se contentaient de donner aux prolétaires quelques mesures d'huile ou de
*ment. Plus tard, sous les empereurs, l'usage des congiaria fut poussé jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie. César, notamment, épuisa toutes les inventions de la libéralité la plus désordonnée en ce genre et il ne laissa à l'émulation de ses successeurs que la gloire ou la honte de l'imiter *,
En revenant de la guerre contre Antoine et Cléopâ- Ire, l'an 725 de Rome, Auguste donna le quadruple de la pension frumentaire, c'est-à-dire deux cent quarante modii de blé par tête ; en totalité vingt-cinq millions deux cent mille modii environ \
» Tit.-Liv., liv. XXV, 2.— Plut., Cat. d'Ut., 72.
« Plin., Hist. nat., XXXI, 24.
« Til.-Liv., XXV, 2.
* Naudet, up. sup., p. 66.
^ Naudet, ub. sup.
A chaque lustre, le règne de chaque empereur se renouvelait, et chaque renouvellement était accompagné de gratifications extraordinaires et de fêtes publiques.
La mort d'une maîtresse du prince, la naissance d'un successeur, une guerre sanglante, un triomphe innocent nécessitaient également de copieuses distributions. Les empereurs romains conservaient à ce prix leur couronne^ et ne maintenaient leur autorité qu'en payant exactement la taxe des pauvres à leurs sujets affamés. «Ces chiens, disait un des Césars, ne cessent d'aboyer que quand ils ont le ventre plein *. »
Les fêtes et les jeux étaient devenus plus qu'un amusement pour le peuple ; c'était pour lui une occasion de gain et de régal ^.
Avecles spectacles qui signalèrent l'édilité d'Agrippa, gendre d'Auguste, il y eut des distributions d'huile et de sel, et des bains gratuits et des barbiers, pendant cent soixante-dix jours ; ces bains furent ouverts aussi pour les femmes ^
Auguste fit les mêmes présents au peuple, à son retour des Gaules, en 740 *.
Les congiaria alimentaires avaient lieu à Athènes comme à Rome; seulement ils étaient plus spécialement donnés, dans les républiques de la Grèce, sous la forme de repas publics, ainsi que nous le verrons bientôt.
Si les congiaria alimentaires étaient plus en usage à
» Blanqui, Hist. deVécon. politiq., I, p. 80.
' Voy. notre ouvrage Du droit à l'oisiveté, p. 73, et ci-après, § 6.
8 Dion, XLIX, 43.
M6td.,UV,2a.
CONGURIA. 357
Borne qu*à Athènes, les congîaria 'pécuniaires l'étaient beaucoup plus à Athènes qu'à Rome.
A vrai dire même, ceux-ci étaient, à Athènes, la forme principale, on pourrait presque dire unique, sous laquelle la providence sociale s'exerçait en faveur de tous les citoyens.
A Athènes, le trésor public était une espèce de bourse commune, non-seulement pour les besoins collectifs de la population, mais encore pour les dépenses privées de chaque particulier. Chacun y puisait comme dans son propre coffre, chacun étant salarié, et, comme tel, rentier de l'État.
Le salaire était la monnaie courante à laquelle chaque citoyen avait droit. Tout, en effet, était calculé, chez les Grecs, pour assurer des salaires à chaque classe de citoyens. Les orateurs se faisaient payer pour parler, et le peuple pour entendre. Aux assemblées ordinaires du peuple, chaque assistant recevait un droit de présence de trois oboles (neuf sous) ; ce qui faisait que personne n'y manquait*. De même, tout citoyen pouvant donner son suffrage dans les cours de justice, l'appât du gain rendait les Athéniens assidus aux tribunaux. On donnait à chacun trois oboles (neuf sous) par séance*; rétribution qui formait pour l'État une charge annuelle d'environ cent cinquante talents (huit cent dix mille francs); car le nombre des juges était immense et se montait à six mille environ '. Chaque membre du sénat recevait pour droit de présence une drachme par jour (dix-huit sous)*.
* Arislopli., m Plut., vers 330. —S. Petit, Leg. Attic, p. 205.
* Aristop., m Plut., vers 329. — Id., in Equit., vers 51 et 225. » Samuel Petit, Leg, Attic, p. 324 et 325.
* Barthélémy, ^nacharsis, t. II, ch. XIV.
Les crieurs publics, les copistes des décrets du peuple étaient des employés salariés. L'État salariait des médecins publics, des professeurs, des musiciens, des poètes. Il salariait pareillement des artistes chargés de l'embellissement des monuments de la ville dont chaque citoyen se considérait comme copropriétaire. Les notaires étaient des fonctionnaires salariés. Enfin la foule des salariés était si grande, qu'il fallut établir des règles sévères contre le cumul, cette lèpre de nos finances modernes, comme dit Blanqui *.
Ceux qui n'avaient aucune fonction à remplir, aucun service public à rendre, ne s'en regardaient pas moins comme ayant droit au salaire. Le salaire ainsi généralisé était une véritable taxe des pauvres, en vertu de laquelle le peuple athénien voulait être, non-seulement nourri mais amusé, aux frais de l'État. De \h, les festins périodiques et les fêtes ruineuses dont les ordonnateurs recherchaient la popularité aux dépens de la prospérité réelle du pays*.
En dehors des festins et des fêtes, les secours donnés aux indigents étaient de une ou deux oboles par jour (quinze à trente centimes). Pour y avoir droit il fallait avoir moins de trois mines de bien (environ trois cents francs) '.De temps en temps, on examinait, dans le sénat, le rôle de ceux qui recevaient ce secours en argent, et l'on en excluait ceux qui n'avaient pas de titre pour le recevoir *.
Plutarque remarque avec justesse que ce fatal système avait rendu les Athéniens paresseux, avides,
* Blanqui, Hist. de l'écon. polit., I, p. 20 el 22. « Ibid,, I, p. 17.
* Bœckh, Econ. polit, des athéniens, I, p. 396.
* ^^hin., in Timarch., p. 276.
CONGIARIA. 359
mobiles, babillards, prodigues et sans frein dans leurs mauvais penchants *. Périclès, qui en fut l'auteur, en fît un tel abus que sa mémoire en est restée ternie. Il ne se faisait point illusion sur ses inconvénients; mais il en avait besoin pour maintenir sa puissance, et il y persista. Son mépris, du reste, pour la populace égalait pour le moins l'avidité avec laquelle elle recevait sa pâture. De là naquirent les menées perpétuelles des orateurs qui avaient intérêt à flatter ce souverain aux vingt mille têtes qu'on appelait le peuple, et dont Tavidité ne pouvait être assouvie que par des impôts énormes sur les riches ou par des confiscations. Les démagogues en étaient venus au point de déclarer publiquement dans leurs harangues que, si l'on ne condamnait pastel ou tel, il serait impossible de suffire au salaire du peuple. Les riches menacés s'exécutaient quelquefois pour conjurer l'orage ; il se faisait alors une distribution extraordinaire, où tous les mécontents étaient appelés à la curée ^.
Ainsi naquit le theoncon.
Primitivement, on appelait theoricon l'argent qu'on distribuait au peuple pour payer son entrée au théâtre lors des grandes fêtes. Le prix ordinaire de l'entrée au spectacle était de deux oboles, et celui des meilleures places d'une drachme au plus. En admettant qu'on distribuât le théorique à dix-huit mille individus, et que la distribution se fît vingt-cinq ou trente fois par année, on ne peut porter à moins de vingt-cinq ou trente talents la dépense annuelle que le théorique occasionnait *.
* Plul., Vie de Périclès, 9
* Blanqui, ub. sup., I, p. 21.
* Bœckh, Econom. polit, des Athéniens, Irad. de Laligant, t, p. 361 et 362,
Par la suite, le ihcoricon reçut une plus grande extension, et Ton fit des distributions d'argent au peuple sans qu'il y eût de repre'sentations théâtrales. On faisait surtout de ces distributions pour procurer au peuple de meilleurs repas *.
Un démagogue fameux, Démade, osa dire tout haut que le ihcoricon était le ciment de la démocratie ^. C'était plutôt le chancre de la propriété d'Athènes et le ver rongeur de sa liberté; car c'est à ces habitudes antiéconomiques de vivre presque toujours aux frais du trésor public que les Grecs durent la perte de leur liberté et le peu de développement de leur puissance industi'ielle. Les distributions publiques ayant pris un caractère périodique, tous les ambitieux, jaloux de popularité, achetèrent la bienveillance de la multitude par des largesses qui épuisaient l'État sans enrichir ceux qui les recevaient.
Ces largesses, en effet, avaient pour mobile et pour but moins de soulager le peuple que de l'asservir. Un citoyen montrait-il de la bienfaisance et de la noblesse, — comme Cimon, qui sut acquérir le premier rang parmi ses concitoyens, non-seulement par ses grandes qualités, mais en laissant, à l'exemple de Pisistrate, ses champs et ses jardins sans gardes, en abandonnant à tous sa maison et ses fruits, en offrant chaque jour aux pauvres un repas frugal, en répandant de l'argent sur son passage, en faisant donner aux citoyens mal vêtus les habits de ceux qui l'accompagnaient ; — cette libéralité ne servait qu'à faire naître une triste mendicité et une abjecte dépendance des citoyens en crédit. D'un
* Bœckh, ub. sup.
» Ibid.
COKGIARIA. 861
autre côté, comme les hommes d'État n'étaient pas tous assez riches pour soutenir nue semblable dépense avec leurs propres biens, et que les libéralités étaient nécessaires pour captiver la faveur du peuple, les démagogues introduisirent les distributions d'argent lors des fêtes publiques, le salaire des guerriers, des juges, des sénateurs, etc. Qu'en résulta~t-il? C'est que la pénurie, loin de diminuer, augmenta, avec la paresse et la soif des plaisirs qui avaient rendu le peuple incapable de travail *.
(( Quand une république a des revenus, dit Aristote, il ne faut pas, comme font aujourd'hui les démagogues, partager ce qui en reste avec la multitude; car les pauvres n'ont pas plutôt reçu cet argent qu'ils retombent dans la même misère; c'est de l'eau qu'on jette dans un tonneau percé ^. »
Les mêmes abus produisirent les mêmes effets, à Rome.
Jules César avait donné l'exemple en grand de la libéralité connue sous le nom de congiarium, en y ayant souvent recours pour se populariser. Le lendemain des fêtes données pour son triomphe, il ajouta, comme complément au festin-monstre dont nousparleronsdans le paragraphe suivant, un congiarium d'une forme et d'une étendue inaccoutumées. 11 fit distribuer à chaque citoyen cent deniers, plus dix boisseaux de blé et dix livres d'huile; il fit remise, à tous les pauvres, d'une année de loyer, ce qui dut fort réjouir les propriétaires; il accorda aux légionnaires cinq mille deniers par tête; aux centurions le double; aux tribuns. Je quadruple.
* Bœckh., T, p. J96.
» Arist., Polit., VI, 5.
9il SOLUTION DU PROBLÈME DE LA MISÈRE.
Les vétérans reçurent des terres; mais, pour rendre un nouveau Catilina impossible, Ce'sar leur interdit la vente de leurs lots, si ce n'est après une possession de vingt ans *.
Auguste marcha sur ses traces, et même alla beaucoup plus loin. Nul n'employa, en efiPet, plus fre'quemment qu'Auguste la prodigalité des dons pécuniaires; nul ne recourut plus magnifiquement à ce moyen de captation, soit au retour de ses voyages, soit à l'entrée ou au renouvellement de ses différentes magistratures : consulat, tribunat, sacerdoce. Le jour où le sénat lui décerna la puissance tribunitienne, chaque citoyen reçut huit cents sesterces (environ cent cinquante francs). Quelle somme énorme ce dut faire ^! Les congiaria d'Auguste étaient communément, indépendamment des distributions de vivres, de trente, de quarante, et quelquefois de deux cents sesterces par tête (six, huit ou cinquante francs) ^ Dans son douzième consulat, il en donna un de soixante-six deniers (cinq francs quarante-cinq centimes) à trois cent vingt mille citoyens *, et un d'autant à cent vingt mille habitants des colonies italiennes ; en tout, vingt-un millions cent vingt mille francs •* . Non-seulement il admettait à ses con^ giaria tous les citoyens, mais il y admettait aussi les jeunes enfants qui, auparavant, n'y pouvaient participer avant l'âge de onze ans ^.
Les soldats, bien entendu, n'étaient pas oubliés
* Suel.,Cce5.,XXVn.— Cic.,PA%p.,II,45.~Duruy,U,p.521 et525.
* Voy. Dézobry, I, p. 43.
' Suet., Aug , Ll.
* Rome au siècle d'Aug.^ly^. 43.
* Naudet, m6. «u/)., p. 68.
* Dézobry, ub. sup.
CONGIARIA. 363
dans ses largesses : c était un sûr moyen pour lui de faire oublier son peu de valeur. «Octave, dit à ce sujet Montesquieu , est peut-être le seul de tous les capitaines roniains qui ait gagné l'affection des soldats en leur donnant sans cesse des marques d'une lâcheté naturelle. Dans ce temps-là, les soldats faisaient plus de cas de la libéralité de leur général que de son courage \, »
C'était une ancienne coutume des Romains que celui qui triomphait distribuait quelques deniers à chaque soldat. Alors, l'esprit des généraux était de porter beaucoup d'argent dans le trésor public et d'en donner peu aux troupes. Dans les guerres civiles, on augmenta ces dons. Paul Emile, dans un temps où la grandeur des conquêtes avait fait augmenter les libéralités, ne distribua que cent deniers à chaque soldat; mais César en donna deux mille, et son exemple fut suivi par Antoine et Octave, Brutus et Cassius, etc. Autrefois, on faisait ces dons avec l'argent pris sur l'ennemi. Dans les temps malheureux de l'empire, on donna celui des citoyens, et les soldats voulaient un partage là où il n'y avait pas de butin. Ces distributions n'avaient lieu qu'après une guerre. Néron les fit pendant la paix ; les soldats s'y accoutumèrent, et ils frémirent contre Galba, quand ce sage empereur eut le courage de leur dire qu'il savait les choisir, non les acheter ^.
Ce n'est pas tout. Le pain del'annone, les congiaria et les spectacles ayant fini par ne plus suffire aux appétits dépravés de l'oisiveté prolétaire, les empereurs durent recourir à quelque invention nouvelle pour
^ Montesquieu, Grand, et décad. des Rom., XlII. • Montesquieu, w6. $t/p., XV.
à({4 SOLUTION DU PROBLÈME DE LA MISÈRE.
éveiller sa cupidité blasée et rouvrir les écluses de ses fantaisies ; de là, les tessèi es ou billets de loterie jetés à la plèbe, à sa sortie des cirques ou des théâtres, ou pendant la représentation des jeux, sous le nom de missilia '.
Chaque tessère, ou petit globe de bois, portait une inscription indiquant soit une somme d'argent, soit un habit, soit un char, soit un esclave, soit un vase d'un métal plus ou moins précieux; tous ces dons étaient acquittés par les trésoriers de l'édile ou de l'empereur qui les faisait'.
Souvent, à la loterie on ajoutait une immense quantité de marchandises rassemblées sous les portiques du théâtre, et dont on abandonnait le pillage à la multitude, à sa sortie du spectacle^; système de secours tout à fait approprié aux instincts et aux appétits d'un peuple dont la religion était le culte à Jupiter pillard, Jovi prœdatori !
Néron, dans des jeux scéniques qui durèrent plusieurs jours, fit distribuer quotidiennement jusqu'à mille billets de loterie, avec lesquels on avait, ou des oiseaux de toute espèce, ou des vivres, ou du blé, ou de l'or, ou des tableaux, ou des chevaux, ou des bêles féroces apprivoisées, on enfin des navires, des maisons, des terres *.
On comprend, d'après cela, la grande popularité dont jouissait Néron, parmi la plèbe de Rome : plebs sordida , et circo ac ihealris suela, comme l'appelait
* Voy. noire ouvrage Du droit à l'oisiveté^ p. 107 et suiv.
* Voy. Dézobry, IV, p. 177.
» Dion, XLIX, p. 477.
* Suet., Ner., IX et XVIII.
CONGIARIA. 365
Tacite *. Caligula, Néron, Commode, Caracalla étaient regrettés du peuple à cause de leur folie même, dit Montesquieu; «car ils aimaient avec fureur ce que le peuple aimait, et contribuaient de tout leur pouvoir à ses plaisirs; ils prodiguaient pour lui toutes les richesses de l'empire; et quand elles étaient épuisées, le peuple, voyant sans peine dépouiller toutes les grandes familles, jouissait des fruits de la tyrannie, et en jouissait sûrement, car il trouvait sa sûreté dans sa bassesse ^. »
L'usage du congîarium une fois établi devint une obligation pour les princes les plus économes. L'avidité du peuple alla toujours s'augmentant, et le gouvernement le plus aimé fut celui qui prodiguait le plus. Trajan, le vertueux Antonin se soumirent à cette condition. Marc-Aurèle, après la guerre de Germanie, en 929 de Rome, distribua huit aureus à chaque prolétaire; et, pour célébrer les décennales de son règne, Septime Sévère en accorda dix '.
Les préteurs, chaque année, en entrant en charge, étaient obligés de donuer des jeux et de couronner ces jeux par un don en argent; c'étaient des pièces de
* Tacil., Ih'st.y lib. I. — Voy. la noie suîv.
* Montesquieu, u6. up. — Disons aussi que « souventles provinces respirèrent sous ces princes cruels qui versaient à flots le sang des grands de Home. » Disons aussi que « l'administration de Tibère fut sage et économe, celle de Claude, douce et indulgente, et que les regrets populaires qui accompagnèrent la mort de Néron firent que pendant longtemps son tombeau était toujours couronné de fleurs nouvelles » (Voy. Michelet et les auteurs qu'il cite, Hist. de Fr., I, p. 9i). — Sous Vespasien, un faux Néron fut suivi avec enthousiasme dans la Grèce et l'Asie. Le titre qui porta Héliogabale à l'empire fut d'être cru pelit-ûls de Seplirae Sévère, et fils de Caracalla (ibid.).
» ?[m,,Panegyr. Traj., XXV, XXVII.— Dion, XXXI, 32.- XXXVI, 1.
monnaie qu'on jetait à rassemblée. Plusieurs se livraient à des dépenses ruineuses. Marc-Aurèle fut obligé d'y mettre une limite en fixant une somme qu'il n'était plus permis de dépasser *.
Avec un tel système de secours désordonnés et de libéralités corruptrices, le nombre des oisifs et des imprévoyants ne put que se multiplier outre mesure. Aussi, quand les malheurs de la guerre eurent tari les sources de l'impôt et de la bienfaisance privée, la misère se montra-t-elle partout, dans toute sa nudité, dans toute son horreur, et ses ravages furent d'autant plus désastreux, que les moyens employés pour les arrêter n'avaient servi qu'à leur donner plus d'étendue et plus d'essor.
§ VI
Epal».
Les repas conventuels de Lycurgue. — Le prytanée d'Athènes. — Les lectisternes de Rome. — Ordonnancements de ces diverses sortes de repas. — Règles d'admission. — Dépenses. — Fêtes épulaires des empereurs. — Le peuple, enfin, admis aux jouissances des grands ! — Qu'en retire-t-il j*
En outre des congîarîa alimentaires, ou pour en tenir lieu, les répubhques anciennes avaient institué des fêtes épulaires et des repas publics, en faveur du peuple indigent, repas qui variaient, dans leur ordonnancement et dans leur but, selon la diversité de mœurs et d'institutions politiques des peuples qui en admettaient Fusage.
Les repas en commun, aux dépens du public, étaient
* Naudel, ub. ««p., p. 70.
EVVLJE. 367
Tune des institutions fondamentales de la république de Platon*.
Lycurgue en avait fait la base de la sienne. A Sparte, les citoyens ne prenaient jamais de repas en particulier, Lycurgue ayant ordonné que tous, sans distinction, roi, magistrats, sénateurs, riches et pauvres, mangeassent ensemble les mêmes viandes, qui étaient réglées par ses lois. Tous les citoyens donc étaient appelés à des repas publics où régnaient la décence et la frugalité, et au moyen desquels, dit Plutarque, étaient bannis des maisons des particuliers le besoin, l'excès et les vices qui naissent de l'un et de l'autre '.
Les repas conventuels de Lycurgue s'appelaient p/ii- Uttes ou phidities, soit paTce qu'ils cimentaient la bienveillance et l'amitié entre les citoyens, soit parce qu'ils accoutumaient à la frugalité et à l'épargne , laquelle se dit en grec pheido. Ces repas se prenaient dans de grandes salles où quantité de tables étaient dressées. Chaque table contenait communément quinze couverts. Les mets se composaient de brouet noir (espèce de potage) et de chair de porc bouillie dont les portions égales, servies séparément à chaque convive, étaient si petites qu'elles pesaient à peine un quart de mine (environ trois onces et demie). On y ajoutait du vin, des gâteaux et du pain d'orge en abondance. Une mie de pain, pour essuyer la bouche ou les doigts, tenait lieu de serviette '.
On ne pouvait se dispenser de se trouver aux repas
* Plal. De Rep , lib. Ul. — Voy. sur les repas égalitaires des anciens P. Leroux, De l'Egalité.
* Plut., Lycurg., XIII et XV.
* Voy. Barthélémy, Voyage du jeune Anacharsis,
publics ; ceux qui y manquaient, sans cause légitime, étaient punis.
En Crète, la dépense des repas se prélevait sur les revenus de la république * ; à Lacédémone, elle se prélevait sur les revenus des particuliers. A cet effet, chaque citoyen était tenu de fournir par mois une certaine quantité de Anine d'orge, de vin, de fourrage, de figues, et même d'argent ^, ce qui faisait dire avec raison à Aristole que ce mode de contribution forcée devait avoir forcément pour résultat d'exclure des repas en commun les citoyens les plus pauvres ^
Aristote recommande expressément d'établir des repas publics, comme le meilleur moyen de maintenir l'union parmi les citoyens*. •
A Athènes, les repas publiais n'étaient pas communs à tous les citoyens comme à Lacédémone; c'était, au contraire, un honneur singulier d'y être admis. Ils se faisaient dans un vaste édifice appelé Prytanée : on y servait tous les jours, aux dépens de la république, plusieurs tables où l'on recevait, indépendamment des cinquante sénateurs qui gouvernaient, à tour de rôle, sous le nom de prytnnes, tous les citoyens à qui ce privilège était accordé en récompense des services par eux rendus à la patrie. On y admettait également les enfants de ceux qui étaient morts au service de la république ^
Dans le principe, cette règle était aussi sévèrement observée que celle de la sobriété. Plus tard, quand les
* Arislol. De Rep., lib. II, cap. 9 et iO
* Plut., ub. sup.
» Arislot., ub. sup. — Voy. ci-dessus, p. 297, note 2.
* Arislol., De Rep , lib. VII, cap. 9.
» Bartlieleray, Voy, d'AnacharsiSf II, ch. 14.
EPUL^. 369
Athéniens eurent e'tendu leurs conquêtes en Asie, ils prirent les mœurs du pays conquis, et se livrèrent à leur penchant pour la bonne chère et les plaisirs. Alors le droit à l'oisiveté devint la règle du droit aux repas du prytanée, et il fallut des lois somptuaires pour en limiter les abus * .
Outre les repas quotidiens du prytanée, il y avait, à Athènes, d'autres repas publics qu'on pourrait appeler occasionnels, bien qu'ils fussent périodiques et à jours certains.
Ceux-ci avaient lieu à certaines fêtes, à certaines époques de l'année.
A chaque nouvelle lune, les riches exposaient, dans les carrefours, en l'honneur de la déesse Hécate, des repas qu'on laissait enlever au petit peuple *.
A la suite des spectacles et des jeux, il se donnait presque toujours, dans le prytanée ou dans d'autres lieux publics, de grands repas qui se prolongeaient jusqu'au jour suivant. Le peuple, à qui on distribuait les victimes immolées, dressait partout des tables, et faisait éclater une joie vive et bruyante ^
Aux fêtes de Bacchus, qui duraient plusieurs jours, on faisait de copieuses distributions de vin au peuple; mais ces distributions étaient moins, pour le peuple, un moyen de se réconforter par une boisson fortifiante qu'une occasion de boire outre mesure et de s'enivrer*.
Les repas publics étaient aussi fréquents à Rome.
* D'Harm on ville, Diction, des dates, \° Repas. 2 Arislopli., Plut., vers 594.
* Aristoph., in Nub., vers 385. — AnacharsiSy ch. XXIV.
* Plat., De Legibus, lib. I, lom. H, p. 637.
Les plus en usage s'appelaient leciisiernes, du nom des lits sur lesquels les principaux convives étaient assis.
En temps de calamité, de peste ou de famine, le sénat, pour apaiser les dieux, ordonnait, non pas un jeûne, mais des repas publics propitiatoires *. Ces lectisternes se tenaient, partie dans les temples où Ton dressait des lits et des tables pour les dieux et l'aristocratie des convives, partie en plein air pour le peuple.
Ces fêtes épulaires étaient ordinairement très simples. Le festin consistait en galettes de farine d'orge, servies dans des assiettes de terre ou des corbeilles ; en gâteaux, fromentées, olives, poissons à écailles, prémices de quelques fruits, et autres choses aussi peu recherchées, d'aussi peu de valeur, et sans superfluité. Les libations, qui consistaient en vin mêlé de myrrhe, s'y faisaient avec des vases et des coupes également de terre*.
Souvent les leciisiernes étaient célébrés avec plus de magnificence ; ils duraient quelquefois huit jours de suite. Le peuple, qui aimait singuHèrement ce genre de cérémonie religieuse, invitait à sa table tous les passants, connus ou inconnus, indigènes ou étrangers, et s'abstenait, pendant ce temps-là, de toute querelle '.
Dans un lectisterne qui dura trois jours, le sénat dépensa trois mille trois cent trente-trois as, et fit tuer trois cents bœufs *.
* Le jeûne n'entrait point dans les dévotions des Romains. Nous n'en connaissons qu'un exemple dont parle Tite-Live, lib. XXXVI, cap. 37.
« Tile-Live, lib. XL, 59. — Pline, XXXII, 2. — Denys d'Haï., II, 7. » Tite-Live, V, 13.
♦ De Beauforl, Rép. rom., I, p. 277.
EPVLJE. 371
Une autre espèce de repas, à peu près semblable, était donué à Jupiter, dans certaines occasions solennelles; des prêtres spéciaux, nommés épulons, étaient chargés de régler et de faire les honneurs du festin ^
Chaque sacrifice était toujours suivi de festins. S'il était public, les épulons avaient soin d'ordonner un repas des plus somptueux; si c'était un particulier qui faisait le sacrifice, il invitait chez lui les personnes de sa connaissance, et on y mangeait la part de la victime qui lui était échue*.
De grosses sommes étaient dépensées pour ces repas expiatoires. Le peuple pauvre en profitait ; mais était-ce un bon moyen de soulager sa misère que de la provoquer par des banquets?
Les repas publics étaient l'un des moyens les plus usités par les riches ambitieux pour capter la faveur et les suffrages du peuple, à la fin de la république.
C'est ainsi que l'opulent Grassus, pour arriver au consulat, donna volontairement au peuple, outre la dîme de ses biens, assez de blé à chaque citoyen pour qu'il pût vivre pendant trois mois, un splendide festin de dix mille tables ^
Lors des fêtes du triomphe de César, tout le peuple romain se coucha autour de vingt-deux mille tables à trois lits, qu'on servit comme pour les grands. Le chîo, le falerne coulaient en abondance, et le plus pauvre put goûter enfin à ces murènes tant vantées M...
» Clc, De Orat., m, 19.
* De Beauforl, ub. sup., p. 233, 293.
» Plut., Crassus, XVI.
♦ Pline, Hist. nat , IX, 81 j et XIV, 17.
Cette vaste orgie inaugura les splendeurs de l'empire; mais elle préluda aussi à ses immenses misères.
§ VIII
Sportala.
En quoi conafslait.— Pamnolum.— Cœna recta. —Comment se distribuait la sportule. — Secours qui avilit ne profite pas.
c De tous les secours alimentaires en usage à Rome, le plus connu et le plus ge'ne'ralement pratiqué était la distribution de vivres que les patrons faisaient, chaque jour, à leurs clients. Cette distribution s'appelait sportiihy de sporlula, corbeille.
La sportule se donnait en nature ou en argent.
Quand elle se donnait en argent, elle précédait la sortie du patron ; quand elle se donnait en nature, elle suivait sa rentrée ^
La sportule en argent, appelée aussi panariolum, consistait en quelques pièces de petite monnaie, dont le montant, dit Martial, suffisait à peine pour acheter de quoi apaiser la faim ^. Ce montant était habituellement soit de cent quadrans (un franc dix-sept centimes), soit de trois deniers (deux francs quarante-cinq centimes) par jour, ou même moins encore; certains clients, d'après Martial, ne recevaient pas plus de cent vingt sesterces (vingt-un à vingt-deux francs) par an ^
La sportule en nature consistait en vivres, tels que viandes, boissons chaudes, vins de médiocre qualité, etc. Chacun des malheureux qui y avaient droit traînait
* Dézobry, I, p. 438. ^
« Mart., I, 60; UI, 7; V, 50; X,75; XIV, 125. » Mari., III, 7; IV, 26, 68; VI, 88; IX, 103; X, 75. — Dézobry, I, p. 126.
SPORTULA. 373
après soi, dit Juvénal, sa pauvre batterie de cuisine, portant sur sa tête une pyramide de vases dont il venait offrir le gouffre à combler au distributeur. Quelques-uns même apportaient un réchaud dont ils rallumaient les charbons en courant *.
C'est pubh'quement et devant la maison du patron que se faisait la distribution de la sportule *.
Les patrons les phis riches donnaient quelquefois des repas réglés où tous leurs clients étaient invités : c'est ce qu'on appelait cœna recta ^.
La sportule était l'unique fortune des clients faméliques. Ils n'avaient que cette ressource pour avoir une toge, se chausser, se couvrir, se chauffer*. Rien de plus vil et de plus rampant que ces affamés ! Ils prodiguaient aux patrons les termes de la flatterie la plus obséquieuse et la plus outrée , de la servilité la plus basse, jusque là qu'ils les nommaient maîtres et même rois % titre proscrit à Rome depuis des siècles.
Souvent, il se glissait, parmi les clients pauvres, des sénateurs et des magistrats qui prenaient leur part aux distributions de la sportule ^
Quand les clients étaient très nombreux, le patron, qui les connaissait tous, les passait en revue, et renvoyait sans pitié les parasites intrus qui se glissaient en fraude jusqu'à sa table \
» Juv.,So^. III, vers 249.
« Juv., Sat. I, vers 97 eH17. -- Mart., XIII, 423.
* Suet., in Nerone, cap. XVI. — Idem, inDomit.f cap. VII.
* Juv., Sat, I, vers 117. — Senec, Ep, IV.
» Hor., I, Ep. XVII, vers 43. — Mart., I, 113 j H, 18, 68 j III, 7j VI, 88.
« Juv., Sat. I, vers 99.
M6iV^., vers 100-1.
Martial est plein de peintures burlesques représentant des clients efflanqués qui allaient, vautrés dans la crotte, d'un bout à l'autre de Rome, recevoir la sporlule chez leur patron *.
Ce mode de secours avait pour but de venir en aide et de satisfaire aux besoins de la portion nécessiteuse de la clientèle des grands, mais il avait pour résultat de favoriser la fainéantise et d'entretenir l'oisiveté, dans la classe du peuple qui y avait recours.
Il démoralisait en soulageant.
C'est dire qu'il aidait peu à diminuer la misère.
Le bienfait qui avilit ne profite pas.
* Voy. ci-dessus, p. 44.