CHAPITRE VI
Solution dn problème de la misère par rorganisation du travail.
Caractère du travail chez les anciens. — Ce caractère est double chez les Romains. — Servile, sous les rois et les consuls. — Affranchi, sous l'empire.
Le travail n'occupait pas, dans les institutions sociales des anciens, la place e'conomique qu'il occupe dans nos sociétés modernes.
Chez les modernes, le travail est l'étoffe dont la vie est faite ; c'est le tissu cellulaire du corps social tout entier; c'est la condition essentielle de vitalité des individus et des peuples; c'est la source éternelle et unique d'où peuvent jaillir, à la fois , l'opulence du riche, la condition améliorée du pauvre, la prospérité des empires.
Chez les anciens, au contraire, le travail n'existait pas comme élément primitif, comme élément normal de production. C'était à peine un filon de la richesse publique ; c'était, comme moyen d'acquérir, la conquête; comme système d'échange, la maraude internationale; comme industrie, enfin, le pillage systématique à l'étranger.
Quelques cités cherchaient-elles leur bien-être dans le travail ; les peuples guerriers les envahissaient bientôt et les détruisaient avec dédain.
C'est ainsi qu'Athènes tomba sous les coups de Sparte ; que Milet et Phocée i>érirent par la main
des Perses; que Tyr fut anéantie par Alexandre ; que Tarente, Syracuse, et, la plus grande de toutes, Carthage, furent détruites par les Romains.
Cependant, en ce qui touche les Romains, le travail ne fut pas toujours chez eux l'œuvre ou le but de la destruction. Le travail, chez ce peuple, a deux caractères bien distincts ; celui de la servitude que lui conférèrent la monarchie et la république, et celui de Taffranchissement que lui imprima l'empire, — double sceau dont la double empreinte varie, comme on voit, d'une époque à l'autre, de toute la différence qui existe entre le mépris et l'estime, entre l'avilissement et la réhabilitation.
C'est ce que nous allons expliquer dans les deux paragraphes suivants.
Organigatlon da travail, sons les rois et les consuls.
Haine qu'inspiraient aux tribus héroïques les populations agricoles et industrielles.— Causes et effets. — Mépris des anciens pour le travail. — Le peuple romain se montre successivement guerrier, pâtre, agriculteur. — La vie pastorale était une vie de combats. — L'agriculture élait aussi la lutte de l'homme contre la terre. — Le laboureur était, comme le soldat, sur un champ de bataille. — Pour vaincre il lui fallait de bonnes armes. — C'est pour cela que les plus illustres guerriers ne dédaignaient pas de cultiver eux-mêmes leurs champs. — Mais il n'en était pas de même de l'industrie et des métiers. — C'étaient là des œuvres serviles. — Exemples. — Seuls, l'industrie et le commerce en grand ne déshonoraient pas. — Mais, pour s'y livrer, il fallait les bras des esclaves. — Organisation du travail servile industriel. — Jdem du travail servile agricole. — Résumé.
La ruine des Pélasges, ces premiers fondateurs de la
civilisation italique, s'explique par le mépris et la haine
qu'inspiraient aux tribus héroïques les populations
:agiicoles et industrielles qui les avalent précédées.
C'était là, en effet, le caractère des Pélasges. Ils adoraient les dieux souterrains qui gardaient les trésors de la terre ; agriculteurs et mineurs, ils y fouillaient également pour en tirer l'or et le blé. Ces arts nouveaux étaient odieux aux barbares ; pour eux, toute industrie qu'ils ne comprenaient pas était magie. Ils n'avaient que l'épée contre les puissances inconnues dont leurs ennemis disposaient ; partout ils les poursuivaient par l'épée *.
Prométhée, inventeur des arts, est cloué au Caucase par l'usurpateur Jupiter qui a vaincu les dieux pelasgiques '^,
Les Pélasges industrieux ont été traités par les races guerrières de l'antiquité comme la ville de Tyr le fut par les Assyriens de Salmanazar ; comme Vont été, au moyen âge, les populations industrielles ou commerçantes : Juifs, Maures, Provençaux et Lombards ^
Ainsi, le monde ancien, sans droit des gens, ni politique générale, apparaît comme une arène sanglante où les vaincus furent toutes les nations industrieuses. La raison de ce fait est simple : Les villes industrieuses, ayant changé leurs citoyens en riches voluptueux ou en artisans timides, durent confier leur fortune à des soldats mercenaires, lesquels ne pouvaient résister aux troupes nationales des peuples guerriers. En voyant partout l'industrie compagne de la faiblesse et de l'esclavage, ceux-ci sentirent s'accroître encore leur dédain pour l'exercice des arts utiles; de sorte que le mépris que, dans l'intérieur de chaque cité, le citoyen avait
* Michelet, Hist. rom., I, p. 41.
^ Ibid,
* ]bid j et ci -dessus, p. 375.
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pour Tesclave, les peuples guerriers le reportaient naturellement, au dehors, sur les peuples travailleurs*. Ce me'pris, chez les Romains, provenait encore d'une autre source. Le peuple romain se croyait appelé providentiellement à une autre destinée qu'à celle de prospérer par la culture des arts, et la pratique du commerce et de l'industrie. Sa destinée à lui était de régir le monde par l'empire des armes ; — Tu regere imperio populos, Romane, mémento ! — et ses arts consistaient à établir la paix universelle, après avoir écrasé les superbes, et fait grâce aux obéissants :
Hœ libi erunt arles, pacisque imponere morem. Parcere subjeclis, et debellare superbos *.
Maintenant, que les autres peuples brillent plus que le peuple romain par les autres arts : la sculpture, l'éloquence, l'astronomie, que lui importe! Credo equi^ dem^],,. Il a assez, lui, de sa mission divine : le peuple-roi doit vivre aux dépens du monde vaincu.
V Enéide , les Bucoliques , les Géorgiques de Virgile indiquent la triple nationalité , et marquent les trois phases d'existence de l'ancien peuple romain : — guerrier, pâtre, laboureur.
Les Romains du vieux temps, — brigands, bandits, héros*, — étaient fort laborieux; laborieux à leur manière ; laborieux avec le fer de la guerre ; laborieux à la façon delà vieille chanson Cretoise : « Avec ma lance, je laboure, je sème, je vendange ; » laborieux enfin,
* Duruy, Hist. des Rom., Il, p. 99.
« Virg., jEneid., lib. VI, vers 85? et 853. ' /Wd., vers 848.
* Voy. notre ouvrage Du droit à l'oisit>4téy etc., p. 39 et suiv.
comme le dit un de leurs historiens, « en broyant le grain et les hommes. » Ce fut le premier âge de leur histoire.
Le second âge fut la vie pastorale. La vie pastorale était encore une vie de combats. Les pâtres devaient veiller sous les armes , toujours prêts à repousser les attaques des bêtes fauves ou des brigands. C'est pour cela qu'ils étaient choisis parmi les jeunes esclaves les plus actifs et les plus vigoureux. C'est pour cela aussi que les hommes libres partageaient avec leurs esclaves les mêmes dangers. Chez les Troyens, Paris était berger; Anchise gardait les troupeaux de son père, et les sept fières d'Andromaque tombèrent sous les coups d'Achille, dans les plaines où ils veillaient aux mêmes soins ' .
Le troisième âge fut l'agriculture, c'est-à-dire le combat encore. L'agriculture, selon le principe étrusque, est la lutte de l'homme contre la terre dans un champ marqué par les dieux ". Aux yeux de Virgile, le laboureur est comme le soldat sur le champ de bataille. Jl a, de fait, plus d'un ennemi à détruire : l'oie vorace, les grues du Strymon, les mauvaises herbes, et l'ombre nuisible^. Pour vaincre, il lui faut de bonnes armes. Dicendum et quœ sint duris agreslibus arma*. Ces instruments, sans lesquels on ne peut ni semer ni récolter : le soc, la charrue, les chars à voiturer le grain, les rouleaux ferrés, les traîneaux, les lourds râteaux, les herses aux longues dents ; tout cela, c'est l'arsenal
» Homer.,//iW., V,vers313; VI,vers420. — Eurip., Hecub.f \ers926.
* Michelet, Hist. rom., I, p. 80.
' Virg., Géorgie. y I, vers 149.
* /62Éi., vers 161.
de Cërès, et comme la grosse artillerie du laboureur; Cerealiaque arma.
L'Etrusque Virgile est si bien convaincu que l'agriculture est la lutte de l'homme contre la terre, une sainte milice, qu'en maint endroit des Géorgiques, on le voit ordonner les travaux agricoles comme des travaux militaires. Ainsi, au livre II, touchant la plantation de la vigne, il veut que les ceps soient rangés et alignés comme des soldats :
Ul sœpe ingenli bello quùm longa cohortes Explicuit legio, el campo slelit agmen aperlo.
Ainsi encore, au livre III, il fait camper les troupeaux hors de l'étable, comme soldats à la belle étoile. Les lieux qu'ils occupent sont leurs quartiers d'été, œstwa^.
Cette assimilation de la terre labourée à l'ennemi vaincu, jointe au caractère divin que les idées religieuses de la vieille Italie attribuaient à l'élément sacré de la terre *, explique comment les plus nobles guerriers ne dédaignaient pas de cultiver eux-mêmes leurs champs *.
Mais il n'en était pas de même, pour eux, de l'industrie et des métiers. C'étaient là des œuvres serviles, des occupations d'esclaves.
Aussi, voyez : pour retenir dans leur patrie les émigrants que la misère en chassait, Virgile, l'Hésiode de l'Italie, ne leur vante point les richesses que leur procurerait le négoce, s'ils voulaient s'y livrer ; il ne cherche point à les séduire par la description des charmes du tra-
* Voy. Le Gris, Etude sur Virgile^ p. 65.
* Voy. Du droit à V oisiveté ^ etc., p. 234.
* Voy. ci-dessus, p. 33.
vail de l'atelier. Non ; ce n'est point l'outil, attribut de la servitude, c'est le soc, attribut de l'homme libre, qu'il leur présente comme l'instrument de leur bonheur : 0 fortunalos nimiùm sua si hona norint, agricolas ! « Appuyé sur la charrue, le laboureur a retourné la terre ; c'est le travail de l'année. Ce travail nourrit les siens et tout ce qui respire autour de ses pénates modestes. Ses bœufs, ses jeunes taureaux, méritent bien de lui! Point de relâche que Tannée ne soit bonne, et que, finalement, il n'ait en abondance ou des fruits, ou du bétail, ou du grain, et, sur les sillons, force javelles, et force gerbes en ses greniers. L'hiver, il broie l'olive sous le pressoir; les porcs lui reviennent en bon point après la glandée. Puis, comme délassement, viennent les joies de famille, et, pour jeux, les combats de la lutte et du javelot*. »
Voilà le Panem et Circenses de l'homme des champs. Avec cela, il n'a à s'apitoyer sur la misère d'aucun pauvre autour de lui , et n'a nulle envie à porter au riche :
Neque ille Aut doluit miserans inopem, aut invidit habenti *.
Le secret de son bonheur est dans le peu dont il est content :
Agricolœ prisci, fortes, parvoque beati '.
En regard de cette existence paisible et heureuse du
4 yirg.y Géorgie, lib. II. imh fctJ '
« Ibid.
> Uor., Epist.l, lib. II, vers 140.
travailleur agricole, le poëte place-t-il, comme contraste, l'existence plus agite'e et plus besoigneuse du travailleur industriel? Non. Le seul contraste qu'il établit est le suivant : u Et, cependant, que font les autres? Les autres courent les mers, affrontent les combats, ou tâchent de se faufiler en courtisans dans le palais des rois *. Tel rêve le pillage d'une ville, et, sur les dieux pénates, porte une main sacrilège, pour en venir à boire dans le jaspe ou le saphir et à se coucher sur des lits de pourpre; tel entasse richesses sur richesses, et couve son trésor enterré. Celui-ci n'imagine rien de plus beau que les succès de la tribune; celuilà s'enivre des applaudissements qu'à son entrée au théâtre lui donnent, par deux fois, le sénat et le peuple. Enfin, il y en a qui prennent plaisir à verser le sang de leurs frères et qui changent contre l'exil les lares paternels, le doux pays de leurs aïeux \.. »
De l'industrie et des métiers, nulle mention. Pourquoi? C'est que c'étaient là des œuvres serviles qui ne pouvaient entrer en comparaison avec des occupations de citoyen !
Ailleurs, Virgile dit : « Ce n'est pas chose facile que l'agriculture, et il faut y prendre bien de la peine. Ainsi l'a voulu Jupiter. Il l'a voulu pour que l'homme, aiguillonné parle besoin, s'ingéniât à le satisfaire; et que la nécessité du travail le préservât de la torpeur de la paresse :
Paler ipse colendi Haud facilem esse viam voluit, primusque per arlem
* Les républicains, qui avaient aboli la royauté, donnaient aux grands, aux riches, le titre de rois, Voy. ci-dessus, p. 373.
* Géorgie, f ub, sup.
OUGANISATION DU TRAVAIL. 383
Movit agros, curis acuens morlalia corda, Nec lorpere gravi passus sua régna velerno *.
Ici encore, et par la même raison, nulle mention n'est faite de Texercice des métiers industriels comme propres à tirer le citoyen pauvre de l'oisiveté et de la misère.
Encore une fois, le citoyen romain, riche ou gueux, eût cru déroger à sa noblesse quiritaire, s'il eût fait œuvre de ses dix doigts, ou s'il se fût livré à ces trafics de marchands qui ne pouvaient convenir qu'à des esclaves, à des affranchis, ou à des étrangers domiciliés, exclus du droit de bourgeoisie ^.
Seuls, l'industrie et le commerce en grand ne déshoraient pas ^ ; mais, pour les exploiter, les riches capitalistes qui s'y livraient ne pouvaient le faire qu'à l'aide du travail et de l'intelligence des esclaves.
De cette manière, l'esclavage et l'hérililé constituaient une véritable association industrielle qui faisait que chaque État du monde antique pouvait être considéré comme un atelier de production, où la classe libre et la classe esclave avaient toutes deux leurs fonctions : l'une dirigeant, l'autre exécutant ; Tune étant la tête, l'autre le bras.
De cet atelier de production, j'ai décrit, dans mon précédent ouvrage, les moindres moteurs, les moindres agents, en expliquant, dans tous ses rouages, le mécanisme multiple de l'organisation du travail servile, chez les anciens : — travail servile industriel ; — travail servile agricole.
* Virgil., Géorgie. y I, vers 122.
« Voy. ci-dessus, p. 49, 63, 70, 82 et 97.
Pour le travail servile agricole, j'ai développé ces deux points principaux : Petite propriété, exploitation directe par mains libres ; — Grande propriété, exploitation indirecte par mains serviles; — d'où : métayage, fermage, colonat ; — d'où : les latifundia et les villœ patriciennes, dont j'ai décrit avec minutie les divers modes de culture, l'organisation économique, le ferratile genus, le système pénitentiaire *, etc.
Pour le travail servile industriel, je me suis appliqué, d'abord, à faire connaître en quoi consistaient : l'industrie domestique et de ménage ; l'industrie professionnelle et commerciale ; l'industrie des loueurs d'esclaves. Puis, entrant dans l'intérieur des ateliers industriels, j'en ai étudié les règlements et la police disciplinaire, surtout en ce qui touche les heures de travail, l'uniformité de salaire, le poteau exemplaire, l'émulation à coups de bâton, etc. Puis, après avoir pondéré le profit net du travail servile , et expliqué quelle était la participation de l'esclave aux bénéfices de l'entreprise du maître, et vice versa, j'ai cherché à démontrer que ce que les ouvriers demandent aujourd'hui, c'étaient les maîtres qui le demandaient autrefois; d'où cette conclusion que les ouvriers d'autrefois pourraient bien avoir raison sur les ouvriers d'aujourd'hui. Enfin, j'ai fait ressortir, comme conséquences économiques de cette organisation, l'impossibilité pour le travailleur libre de lutter, isolé, contre la concurrence des travailleurs esclaves enrégimentés; d'où, misère d'un côté, opulence de l'autre, l'opulence engendrant la mollesse et la fainéantise, — la misère produisant la
* Voy. Du droit à V oisiveté et de l'organisation du travail servile chez les anciens, p. 230 à 260.
bassesse et l'envie; — ~ toutes deux conduisant l'État vers une inévitable révolution * .
En résumé, le travail, sous la république romaine, reposait sur cet axiome d'Aristote et de Cicéron , ces deux oracles de la sagesse antique : « Aux esclaves revient tout ce qui exige l'emploi des forces corporelles, aux citoyens ce qui demande l'exercice de l'intelligence, excepté la guerre pour défendre la cité, et l'agriculture pour la nourrir. » Il y avait, certes, de la grandeur dans cette théorie. Malheureusement, elle avilissait le travail en le séparant de l'intelligence et de la liberté ; elle jetait dans la paresse et dans les révolutions le pauvre de condition libre; et, en faisant de l'esclave un instrument, une machine à face d'homme, elle créait tous les maux et tous les dangers de la servitude ^.
Organisafloli du travail sons les emperears.
(Du 2e au 4" siècle de notre ère.)
Double et vaste réforme. — ^ Libres et esclaves sont confondus. — Égaux sous un niveau, sous un nom commun, obsequium. — Tous sont également soumis au service de l'État. — Tous sont soldats d'une même armée, armée divisée
en autant de milices qu'il y a de services distincts. -— Milice ouvrière.
Les enrôlements n'y sont pas volontaires, mais héréditaires et forcés. — L'empereur, l'unique producteur de l'empire. — Le travail individuel, la boutique, la ferme, confisqués par l'État. — Idem, le travail sociétaire, les corporations ou jurandes privées. — Monopole universel. — Fabriques impériales. — Corporations obligatoires. — Système de la glèbe appliqué aux métiers. — Ce système avait alors ses avantages. — Au fond, qu'élait-ce que le travail ainsi affranchi? •— Point de production. — Opéra magna poiiùs quàm necessaria. — Point de commerce. — Point d'échange. — Point d'exportation. — Romains n'exportaient que leur or. — Conséquences.
Quand Rome fut devenue la maîtresse du monde, l'empire se trouva si grand qu'on ne put plus deman-
» Voy. ibid., p. 198 à 230.
* Duruy, Hist. des Rom., H, p. 98.
der aux esclaves seuls la masse énorme de travail indispensable à l'entretien des cent millions de sujets qui formaient la population, sous l'empereur Claude. Des ouvriers libres salariés partagèrent donc alors, avec les esclaves dévoués aux plus rudes tâches, les fatigues, sinon les profits de la fabrication '.
L'empire opéra une révolution immense dans la nature, dans le but, dans l'organisation du travail.
Le budget de la république reposait sur les produits de la guerre; celui de l'empire sur les produits combinés du travail et de l'impôt; c'est dire qu'il lit rendre à l'un et à l'autre tout ce qu'il put en faire sortir.
Pour rendre le travail plus fécond qu'il ne l'avait été sous la république, que fit lempire? Deux de ces grandes choses qui changent tout le for intérieur d'un État.
D'abord, il affranchit le travail et en fit, comme de toutes les autres fonctions, une fonction obligatoire héréditaire; en second lieu, il fît de toutes les industries privées un monopole universel à son profit.
Voyons comment il sut organiser cette double et vaste réforme.
Deux classes de travailleurs étaient en présence, à la fin de la république : les travailleurs esclaves et les travailleurs libres; les travailleurs esclaves en grand nombre, les travailleurs libres moins nombreux. L'empire résolut de faire concourir ces deux classes, de la même manière, au même but, en les assimilant l'une à l'autre, et en les confondant toutes deux en une seule classe, sous une même dénomination, sous un même
* Blanqui, bisl. de l'écon, polit. ^ I, p. 78.
joug. Pour cela, il réduisit le nombre des premiers par l'affranchissement, et augmenta le nombre des seconds par la nécessité du travail. Pour cela encore, il rendit les esclaves non affranchis moins esclaves et les citoyens libres moins libres, en infusant, pour ainsi dire, la liberté dans l'esclavage et l'esclavage dans la liberté. Par ce moyen, Tesclave et l'homme libre se touchèrent de si près, dans cette condition de rapprochement réciproque qui leur était faite, que tous deux se donnèrent forcément la main, et se confondirent l'un et l'autre, non dans une même liberté, mais dans une même servitude de liberté; servitude nouvelle, servitude appelée service de VÉtat.
Sous le joug de cette servitude gouvernementale, le droit à l'oisiveté citoyenne dut nécessairement se convertir en obligation forcée au travail, et le travail, sous toutes ses formes, même sous la forme de magistrature ou de fonction publique, dut, nécessairement aussi, devenir, de negolium, labor * .
C'est ainsi qu'un pieux empereur retrancha les appointements de plusieurs membres du sénat, qui se contentaient de porter la qualité de sénateur sans remplir les devoirs de leur charge, par cette seule raison qu'il n'y avait rien de plus indigne, rien même de plus cruel, que de ronger ainsi la république sans lui rien donner de son travail. Salaria multis dislraxit AntoninusPim dicens nihil essesordidius, imo crudelius, quàm si rempublicam is arroderet qui nihil in eam suo labore conferrel ^.
* Voy. ci-dessus, p. 243
* Voy. Vie d'Aiitonm le Pieux , etc. Monii^ Mem. r /M, det inscript. ^ IV, p. 296.
38S SOLUTION DU PUOBLÈME DE LA MiSÊRE.
C'est ainsi que, dans les largesses faites aux citoyens pauvres par les empereurs, ceux qui étaient charge's de les distribuer avaient ordre, même du temps de Tibère et de Néron, d'en excepter ceux qui étaient lombes dans la misère par oisiveté, sur ce principe général, dont ils ne se cachaient pas, puisqu'il est positivement exprimé dans leurs lois, qu'il valait mieux laisser mourir de faim les fainéants que de les entretenir dans la paresse. Potiùs expedit inertes famé -genre quàm in iynaviâ fovere ^
Travailler au service de l'État fut donc la loi commune imposée à tous les citoyens.
Elt pour que le travail des métiers, jusqu'alors interdit aux citoyens comme un signe d'esclavage, fût dépouillé du caractère de servilité qui l'avilissait dans l'opinion publique, l'empereur le rendit accessible, même enviable à tous, non-seulement en lui donnant le droit de bourgeoisie, mais encore en lui conférant, en quelque sorte, des titres de noblesse : le travail, désormais, pouvant conduire à toutes les charges, à toutes les fonctions, à toutes les magistratures, même à la dignité de comte.
Mais, en même temps que le travail fut élevé au rang de fonction publique, l'empire voulut qu'il en revêtît le caractère. Désormais donc, l'intérêt public sera tout; l'intérêt privé, rien. Désormais, l'empereur gouvernera non-seulement les familles dans leurs relations mutuelles, mais chaque famille dans son intérieur, mais chaque administration dans le moindre fonctionnement de ses moindres rouages, mais chaque branche de commerce dans son exploitation, mais
* L. Bonafidesdepos.y iu'?. — Ibid,
chaque métier dans sa sphère d'action et de produit.
Et pour que le service de l'État, ainsi entendu, fût organisé de manière à n'être jamais en souffrance, et à fonctionner sans intermittence sous l'impulsion d'une volonté , d'une autorité , d'une intelligence unique , puissante, éternelle, l'État lui-même, personnifié dans l'empereur, concentra dans ses mains tous les intérêts particuliers, toutes les industries privées, et en fit à son profit un monopole universel.
Ainsi, de même que l'empereur était le grand juge de la justice, le grand général des armées, le grand trésorier des finances, le grand promoteur de l'administration, l'empereur devint le grand, l'unique producteur de l'empire; en ce sens que tous les travaux publics ou privés relevèrent de lui comme toutes les fonctions, et que lui seul en tint les fi!s, et en fit mouvoir les rouages, non plus dans l'intérêt de tel ou tel individu, de telle ou telle classe, mais dans l'intérêt du gouvernement.
Maintenant, quelle organisation donner à cette vaste machine ouvrière gouvernementale? L'empire lui donna son organisation propre, l'organisation militaire.
Jusqu'alors, celui-là seul était soldat qui portait les armes pour son pays. Désormais, sera égidement soldat celui qui portera un instrument quelconque de travail, un signe quelconque d'autorité ou de fonction; car celui-ci comme l'autre, dans la spécialité de sa sphère , milite également pour le service de l'État. L'armée des soldats de la paix, ou des travailleurs, formera donc désormais, avec l'armée des soldats ou travailleurs de la guerre, une seule et même armée, armée divisée en autant de milices qu'il y aura de services distincts, dans le service universel de l'État.
Ainsi, il y aura : la milice palatine, comprenant tous les serviteurs et employés du palais de l'empire;
La milice guerrière, comprenant les le'gions et tous les serviteurs de F armée ;
La milice administrative, comprenant les fonctionnaires ou serviteurs des finances, de Tannone, de la police urbaine, des préfectures, des curies provinciales, et généralement de toutes les divisions et subdivisions de l'administration publique de l'empire ;
Enfin, la milice ouvrière, comprenant les serviteurs, ou fonctionnaires du travail manuel, industriel, commercial, agricole.
Cette organisation milicienne ne constituait ni privilège, ni supériorité d'une milice sur l'autre ; ce n'était qu'une classification hiérarchique d'ouvriers divers, enrégimentés par ordre de numéros de fonctions, et ne différant entre eux que par la différence même des services auxquels ils étaient diversement attachés. Pour tout le reste, ils étaient égaux ; égaux en droits, égaux surtout sous le niveau commun, sous le mot commun de leur servitude, ohsequium » ; car, grands ou petits, riches ou pauvres, patriciens ou plébéiens, nobles ou prolétaires, militaires ou citoyens, fonctionnaires publics ou simples particuliers, travailleurs des mains ou travailleurs de la tête , individus enfin ou corporations, tous concouraient, dans la mesure de leurs forces et de leur aptitude, à pourvoir aux besoins, au service de l'État; — tous servaient VÉiat j^ar
* Ce mot s'appliquait k toutes les fonctions, k toutes les conditions, k tous les travaux. On disait : Ohsequium pistrini ; excoquendœ calcis ohsequia, aussi bien que : Ohsequium municipale; obsequia curiarum, etc. (Voy. Cod Theod., lib. VI, lit. XXXVIIj et lib. VII, VIU, XI et XII, lit. I, VII, XVI).
leur travail, et ce service commun était tellement une servitude commune, qu'esclaves ou libres, tous servaient en esclaves, en esclaves de la loi qui leur était faite, loi qui faisait du travail un devoir obligatoire pour tous, et qui, dans ce vaste atelier national, assignait à chacun sa besogne, et à chaque besogne chacun, de manière qu'ouvrage et ouvrier, travail et travailleur, fonctionnaire et fonction, individu ou corporation, étaient si indivisiblement unis Tun à l'autre, que la mort même n'en pouvait briser le lien, ce lien étant un héritage perpétuel qui ne s'éteignait qu'à la dernière génération.
Quant à la répartition des travailleurs dans tel ou tel cadre, dans telle ou telle milice; quand la fatalité de sa naissance n'avait pas fait au travailleur sa place marquée, il n'appartenait qu'à Tempereur de lui faire cette place, l'empereur seul ayant le droit d'affecter les citoyens aux divers services de l'Etat, suivant les convenances et les besoins dont lui seul était juge. Alors, il n'était pas plus possible au travailleur désigné de quitter la place assignée à lui et aux siens, qu'il ne lui eût été loisible de ne pas y entrer *.
Ainsi, le droit de l'esclavage gouverna désormais l'homme libre, et la condition des condamnés aux mines devint la condition coijimune, à tous les degrés de la milice des travailleurs.
Le travail individuel, la boutique, la ferme, furent confisqués par l'État, lequel considéra comme oisifs, non-seulement tous ceux qui ne faisaient rien, mais encore tous ceux qui ne travaillaient que pour eux et leur famille, et s'empara d'eux tous à son profit comme d'un bien vacant, — vacantes.
» Wallon, De l esclavage, III, p. 213,
Le travail sociétaire, les corporations ou jurandes privées, devinrent pareillement la proie de l'État, lequel , des corporations volontaires ou libres , fit des corporations obligatoires ou forcées, encore et toujours à son profit exclusif.
C'était un curieux et utile tableau à faire que celui de l'origine, des développements, des règlements intérieurs, de l'organisation enfin, et des diverses transformations des corporations ou jurandes païennes. Ce tableau, je l'ai fait avec tout le soin et dans tous les détails qu'exigeaient son importance et son étendue. Ne pouvant le reproduire ici, je prie le lecteur de se reporter à l'ouvrage spécial qui le contient '.
Je lui ferai la même prière pour ce qui toucbeles fabriques impériales; car ce n'était pas assez, pour l'État, d'avoir organisé les classes ouvrières en milices forcées et d'avoir converti en travail public le travail privé; d'avoir extrait du travail individuel et du travail sociétaire tout ce que la loi de contrainte qui pesait sur toutes les fonctions de l'empire pouvait en extraire à son profit; — l'État avait voulu avoir et il avait à luises fabriques propres et ses corporations spéciales, pour les travaux publics que lui seul pouvait entreprendre et mener à fin ^.
En résumé : sous l'empire, le travail servile fut affranchi, mais ce fut pour soumettre tous les travailleurs, libres et esclaves, au joug forcé d'une servitude commune ; servitude nouvelle, dorée du nom de ser-
* Voy. Du droit à Voisweté^ et de l'organisation du travail servile dans les républiques grecques et romaines, i vol. in-8. Paris, Guillaumin, p. 264 à 292.
* Voy. Ibid., p. 292 et suiv.
vice de l'État; servitude éternelle et he're'ditaire qui enchaînait, à perpétuité, le travailleur et sa race à la milice ou corporation ouvrière dans laquelle il était né, ou dans laquelle il avait été incorporé par la volonté de l'empereur, chef et distributeur suprême de toutes les fonctions et de tous les emplois; de sorte qu'en définitive Rome n'avait traversé la civilisation de la Grèce que pour en venir au système économique des castes de l'Orient.
Considéré du point de vue des idées, des nécessités d'alors, ce système présentait des avantages incontestables. N'eût-il offert aux ouvriers incorporés dans les jurandes que la garantie de ne jamais manquer de salaire, de subsister, de s'entretenir toujours, et, en tout état de cause, de vivre aux dépens du fonds social, que cette garantie, née pour eux de la nécessité même de rester attachés à leur corporation toute leur vie, suffirait pour enlever, sinon la tache de servitude dont elle était empreinte, au moins le reproche de barbarie que lui adresse la civilisation moderne ; car, s'il répugne à la civilisation, il ne répugnait nullement à l'humanité de faire de tout ouvrier un fonctionnaire public, et de l'attacher indissolublement, lui et les siens, à la charge qu'il avait choisie, ou de laquelle il avait été obligatoirement investi, charge qui lui garantissait, à tout jamais, également pour lui et les siens, toutes les nécessités, et, quelquefois, toutes les commodités de la vie.
Cependant, et encore bien qu'en l'absence de toute notion de ce que nous appelons dignité humaine, servir heureux dût être, chez les nations païennes, un bonheur préférable à celui d'être libre malheureux, il nous semble que le bonheur de la servitude et celui de la liberté ro-
mailles se confondaient tellement dans une équivalence réciproque de joug et d'obseqmum communs, que le travail affranchi sous les empereurs, aussi bien que le travail asservi sous la république, loin d'être, pour le travailleur libre, un mode de soulagement plus ou moins lent, plus ou moins actif, à ses besoins, ne fut et ne put être pour lui, en définitive, qu'une forme plus ou moins dure, plus ou moins adoucie, de sa misère.
D'un autre côté, l'organisation du travail, sous les empereurs, n'ayant pu s'étendre au delà de la sphère étroite du système productif de la république, c'est-àdire au delà du système de la production restreinte aux besoins de l'individu, de la famille, de la cité, cette organisation ne put amener aucun des résultats industriels qu'elle eût eus, si, comme chez nous, la production se fût étendue aux besoins extérieurs de la consommation générale, autrement dit du commerce universel.
Les Romains, nous l'avons vu, n'avaient guère songé à honorer et à encourager le commerce dont, en réalité et de leur point de vue, ils n'avaient nul besoin. Leur principe d'agrandissement et de conquête se prêtait mal, d'ailleurs, à des relations fondées sur la bonne foi, la loyauté, la paix et le respect du droit des gens. Ils savaient s'enrichir, sans commerce, par les butins et les tributs des provinces soumises. Ils avaient érigé en droit l'usage de faire esclaves les peuples avec lesquels ils n'avaient ni amitié, ni hospitalité, ni alliance, bien qu'ils ne fussent pas ennemis, et ceux-ci étaient dans les mêmes termes à leur égard. La politique des Romains était donc de se séparer de toutes les nations qui n'avaient pas été assujetties. Aussi firent-
ils des lois pour empêcher tout commerce avec les barbares. Plus tard, pourtant, ils firent un commerce considérable, mais un commerce de luxe et d'importation, avec les Indes. La seule chose qu'ils exportassent était leur or. Ils y envoyaient ainsi, chaque année, près de huit millions et demi de nos francs. Les marchandises qu'on en rapportait ensuite se vendaient le centuple à Rome, où le luxe était devenu excessif. « Il fallait bien, dit Montesquieu, qu'une ville qui attirait à elle toutes les richesses de l'univers les rendît par son luxe*. )>
Ainsi firent les Romains pour les subsistances, autre commerce d'importation, que l'empire pratiqua sur une vaste échelle, depuis que l'Italie ne récoltait plus assez de blé pour ses habitants.
L'empire, pas plus que la république, ne songea à établir l'industrie sur la base féconde des échanges internationaux. L'empire, comme la république, vivait, au jour le jour, des denrées importées de l'étranger, sans songer à exporter ses propres denrées, lesquelles, d'ailleurs, suffisaient à peine à sa consommation, sans songer même aux ressources qu'il lui eût été le plus facile de développer dans son sein. Par exemple, la laine, matière première presque unique de tous les tissus employés, à Rome, depuis le vêtement des sénateurs jusqu'à celui des derniers soldats, la laine dont on faisait des draps de lit, des rideaux, des tapis, des meubles de toute espèce, n'a jamais été, de la part des empereurs, l'objet d'aucun système d'encouragement'. Quant aux choses qu'elle ne produisait pas, Rome les
* De Villeneuve Bargeraonl, Hist. de l'écon. polit. y I, p. i89.
* Voy. Blanqui, Hist. de l'écon. polit. ^ I, p. 82.
importait des pays qui les produisaient. Chaque pays fournissait son tribut : l'Arabie ses parfums, l'Afrique ses ce'réales, l'Espagne la cire et le miel, la Gaule ses vins, ses huiles, ses métaux, la Grèce des objets d'art et de goût, les bords de la mer Noire des cuirs et des peaux. Rome consommait tout et payait tout au prix d'une masse énorme de numéraire, car elle n'avait rien autre chose à donner en échange que son or qui en sortait pour n'y plus rentrer.
Et pourtant, que de produits magnifiques de sa persévérance et de son génie n'étalait-elle pas, aux yeux étonnés de l'univers, dans ces vastes rues, ces six cents fontaines, ces bains nombreux, ces gigantesques égoiits, ces aqueducs somptueux, ces temples, ces cirques, ces théâtres, — et surtout ces grands chemins, ces routes immenses et ces magnifiques voies romaines dont l'empire était couvert comme d'un vaste réseau ! Mais, bien que ces grands travaux eussent ce grand résultat d'utilité publique, d'occuper les classes ouvrières, tout en fondant la puissance romaine sur d'impérissables monuments, au fond, et en eux-mêmes, qu'étaient-ils sinon des œuvres plus grandioses qu'utiles? Op^ra magna potiïis quam necessaria, selon l'expression de Suétone. Les routes elles-mêmes étaient empreintes de ce caractère de stérilité somptueuse, en ce qu'elles n'étaient qu'une conséquence du système militaire de ce peuple anti-industriel et anti-commercial. Ces routes, en effet, voyaient rouler plus souvent les chars destructeurs des guerriers que les fructueuses voilures du commerce et de l'industrie. Elles n'avaient pour but que de faciliter le transport des soldats et du produit des impôts, sans contribuer, d'ailleurs, en aucune manière, à la hausse ou à la baisse des salaires et
des profits, étant Toeuvre exclusive des vaincus et des corvées * .
Ainsi, en même temps qu'ils enfouissaient, dans des constructions monumentales improductives, une partie du numéraire qu'ils avaient enlevé aux peuples vaincus ou demandé à l'impôt, les Romains enfouissaient l'autre partie, à l'étranger, pour prix des denrées qu'ils en tiraient et qu'ils consommaient chez eux, sans rien produire pour eux, non plus que pour les autres.
Ainsi, le travail et l'industrie, tels qu'ils furent compris et organisés sous l'empire, n'eurent, en définitive, et ne purent avoir pour effet que d'aider à abattre ce que, autrement compris et organisés, ils eussent eu pour résultat nécessaire de contribuer à relever et à soutenir.
* Voy. ibid., p. 77 et 85. — Et ci-dessus, p. 28.