‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 5)Chapitre 7 sur 75 · LABOUREURS-SOLDATS · texte numérisé non relu

LABOUREURS-SOLDATS

dats couchaient en plein air. L'usage des tentes qui étaient de peau ne date que du siège de Veïes \

Cette frugalité, cette rigidité de mœurs des premiers Romains était, chez eux, moins une vertu de tempérament on déraison qu'une vertu de circonstance et de nécessité. Du moins, tant qu'ils n'eurent à combattre que les Èques, les Volsques, les Latins,;les Samnites qui, sans cesse défaits, revenaient sans cesse à la charge, et qui leur vendaient très cher des victoires qui ne produisaient rion, les Romains furent des modèles d'austérité et de tempérance. Mais quand enfin ils eurent soumis ritalie, quand ils eurent vaincu Carthage, quand ils n'eurent plus d'ennemis capables de leur résister, qu'ils furent tranquilles sur leur puissance et qu'ils eurent conduit à Rome les dépouilles de la terre, ils tombèrent dans tous les excès, et s'abandonnèrent à tous les vices. C'est ce que montrent, d'ailleurs, tous les peuples qui fondent leur existence sur la spoliation et l'asservissement des autres nations. Tant que ces peuples ont affaire à des populations pauvres, qui ont peu de choses à leur donner, et qui savent défendre énergiquement ce qu'elles possèdent, il faut bien de nécessité qu'ils s'accoutument à vivre de peu. Mais si ces mêmes peuples parviennent à subjuguer des nations opulentes et à se placer dans une situation où ils puissent jouir avec quelque sécurité du fruit de leurs rapines, on les voit se livrer à des profusions, à des orgies, à des débauches effrénées^.

Ainsi firent les Romains. Ils préludèrent à l'intempérance par la sobriété, et à la propriété par la rapine.

* Lamarque, ub. sup., p. 231 .

* Dunoyer, De la liberté du travail, liv. IV, chap. IV. î

Leurs guerres, c'était la maraude internationale; leurs moyens légitimes de s'enrichir, le pillage systématique à l'étranger.

Ils avaient organisé le vol comme une industrie, et le brigandage comme une institution.

Cette maxime de Caton : « La guerre doit nourrir la guerre, » motivait leurs déprédations. Ils trouvaient tout naturel qu'étant conquérants, les peuples conquis fussent leur proie. « On cherche maintenant, dit Cicéron, quelles sont les villes les plus riches et les plus opulentes , pour leur déclarer la guerre , sans autre motif que le désir de les piller. Il n'y a pas, dans les contrées que parcourent nos généraux, un temple sacré, une ville sainte, une maison particulière à l'abri de leurs déprédations et de leurs violences *. »

Ce que Cicéron dit ici des généraux doit s'entendre aussi des soldats, en ce sens que les soldats, pillards enrégimentés, ramassaient pour eux les reliefs échappés aux razzias opimes de leurs chefs.

Mais ces reliefs étaient ordinairement peu de chose. Les généraux, en effet, laissaient peu de chose à glaner après eux, et la justice présidait rarement à la répartition, par leurs mains, des fruits de la conquête. Loin de là; on n'y apportait pas même, dit Montesquieu, cette justice de brigands qui admet une certaine probité dans l'exercice du crime. Les gros lots étaient pour l'étatmajor de l'armée, pour les consuls, le sénat, les patriciens. Le peuple, les soldats recevaient à peine de quoi vivre '•

J'ai dit que le soldat romain se nourrissait et s'équi-

* Cic, Pro legs Maniliâ, 22, 23.

• Voy. noire ouvrage Dm droit à V oisiveté, p. 44.

pait primitivement à ses frais ^ . Cet état de choses dura, en effet, jusqu'à l'an 549 de Rome, car ce n'est qu'à l'époque de la prise de Rome par les Gaulois que la solde militaire fut instituée; et ce n'est qu'au temps de Caïus Gracchus que fut rendue la première loi qui mit l'équipement du soldat à la charge du trésor public, sans rien diminuer de sa solde ^; double mesure qui fut reçue par le peuple comme un double bienfait.

Depuis lors, il n'y eut plus que des armées soldées ^, que des armées permanentes, uniformément équipées * et ne se dissipant plus, comme les armées précédentes, dès que l'ennemi avait disparu.

Depuis lors, les armées de terre traînèrent après

* Voici en quoi consistait l'équipement d'un fantassin romain. Le fantassin du premier rang qui s'appelait prince, celui du second rang qui s'appelait hastaire, celui du troisième rang qui s'appelait triaire, portaient également un casque de cuivre surmonté d'un panache de trois plumes, rouges ou noires, droites et hautes d'une coudée. Les moindres soldats avaient la poitrine couverte d'un plastron de cuivre, de forme ronde, ayant douze doigts de la circonférence au centre. Leurs armes étaient l'arc et le javelot, l'épée ou la massue, et le bouclier. Ils avaient des garde-cuisses et des ganteletis aux mains, des sandales aux pieds, et les plus riches une calaphracte, c'est-k-dire un vêtement de toile couverte d'écaillés de fer, prenant le corps entre le cou et les genoux, et serrant la taille (Voy. à ce sujet Polybe, liv. VI, et Gra- Dier de Cassagnac, Hist. des classes nobles, chap. X).

« Tit.-Liv., IV, 50. — Plut. C. Gracch., V.

" La paye de l'infanterie était de trois as, ou un peu plus de trois sous par jour, somme qui nous paraîtra considérable, si nous observons que, du temps de Polybe, le boisseau de froment, qui sans doute n'avait pas diminué de prix, ne valait que quatre oboles, a peu près dix sous et demi, et qu'un boisseau suffisait pour nourrir un soldat pendant huit jours (Lamarque, uh. sup., p. 23J). Mais voy. ci-après, p. 30, note 3.

* « L'uniforme date de l'époque tardive de l'enrôlement des classes pauvres qui n'avaient ni de quoi s'habiller, ni de quoi s'armer à leurs frais. La diversité des armes est un fait aristocratique, l'uniforme est un fait démocratique. » Granier de Cassagnac, ub. sup., p. 300 et 342).

elles des arme'es d'esclaves, pour faire roffîce de valets, de serviteurs^ d'ouvriers. Les soldats eux-mêmes eurent des esclaves pour porter leurs armes, leurs bagages, ou au moins les pieux qui leur servaient à dresser leurs tentes. Gaton d'Utique, homme de mœurs austères, n'en emmena pas moins de quinze avec lui, en partant pour l'armée comme simple tribun de légion ^ L'armée de Cœpion, forte de quatre-vingt mille soldats, ne comptait pas moins de quarante mille personnes à sa suite, la plupart esclaves ^.

Ceci donne le secret des immenses travaux, des aqueducs, des cirques, des tours, des ponts, des remparts et de tous ces prodigieux monuments, opéra magna potius quant necessariay que les armées romaines semaient, pour ainsi dire, sur leur route, à travers le monde vaincu ^.

J'ai dit aussi que les laboureurs étaient seuls soldats. Par laboureurs, il faut entendre les opulenti (de opsy terre), les locupletes (de locus^ fonds), c'est-à-dire les possesseurs de terre, les propriétaires fonciers, lesquels avaient seuls le droit, l'honneur et la charge de défendre Vager sacré et de porter au loin les armes romaines.

Ce droit, cet honneur, cette charge étaient proportionnés, dans leur exercice, au plus ou moins de fortune de chacun, et les cinq classes censitaires, dont nous avons parlé page 18, marquaient, à l'avance, pour chaque citoyen appartenant à Tune et à l'autre de ces classes, le rang qu'il occuperait dans les diverses

« Plut. Caf., 1,2.

* Voy. notre ouvrage Du droit à Voisiveté, p. 445.

» Voy. md., p. 300 et suiv.

armes, dans les diverses cate'gories régimentaires de la légion ^

Ainsi, les citoyens les plus riches, les patriciens, les premiers magistrats, étaient les chevaliers, les chefs ; et les citoyens les moins riches, les plébéiens, les censitaires campagnards, étaient les fantassins, les soldats^.

Quant aux citoyens de la sixième classe, aux prolelarii, dont nous parlerons bientôt, ils étaient exempts de droit du service miHtaire, par cela seul qu'ils étaient inopesy c'est-à-dire sans terres.

La terre donc était le signe sensible du droit de porter les armes, en même temps qu'elle était le gage de la fidélité du soldat, tellement que lorsque le service militaire, tombé dans l'avilissement, ne fut plus qu'une corvée rachetable, ce fut encore la terre qui dut fournir son homme, ou supporter l'impôt de son prix ^.

Ce système, qui faisait de la plèbe rustique la chair à canon de ce temps-là, finit par dépeupler la campagne de ses enfants les plus utiles et les plus vigoureux. Il suivait de là que la fleur de la population périssait dans les guerres et qu'une fois la patrie sauvée ou agrandie, il ne restait, plus pour recueilHr les fruits de la victoire, que ce qui ne pouvait tenir l'épée ; les femmes, les vieillards, les enfants, les prolétaires et les esclaves.

De là, la nécessité, pour Rome républicaine, après l'épouvantable deStruction de sa noblesse à Cannes ,

* Voy. Lamarque, ub. sup., p. 232.

* La cavalerie n'était à l'infanterie que dans la proportion de un à vingt dans les premiers temps. Elle fut portée dans la suite à un dixième de l'infanterie. Lamarque, m6. sup.

^ Voy. ci-après cliap. III, § 5.

d'armer huit miile de ses esclaves qu'elle récompense de leur bravoure eu les affranchissant \

De là, la ne'cessitë, pour Rome impériale, de remplir peu à peu ses armées d'Espagnols, de Gaulois, de Germains, braves étrangers qui faisaient, dit Tacite, toute la force de l'empire ^.

De là, enfin, ces armées mercenaires qui, pour une augmentation de solde, faisaient et défaisaient les empereurs, et que les empereurs, pour se les concilier, gorgeaient des exactions dont ils épuisaient le pays à leur profit ^

Ce fut Marins qui viola, le premier, le principe constitutionnel de la milice romaine, en enrôlant dans l'armée, décimée par les guerres civiles, non seulement les inopes f les prolétaires, mais encore les esclaves^. Pareillement, après la défaite de Varus, Auguste recompléta ses légions avec des esclaves et des affranchis ; seulement, il ne les mêla point avec les autres soldats et leur donna un équipement spécial * ; — distinction que s'efforcèrent de maintenir, trois siècles plus tard, les empereurs Gratien, Valentinien et Théodose,

1 Tit.-Liv., XXll, 57.

'"■ Tacit., Annal, JII, 40.

3 « On a accusé les exactions cruelles de Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays au profil du s^oldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les objets qu'il était obligé d'acheter sur une solde bien modique ? Les légionnaires révoltés disent dans Tacite : « On estime à dix as par jour notre sang et notre ^e. C'est la-dessus qu'il faut avoir des habits, des armes, des lentes, etc. » Le pauvre soldat qui payait la livre de viande cinquante-deux sous de notre monnaie, et la plus grossière chaussure vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer sans cesse de nouveaux adoucissements k sa misère, et de faire des révolutions pour les obtenir! » Miclielel, Hist. de Fr., I, 97. — Voy. ci-après, p. 63, note 1.

* Plut., Marins, IX.

» Suél., Vie d'Octave, XXV.

en faisant, par une loi de l'année 380, une ample catégorie des gens qui ne pouvaient être admis parmi les soldats d'élite, tels que : les cabaretiers, les prostitueurs, les cuisiniers, — les cuisiniers surtout *, — les boulangers, les ouvriers des ergastules et les esclaves ^ ; mais distinction qu'effaça, en 406, une loi d'Honorius, en appelant les esclaves sous les drapeaux, et en leur donnant une gratification de deux sous d'or ^

Ce fut le dernier coup porté à l'armée romaine, tuée déjà par le remplacement ^, les désertions *, les mutilations ^, en dépit et en raison même des mesures actives prises par les empereurs pour en arrêter la dissolution \

Ce fut aussi le dernier coup porté à la plèbe rustique; tuée déjà par les latifundia et par la substitution des mains serviles aux mains libres dans le travail des champs; ce que j'ai démontré amplement dans mon précédent ouvrage^, et ce que je vais rappeler sommairement en parlant des soldats-laboureurs.

* La profession de cuisinier était particulièrement décriée parmi les anciens, au point que le nom en est resté comme une injure. Coquin vient de coquus^ cuisinier.

2 Cod.Theodos.,Ml, XllI, 1.8.

3 Voy. 76/^., tit. XIII, 1.16.

* \oy,Ibid., 1.7,10,13,20.

^ Dès le milieu du troisième siècle les précautions se multiplièrent pour empêcher les désertions (Hist. des classes nobles, p. 306).

^ Les jeunes soldats faisaient ce que nous avons vu en France, pendant l'empire; ils s'amputaient les doigts pour se rendre impropres au maniement de l'arc et de l'épée. Voy. a ce sujet Cod. Theod.^ ub. stip.^ 1. 4, 5 et 10.

■^ L'une de ces mesures était de marquer les soldats au front ou à la main. Voy. Végèce, Dere militari, lib. I, cap. VIII, et notre ouvrage Du droit à Voisiveté, p. 30i.

8 Voy. Du droit à l'oisiveté, p. 240, 244.

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