‹ Du problème de la misère et de sa solution chez les peuples anciens et modernes (volume 5)Chapitre 9 sur 75 · SOLDATS-LABOUREURS · texte numérisé non relu

SOLDATS-LABOUREURS

peuples ennemis et exposé à de continuels ravages, le laboureur-soldat, même vainqueur, avait plus à {jerdre qu'à gagner à la victoire. La guerre, en effet, ôte plus au vaincu qu'elle ne donne au vainqueur; et quand celui-ci revenait avec quelques gerbes de plus, ce maigre butin ne compensait pas pour lui la perte de sa chaumière incendiée, de sa charrue, de ses bœufs, enlevés, l'année précédente, par les Èques ou les Sa- Lins^

Plus tard, il est vrai, quand l'Italie entière fut conquise, le soldat eut sa part à prendre dans de plus opimes dépouilles. Mais, nous l'avons déjà vu, les gros lots étaient pour l'état-major, et le soldat trouvait à peine de quoi vivre sur les restes. Donc, parti pauvre, le soldat revenait pauvre, et toute sa richesse était son champ, comme devant.

Régulus, d'ailleurs, n'en possédait pas un plus grand, et Manius Gurius, le vainqueur des Samnites, déclarait citoyen dangereux tout laboureur qui ne s'en contentait pas ^.

Quand Régulus, à la tête de l'armée d'Afrique, demanda son rappel, ce fut sur le motif que la mort de son esclave et l'infidélité de son mercenaire laissaient son petit champ dans l'abandon et sa famille dans la détresse ^.

Le Romain de cette époque mettait sa gloire à conserver sa pauvreté, en même temps qu'il exposait tous les jours sa vie pour enrichir le trésor public. Chacun se croyait assez riche des richesses de l'État, et les gé-

* Michelet, Hist. rom., I, p. 1S3.

* Voy. Du droit à Voisiveté, p. 1238. 3 Val. Max., IV, IV, 6.

néraux comme les simples soldats n'attendaient leur subsistance que du petit héritage qu'ils possédaient , tout fier qu'était cet héritage d'être cultivé par des mains glorieuses : Gaudebat tellus vomere laureato *.

Mais, plus de cent ans avant l'époque où Régulus exposait au sénat le péril de son petit bien , Licinius Stolon avait grand'peine à faire passer sa loi agraire qui réduisait les possessions domaniales du riche à cinq cents jugera *.

C'est dire que le soldat propriétaire, qui n'était pas Régulus, et qui, forcé d'aller combattre au loin et de s'absenter longtemps, ne pouvait pas demander au sénat son congé, ni obtenir, pendant son absence, l'exploitation de son champ aux frais de l'État, se voyait, lorsqu'il rentrait dans Rome, vainqueur et ruiné, réduit à aller frapper à la porte du patricien ou du riche plébéien, pour lui demander à emprunter, jusqu'à la campagne prochaine, de quoi nourrir sa femme et ses enfants.

C'est dire que l'hypothèque qu'il offrait de sa première victoire ne suffisant pas pour garantie de sa dette, force lui était d'engager son petit champ ^.

C'est dire que les sept jugera du pauvre furent promptement absorbés par les cinq cents jugera du riche, et que les cinq cents eux-mêmes, augmentés de toutes les fractions qu'ils s'assimilèrent par force, par ruse, par prescription, se développèrent et s'élargirent au point que les petites propriétés disparurent complètement et que les grandes propriétés seules, les latifiin-

* Plin., Hist. nat.

2 Ou 137 hectares. Voy. ci-après, diap. V, § 3, n« 4.

3 Voy. Michelet, ub. sup., I, p. 153.

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