CHAPITRE
France.
Les plaintes sur rémigration rurale sont très-anciennes dans notre pays. Léopold Delille (Étude sur la classe agricole en Normandie au mogen-âgej, raconte que les chanoines de Mondaie, en Normandie, se plaignaient, en 1388, que « l'on ne peu trouver serviteur pour cultiver et labourer les terres qui ne veuille plus gaigner que six serviteurs ne faisaient au commencement du siècle. »
Gomment expliquer un accroissement aussi considérable du prix de la main-d'œuvre , vers la fin du xiv siècle ? Évidemment par la rareté croissante de cette main-d'œuvre. Quels en étaient les motifs? Une connaissance approfondie de la situation économique de la France , ou au moins de la province de Normandie, à cette époque , permettrait seule d'étudier le problème avec succès.
Un ancien magistrat, M. Valentin Smith , dans sa Note sur la dépopulation des campagnes (1858), a écrit ce qui suit sur les préoccupations de Golbert, relativement à l'émigration rurale.
« C'est ainsi que Colbert, qui imprima tant d'activité â l'industrie , en même temps qu'il apportait tant de soins au développement des intérêts agricoles, voulait, entre autres mesures , que l'élévation des taxes municipales rendît aux cultivateurs , aux artisans , difficile , sinon impossible, le séjour des grands centres de population , afin de prévenir l'abandon des champs et des villes secondaires. « Sans cette digue salutaire , disait-il , qu'il faut fortifier avec du granit chaque fois qu'une pierre s'en détache, les flots tumultueux de la province envahiraient Paris , transformé , en un demi-siècle , en une immense cité ouvrière ; ce qui serait la plus périlleuse des transformations pour la royauté. »
Si l'éminent homme d'état a réellement tenu le Tangage que lui attribue M.V. Smith, il jetait sur l'avenir un regard d'une rare profondeur
Au xvin' siècle , les physiocrates sont unanimes à admettre, comme un fait certain, ce qu'ils appellent la dépopulation des campagnes.
L'auteur anonyme de V Essai sur V administration des terres (1759) prétend que, de son temps, le rendement des bonnes terres était, dans le Poitou , de 9 pour 1, celui des mauvaises terres de 5 1/2; tandis que, deux ou trois siècles plus tôt, quand on avait rédigé la coutume de la Province, les experts et les députés choisis pour l'évaluation du rendement légal des terres, l'avaient fixé à 12 et à 6.
Admettant l'exactitude de ce fait, l'auteur l'explique par diverses circonstances, au premier rang desquelles il place l'émigration des campagnes au profit des villes.
Forbonnais (Recherches sur les finances de France, 1758), raconte qu'après la perte du Canada , le gouvernement, voulant rapatrier des familles françaises de cette colonie qui refusaient de rester sous la domination anglaise, songea à les établir dans les campagnes, où les propriétaires se plaignaient amèrement de la rareté et de la cherté de la main-d'œuvre. Mais, à sa grande surprise, les autorités locales, consultées sur les moyens d'opérer cet établissement , exprimèrent l'opinion que l'agriculture n'avait pas besoin de bras. Au fond , ce que ces propriétaires ou fermiers craignaient , c'est qu'on ne mit à leur charge un grand nombre de malheureux sans moyen d'existence et hors d'état de travailler. Tel est, du moins, l'avis de Forbonnais.
L'auteur anonyme des Réflexions sur la milice (1768) , en proposant de faire cesser l'exemption pour les domestiques des gens titrés ou des fonctionnaires publics , justifie ainsi cette mesure :
a Je demande une ordonnance dont l'autorité s'é tendant partout, soumettrait au sort, dans les villes et les campagnes, tous. . . laquais ou domestiques sans acception de la dignité des maîtres , pas même de celle des intendants des provinces, que f entends crier sans cesse à la dépopulation des champs j tandis que les paysans de leurs terres, chargés de leur livrée, remplissent leurs antichambres (p. 190). »
Dans son article Fermiers de V Encyclopédie (1750-1770), Quesnay le fils s'exprime ainsi sur la misère dans les campagnes et leur abandon :
« Voilà la nourriture (orge, avoine, sarrasin, maïs), que se procure le paysan et avec laquelle il élève ses enfants. Ces aliments , qui à peine soutiennent la vie en ranimant le corps , font périr une partie des hommes dès l'enfance. Ceux qui résistent , qui conservent la santé et
— iodes forces, et ont de l'intelligence, se délivrent de cet état malheureux en se réfugiant dans les villes. Les plus débiles et les plus ineptes restent dans les campagnes , où ils sont aussi inutiles à l'État qu'à charge à eux-mêmes.
« Les habitants des villes croient que l'agriculture ne dépérit que parce que les hommes manquent dans les campagnes. Il faut, disent-ils, en chasser les maîtres d'école, qui, par l'instruction qulls donnent aux paysans, facilitent leur désertion.
« Il faut éloigner les vraies causes qui font abandonner les campagnes , qui rassemblent et retiennent les richesses dans les grandes villes. Tous les seigneurs , tous les gens riches , tous ceux qui ont des rentes ou des pensions suffisantes pour vivre commodément , fixent leur séjour à Paris ou dans quelque autre grande ville, où ils dépensent presque tous les revenus des fonds du royaume. Cette distribution des hommes et des richesses est mauvaise, parce qu'elle s'étend beaucoup trop loin. Peut-être y a-t-on tout d'abord contribué , en protégeant plus les citadins que les habitants des campagnes. Les hommes son*; attirés par l'intérêt et par la tranquillité. Qu'on procure ces avantages à la campagne , elle ne sera pas moins peuplée à proportion que les villes. La campagne a ses agréments ; on ne l'abandonne que pour éviter les vexations auxquelles on y est exposé. Si les habitants étaient délivrés de l'imposition arbitraire de la taille, ils vivraient de la même sécurité que les habitants des villes; beaucoup de propriétaires iraient faire valoir leurs biens euxmêmes, etc., etc. »
Dans l'article Grains, du même recueil, Quesnay s'exprime ainsi : « Les fermiers, un peu aisés, font prendre à leurs enfants des professions dans les villes pour les garantir de la miUce ; et ce qu'il y a de plus désavantageux pour l'agriculture , c'est que non seulement la campagne perd les
hommes destinés à être fermiers, mais aussi les richesses que leurs pères employaient à la culture de la terre. Pour arrêter ces effets destructifs, M. de la Galaisière, intendant de Lorraine, a exempté de la milice, par une ordonnance, les charretiers et fils de fermiers. »
Les cahiers transmis aux États généraux par les divers ordres, portent la trace des mêmes préoccupations en ce qui concerne l'abandon des campagnes, et demandent des mesures restrictives du mouvement d'émigration vers les villes.
La Convention, convaincue de la réalité de cette émigration, avait chargé un de ses comités de l'étude des moyens d'y porter remède, et ce comité avait soumis à sa sanction un grand projet d'assistance et de récompenses publiques, aux termes duquel les serviteurs agricoles avaient droit à une pension sur les fonds de l'État, après un certain nombre d'années de services dans les fermes. Ce projet, converti en décret, est resté sans exécution.
Ce n'est qu'à partir de notre siècle que le mouvement intérieur des populations a pu être apprécié avec quelque exactitude, les recensements généraux (antérieurement réputés impossibles ) ayant mis en lumière l'accroissement de toutes les communes selon leur importance.
Les résultats de ces grandes opérations vont nous permettre de vérifier si les villes progressent plus rapidement que les campagnes , et de déterminer avec une certaine approximation la différence dans la proportion de leur développement respectif.
Le tableau qui suit met en regard l'accroissement annuel p. 0/0, par périodes quinquennales, de 1836 à 1866, l' des villes de 2000 habitants agglomérés et au-dessus; 2° des communes d'une population inférieure; 3" de la France entière :
Périodes.
do 2,000 âmes et au-dessus.
Autres communes.
France entière
De ce tableau se déduit un certain nombre de faits pleins d'intérêt. C'est d'abord la grande différence dans la marche des trois catégories de population , les villes grandissant beaucoup plus rapidement que les campagnes et que la France entière. On voit même se produire deux diminutions de la population des campagnes , l'une de 1851 à 1856; l'autre, beaucoup moins marquée, de 1861 à 1866. Ce sont ensuite les fortes variations survenues dans la proportion d'accroissement des villes. Ici, se dessinent deux mouvements très-distincts. L'un, très-rapide, atteint son point culminant de 1841 à 1846, période qui comprend les années les plus prospères du gouvernement de 1830 , et subit un temps d'arrêt très-sensible de 1846 à 1851, probablement par suite de la profonde perturbation amenée par la révolution de 1848 et des vives préocupations politiques dont elle est suivie jusqu'en 1851 inclusivement.
L'autre est une reprise considérable et véritablement exceptionnelle de 1851 à 1856. Elle a plusieurs causes : la première est la grande amélioration de la situation politique , par suite de laquelle beaucoup d'habitants des villes y reviennent après être allé chercher dans les campagnes une sorte de sécurité relative. La seconde est la renaissance de l'industrie et du commerce, exigeant un nombre de bras de plus en plus en plus considé-
rable. Mais un fait vivement regrettable vient mêler ses ombres à ce tableau , c'est une cherté toujours croissante, qui se prolonge de 1853 à 1856 et sévit surtout dans les campagnes, obligeant un grand nombre de leurs habitants à aller chercher des salaires dans les.centres de population.
A partir de cette époque , les villes continuent bien leur mouvement ascendant , mais suivant une proportion qui diminue de période en période.
Dans le tableau qui précède, nous avons, avec les documents officiels , considéré comme urbaine la population totale des communes qui ont plus de 2,000 habitants agglomérés (non compris les populations flottantes), et comme population rurale , celle de toutes les localités où l'agglomération n'atteint pas ce chiffre.
Voici , d'après les résultats de chacun des quatre derniers recensements, le mouvement en nombres absolus des deux populations ainsi que leur rapport à 100 habitants.
Population
Population
Total
Population Population
urbaine.
rurale.
de la population.
urbaine.
rurale.
Ainsi, en 20 ans, la population urbaine s'est accrue, par rapport à la population générale , de 6 p. 100 habitants et la population rurale a diminué d'autant.
En d'autres termes , la population générale s'est accrue, en 20 ans, de 2,466,608 au de 0, 35 7o par an, et la population urbaine s'est accrue de 2,926,963 ou de 1,70.
Quant à la population rurale , elle est restée, en nombres absolus, à peu près stationnaire, malgré l'annexion
des trois nouveaux départements qui, réunis, renferment près de 80 p. 100 d'éléments ruraux.
Les faits constatés de 1861 à 1866 ne prouvent pas d'une manière certaine que l'émigration rurale ait notablement augmenté, 72 communes rurales ayant passé dans la catégorie des urbaines par le simple fait d'un accroissement de population , assez minime pour quelquesunes , et qui ne leur enlevait pas , en réalité, leur caractère rural.
Dans la même période, la population rurale a diminué, en nombres absolus , dans 77 départements ; elle s'est accrue dans 32. Pour 16 de ces derniers , on a constaté , en même temps , un accroissement plus élevé de la population urbaine. Pour les 16 autres , au contraire , l'élément rural a plus progressé que l'élément urbain. Il en est même 4 (sur ces 16) où l'accroissement des populations rurales correspond à une diminution plus ou moins sensible de la population urbaine. Ces 4 départements (Aveyron , Hautes-Pyrénées , Deux-Sèvres et Vosges) , sont les seuls où semble se manifester un mouvement d'émigration des villes sur les campagnes.
Voici les données numériques :
Population urbaine
Diminution.
Aveyron 71.842 69.599 2.243
Hautes-Pyrénées 41 . 207 38 . 699 2 . 608
Deux-Sèvres 40.512 40.265 247
ces 74.146 67.966 6.180
Population rurale
Augmentation.
Aveyron 324.183 330.471 6.288
Hautes-Pyrénées 198.873 201.553 2.685
Deux-Sèvres 288. 305 292. 890 4. 585
Vosges 341.339 351.032 9.693
Dans ces quatre départements, 4 communes, dont 1 appartenant à l'Aveyron , 1 aux Pyrénées-Hautes , 2 aux Vosges, ont vu leur population agglomérée descendre audessous de 2,000 habitants et augmenter la population rurale de près de 9,000 âmes.
Nous avons vu que, sur 100 habitants en France, de 30 à 40 appartenaient, en 1866, aux populations urbaines; il est remarquable que cette moyenne n'est dépassée que dans les 19 dont la liste suit :
Population urbaine
pour 100 habitants. Accroissement
en SK) ans.
Seine 95.47 98.23 2.76
Bouches-du-Rhône 72.91 81.20 9.71
Rhône.... 51.34 62.48 11.14
Var 50.69 58.39 7.70
Hérault 49.43 56.80 7.37
Nord 42.83 53.66 10.83
Alpes-Maritimes » 50. 81 »
Vaucluse 48.67 49.59 0.92
Gard 40.50 45.15 4.65
Seine-Inférieure 38 . 47 41 . 28 2 . 81
Population urbaine
pour 100 habiianls. Accroissement
en 20 ans.
Haut-Rhin 32.35 41.28 8.93
Loire 25.68 39.51 13.83
Bas-Rhin 37.51 39.50 1.99
Gironde 28.62 38.96 10.34
Pyrénées-Orientales.... 28.38 36.87 8.49
Hautes-Pyrénées 30.51 34.81 4.30
Marne 26.17 31.87 5.70
Seine-et-Oise 24.03 31.62 7.59
Pas-de-Calais 26.45 30.38 3.93
France entière 24. 42 30. 46 6. 24
Tous ces départements, sauf la Marne et les Pyrénées- Orientales, ont une population spécifique supérieure à celle du pays tout entier. Toutefois, il est des départements (Aisne, Calvados, Charente-Inférieure, Côtes-du-Nord , Finistère, Ile-et-Vilaine, Isère, Loire-Inférieure, Maine-et- Loire , Manche , Mayenne , Meurthe , Morbihan , Moselle , Puy-de-Dôme , Sarthe , Somme) où , malgré la prédominance de l'élément rural, la population spécifique (nombre d'habitant par kilomètre carré) . dépasse celle du département moyen (France entière) .
On remarque que tous les départements de l'ancienne Bretagne figurent dans cette dernière catégorie.
Le mouvement des populations urbaines peut encore se déduire de la proportion d'accroissement ou de diminution des communes , classées d'après la quotité de leurs habitants. Nous avons établi ce classement dans le tableau ci-après :