‹ Du progrès des agglomérations urbaines et de l'émigration rurale en Europe et particulièrement en FranceChapitre 22 sur 42 · CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES

§ 1. — En ce qui concerne l^ agriculture.

Ces conséquences sont nombreuses. Nous n'examinerons que les plus importantes.

Rareté de la main-d^ œuvre. -— La rareté des bras , ou , ce qui est équivalent , la bausse des salaires , doit élever le prix de revient des produits agricoles, et là où le prix de ces produits est resté stationnaire, le bénéfice de l'exploitant a diminué nécessairement. Là, au contraire, où ce prix (et c'est le fait général en France) s'est élevé, la rente du sol a pu , selon l'importance de la plus-value des produits, ou augmenter ou rester la même. Dans les deux cas, l'exploitant n'a aucune raison de se plaindre, puisque la compensation est supérieure ou égale à l'accroissement de cette partie de ses frais de revient.

En même temps, l'ouvrier agricole a vu sa situation matérielle s'améliorer, résultat également favorable pour le maître et le salarié, puisque ce dernier, mieux nourri, mieux logé, placé, en un mot, dans des conditions hygiéniques plus favorables, donne, à durée égale, ou une plus grande somme de travail , ou un travail mieux fait. Ce n'est pas tout : soustrait aux dangereuses incitations du besoin, de la misère, le journalier se moralise et entretient avec l'exploitant, de meilleures relations que par le passé.

Ainsi , la hausse des salaires ne saurait avoir d'effet préjudiciable pour la culture que dans les parties de l'Empire encore privées de voies de communication perfec-

tionnées. Le cultivateur est réduit, en effet, pour la vente de ses produits, aux débouchés les plus voisins; il ne peut, par conséquent, bénéficier des avantages résultant de la possibilité d'utiliser les marchés les plus éloignés.

Plaçons-nous un instant dans cette situation et recherchons les effets sur la production d'une plus forte rétribution du travail en présence d'un revenu stationnaire.

Voici, sur ce point, quelques témoignages émanés des Commissions cantonales de statistique (1), en réponse à un questionnaire du gouvernement sur les circonstances qui retardent ou accélèrent le progrès agricole.

Il importe tout d'abord de faire remarquer que, toutes choses égales d'ailleurs, l'effet de la hausse des salaires est pins ou moins sensible pour le cultivateur, selon que le prix du blé, son principal produit en France , est plus ou moins élevé. Il est évident que si ce prix est largement rémunérateur, l'excédant de dépense résultant d'une main-d'œuvre pins chère , pourra être complètement couvert.

« Le taux élevé de la main-d'œuvre et le prix modique des céréales, écrit le président de la Commission de Saâles (Vosges) sont tels aujourd'hui, que le cultivateur trouve un intérêt direct à augmenter ses cultures fourragères, qui exigent moins de main-d'œuvre.

« Par suite de la rareté des bras et de la hausse des

salaires, les cultivateurs se sont décidés à restreindre leurs cultures et à diminuer leur personnel. Il en est résulté

(1) Ces Commissions, organisées, au chef-lieu de chaque canton, par un décret du 1" juiilet 1852, et placées généralement sous la présidence du Juge-de-paix, sont chargées de réunir et d'adresser au Ministre de l'agriculture les éléments d'une statistique agricole annmlle relativement assez restreinte, et d'une enquête décennale très-étendue. On leur doit déjà les enquêtes décennales de 1852 et 1862.

que les fonds légers et de mince produit sont restés en jachère. (Président de la Commission de Sault-Vaucluse).

« Les grands cultivateurs ne trouvant plus d'ouvriers en nombre suffisant pour tous les travaux des champs et particulièrement pour la moisson, se trouvent forcés de vendre une partie de leur récolte sur pied. Ces portions de récoltes sont achetées par de petits cultivateurs, qui les enlèvent avec l'aide de leurs femmes et de leurs enfants, et trouvent un certain bénéfice dans Topération. (Canton d'Houdaud, Pas-de-Calais) .

« La main-d'œuvre pour les façons à donner à la

vigne est devenue si élevée , et, d'un autre côté, les vins du Midi font, sur le marché de Paris, une si rude concurrence aux nôtres, que, tandis que la valeur de nos produits diminue, leur prix de revient augmente dans des proportions inquiétantes. De là, la nécessité, pour beaucoup de propriétaires non cultivateurs, de vendre leurs vignes au paysan. Le mouvement est commencé, et on peut assurer qu'avant un quart de siècle , toute la propriété vinicole, chez nous, aura passé entre les mains du paysan, et cela au grand préjudice de la qualité de nos vins, le paysan préférant les cépages grossiers mais féconds, aux cépages fins mais peu productifs (canton de Sens, Yonne) . »

L'observation suivante ne manque pas d'intérêt :

« La hausse des salaires ne dépend pas , comme on

pourrait le croire , du prix plus ou moins élevé du blé. Il est remarquable que , plus le prix diminue , plus les prétentions des ouvriers augmentent, par suite de la facilité qu'ils ont de se nourrir. Or, dans les temps de cherté , leurs prétentions sont motivées par le haut prix de la nourriture. Il en résulte que beaucoup d'améliorations projetées par nos propriétaires sont indéfiniment ajournées. Cet ajournement ne s'applique pas seulement aux

travaux de la terre, mais encore aux travaux du bâtiment. Beaucoup de personnes hésitant à se faire construire des habitations plus commodes, ou même à réparer les anciennes et à entretenir les bâtiments d'exploitation, en présence d'un accroissement continu de la main-d'œuvre pour les ouvriers d'art aussi bien que pour les ouvriers agricoles. (Canton de Nieul, Haute-Loire)

« .,,,. Cette émigration a pris de si grandes proportions, que les propriétaires ont beaucoup de peine à trouver des domestiques mâles et qu'ils se voient obligés de restreindre leurs cultures. Déjà, dans quelques communes, le nombre d'hectares ensemencés annuellement a diminué d'une manière assez sensible. (Canton de Buziat, Corrèze).

« On calcule que le manque de bras pour les travaux agricoles a fait hausser, en quelques années, le taux des salaires de 33 pour 0/0. Aussi, la propriété n'ose-telleplus rien entreprendre. (Canton de Solliès-Pont, Var).

« Si les choses continuent , les exploitations agricoles deviendront improductives , le prix de la terre baissera, et dès lors, les capitaux, qui ont déjà une si forte tendance à se porter vers le commerce et l'industrie ou à s'employer dans les valeurs mobilières, déserteront complètement l'agriculture. Déjà le crédit agricole local est vivement ébranlé, etc., etc. (Canton de Mareuil , Dordogne). »

Ainsi , nécessité de réduire les superficies cultivées en commençant par les fonds légers, c'est-à-dire les moins productifs, ou de substituer les cultures fourragères aux cultures céréales ; — nécessité, pour les propriétaires de vignes (au moins dans la Basse-Bourgogne) , de les vendre au paysan qui peut seul aujourd'hui les cultiver sans perte ; — ajournement indéfini des améliorations agricoles ; — paralysie de l'industrie du bâtiment dans les campagnes, et , ce qui serait beaucoup plus grave, si au

moins l'exagération n'était probable, diminution du prix de la terre et ébranlement du crédit agricole ; — tels seraient les effets de la hausse des salaires.

La majorité attribue cette hausse à l'émigration rurale; mais, en la supposant fondée , elle pourrait bien avoir aussi pour causes toutes les autres circonstances propres à raréfier la main-d'œuvre et que nous avons signalées, comme : les besoins d'une culture de plus en plus intensive ; la part de plus en plus grande du cultivateur dans la propriété ; l'accroissement du prix de la vie matérielle pour l'ouvrier agricole ; la diffusion dans les campagubs, en dehors de ^quelques industries manuelles (horlogerie , soierie, ganterie, dentellerie, etc.), qui ont survécu, de grandes industries (de filatures notamment), chassées des villes par la cherté des locaux, par les droits d'octroi sur les matières premières , par les exigences de l'hygiène publique, etc., etc.

Des conséquences agricoles de la hausse des salaires, il en est qui n'ont peut-être pas tous les inconvénients que signalent les Commissions de Statistique. Telle serait, par exemple, la substitution, dans les localités où cette hausse a atteint le taux le plus élevé, des cultures fourragères, si favorables à l'accroissement du bétail', aux cultures céréales, qui occupent , en France , une superficie trop considérable par rapport à la quantité d'engrais dont notre agriculture dispose. Ne serait-ce pas notamment un grand avantage pour l'agriculture, si ces fonds légers , c'est-à-dire peu productifs dont parle la Commission de Sault, étaient convertis en prairies naturelles ou artificielles ? Cette conversion ne serait-elle pas préférable à la jachère, bonne tout au plus pour la dépaissance du mouton? Il serait étrange que la force des choses, que la nécessité vint imposer aux cultivateurs un progrès réclamé dep'iis si longtemps par la science.

On a beaucoup parlé des machines. Certes, leur emploi à Fagriculture est des plus désirables, carpelles ont, sur le travail matériel, le triple avantage de la célérité, de la régularité, et, en définitive, du bon marché. Esclaves plutôt que serviteurs du maître, elles fonctionnent en outre à toute heure du jour et de la nuit, et lui permettent de profiter, par la rapidité de l'exécution, des bonnes chances du marché. Mais elles ont aussi leurs inconvénients, quelquefois même leurs dangers. Et d'abord leur prix, encore très-élevé, ne les rend guère accessibles qu'à la grande propriété. Ce n'est, d'ailleurs, que sur cette propriété qu'elles trouvent l'espace qui leur est nécessaire pour se mouvoir librement, pour donner tout leur effet utile. La moyenne propriété n'a généralement pas les capitaux nécessaires pour se procurer un outillage a assi cher, et le fractionnement, le parcellement de ses cultures se prête peu au jeu des machines, au moins des machines à labourer, à moissonner, etc. Quant à la petite propriété, comme elle cultive avec les bras de la famille , d'une part, elle n'en a pas besoin ; de l'autre, elle ne pourrait ni se les procurer, ni les utiliser.

Non seulement les machines sont d'un prix élevé, mais elles ont besoin de réparations plus ou moins fréquentes, selon l'intensité du travail qui leur est demandé et la solidité de leur construction. Or, les forgerons des campagnes ne sont pas encore en mesure de faire ces réparations. Il faut donc les renvoyer au fabricant et acquitter les frais d'un double transport, très-onéreux pour les grandes distances. Souvent, la machine qui a paru faire un bon service, et qui même l'a fait en réalité , mais sur un espace très-limité et avec l'aide d'un personnel intelligent et expérimenté , une fois soumise, dans la ferme, à une épreuve sérieuse, se heurte à des diflicultés imprévues résultant soit de la configuration et de la nature du sol ,

soit de l'inhabileté des servants, et passe à l'état d'engin, de pièce de curiosité, que son maître abandonne dans un angle obscur àa la remise.

Les machines exigent, d'ailleurs, une main-d'œuvre humaine qu'il n'est pas toujours facile de former, et dont les exigences peuvent devenir, pour le propriétaire , une source d'embarras.

Leur emploi est donc, nécessairement et peut-être pour longtemps, limité à la catégorie de celles dont le prix est modeste, dont le jeu est simple, facile, dont les réparations sont pen coûteuses ; mais il va sans dire que ce sont les moins efficaces, les moins capables de remplacer, dans une mesure suffisante, le travail des bras.

On s'explique la diffusion rapide des machines en Angleterre, où la culture se fait sur de grandes surfaces ; où elle ne comprend guère que les fourrages naturels et artificiels, les céréales et les légumineuses; où le fermier a les capitaux nécessaires pour se les procurer; où leur prix est, d'ailleurs, beaucoup moins élevé qu'en France, en même temps qu'une plus grande habileté et peut-être une plus grande conscience a présidé à leur exécution ; où les réparations trouvent , dans l'industrie locale, des ressources assurées. Mais, en France, le morcellement de la propriété et des cultures , ' la médiocrité des fortunes parmi les possesseurs du sol, une défiance instinctive du progrès sous toutes ses formes, l'absence générale de toute initiative, opposent de sérieux obstacles à leur adoption.

Cependant , les enquêtes agricoles attestent le fait rassurant de leur propagation , ainsi que d'une amélioration incessante dans l'ensemble de l'outillage agricole. Leur introduction dans les campagnes est due surtout aux Sociétés d'agriculture qui en font l'acquisition et les donnent en location aux cultivateurs. Ceci est vrai surtout pour les machines à battre et x vanner. D'un autre côté,

la viticulture, qui exige, comme on sait, la main-d'œuvre la plus considérable, s'est décidée à employer la charrue ; mais elle n'est guère en usage jusqu'à ce jour, que dans le Midi où l'espacement des ceps en facilite l'usage. Les particuliers s'associent également pour l'achat et l'usage en commun de quelques machines ; mais cette association doit susciter des difficultés de toute nature.

Voici, en définitive, les documents mis en lumière par les dernières publications officielles sur l'emploi des instruments et machines agricoles en France. (Enquête agricole de 1862, publiée en 1868, par le Ministère de l'Agriculture et du Commerce) :

1" Charrues ordinaires 2,411,785

Id. perfectionnées 794,736

Total pour les charrues 3,206,521

2* Scarificateurs, fouilleuses , houes à cheval, herses (1,002,302), semoirs, extirpateurs, blutoirs, coupe-racines. 1,156,967

3° Machines à faner, à faucher, à moissonner (8,907), à battre; à vapeur (2,849), à manège (97,884) 124,731

Total général 4,488,219 •

Effets des agglomérations sur remploi du sol. — L'émigration rurale et , comme conséquence , la concentration des populations, la formation de fortes agglomérations, détermine des changements assez importants dans l'emploi du sol. Les villes, en étendant leur périmètre, absorbent des surfaces de plus en plus considérables, qui sont définitivement enlevées a la culture, soit pour recevoir des constructions, soit pour être converties en places et rues. Elles ont besoin, en outre, de promenades, de lieux de plaisir et de distraction , de jardins

publics (botaniques, zoologiques ou autres). De là, de nouvelles appropriations de terrains également perdus pour l'agriculture. Ce n'est pas tout: les grandes agglomérations exigent des communications faciles, d'abord avec les localités les plus voisines, puis avec l'ensemble du pays ; de là l'ouverture de voies vicinales de toute catégorie , puis de routes et de chemins de fer. Or, ce réseau absorbe des superficies notables, nécessairement empruntées au domaine agricole.

Le môme fait se produit à la suite de la construction des nombreuses villas , maisons de campagne , châteaux, que nous voyons s'élever comme par enchantement dans un rayon étendu autour des grandes villes, et notamment sur le parcours des voies de fer, villas , maisons et châteaux, entourés de jardins d'agrément et de parcs d'une certaine étendue. Il est évident que ces constructions enlèvent à la production céréale ou fourragère des espaces dont l'importance s'accroit chaque jour.

Elle tend également à disparaître dans le voisinage des' villes pour faire place progressivement à la culture maraichère, dont le revenu élevé peut seul compenser la forte plus-value des terrains contigus à leur enceinte.

Cette plus-value s'étendant par degrés aux exploitations les plus voisines, le taux du fermage, en d'autres termes , la rente du sol s'élève dans la même mesure, et il pourrait en résulter un enchérissement notable des denrées alimentaires, si le rayon d'approvisionnement des villes n'était incessamment étendu par l'action des chemins de fer , qui rapprochent, surtout par lapplication des tarifs différentiels, les provinces les plus éloignées des principaux centres de consommation.

Effets sur la consommation de certains produits agricoles, — Si le progrès des populations urbaines par l'émigration rurale détermine une hausse de salaires ruraux, il exerce,

sur la production agricole, une influence favorable , ces populations , généralement plus aisées que celles des campagnes , consommant davantage et se nourrissant de denrées alimentaires d'une plus grande valeur, telles que le pain de froment, la viande et le vin. De là, une demande croissante de ces denrées et une hausse des prix qui est le plus vif aiguillon des améliorations agricoles.

Ces consommations seraient plus considérables encore, si elles n'étaient restreintes par les taxes d'octroi. Facilement supportées quand elles sont légères, et s'étendent à un grand nombre d'objets à la fois, ces taxes grèvent lourdement le produit atteint , lorsque, d'une part, il s'y joint, comme pour les boissons, un droit au profit de l'Etat, et que, de l'autre , leur quotité est très-élevée par rapport à la valeur de ce produit. A ce point de vue , l'octroi de la ville de Paris , par exemple, peut être considéré comme réellement restrictif des consommations agricoles, et le rayon d'approvisionnement de cette ville s'étendant aujourd'hui sur la France entière , son octroi est une véritable taxe sur l'agriculture du pays.

Mais, d'un autre côté, la suppression des droits d'entrée dans les villes, en même temps qu'elle les priverait de ressources indispensables et difficiles à remplacer, aurait pour résultat , en réduisant le prix des denrées alimentaires, de constituer un appât de plus pour l'émigration rurale. Il y a là un double intérêt à concilier dont doit se préoccuper l'administration, lorsqu'elle autorise de nouvelles taxes d'octroi ou est appelée à réviser les anciennes.

Si les populations urbaines se nourrissent mieux que les habitants des campagnes, elles sont également mieux vêtues et plus confortablement logées. De là une vive impulsion donnée à des industries dont l'agriculture fournit la matière première.

L'observation apprend, au surplus, qu'il existe, entre

l'industrie et l'agriculture, de si étroites relations, fondées précisément sur le fait de leur dépendance mutuelle, que leurs destinées sont indissolublement unies. Elle apprend aussi que c'est généralement dans les pays qui ont la population urbaine la plus considérable, que ces deux grandes forces productives se développent le plus rapidement (Angleterre, Belgique, Saxe, Prusse rhénane, etc.)

« La proximité de Marseille, écrivait, en 1860, le président de la Commission de Statistique de Roquevaire, ses usines, ses manufactures, nous enlèvent une partie de la population agricole. Mais, d'autre part, le voisinage de cette grande ville favorise notablement notre agriculture, par suite des facilités qu'elle nous offre pour l'écoulement de nos produits et des prix avantageux que nous y trouvons. »

Si les agglomérations urbaines constituent le plus souvent des centres industriels (et, en réalité, l'industrie est la cause principale de leur formation), elles offrent cet avantage à l'agriculture de lui fournir, à bon marché, les vêtements, l'outillage , les engrais artificiels , les fumiers d'écurie, les boues et détritus (1). Peut-être un jour, lorsque le problème de l'utilisation des engrais humains aura été résolu, les villes fourniront -elles aux campagnes des sources inépuisables de richesses, absolument perdues aujourd'hui pour la culture. C'est surtout l'accroissement de la ville de Paris depuis 1853, qui a servi de thèse , d'argument aux adversaires de l'émigration rurale et des agglomérations urbaines. Ils ont prétendu que cette capi-

(1) N'est-ce pas grâce aux puissantes fumures qu'elle tire des grandes villes que l'agriculture est généralement si florissante dans leur voisinage? Gomment s'expliquer autrement ces rendements de 30 à 40 hectolitres par hectare dans le département du Nord, le plus aggloméré de l'Empire, après la Seiue, ainsi que dans les plaines qui confinent à Paris ?

taie absorbe, à elle seule , la plus grande partie des bras que perdent les campagnes, et se sont appesantis sur l'influence funeste que son agrandissement incessant (ville et banlieue) exerce ainsi sur l'agriculture.

Cette double appréciation ne nous paraît pas fondée.

L'immigration parisienne comprend cinq catégories principales : 1* les propriétaires ruraux qui ont vendu ou affermé leurs immeubles , et viennent habiter Paris, soit accidentellement (pour l'éducation de leurs enfants, par exemple), soit définitivement ; 2° les jeunes gens qui désirent se créer, dans les fonctions publiques, dans l'industrie ou le commerce, dans les sciences ou les lettres, des moyens d'existence qu'ils ne trouveraient probablement pas ailleurs : 3° les ouvriers d'art attirés par le vaste développement de l'industrie du bâtiment ; 4° les domestiques des deux sexes ; 5« les déclassés de toute région que des fautes graves ont obligés à se soustraire aux sévérités de l'opinion dans la commune natale.

De ces nouveaux habitants de Paris , quels sont ceux qui viennent directenient des campagnes ? Le plus petit nombre assurément, les domestiques eux-mêmes ne se hasardant guère à s'y placer qu'après un assez long apprentissage dans les villes de la province. Les ouvriers d'art sont presque tous originaires de ces villes , où ils sont remplacés, il est vrai, par ceux des campagnes. Quant aux jeunes gens venant chercher à Paris les moyens d'utiliser une éducation libérale qui les a dissuadés de continuer la modeste profession paternelle , ils appartiennent généralement au commerce ou à la petite bourgeoisie urbaine.

Non, Paris ne s'agrandit pas, au moins immédiatement, aux dépens des campagnes.

Maintenant, Paris ne rend-il aucun service à l'agriculture ? Mais où donc s'approvisionnent ses deux millions

de consommateurs ? Qui leur fournit les énormes quantités de substances alimentaires qu'ils absorbent? Ce ne sont plus, comme autrefois, quelques départements privilégiés, investis d'une sorte de monopole par le fait de leur proximité de la grande ville; c'est la France agricole tout entière qui leur expédie, par les voies rapides, les produits les plus variés, mais surtout les plus fins, les plus délicats. Et , à ce dernier point de vue, Paris donne une véritable impulsion à toutes les branches de la culture, en provoquant, par l'appât d'un prix élevé, une incessante amélioration de leurs méthodes, de leurs procédés.

Mais Paris offre à l'agriculture un avantage d'une autre nature, et qui n'est pas suffisamment connu ou apprécié. Il est devenu un vaste entrepôt de denrées alimentaires , entrepôt auquel viennent puiser non seulement les provinces , mais encore l'étranger. Le cultivateur peut y expédier avec confiance ses produits, certain qu'il est d'abord de les vendre , puis de les vendre au prix le plus rémunérateur possible. Il exerce ainsi, sur tous les marchés de la province , l'office d'une immense pompe aspirante. Chaque jour, les chemins de fer lui apportent, par quantités colossales, les viandes abattues ou sur pied , les boissons, les fruits, les légumes, les produits de la ferme de toute nature , que d'habiles spéculateurs sont allés chercher non seulement sur ces marchés, mais jusque chez le cultivateur lui-même , ainsi exonéré des fatigues, des frais, des soucis d'un déplacement. Chaque jour également, on peut voir, au lever du soleil, de lourds fourgons se rendant aux halles centrales , s'y remplissant rapidement, puis gagnant les gares de chemin de fer de toute la vitesse des chevaux, pour se déverser dans des wagons qui en emportent le contenu en Angleterre , en Belgique et jusqu'en Allemagne. Paris fait donc un grand commerce d'objets de consommation alimentaire. Ce «ommerce

favorise peut-être la hausse des prix. ; mais si le consommateur local s'en plaint, le producteur s'en réjouit.

Il en résulte que, lors même que sa population se recruterait en partie dans les campagnes, il leur offrirait, sous la forme d'une plus-value croissante de leurs récoltes , une large compensation.

Les agglomérations favorisent, à d'autres points de vue, le progrès agricole. N'est-ce pas dans leur sein, en effet , que se fondent les grands établissements financiers destinés à faire des avances à la propriété rurale ? N'est-ce pas dans les grandes villes que se rencontrent les capitaux nécessaires pour la formation des Compagnies d'assurance contre l'incendie, contre les sinistres agricoles (grêle , mortalité du bétail, etc.) ? Les écoles vétérinaires ne se trouvent-elles pas dans les villes ? Les sociétés agricoles n'y ont-elles pas leur siège? Les grands travaux de chimie agricole n'y voient-ils pas le jour?

Il ne faudrait pas croire , d'ailleurs , que les fortunes mobilières acquises dans les grandes villes restent à tout jamais étrangères à l'agriculture. Beaucoup d'enrichis dans le commerce et l'industrie aspirent à la propriété rurale, qui, plus que la propriété urbaine dont le possesseur est souvent inconnu, donne la considération , la notoriété et l'influence politique. « L'insalubrité du pays, lisons-nous dans un rapport du président de la Commission de Statistique de Maximieux (Ain), n'a pas empêché de riches capitalistes lyonnais d'y fonder de très-beaux établissements agricoles. Ils s'y livrent avec ardeur à l'amélioration du sol et n'épargnent aucun sacrifice. Presque tous ont réussi, etc., etc. »

En résumé, si les intérêts agricoles doivent souffrir de l'émigration rurale, surtout dans un pays aussi morcelé que la France, où les machines ne peuvent que difficilement remplacer les bras, il convient de ne pas nier systé-

matiquement les profits qu'ils tirent des agglomérations urbaines. Et, en définitive, les recherches les plus exactes, les plus dignes de foi, établissent que l'agriculture française n'a cessé de progresser et précisément à partir de l'époque où des circonstances diverses ont déterminé un développement exceptionnel des villes, c'est-à-dire à partir de 1852.

On en jugera par une courte analyse des documents officiels les plus récents sur la matière {Statistique agricole de 1S62) .

En 1852, le froment occupait une superficie de 6,985,000 hectares(5,587,000,enl840);en 1862, de 7,457,000. Les départements annexés n'ont apporté qu'un très -faible contingent à cet accroissement. La production en froment, de95,264,000hectoL en 1852, s'est élevée à 109,457,000 en 1862 (14.90 pour 0/0 de plus). On constate, en outre, que le total de la production céréale s'est accru , de 1840 à 1862, de 38 , lorsque la superficie n'a grandi que de 7 pour 0/0. Le rendement par hectare de toutes les céréales réunies a augmenté de 2.17 hectolitres. Il était , pour le froment, de 13,64 en 1852, bonne année moyenne, et de 14.67 en 1862, également bonne année moyenne. L'ensemble des céréales a donné un rendement en paille plus élevé de 20.13 pour 0/0 en 1862 qu'en 1852. Le rapport du rendement à la semence, qui, pour les céréales réunies, avait été de 7.36 en 1852, a monté à 8.45 en

La superficie plantée en farineux, mais surtout en pommes de terre, s'est également accrue ; il en a été de même du rendement par hectare.

En 1852, la betterave à sucre occupait une superficie de 111,360, et, en 1862, de 136,492 ; c'est nn accroissement de22.58 pour 0/0. La récolte totale de 32,248,846 quintaux métriques, a monté, en 1862, à 44,267,585; soit 37.27

de plus ; le rendement par hectare, de 290 à 324 quintaux métriques.

Parmi les graines oléagineuses, le colza est en voie de progrès constant aux points de vue de la superficie et de la production.

La production du chanvre a diminué (64,173,200 en 1852 et 57,433,903 kil. de filasse) ; mais celle du lin s'est accrue (33,649,900 et 52,311,040).

Parmi les autres cultures industrielles en voie de progrès, citons le tabac, la garance et le houblon.

La production fourragère , un des témoignages les plus certains du progrès agricole , s'est notablement accrue. Si la superficie des prés naturels est restée à peu près la même en 1852 et 1862 (5,057,000 et 5,021,000 hectares), il n'en a pas été de même de celle des prairies artificielles (2.563,000 et 2,773,000). Quant à la production, elle s'est accrue, pour les prés et prairies, dans les rapports respectifs de 23.83 et de 22.52 pour 0/0. On remarque la diminution des landes, pâtis et bruyères , due â des défrichements et mises en culture.

Les jachères mortes ont également diminué dans une assez forte proportion : 6,763,281 hectolitres en 1840 ; 5,705,007 en 1852, et 5,147^62 en 1862.

La plus exigeante comme main d'œuvre de toutes les cultures, la vigne, a vu sa superficie s'accroître à peu près sans relâche depuis le commencement du siècle. De 1852 à 1862 seulement, elle a gagné 129,900 hectares (de 2,190,909 à 2,320,809 hectares). Le rendement moyen par hectare s'est également accru dans ces dernières années , c'est-à-dire depuis la disparition, à peu près complète aujourd'hui, de l'oïdium.

Enfin le nombre, le poids moyen , le rendement moyen en viande et l'aptitude à l'engraissement des gros animaux de ferme ont réalisé un progrès très-sensible. Seuls, les

animaux de race ovine paraissent avoir diminué, ce qui s'expliquerait facilement par la vente ou l'amodiation des communaux, la suppression graduelle des jachères, la mise en valeur des landes, pâtis et bruyères, le regazonnement des montagnes et les mesures défensives qui en ont été la conséquence.

Voici quelques données numériques :

Chevaux 2,866,054 2,914,412

Race bovine (moins les veaux). 10,093,737 10,955,273

Race ovine (moins les agneaux) 24,562,036 24,453,550

Race porcine • 5,246,403 6,037,543

L'accroissement du poids moyen des animaux de ferme de 1840 à 1862 est indiqué par le tableau ci-après :

Accroissement p. 100 en kil. du poids.

Brut. Net.

Bœuf 10 8

Vache 35 27

Veau 35 34

Mouton 33 29

Agneau 40 37

Porc 30 20

Le poids net moyen des bœufs amenés aux marchés de Sceaux et de Poissy, de 298 kil. en 1812-20, a monté progressivement à 357 kil, en 1862. Ce poids, pour les animaux consommés dans les villes chefs-lieux d'arrondissements, s'est accru comme il suit de 1816 à 1862 :

Bœufs. Vaches. Veaux.

Nous manquons de renseignements sur les progrès survenus dans l'aptitude à l'engraissement des animaux de boucherie ; mais il est certain que cette aptitude est devenue de plus en plus grande ; en d'autres termes, que ces animaux mieux nourris, objets de soins plus intelligents que par le passé , passent plus rapidement à l'état adulte, et peuvent être livrés plus tôt à la boucherie Le même troupeau donne ainsi un revenu plus considérable.

Nous avons donné plus haut, d'après la même enquête agricole, le détail de l'outillage agricole en 1862. Ajoutons à ces renseignements que, de 1852 à 1862, le nombre des charrues perfectionnées se serait accru de près de 24 pour 0/0. Les machines à battre paraissent surtout s'être propagées très-rapidement, et nous soupçonnerions même le document officiel d'exagération sur ce point. En effet, de 1852 à 1862, leur nombre se serait élevé de 59,980 à 100,733.

Dans quelle mesure s'est opérée la hausse des salaires agricoles? La statistique officielle de 1862 nous permet de répondre à cette question pour le journalier non nourri :

1850 Fr. 1 42

C'est, en douze ans, une augmentation de 43 centimes ou de 30 pour 0/0. Elle est considérable sans doute ; mais il y a lieu de rechercher si elle n'est pas compensée par la hausse du prix des denrées agricoles. Le document officiel que nous venons d'analyser nous fournit de précieuses données sur ce point.

Céréales. — Le prix du froment ne s'est accru avec une sorte de régularité que dans les cinq périodes décennales

finissant au 31 décembre 1863, ainsi qu'il résulte du taux des mercuriales résumé dans le tableau ci-après. (Prix par hectolitre) :

De 1821-1830 à 1861-1863 , l'accroissement a été de F. 4 14 par hectolitre ou de 22.50 pour 0/0.

Pailles. — Le prix du quintal métrique de F. 2 53 en 1852, s'est élevé à F. 3 53 en 1862.

En réunissant les valeurs produites par le grain et la paille de toutes les céréales réunies, on trouve que la valeur de la production céréale, de F. 209 par hectare en 1852, a monté à F. 312 en 1862.

Pommes de terre. —

Superflcie.

Production totale.

Valeur

Hect.

Hectol.

MilUon de fn

D'après ces données, de l'une à l'autre année, et malgré la maladie, qui n'a cessé de sévir, avec des alternatives diverses depuis 1845], la valeur, de F. 2.10 l'hect. en 1840, s'est élevée à Fr. 3.42 en 1862. D'un autre côté, la production par hectare s'est accrue de 104 à 115 hectolitres.

Betterave à sucre. — Les rapports ci-après indiquent une augmentation continue dans le rendement et le prix de cette racine.

Rendement moyen

Prix

à l'hectare.

moyen.

eu kil.

du kil.

Autres plantes industrielles. — Le prix moyen de l'hectolitre de colza a monté de F. 22 45 en 1840 à F. 28 01 en 1862 ; celui de la graine de lin, de F. 21 05 à F. 25 36. Le rendement par hectare s'est également accru.

Colza

Quantité de par litre de i

graine semence

produite (en hectol.)

Lin

La valeur à l'hectare n'a également cessé de s'accroître pour les textiles ; elle était de F. 329 en 1840 et de F. 558 en 1862 pour le chanvre (filasse) ; de F. 433 et F. 625 en 1862 pour le lin.

La production du tabac ne s'est pas seulement étendue; la valeur moyenne de cette production par hectare a presque doublé (de F. 683 à F. 1,213.

Fourrages. — Le rendement par hectare et le prix moyen par quintal métrique des fourrages naturels et artificiels, ont haussé ainsi qu'il suit :

Rendement. Prix.

Prés naturels 25.06 25.52 31.88 — 4.35 6.26

Prairies artificielles. 29.97 33.00 37.38 4.31 4.25 5.69

Viticulture, — Le rendement en hectolitres par hectare de 10.3 en 1851-1857, a monté à 20 de 1857 à 1865. Les prix ont suivi le mouvement ci- après de 1806 à 1867 (cinq périodes de dix ans et la dernière de sept ans) .

Périodes.

Prix par hectol.

Si l'on additionne, d'après les trois enquêtes (1840, 1852 et 1862) l' la valeur totale ; 2' la valeur par hectare des principaux produits agricoles, on trouve les résultats ci-après (valeurs totales en millions de francs) :

Valeur Valeur Valeur Valeur Valeur Valeur

totale, à l'hec. totale, à l'hec. totale, à l'hec.

Céréales (1) 2,116 146 2,614 170 3,866 245

Pommes de terre. 202 219 299 240 488 390

Betteraves...... 29 500 57 513 84 617

Colza 51 295 60 333 90 448

Chanvre 86 488 63 424 72 720

Lin.... 57 571 43 537 88 838

Prés naturels.... 463 110 606 120 1,002 200

Prairies artificiel. 204 129 360 140 587 212

Vignes 419 234 500 228 1,387 598

Bétail. — Quand on rapproche le prix moyen des animaux de ferme, d'après les évaluations de la douane

(t) Le grain seulement, et non compris l'épeautre et le millet.

Cl^^'-

de 1826 jusqu'à 1862, on est frappé de leur énorme plusvalue. Elle est surtout sensible de 1852 à 1862. Voici quelques chiffres.

I Chevaux 600 765

Race chevaline, l Juments 650 775

( Poulains 250 410

Mulets 350 510

Anes 60 170

Bœufs 220 430

Race bovine. ^ Saches 250 300

Génisses 40 153

Veaux 35 62

, Moutons 23 38

Race ovine. 1 . ^ .-

Agneaux 9 15

Porcs 30 100

Disons , pour expliquer le mouvement subit de hausse survenu surtout dans le prix des animaux de boucherie , qu'il succédait à une baisse générale sur tous les animaux, les chevaux exceptés. Mais cette crise n'a duré que de 1847 à 1852, et immédiatement après, les développements immenses pris par la consommation pendant une période prolongée de prospérité et de paix intérieure, ont déterminé une élévation sans précédent dans les prix.

En résumé, si les salaires agricoles se sont notablement élevés, le cultivateur a trouvé, dans la plus-value de ses produits, une large compensation à cet accroissement de ses frais d'exploitation. Il en avait trouvé une seconde dans l'abaissement du prix de l'outillage agricole, même avant la réforme douanière.

Quant au journalier, si le prix des substances alimentaires s'est accru pour lui, peut-être dans la même proportion que son salaire, le prix de son logement n'a pas

varié, et, d'un autre côté, il a payé moins cher ses vêtements, son mobilier et ses instruments de travail, le prix des produits industriels ayant assez notablement diminué dans ces dernières années. En somme, si sa situation économiqu.e ne s'est pas sensiblement améliorée, on peut dire hardiment qu'elle n'a pas empiré.

§ 2. Conséquences relatives au bien-être de F ouvrier.

Les grandes agglomérations sont-elles favorables au bien-être de l'ouvrier ? Une réponse absolue et définitive n'est pas possible, parce que le problème est complexe. Au point de vue sanitaire, il nous paraît résolu, comme nous l'avons prouvé ailleurs, et comme de nouveaux documents nous permettront de l'affirmer plus loin. Mais, au point de vue de l'alimentation, du logement, du vêtement, (les aisances, des commodités de la vie de toute nature, mais surtout de l'assistance à tous les degrés et sous toutes les formes, on ne peut pas contester que le séjour des villes offre aux ouvriers des avantages qu'ils ne sauraient trouver dans les campagnes.

D'abord, l'alimentation y est généralement plus substantielle, l'ouvrier y consommant plus de viande et de vin. Il est vrai que, n'ayant pas les grands avantages hygiéniques du travail en plein air, il a besoin, pour lutter efficacement contre les influences débilitantes du milieu dans lequel il vit, d'aliments plus réparateurs. Toute la question est de savoir si la hausse incontestable des salaires dans les villes lui permet d'y faire face aux exigences sans cesse croissantes de la vie matérielle, le prix des denrées alimentaires s'y élevant à peu près sans relâche.

Nous avons fait cette recherche pour Paris, et sans reproduire ici les éléments, très divers et un peu compliqués, de nos calculs, nous sommes arrivés à cette conclu-

sion qu'il n'existe pas, entre la hausse des salaires (tels qu'ils ont été constatés, à diverses époques, par la Chambre de commerce de Paris et par la préfecture de police), et celle du prix des denrées alimentaires (viande, pain, légumes, œufs, beurre, poissons, fruits, vin, sucre, café, thé, riz, etc.) un écart très sensible, les salaires s'étant accrus, dans les vingt dernières années, de 30 pour cent environ, et les prix de 33 à 35 p. cent. Mais il est certain que, dans les grandes villes, l'élévation presque continue du taux des loyers apporte, dans le budget de l'ouvrier, de sérieuses perturbations, atténuées cependant, il faut le reconnaître, par l'exonération de la taxe personnelle et mobilière, que ces villes rachètent, pour les loyers inférieurs à une certaine somme, par un prélèvement sur leur octroi.

Il ne paraît pas, au surplus, qu'au moins à Paris, il se soit produit, dans les salaires, une insuffisance manifeste, puisque le rapport des indigents inscrits (c'est-à-dire officiellement reconnus pour tels et recevant l'assistance des bureaux de bienfaisance) à la population ne s'est pas accru.

Mais c'est moins la hausse des salaires qui importe à l'ouvrier que la continuité du travail. Ce sont les chômages, en effet, qui éprouvent le plus cruellement le travailleur de l'industrie, parce que, d'une part, ces chômages ne peuvent être prévus, et que, de l'autre, celui qu'elles frappent n'a pu, par des économies suffisantes, se mettre en mesure d'en conjurer l'effet.

Dans les campagnes, le chômage existe bien aussi ; mais il est prévu, il est régulier ; le journalier sait que les travaux agricoles sont suspendus pendant la saison rigoureuse et il a fait des réserves en conséquence.

Dans les villes, il apparaît brusquement, à l'improviste. C'est tantôt un caprice de la mode, tantôt la fermeture

imprévue d'un débouché, soit par la concurrence victorieuse de l'étranger, soit par une aggravation de tarifs douaniers, soit par une guerre, soit enfin, par une cherté qui interrompt certaines consommations de luxe, etc. Le fléau sévit-il, que devient l'ouvrier des villes? Lorsqu'il a épuisé (en supposant qu'il en ait fait) ses modestes épargnes, il tombe inévitablement à la charge de la charité publique. Si l'interruption du travail se prolonge, sa situation devient déplorable, car les ressources de l'assistance publique et privée sont nécessairement limitées. Dans ce cas, il doit ou émigrer, pour chercher ailleurs, au besoin dans les campagnes, des moyens d'existence, ou les demaader à celles des industries étrangères à sa profession qui manquent de bras. Telle a été la nécessité à laquelle ont été réduits les ouvriers cotonniers pendant la disette prolongée de la matière première de leur industrie.

Les sociétés de secours mutuels, si utiles, si précieuses' dans les cas de maladies ou d'accidents, ne peuvent absolument rien pour l'ouvrier, lorsque le travail est suspendu par une circonstance autre qu'une inaptitude physique momentanée. Quelques-unes ont voulu venir en aide à leurs membres dans les chômages proprement dits ; elles n'ont pas tardé à épuiser leurs ressources et à se liquider.

Si l'alimentation de l'ouvrier urbain est plus substantielle (vin, viande, pain de froment, etc., etc.) que celle du journalier agricole, elle est aussi plus variée, et, par conséquent, plus hygiénique. Il n'est pas douteux que les marchés des villes offrent, à ce point de vue, des ressources inconnues dans les campagnes.

Nous avons mentionné la cherté des loyers dans les villes ; elle est incontestable; mais, surtout depuis l'application de la loi de 1850 sur les logements insalubres, l'ouvrier y est mieux logé que le journalier, dont la maison,

quand il est propriétaire, est encore le plus généralement dans d'assez mauvaises conditions hygiéniques.

La cherté des loyers est d'ailleurs compensée, pour le premier, par le bon marché comparatif du vêtement, de l'ameublement et des fournitures de ménage. Il est vrai que ces trois natures de dépenses sont très minimes pour le second.

En cas de maladie ou d'accident, l'ouvrier des villes y trouve, par l'assistance privée, par Ja société de secours mutuels, par la charité publique en ce qui concerne le traitement hospitalier ou à domicile, et par le secours en argent ou en nature (bureau de bienfaisance) , des ressources qui font plus ou moins complètement défaut au travailleur des campagnes. Il peut aussi, sur ses vieux jours, être admis dans les asiles consacrés aux vieillards, aux infirmes et incurables, asiles que ne possèdent pas les communes rurales. Depuis quelques années, FAdministration a bien tenté d-'introduire, à défaut de l'assistance hospitalière, la médecine gratuite dans ces communes ; mais les résultats sont encore peu sensibles et l'institution laisse encore beaucoup à désirer dans les quarante départements où elle fonctionne. Quant aux sociétés de secours mutuels, elles sont restées, jusqu'à ce jour, exclusivement urbaines. La pensée d^un hospice cantonal, conçue par quelques amis des populations rurales, a été réalisée sur quelques points, à l'aide de souscriptions des propriétaires aisés de la circonscription ; mais nous avons lieu de croire que l'essai n'a pas répondu aux espérances des fondateurs.

L'ouvrier industriel a d'autres avantages. Les écoles des villes, mieux dotées que celles des campagnes, peuvent accorder gratuitement le bienfait de l'instruction primaire à un plus grand nombre relatif d'enfants indigents. L'enseignement y est donné, en outre, dans de meilleures

conditions pédagogiques. Enfin, il est plus varié, beaucoup de grandes cités ayant fondé des écoles spéciales de dessin, de musique, etc.

D'autres ont créé des crèches pour les nouveau-nés, des asiles oii les jeunes enfants se préparent à l'admission aux écoles, et des ouvroirs, véritables écoles professionnelles où les jeunes filles apprennent les travaux du ménage. Or, vainement chercherait-on ces utiles institutions en dehors de leur enceinte. Quelques-unes ont mis, au prix les plus réduits, à la disposition de l'ouvrier des établissements d'utilité publique, comme des lavoirs, des bains, etc. Plusieurs ont fondé des boulangeries, des boucheries municipales dont les produits sont livrés à l'ouvrier presque au prix de revient.

Dans les temps de cherté, le plus grand nombre s'impose des sacrifices extraordinaires pour que les denrées alimentaires de première nécessité ne dépassent pas un certain prix.

En un mot, les villes, les grandes villes surtout, font de très louables efforts pour alléger, au profit des populations ouvrières, les charges de la vie matérielle, et les moraliser par l'instruction.

Mais elles présentent des séductions , des tentations qui font courir, à la santé, à la moralité de ces populations, de véritables dangers, dangers que ne connaissent pas ou à un bien moindre degré , les habitants des campagnes. Les plus graves sont les abus alcooliques et la prostitution. Sans doute le cabaret a envahi les communes rurales, entraînant à sa suite les conséquences ordinaires, c'est-à-dire les consommations inutiles et ruineuses, les pertes de temps, le jeu, les mauvaises relations ; mais il n'est pas, comme dans les villes, en quelque sorte sous la main, sur le passage de l'ouvrier. L'opinion y exerce, en outre (ce qui se comprend, dans des localités

dont tous les habitants se connaissent), une certaine action préventive qui n'existe pas pour l'ouvrier des grandes agglomérations.

Ce dernier court un autre péril, c'est celui des unions illicites et des naissances naturelles, avec le triste cortège de privations, de souffrances morales et matérielles, tant pour les enfants que pour les parents, qui les accompagnent inévitablement.

En résumé, autant qu'il soit possible de se former une opinion sur ce point, la situation économique de l'ouvrier est-elle meilleure dans les villes que dans les campagnes? S'il fallait décider la question uniquement d'après les relevés de ce que nous appellerons le paupérisme officiel, la négative ne saurait être douteuse un instant. C'est ainsi qu'à Paris, par exemple, ou compte 1 indigent inscrit sur 17 à 18 habitants, et le rapport doit être bien plus élevé dans les villes purement industrielles, Lyon, Lille, Roubaix, Mulhouse, Rouen, etc. Mais comme il n'existe pas d'assistance publique dans les campagnes, où la charité est presque entièrement privée; que, par suite^ les documents manquent sur le nombre des assistés, la statistique ne saurait être, ici, utilement invoquée. Dans les campagnes, la misère se produit surtout sous la forme de la mendicité et du vagabondage. Par les temps de cherté, alors que la récolte a été de beaucoup inférieure aux besoins, ces deux fléaux prennent nécessairement une très grande intensité, les secours de la commune étant nuls ou insignifiants. On voit alors les villes assiégées par de nuées de misérables, les uns, les plus honnêtes, demandant du travail, les autres trouvant plus facile de solliciter, de porte en porte, le pain de la charité. C'est ainsi que, pendant la longue cherté de la période 1853-1857, il s'est fait un mouvement considérable d'émigration des campagnes sur les villes, et surtout sur les villes industrielles, mouve-

ment attesté, comme nous l'avons dit ailleurs, par la comparaison des résultats des recensements de 1856 et 1861, et qui s'est très sensiblement ralenti depuis.

Les ressources de l'assistance privée étant très limitées partout, mais surtout dans les communes rurales, c'est l'État, lorsque éclatent les crises alimentaires, qui est obligé de venir en aide à leurs populations affamées, sous la forme de crédits mis à la disposition des communes, pour leur faciliter les moyens d'ouvrir des chantiers de travaux publics, et des établissements charitables dont les libéralités s'étendent ainsi à un plus grand nombre d'indigents.

A plusieurs reprises, l'État, à l'occasion de l'emploi de ces crédits, ou même dans des circonstances ordinaires, a voulu connaître le nombre des mendiants et des vagabonds dans les campagnes. Mais ces tentatives d'enquête sont toujours restées infructueuses, probablement par la faute des agents qu'il en chargeait (les maires), peut-être aussi par le fait des difficultés qu'elle rencontrait, le domicile du plus grand nombre de ces misérables ne pouvant être exactement constaté, et, d'un autre côté, de fréquents doubles emplois étant inévitables quand ce recensement n'est pas fait à jour fixe.

En comparant la situation économique des ouvriers des cités et des campagnes, nous avons eu surtout les yeux sur la France. Mais il est d'autres pays, plus industriels que le nôtre, où la misère, soit ordinaire et permanente, soit extraordinaire (chômages prolongés, chertés, etc. , etc.), se produit sous des formes beaucoup plus accusées que dans nos grandes villes.

Prenons la ville de Londres pour exemple. Voici ce que nous lisons, à ce sujet, dans une correspondance adressée de cette ville au Moniteur^ le 26 mars 1867 :

« L'intérêt que porte le public sérieux à la question de

la réforme électorale ne diminue en rien celui qui s'attache à la solution des questions économiques et sociales, au premier rang desquelles il faut placer celle de la diminution, si ce n'est de l'extinction, du paupérisme dans les villes.

« Malgré les efforts les plus louables, les plus prolongés, la charité privée et l'assistance officielle semblent devenir impuissantes, et le mal ne fait que s'accroître dans certains quartiers de la cité. Avant-hier, à Mansion-House, le lord-maire a fait part à la commission de secours qu'il préside, que les faubourgs de Poplar et de Mile-End, contiennent encore 36,000 personnes vivant d'aumônes, indépendamment de 16,000 qui n'en ont point reçu et

auxquelles il serait indispensable d'en accorder La taxe

des pauvres a pris des proportions inouïes et s''élève, pour certaines paroisses , Saint-Georges en Southw^ark , par exemple, jusqu'à 16 p. 0/0 du revenu. Et pourtant la misère augmente, et la population indigente a dépassé, en 1867, de 20 p. 0/0 celle de 1865, qui l'emportait elle-même sur celle des années précédentes.

« Un rapport de M. Groschen, membre du Parlement pour la ville de Londres, publié dans les Blue-Books de la Chambre, et un autre rapport adressé au ministre de l'intérieur par sir Richard Mayne, chef de la police métropolitaine, renferment les plus douloureux renseignements, qui concordent avec ceux de M. Edwin Ghadv^ick, secrétaire de la Cité. Il résulte de ces documents que, dans les bas quartiers, le nombre des crimes est de 153 p. 0/0 plus élevé que dans les districts suburbains, et que la proportion entre ces crimes et la population y est trois fois plus \^i élevée. Cet argument n'est pas sans valeur contre les partisans des grandes agglomérations urbaines. Celui que la reine a nommé le bienfaiteur des pauvres, le généreux M. Peabody, a bien compris le danger de ces aggloméra-

lions, et il a eu le soin de prescrire la construction de villages où seraient groupés les pauvres qu'il a arrachés à l'atmosphère empoisonnée de certains districts. Les commissaires chargés de surveiller l'emploi des libéralités du riche Américain ont choisi, jusqu'à présent, et dans un rayon de dix milles, à partir de Royal Exchange, cinq localités où se trouvaient des terrains d'un prix raisonnable : Islington, Spitalfields, Schadwell, Chelsea et Bermondsey.

« Il y a déjà 900 personnes installées dans les constructions faites à Spitaldflelds et Islington, près de 200 familles à Schadwell, et les bâtiments bientôt achevés recevront avant peu 2,000 personnes. La santé est si parfaite parmi les nouveaux colons, que, pendant la dernière épidémie cholérique, il ne s'est manifesté qu'un seul cas dans la colonie, tant les travaux agricoles et l'air pur des champs ont exercé une heureuse influence.

« L'exemple de M. Peabody sera suivi, nous l'espérons, et l'idée de transporter les pauvres des villes dans les comtés, où l'on compte tant de miUiers d'acres incultes, deviendra pratique. Plusieurs personnages l'ont déjà adoptée, et, parmi eux, il nous suffira de citer le nom du marquis Tov^nshend, président de l'association des ouvriers des docks dans le quartier populeux de Lime-House, et un des membres de la Chambre des pairs qui travaillent le plus à l'amélioration de la situation matérielle et morale des classes ouvrières. Ce serait, d'ailleurs, une erreur de croire qu'en Angleterre du moins, le séjour des champs est un obstacle au développement intellectuel. C'est l'assertion contraire qui est vraie, comme l'a si bien établi M. Sargant, dans le mémoire qu'il a lu, le 19 de ce mois, à la Société de Statistique, et duquel il résulte que l'instruction est beaucoup plus répandue dans les populations rurales que dans les districts manufacturiers. Lais-

sant donc de côté toute appréciation purement politique, nous ne craindrons pas de répéter qu'il est, avant tout , de l'intérêt des travailleurs eux-mêmes de préférer la résidence saine et paisible des champs au séjour agité et au salaire incertain des grandes villes. »

Une dernière observation sur le sujet qui nous occupe. Si le chiffre plus ou moins élevé de la mortalité est l'indice d'une situation économique plus ou moins favorable, il faut conclure des faits analysés dans une autre partie de ce travail que la situation matérielle du journalier agricole est bien préférable à celle de l'ouvrier industriel. La mortalité rurale est notablement moins élevée, en effet, que celle des villes, et elle le serait bien moins encore, si Ton pouvait en distraire les décès des nombreux enfants des villes envoyés en nourrice dans les campagnes.

% S. De quelques autres effets économiques de l'émigration rurale.

L'émigration rurale préjudicie à des intérêts locaux d'une certaine importance. Elle fait perdre notamment une partie de leur clientèle aux officiers ministériels des petites localités (notaires, huissiers, greffiers de justice de paix), aux fonctionnaires publics dont le traitement est, en tout ou en partie, fixé d'après le chiffre de la population, au commerce local, etc., etc. Mais, d'un autre côté, le progrès des agglomérations urbaines est favorable aux intérêts de l'Etat, en ce sens qu'il provoque une plusvalue des contributions directes et indirectes. Il est certain que l'accroissement des constructions consacrées à l'habitation, le remplacement des anciennes par de plus vastes, de mieux appropriées aux besoins des populations, entraînent une augmentation du contingent des villes en ce qui concerne l'impôt foncier, des portes et fenêtres et

mobilier. Un document officiel a fait connaître que, de 1858 à 1863, le produit de l'impôt foncier seul s'est accru de sept millions dans la ville de Paris.

Les constructions nouvelles amènent , d'ailleurs , des transactions immobilières corrélatives, comme achats de terrains, ventes de maisons, prises d'hypothèque , qui déterminent un accroissement des droits d'enregistrement et autres perçus par l'Etat sur ces transactions.

Nous avons dit (chap. précédent) que les terrains et les propriétés de toute nature, placés dans un certain rayon autour des villes, reçoivent de ce voisinage une plusvalue qui est en raison de l'importance de leur population. C'est là un fait certain et en quelque sorte d'observation journalière. Or, si l'impôt foncier ne s'accroît pas avec cette plus-value (sauf dans les États où les valeurs cadastrales sont l'objet de révisions périodiques), le montant des droits d'enregistrement, d'hypothèques, de greffe s'élève à chacune des mutations dont ces propriétés sont l'objet.

A l'agrandissement des villes correspond un accroissement du nombre des marchands, et, par conséquent, du produit des patentes ; un accroissement de la consommation des boissons, et, par conséquent, du produit du droit perçu sur ces boissons au profit de l'Etat, droit dont la quotité s'élève, comme on sait, avec le chiffre de la population.

A la plus-value des impôts directs correspond celle des centimes additionnels perçus au profit des départements et des communes, et à un rendement plus élevé des taxes sur les boissons, un rendement également supérieur des taxes d'octroi dont ces boissons sont passibles.

Les populations agglomérées consommant une grande quantité de denrées alimentaires exotiques, les droits de douanes perçus à leur entrée donrient un plus fort pro* duit ; — autre bénéfice pour l'Etat.

Les agglomérations urbaines entraînent inévitablement, sous la forme d'une aggravation des taxes locales, un enchérissement de la vie matérielle. L'autorité municipale, obligée de pourvoir aux besoins d'une population progressive (éclairage, pavage, arrosage, ouverture de voies nouvelles, assistance publique, culte, police, instruction primaire, hygiène publique, etc., etc.) ne peut faire face le plus souvent à cette augmentation continue de dépenses qu'en élevant le nombre des centimes additionnels et soit en surtaxant l'octroi, soit en l'étendant à un plus grand nombre d'objets. De là, une augmentation des frais généraux pour les fabricants et marchands, ainsi obligés d'élever leurs prix. Or, cette hausse des prix est très sensible pour la classe ouvrière, dont le salaire, à moins de circonstances exceptionnelles, ne se met pas immédiatement à leur niveau. Mais elle l'est bien plus encore pour les rentiers, les pensionnaires et autres possesseurs d'un revenu fixe, placés dans la nécessité d'aller chercher, quelquefois au loin , des conditions d'existence matérielle plus en rapport avec ce revenu. Une émigration de cette nature s'est déjà produite sur une assez grande échelle à Paris, où elle forme une sorte de contrepoids, assez faible il est vrai, à la forte immigration qui s'y porte sans relâche.

Si les agglomérations favorisent l'essor de l'agriculture en provoquant une consommation considérable des produits agricoles les plus chers, elles sont aussi un énergique stimulant pour l'industrie nationale, (jui y trouve un débouché considérable , les populations urbaines étant mieux vêtues, mieux logées que celles des campagnes.

C'est, en outre, au sein de ces agglomérations que viennent se dépenser les grandes fortunes du pays, et souvent, selon le degré d'importance des villes, celles de l'Étranger. Gela est vrai surtout pour les capitales, pour

les grandes capitales notamment, comme Londres, Paris, Berlin, Vienne.

Il est rare que ces capitales ne soient pas à la fois et commerçantes et manufacturières. L'industrie y place, en effet, immédiatement ses produits, sans frais de transports, sans les risques d'avarie et d'adirement inséparables des longs parcours Elle y a sous sa main les établissements de crédit, les entrepôts de matières premières, les ouvriers les plus habiles, les conseils de la science, la juridiction consulaire et celle des prud'hommes, les commissionnaires, intermédiaires trop souvent obligés de l'exportation, les bourses, les chambres de commerce, les bureaux de conditionnement des soies et laines, les renseignements sur les besoins, accidentels ou permanents, du commerce extérieur, etc., etc.

D'un autre côté, elles sont desservies par des voies de communication perfectionnées qui permettent à l'industrie de faire rayonner au loin ses produits. Ces produits empruntent en outre de la ville où ils ont été créés une notoriété de bon goût et d'élégance qui les fait vivement rechercher au dehors. C'est ainsi que Varticle Paris (modes, bijouteries, bronzes et autres objets d'art, tabletterie, etc., etc.) alimente un commerce d'exportation considérable. •

Les mêmes villes voient se fonder les grandes institutions financières, appelées à exercer sur l'ensemble des forces productives, la plus féconde influence. Elles sont le réservoir des capitaux, et à ce réservoir viennent puiser toutes les entreprises d'intérêt général du pays, souvent même de rÉtranger.

C'est là que se créent ces valeurs mobilières de toute nature qui jouent un si grand rôle dans la richesse publique : actions et obhgations de chemins de fer et canaux, actions des banques, des sociétés commerciales, titres d'emprunts, des Etats, des villes, etc., etc.

Elles sont le siège des compagnies d'assurances, assurance sur la vie, contre l'incendie, contre les sinistres agricoles, assurances maritimes, etc., etc., qui occupent aujourd'hui une place si importante parmi les institutions de prévoyance.

On le voit, les agglomérations sont le foyer d'un immense mouvement d'affaires qui donnent à tous les éléments de la richesse nationale la plus heureuse impulsion et font naître, entre le pays et ses voisins, une étroite solidarité d'intérêts.

Il y a toutefois ici une ombre au tableau. Cette centralisation progressive, si ce n'est de l'industrie, au moins du commerce dans les grandes cités, a pour résultat d'annihiler celui des petites villes, et d'y supprimer ainsi une source considérable de profits. Ce phénomène est manifeste en France. Il s'est établi à Paris, à Lyon et autres métropoles, de puissantes maisons, vastes entrepôts de marchandises de toute nature, qui, grâce aux facilités de communications offertes par les chemins de fer et par la poste, expédient, sur échantillon, jusque dans les moindres hameaux, les produits les plus séduisants et de beaucoup supérieurs comme goût, élégance et qualité, aux similaires vendus par les marchands de la localité. Achetant en fabrique par quantités énormes, et payant à bref délai parce qu'elles vendent généralement au comptant, elles obtiennent des bonifications et des escomptes dont ne jouissent pas ces marchands et qui leur permettent de vendre à un moindre prix. Il n'est pas douteux que cette concurrence, de plus en plus redoutable, a déjà entraîné un assez grand nombre de liquidations.

Il serait facile de multiplier les faits et observations analogues ; nous croyons avoir indiqué les plus importants.

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