‹ Du progrès des agglomérations urbaines et de l'émigration rurale en Europe et particulièrement en FranceChapitre 21 sur 42 · DES CAUSES DE LA RARETÉ DES BRAS DANS LES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

DES CAUSES DE LA RARETÉ DES BRAS DANS LES CAMPAGNES

AUTRES QUE l'Émigration.

Ce serait n'envisager qu'un des aspects de la question , que d'attribuer le renchérissement de la main d'oeuvre rurale exclusivement à l'émigration. Il a d'autres causes de diverse nature, mais presque toutes de l'ordre économique, que nous allons énumérer rapidement.

§ 1 . — Diminution de la fécondité des mariages.

Les campagnes françaises voient s'accomplir, depuis le commencement de ce siècle, un fait d'une grande portée : c'est une diminution sensible de la fécondité des mariages.

Cette diminution est mise en lumière par les documents officiels ; au besoin elle est constatée par l'observation directe et personnelle. Il est facile de vérifier, en effet, que les nombreuses familles agricoles ont disparu. Bien que, dès l'âge le plus tendre, l'enfant rende des services à l'exploitation rurale, tandis que, dans les villes, il est, pour les parents, une charge sans compensation, le paysan, n'examinant l'accroissement de sa famille qu'au point de vue des profits et pertes (triste symptôme de la

disparition complète du sentiment religieux), diminue volontairement sa fécondité.

Nous avons eu quelquefois l'occasion d'interroger des cultivateurs sur ce changement considérable survenu dans l'importance numérique de la famille agricole, et les motifs qu'ils nous ont donnés peuvent se résumer comme il suit :

1' Le prix de la vie matérielle a sensiblement augmenté, tandis que celui du blé ne s'est que faiblement accru. Les frais d'entretien des enfants sont donc de plus en plus élevés ;

2* Lorsque l'enfant a atteint l'âge d'homme, et que son travail pourrait dédommager ses parents des sacrifices qu'il leur a coûtés, le recrutement le prend, ou il quitte les champs pour aller chercher fortune dans les villes ;

3° Lorsque les enfants sont nombreux, l'exploitation , au décès des parents, se morcelle au point de devenir impossible, et ces derniers ont été ainsi impuissants à conserver à la famille le petit domaine formé au prix de tant de soins, de labeurs et de privations ;

4° Si la famille est nombreuse, surtout si elle comprend des mineurs, les frais de partage absorbent l'héritage paternel, et la misère est le lot inévitable des enfants.

Beaucoup, allant plus loin dans leurs confidences, ne craignent pas d'avouer qu'ils sont obligés de tenir compte de ce fait que de nombreuses grossesses, en aflaiblissant la mère, diminuent son aptitude au travail, et que, d'un autre c6té, les frais d'accouchement, de layette, de baptême (rien n'est oublié dans ce compte impitoyable), finissent par atteindre de gros chiffres. . . .

Maintenant, d'après les documents officiels, si le nombre moyen d'enfants par mariage est encore légèrement plus élevé dans les campagnes que dans les villes, il n'y dépasse pas 3.33.

On sait que c'est dans les départements de l'ancienne Normandie que le ralentissement du mouvement de la population est le plus sensible, puisque, depuis un tiers de siècle, chaque dénombrement nouveau y constate une diminution des habitants, et chaque relevé annuel de l'état civil, un excédant de décès sur les naissances. Un riche cultivateur du pays, consulté, en 1831, par le préfet de l'Eure sur les causes de ce phénomène, répondait ce qui suit :

« L'économie est portée à un tel point, que les familles s'observent afin de n'avoir que peu d'enfants. De 1780 à 1810, il y avait beaucoup plus d'enfants dans les familles ; il n'était pas rare d'en compter depuis quatre jusqu'à dix... Partout le peuple travaille et asph'e à l'aisance (1). »

§ 2. — Concurrence de Vindustrie et de la culture dans les campagnes.

Nous avons signalé, dans une autre partie de ce travail, la suppression graduelle des industries rurales comme une des causes de l'émigration des campagnes. Le fait contraire tend à se produire de nos jours, mais sous une forme nouvelle. Ce n'est pas le travail manuel qui tend à revenir dans les campagnes , sous la forme du fuseau, de la quenouille, du rouet ou même de la machine à tisser, mais bien le travail manufacturier, le travail avec les moteurs à feu et l'outillage perfectionné. L'usine émigré, en effet , des villes pour les campagnes les plus rapprochées.

Ce déplacement, fort lent encore, a eu deux causes :

(1) Voir, sur les causes du ralentissement de la fécondité de nos mariages, mon étude sur la Population de la France, comparée à celle des autres pays de l'Europe.

{Journal de la Société de Statistique. Paris, année 1867).

1° la construction des chemins de fer qui supprime les distances et permet au fabricant de jouir des avantages de la ville sans en avoir les inconvénients ; 2*' le renchérissement continu de la main d'oeuvre et des locations dans les grandes agglomérations ; 3* la possibilité d'employer, avec une notable économie, comme moteur, les cours d'eau des vallées ; 4° le désir de soustraire aux droits d'octroi les matières premières de la production ; 5° enfin, les exigences toujours croissantes de l'hygiène publique dans les villes, pai' suite desquelles les établissements insalubres ou seulement incommodes cessent d'y être autorisés.

Cette émigration de la grande industrie, qui s'est déjà accomplie sur une vaste échelle en Saxe, est sensible dans deux de nos départements : la Haute- Saône et les Vosges. Une notable partie de l'industrie sidérurgique et cotonnière vosgienne est aujourd'hui installée dans les vallées, où elle rencontre des moteurs hydrauliques d'une grande puissance et à niveau à peu près constant.

Les ouvriers, fournis en majorité par les villages voisins, sont habituellement logés autour de l'usine dans de petites mais commodes habitations , construites par le propriétaire. A ces habitations sont 'généralement attenants des jardins que l'ouvrier cultive à ses heures de loisir et surtout le dimanche , neutralisant ainsi , par les saines influences de la vie des champs, les influences délétères du travail en commun. Heureuse tranformation, si elle n'apportait pas dans les campagnes les tristes et à peu près inévitables conséquences morales de ce travail : les unions illicites et les naissances naturelles !

Le personnel de ces usines se recrutant , comme nous venons de le dire, dans la population agricole, est nécessairement enlevé aux travaux de la culture.

§ 3. — Améliorations agricoles.

Les procédés de culture s'améliorent en France. Le progrès est lent , mais il est continu ; l'accroissement des rendements à superficie égale en fait foi. De six fois la semence, d'après l'enquête agricole de 1840, ils s'élevaient en 1862 (enquête des commissions de statistique cantonales), à sept. Ce chiffre s'applique à la France entière ; mais il est plus ou moins sensiblement dépassé dans un grand nombre de départements , et surtout dans les départements les plus industriels.

Le mouvement progressif de l'agriculture est, en outre, attesté par l'accroissement des grands animaux de ferme , par la diminution graduelle des jachères et le développement correspondant des prairies artificielles ; enfin , par l'extension du mouvement commercial auquel donnent lieu nos produits agricoles.

Or, toute amélioration agricole exige un supplément de main d'oeuvre, et, dans le plus grand nombre des cas , il ne peut être fourni parles machines.

Il en résulte qu'en admettant un instant l'absence de toute émigration, la rareté relative des bras s'expliquerait en partie par le nouvel appel que leur fait la culture progressive.

Les cultures industrielles, qui réclament un travail manuel considérable, sont également en voie d'accroissement.

Il en est de même des superficies vitifères , dont les documents officiels signalent l'extension continue.

Enfin, les mêmes documents constatent le rapide développement des cultures maraîchères, conséquence nécessaire du progrès des agglomérations urbaines. Or, on sait que ces cultures ne donnent tous les produits dont elles

sont susceptibles que par une forte application de main d'oeuvre.

Les constructions se multiplient dans les campagnes , surtout les constructions de luxe auxquelles on donne le nom de châteaux. Ces châteaux sont presque toujours environnés de parcs et de jardins, dont l'établissement est inséparables de grand travaux de terrassement. Un nombre considérables d'ouvrier agricoles, employés à ces travaux, sont ainsi soustraits à ceux des champs.

« Peut-être les bras n'ont-ils pas diminué, dit la Commission de Statistique de Luxeuil (Haute-Saône) , mais les améliorations agricoles , les cultures perfectionnées, les procédés nouveaux, une exploitation de plus en plus intensive, en réclament un plus grand nombre.

« Supposez de grands travaux de drainage, d'irrigation, de dessèchement, de marnage, de chaulage, de constructions nouvelles, de réparations aux anciennes, de nivellement de terrains, d'établissement de jardins et de parcs, d'ouverture de chemins nouveaux , d'embellissements de toute nature aux résidences rurales ; supposez ces travaux se multipliant, s'accumulant dans une courte période , et vous aurez certainement une disette de main d'oeuvre très-réelle. Mais elle s'explique par la simultanéité des entreprises des particuliers, auxquelles se seront jointes celles des communes, des compagnies , des départements et de l'État. »

§ 4. — Morcellement et extension des superficies cultivées.

Le morcellement, en détruisant de grandes exploitations qui employaient de nombreux attelages, quelquefois des machines, et en les subdivisant en petits domaines oii le travail manuel remplace celui des animaux de ferme ,

détermine évidemment de nouveaux besoins de main d 'œuvre. Que l'on suppose une ferme de cent hectares occupant dix attelages de bœufs et six laboureurs ou valets de ferme. Elle est mise en vente par petits lots, et divisée entre cent acquéreurs. Il est évident que si chacun de ces acquéreurs n'a pas d'autre propriété que l'hectare de terre qu'il vient d'acheter, il devra le cultiver à la main. Il en résulte que l'exploitation de ces cent hectares ainsi divisés, exigera le travail assidu peut-être de cent personnes.

Signalons , comme ayant des conséquences de même nature, [l'extension des superficies mises en culture. Le fait de cette extension résulte des autorisations croissantes de défricher, accordées aux propriétaires forestiers, et de l'usage qui en a été fait. Il résulte encore des ventes de bois domaniaux ou communaux, qui ont eu, dans ces vingt dernières années, une assez grande importance ; des ventes ou de l'amodiatien de vastes communaux ; de la mise en valeur de terres vaines et vagues jusque-là jugées improductives et qu'il a été possible d'améliorer assez sensiblement par voie d'amendement ou autrement, pour en tirer des récoltes céréales ou industrielles.

Or, cette extension des superficies cultivées s'est faite au profit du petit cultivateur, très-souvent du journalier, qui a dû tout d'abord appliquer à sa terre, fruit d'économies lentement et péniblement amassées , le travail de ses bras vainement sollicité par les propriétaires voisins.

Des changements dans le mode d'utilisation du sol comme , par exemple , la substitution, dans le Midi, de la vigne, d'un entretien si coûteux, aux céréales d'une culture moins dispendieuse, ont dû également raréfier les bras et accroître les exigences des salariés agricoles.

La Commission de statistique du canton de Grenade (Haute-Garonne), s'exprimait ainsi , en 1860, sur la question de l'émigration rurale :

« Il n'existe pas d'émigration prononcée dans notre

canton. Si les bras manquent dans quelques localités, ou sous l'influence de certaines circonstances, c'est le résultat de la division croissante des propriétés et de la multiplication des travaux par suite du progrès agricole. »

La Commission de l'enquête agricole de 1866, dans l'arrondissement de Nantes, a également contesté le fait de l'émigration rurale. Elle explique la rareté croissante de la main-d'œuvre par le fait de la mise dans le commerce d'une étendue considérable de communaux, de bois à défricher, de terres vaines et vagues dépendant des anciennes seigneuries et qui ont été adjugées par une récente décision administrative aux descendants des vassaux de ces seigneurs. De là, un accroissement du nombre des exploitations rurales appartenant à la classe des journaliers, et une diminution sensible du nombre de ces derniers.

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