‹ Du progrès des agglomérations urbaines et de l'émigration rurale en Europe et particulièrement en FranceChapitre 33 sur 42 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

HYPOTHÈSE DE l' IMPOSSIBILITÉ d'aRRÈTER L'ÉMIGRATION RURALE.

Et, tout d'abord, nous nous empressons de dire que cette émigration s'arrêtera nécessairement. Elle finira le jour où , par la simple api)lication de la loi d'é(^uilibre entre la demande et l'offre du travail , le salaire rural , avec les avantages moraux et matériels attachés à la vie des champs , sera supérieur au salaire urbain , et nous marchons à ce résultat.

Cette question s'était déjà présentée à l'excellent esprit de feu M. le président Troplong, et voici dans quel sens il y avait répondu :

« Le déplacement de la population rurale ne saurait être nié dans de certaines limites; c'est un fait acquis à la statistique. Mais touche-t-il à son terme? L'équilibre entre les forces nécessaires aux campagnes et les forces nécessaires aux villes et à l'industrie est-il atteint ? Ou bien sommes-nous menacés du mal incurable d'un vide toujours croissant ?

« Je ne suis pas porté à admettre cette dernière hypothèse; je me confie à la liberté éclairée par l'intérêt. Outre qu'il est très-rare que les faits sociaux arrivent à leurs conséquences extrêmes , je ne puis m'empêcher d'être frappé des éléments énergiques qui se conservent dans les campagnes , du vigoureux esprit de propriété qui anime leurs habitants , de ce goût pour la terre qui va chez eux jusqu'à la passion , et qui fait des merveilles de travail et d'économie. Non , ce ne sont pas ces hommes qui quitteront leur sillon; c'est à eux, au contraire, c'est à ces amis du sol , qui aspirent, avec une ardente ténacité , soit à le conquérir , soit à s'y agrandir, que s'arrêtera le mouvement, mouvement, du reste, qui laisse le gros de l'armée rustique avec sa meilleure milice. »

Mais enfin que faire dans l'hypothèse où , pour longtemps encore , les villes continueraient à exercer sur les campagnes leur forte attraction actuelle? Une chose, trèssimple en apparence, très-diflicile en réalité, parce qu'elle est énormément coûteuse, l'amélioration incessante de la condition morale et matérielle des populations urbaines.

Presque toutes les grandes villes de France sont entrées dans cette voie ; mais pas une n'a fait, proportionnellement à ses ressources , d'aussi grands sacrifices à cette pensée humanitaire que Paris. Certes , nous ne donnons pas une approbation aveugle à tous les travaux de l'édilité parisienne depuis 1853. 11 en est contre lesquels nous faisons des réserves au point de vue de leur utilité ou de leur op-

portunité; mais, à moins du plus injuste parti pris, il est impossible de méconnaître la grandeur de l'œuvre prise dans son ensemble; il est impossible surtout de nier l'heureuse amélioration survenue dans la santé publique à la suite des mesures d'hygiène générale que tout le monde connaît.

Qu'on nous permette, en terminant , une rapide appréciation des intérêts si nombreux , si variés , si considérables auxquels la transformation de Paris a donné satisfaction; elle indiquera jusqu'à quel point les influences pernicieuses des villes peuvent-être neutralisées.

Paris transformé, en effet , ce n'est pas une vaine satisfaction donnée au sentiment de l'orgueil national ; — ce n'est pas seulement la capitale de la France élevée à la hauteur de son génie , de ses destinées , de son influence civilisatrice ; — ce n'est pas seulement un monument sans rival de grandeur et de puissance offert à l'admiration de l'étranger; — ce n'est pas seulement un éclatant témoignage des vastes ressources financières d'une cité dont le budget est supérieur à celui de je ne sais combien d'Etats. Non , c'est , avant tout , une œuvre de haute utihté , de haute bienfaisance ; de haute prévision politique.

Paris transformé, c'est l'air, la lumière, c'est-à-dire la santé, rendus aux 700,000 ouvriers d'une ville dont les produits ont fait , depuis longtemps , la conquête du monde entier. C'est un logement plus sain , plus confortable, mieux pourvu des aisances de la vie, plus capable de les moraliser, en les retenant à leur foyer, pour ces ingénieux et infatigables pionniers de la plus française de nos industries.

Ce sont , dans les centres les plus populeux , ces verdoyantes oasis où le vieillard et l'enfant, oii l'ouvrier fatigué viennent chercher l'ombre , la fraîcheur , le parfum des fleurs; — douce échappée de la campagne, si chère à ceux que la profession enchaîne à la grande ville !

C'est la suppression des logements insalubres.

Ce sont de vastes plantations sillonnant Paris en tout sens.

C'est l'eau , cette précieuse ressource de l'hygiène , distribuée plus abondamment aux habitants et permettant l'arrosage plus fréquent des rues et des promenades , et surtout le lavage à fond des égouts.

C'est le blanchiment périodique des façades des maisons et la mise en contact immédiat des habitations avec un vaste réseau de canalisation souterraine emportant au loin les déjections, les détritus, les immondices , les eaux pluviales et ménagères , naguère stagnantes sur la voie publique et viciant l'atmosphère.

Ce sont les maisons mieux appropriées aux intérêts sanitaires de la population , surtout par une intelligente installation des fosses d'aisance qui , plus profondes , plus étanches , ont cessé d'infecter le sol de leurs infiltrations et d'empoisonner l'eau de nos puits.

C'est la mise en communication rapide de toutes les parties de l'agglomération avec ces foyers, ces laboratoires d'air pur, véritables poumons de Paris, qui s'appellent les bois de Boulogne et de Vincennes, merveilleuses créations où l'art a fait des prodiges, où le ciel, les lacs, la verdure, les horizons lointains forment un paysage sans rival.

C'est l'élimination progressive des usines, des établissements insalubres ou seulement incommodes, allant s'établir hors de ses murs , au grand bien-être des ouvriers , appelés à les suivre dans leur émigration. - C'est l'assistance hospitalière et à domicile, plus large, plus généreuse , plus soucieuse des besoins des malades ; ce sont les asiles de convalescence, pieuse création du souverain , libéralement ouverts aux guéris dont les forces ne sont pas encore entièrement rétablies. Ce sont les établissements d'utilité publique mis b. la

disposition des classes ouvrières aux prix les plus modiques (lavoirs, bains, etc., etc.)

Ce sont les ponts affranchis de tout péage ; — les logements d'ouvriers exonérés de l'impôt personnel et mobilier .

Par suite de ces diverses améliorations hygiéniques et de ces témoignages de vive sympathie pour les classes laborieuses, Paris transformé, c'est la mortalité réduite , la vie moyenne accrue ; c'est, pour la première fois depuis 1853 , les naissances dépassant les décès et la population s'alimentant par elle-même sans le secours de Pimmigration,

Paris transformé, c'est bien autre chose encore.

Ce sont les écoles multipliées et libéralement dotées, donnant gratuitement le bienfait de l'instruction primaire ou spéciale à un plus grand nombre d'enfants indigents . C'est la multiplication des crèches, des asiles, des ouvroirs; ce sont les besoins religieux mieux satisfaits , le service du culte plus assuré , par la construction de nouvelles et splendides églises.

C'est une énergique impulsion , de puissants encouragements à toutes institutions de bienfaisance, à toutes les œuvres non seulement de bienfaisance , mais encore de moralisation des classes ouvrières.

C'est l'ouverture d'un réseau de communications intérieures destinées à réduire les distances, à rapprocher ainsi tous les rayons de la ruche immense, à faciliter l'expansion du centre à la circonférence.

C'est l'ouverture de ces magnifiques halles centrales, si justement appelées le Louvre du peuple , recevant dans leurs caves gigantesques les produits les plus variés du sol, de la ferme , de la chasse , de la pêche maritime et fluviale , vaste approvisionnement que renouvellent chaque jour d'innombrables arrivages par la voie de terre, de

fer et d'eau, et où la concurrence des marchands prévient la hausse exagérée des prix.

Ce sont ces larges et profonds boulevards, véritables voies appiennes , sur lesquelles se profilent , au lieu des sombres tombeaux du patriciat romain, de splendides étalages des produits du monde entier.

Paris transformé, c'est son fleuve, vivifiante artère, épuré, approfondi, régularisé, offrant à la navigation des facilités inconnues jusques-là, permettant même aux navires de mer de venir accoç^er jusqu'aux pieds du palais du souverain, sorte de réalisation, modeste encore, mais progressive, du beau rêve de Paris port de mer.

Enfin ce sont de nouveaux et imposants édifices ouverts aux arts, aux sciences, aux musées.

Certes, toutes les villes ne sont pas en mesure de doter leurs habitants de pareils bienfaits et notamment d'améliorer, dans de semblables conditions, leur situation hygiénique et morale. Mais toutes, dans le rapport de leurs ressources aux besoins des populations, ont le devoir de faire les plus grands efforts pour donner satisfaction au moins à ceux de ces besoins qui ont un caractère d'urgence.

Au premier rang nous placerons : — l'établissement d'un bon système d'égouts, recevant, pour aller les porter au loin, les eaux pluviales d'abord, puis les eaux ménagères et les déjections de toute nature de chaque maison ;

— la suppression des ruelles infectes, sans air, ni lumière ;

— l'interdiction de tout établissement insalubre ou dangereux ; — la substitution de l'abattoir commun aux tueries privées ; — un large approvisionnement d'eau pure ; — la mise à l'abri de toute contamination du cours d'eau qui traverse la ville ; — l'on ver tm'e de vastes promenades sillonnant, autant que possible, l'intérieur de la ville ; — l'isolement des hôpitaux, des prisons, des casernes, ces

foyers particuliers d'infection ; — le lavage fréquent des cours et de la façade des maisons; ~ la suppression, dès qu'elle devient possible, de toute taxe ayant pour conséquence le renchérissement de la vie matérielle ; — enfin, une organisation de l'assistance publique combinée de telle sorte, qu'elle ne soit jamais une prime à l'oubli de cette grande loi du travail qui est le premier élément de moralisation pour l'individu, en même temps qu'une condition d'existence pour les sociétés.

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