‹ Du progrès des agglomérations urbaines et de l'émigration rurale en Europe et particulièrement en FranceChapitre 32 sur 42 · MOYENS DIVERS DE RALENTIR L'ÉMIGRATION RURALE · texte numérisé non relu

MOYENS DIVERS DE RALENTIR L'ÉMIGRATION RURALE

§. 1". Influences morales.

Si l'émigration rurale est réellement contraire aux intérêts matériels, hygiéniques et moraux de l'ouvrier agricole, si les agglomérations présentent, aux divers points de vue que nous avons énumérés, de graves inconvénients, peut-être même des dangers, pourquoi les hommes investis dans les campagnes ou de fonctions officielles (maire, curé, instituteur, etc., etc.), ou de l'autorité que donnent la fortune, le caractère, Thonorabilité, ne réuniraient-ils pas leurs efforts pour décider, par la voie de la persuasion, le travailleur des champs à rester sous le toit paternel.

Le clergé n'a pas seulement pour mission de catéchiser les populations, mais encore de les éclairer sur les véritables conditions de leur bonheur temporel. Il est rare, en effet, que l'homme plus heureux ne soit en même temps plus moral, plus religieux. Eh bien ! il serait possible à cette pieuse et dévouée phalange qui pratique le saint ministère dans les campagnes, d'opposer à l'émigration une digue salutaire en faisant entendre, soit du haut de la chaire, soit dans des conférences (le temps n'est-il pas aux conférences?) la voix de la raison aux intéressés. En outre des périls que €ourt, dans les villes, cette grande force morale, cette consolation suprême qui s'appelle la Foi, elle pourrait leur montrer leur santé compromise, leur vie abrégée, les privations et les souffrances résultant des chômages imprévus, tout ce cortège d'incertitudes, d'angoisses, de misères qui accompagne la vie industrielle.

Elle pourrait leur dire que, si le salaire est plus élevé dans les villes, les charges de la vie matérielle y sont plus grandes ; — qu'on s'y crée plus de besoins factices, artificiels, de ces besoins dont un profond moraliste a dit avec raison qu'ils constituent autant de maîtres nouveaux dont il faut accepter la dure domination ; — que, si les distractions, les plaisirs y sont plus fréquents, plus variés, ils y sont plus coûteux, et qu'en définitive les villes n'ont rien qui puisse égaler ce merveilleux spectacle de la campagne, des champs,- des paysages lointains, des horizons splendides, d'une végétation luxuriante, en un mot, ces sublimes harmonies du ciel, de l'eau, de la verdure, des fleurs, des animaux, qui donnent à la vie rurale un charme sans rival, parce qu'elles élèvent naturellement, irrésistiblement Tâme jusqu'à Dieu 1

Elle pourrait leur dire que, si les établissements secourables sont plus nombreux dans les villes, la bienfaisance n'est pas inconnue dans les campagnes. Il est rare, en

effet, que la porte du cultivateur, du paysan resté fermée devant la main suppliante de l'indigent, qu'il ne paie pas au malheureux la dime de la charité. Quant aux infortunes qui se cachent, le curé, la sœur de charité ne sontils pas là pour les chercher, les découvrir et les assister?

Aux jeunes filles surtout qui seraient tentées de quitter l'aile maternelle pour aller affronter les périls dont elles sont tout particulièrement menacées dans les agglomérations, quel langage émouvant, facilement persuasif, à tenir! Quel sombre et trop véridique tableau à leur faire des luttes que leur vertu devra soutenir, des suggestions dangereuses ou de la misère, ou de la coquetterie , de la contagion des mauvais exemples, de la pernicieuse influence des mauvaises relations ! Et quand la séduction s'est accomplie, quelle série d'épreuves ! L'abandon , le plus souvent dès que les suites de la faute deviennent visibles ; les besoins, les privations, d'autant plus grands que la gestation entraîne d'inévitables interruptions de travail ;

— l'accouchement, ou clandestin et solitaire, au grand péril de la vie de la mère et de l'enfant, de l'enfant surtout, sur lequel la mère, égarée par le désespoir, peut porter une main criminelle, ou à l'hospice, au milieu de nombreux témoins d'une faiblesse désormais publique, au milieu des froides et quelquefois brutales manifestations de l'indifférence qui caractérise la charité officielle ;

— puis, l'abandon de l'enfant et le retour de la mère à une liberté complète, dont elle se promet bien, sans doute, de ne pas abuser, mais dont, en l'absence d'un patronage dévoué, affectueux, prévoyant, elle sera peut-être fatalement entraînée à faire de nouveau un coupable usage ;

— et alors une série de chutes la conduisant rapidement jusqu'au fond de l'abîme, jusqu'à la prostitution !...

Voilà, certes, une perspective bien propre à exercer une salutaire impression sur de jeunes cœurs et à y faire taire

cette voix insidieuse de l'inconnu, de la nouveauté, des vagues désirs, des secrètes aspirations, qu'ils entendent de si bonne heure aujourd'hui dans nos campagnes !

Et les parents, ne peuvent-ils donc, émus, eux aussi, de ces conséquences de l'émigration, faire les plus grands efforts pour retenir leurs enfants près d'eux, pour les attacher intimement aux travaux de la vie rurale, même à l'âge où la loi leur enlève, avec la tutelle, l'autorité qui en dérive ! Ils n'ont, d'ailleurs, aucun intérêt à s'en séparer, l'enfant, par suite de la rareté de la main-d'œuvre, étant pour eux une ressource, même dès l'âge le plus tendre. 11 importe aussi, pour le maintien des liens de famille et des salutaires influences qui s'y rattachent, que la maison rurale garde le plus longtemps possible ses hôtes paisibles et laborieux , l'éloignement les rendant bientôt étrangers l'un à l'autre, au grand préjudice de l'esprit de protection, de défense, d'assistance mutuelle qui doit les animer.

L'absence des enfants est, en outre, un obstacle au maintien dans la même famille des exploitations rurales, par conséquent au progrès agricole, essentiellement subordonné à l'intérêt que le fermier ou le métayer porte à la terre qu'il cultive. Or, cet intérêt est d'autant plus grand, qu'elle reste plus longtemps entre ses mains. En Angleterre, il n'est pas rare de trouver des fermes que la même famille exploite depuis un et môme deux siècles, le fils succédant au père, dont il a été le plus utile auxiliaire, et dont il a conservé, en les améliorant, les bonnes traditions. Et cependant, dans ce pays à culture si progressive, le plus grand nombre des baux n'est que d'une année [tenants at will).

La séduction et le désir d'en cacher les suites, étant une cause de plus en plus fréquente de l'abandon , par les filles-mères, de la commune natale , l'autorité,

dans quelques départements, a cherché à y remédier en accordant un secours d'une certaine importance à celle qui consent à y faire ses couches et en rémunérant, sur un fonds spécial de secours, la sage-femme dont elle a reçu les soins. Cet exemple (donné notamment par le département d'Ille-et- Vilaine) ne pourrait-il être imité partout où l'enfant indigent reçoit l'assistance ?

Mais ici, il importerait d'examiner si le fait de la fillemère conservant son enfant, et prenant son parti de toutes les conséquences du déshonneur et de l'abandon, n'émousserait pas, par degrés, les sévérités de l'opinion, si essentielles au maintien des bonnes mœurs ">

§. 2. L'industrie dans les campagnes.

L'installation dans les campagnes, non seulement de la petite industrie, de l'industrie des arts et métiers, mais encore de l'industrie manufacturière , serait certainement un des meilleurs moyens d'y retenir les bras.

En Saxe, il s'est formé un assez grand nombre de villages industriels, qui réalisent avec succès le principe de l'association du travail agricole et manufacturier. En France, le Greusot, Fourchambault et quelques antres grandes usines, ont été, au début, des types de la même combinaison. Seulement, aujourd'hui, l'élément rural y a fait place, par suite de leur rapide développement, à l'élément urbain. Ce sont en ce moment de fortes agglomérations, qui n'ont plus les avantages de la vie rurale, et où le labeur industriel absorbe toutes les forces, toiît le temps de l'ouvrier. Je reconnais cependant que le Greusot est administré avec une rare intelligence par son éminent propriétaire, qui ne néglige aucun effort pour doter cette grande communauté industrielle de toutes les institutions propres à assurer son bien-être moral et matériel.

Le type de l'association de l'industrie et de la culture nous paraît plus heureusement représenté par un établissement peu connu et qui mérite de l'être ; nous voulons parler de la grande manufacture de draps de Villeneuvette, dans l'Hérault. Quelques lignes sur cette fabrique, dont la création remonte à une époque très ancienne, puisque des lettres patentes du 20 juillet 1677 l'avaient érigée en manufacture royale, seront lues avec intérêt.

L'usine et ses dépendances occupent en moyenne 400 ouvriers, 2,800 broches, 60 métiers mécaniques et autant de métiers à la main. La production atteint une valeur moyenne annuelle de 900,000 francs et peut s'élever à 600 mètres de drap par jour. Elle réunit dans son enceinte tous les ateliers et magasins qu'exige sa fabrication. La laine y entre en toisons et en sort sous la forme de draps prêts à être livrés au commerce. Villeneuvette a la spécialité des draps pour l'armée française. Seulement, les commandes qu'elle reçoit du ministère de la guerre varient, d'une année à l'autre, entre 150,000 et 44,000 mètres par an, ou entre 500 et 150 mètres par jour. Avec de pareils écarts, il est très difficile au propriétaire de l'usine de maintenir au même chiffre son personnel d'ouvriers. Que fait-il lorsque les commandes sont à leur minimum? Gongédie-t-il ceux qu'il ne peut occuper? Non ; il les emploie dans une grande exploitation agricole, jointe à l'usine. C'est un vaste vignoble appartenant au même propriétaire, et où l'ouvrier laborieux peut gagner de bonnes journées, en même temps qu'il répare ses forces par les bienfaisantes influences du travail en plein air. Cette conversion en vigneron du tisserand, de l'apprêteur, etc., etc., ne s'opère pas, toutelois, sans quelque sacrifice du patron, car, en outre que les travaux agricoles ne sont pas suffisants pour absorber tous les bras inoccupés, l'homme de l'atelier n'y a pas la même aptitude que l'homme des champs. ^1

n'en persévère pas moins, avec un rare dévouement, dans la voie où il est entré depuis longtemps, et cela par deux raisons. La première, c'est, que par suite de l'organisation de sa fabrique, ses ouvriers forment une grande famille dont il est le chef; qu'il voit autour de lui des générations de travailleurs dont les pères ont été contemporains de la création de l'établissement, qu'il les connaît presque tous intimement, et que ce serait pour lui une douleur de les voir s'expatrier. La seconde n'est pas moins importante : propriétaire d'une grande usine dans une localité très isolée, où manquent les ressources des centres industriels, il doit avoir constamment sous sa main le personnel intelligent et dévoué qu'il a mis des années à former, et qu'il ne retrouverait plus le jour où il recevrait des commandes importantes et urgentes du gouvernement.

Il est, d'ailleurs, bien peu de grandes usines rurales où l'ouvrier soit l'objet d'autant de sollicitude qu'àVilleneuvette. La commune entière appartient à son propriétaire (M. Maistre). Terres cultivées ou non, bois, métairies, usine, église, mairie, école, tout est la propriété d'un seul, tout relève du même maître , tout obéit à une volonté unique. Tout est organisé, en outre, en vue d'une exploitation industrielle et agricole. La manufacture est au centre de l'agglomération ; là se trouvent de vastes bâtiments où chaque famille reçoit un logement en rapport avec le nombre de ses membres.

Cette population ouvrière, que ses traditions comme ses intérêts, attachent étroitement à l'établissement, a compris depuis longtemps les avantages de la combinaison dont elle est l'âme. Aussi, point d'oisifs ; tout ce qui est valide, hommes, femmes, enfants, vieillards même, chacun travaille dans la mesure de ses forces. C'est la ruche immense, essentiellement laborieuse et active , dont les frelons sont sévèrement bannis. Quant aux invalides, ils

trouvent une retraite assurée dans les ressources d'une caisse d'assurance très ingénieusement organisée. Alimentée principalement avec le produit de retenues sur les salaires et des libéralités du patron, elle est administrée par les ouvriers eux-mêmes.

L'instruction est obligatoire et les enfants ne sont reçus à l'usine qu'à l'âge réglementaire. Le soir, des écoles sont ouvertes pour les adultes. Il en résulte que tous les habitants de Villeneuve tte savent lire et écrire.

IjCs frais du culte et les autres dépenses communales (entretien de l'église, du cimetière, etc., etc.) sont à la charge du propriétaire, qui a concédé, en outre, aux familles les plus anciennement établies à Villeneuvette, des jardins potagers dont la culture les occupe pendant les chômages et les heures laissées libres par l'usine.

Quelques fabriques de Vosges, sans réaliser complètement ce type de l'association du travail agricole et manufacturier, sont cependant entrées dans la même voie. Établies dans les campagnes, sur les bords d'un cours d'eau dont elles utilisent la force motrice, elles logent leurs ouvriers dans de modestes, mais saines habitations, contiguës à l'établissement et généralement dotées d'un jardin potager, dont les produits peuvent suffire aux besoins de la famille. Aux époques de chômage, l'ouvrier est autorisé à se mettre à la disposition des cultivateurs des environs, souvent très heureux de ce supplément de main-d'œuvre, surtout à l'époque des travaux agricoles les plus urgents.

Il est des industries manuelles qui, malgré la concurrence des machines, pourraient encore subsister et même prospérer dans les campagnes ; ce sont celles qui exigent, par exemple, certaines combinaisons de matières diverses, œuvre de goût, d'intelligence, que la machine ne peut exécuter qu'imparfaitement. Ce sont encore celles

qui, comme la riche dentelle , réclament certaines aptitudes, certaines conditions de travail, une main-d'œuvre fine, délicate, minutieuse, que la grande industrie ne peut obtenir.

Un rapport fait au Sénat, dans la séance du 3 février 1862, sur une pétition dans ce sens, contient d'utiles indications.

« Si les plaintes du pétitionnaire (sur le progrès de l'émigration rurale) sont fondées, dit le rapporteur, il y aurait lieu de s'en émouvoir et de chercher à y porter remède ; car l'industrie des métiers à la main, disséminés dans les campagnes, est digne de la sollicitude de l'Administration. Les avantages que cette industrie porte avec elle sont faciles à reconnaître. En effet, elle retient au sein des campagnes une population qui seconde les travaux de l'agriculture aux époques où son concours est le plus nécessaire, et qui trouve, pendant le reste de l'année, • dans le travail du tissage ou autres, le gage de son existence et souvent de son bien-être. Elle tend à tempérer le mouvement de ces vastes agglomérations d'ouvriers que le chômage laisse sans ressource , tandis que l'ouvrier semiindustriel, semi-agricole, trouve, dans le petit champ attenant à sa chaumière, une occupation utile pour ses loisirs forcés, et un adoucissement pour les privations qu'ils lui imposent. Le tissage à la main mérite particulièrement d'être encouragé au point de vue de la lutte universelle à laquelle tous les peuples paraissent désormais appelés; car il offre aux conceptions élégantes et ingénieuses du goût français la facilité de combiner la laine, le lin, le coton, la soie avec une variété de dispositions et de nuances que le métier mécaniqu'è n'atteindra probablement jamais.

« Ce serait donc, à notre avis, une grande faute de ne pas accorder au tissage à la main toute la part de bien-

veillante équité qui peut lui être faite. Heureusement ou ne peut adresser, en ce qui concerne l'application du droit de patente, un tel reproche à l'administration des finances. »

Ce sont ces encouragements qui ont favorisé l'extension de l'industrie gantière aux environs de Grenoble et dans une partie de la Normandie, de l'industrie horlogère aux environs de Besançon et dans le Jura, de l'industrie de la soie aux environs de Lyon, etc. , etc.

§ 3, — Colonisation agricole.

a) Emploi direct ou indirect de Vannée aux travaux agricoles. — La loi organisatrice de la réserve de l'armée, en disposant que la moitié du contingent serait seule appelée sous le drapeau et que la seconde moitié resterait dans ses foyers sous la condition d'exercices annuels d'une durée annuellement décroissante , a rendu un service signalé à l'agriculture , en laissant à sa disposition des bras que le régime antérieur lui enlevait pendant une moyenne de six années.

On peut en dire autant de la facilité avec laquelle l'administration de la guerre , conciliant les intérêts de l'économie et du travail agricole , accorde aux jeunes soldats des congés semestriels.

Le cultivateur n'a qu'à se louer également de l'empressement avec lequel la même administration met des soldats à sa disposition à l'époque de la moisson. Mais peutêtre y aurait-il lieu d'examiner si la création, non seulement de camps qui, comme ceux de Ghâlons et de Lannemezan, entretiennent de grandes exploitations horticoles, mais encore de véritables casernes dans les campagnes , à une faible distance des villes , et surtout dans le voisinage d'un chemin de fer desservant ces villes , casernes

auxquelles, sous la direction de chefs de cultures sortis des écoles régionales, seraient annexées de grandes fermes cultivées par le soldat , n'aurait pas des avantages signalés pour la discipline, la moralité, la santé de l''armée ?

Ce mélange intime de la vie militaire et rurale aurait une autre conséquence heureuse, ce serait de maintenir dans le goût et la pratique des travaux agricoles les soldats sortis des campagnes? Or, on sait qu'elles fournissent près des deux tiers de nos recrues.

Ces fermes militaires n'appartiendraient pas à l'Etat ; le sol en serait pris à bail de propriétaires voisins. Elles comprendraient de préférence des terres vagues et incultes dont la mise en valeur exigerait surtout une main d'œuvre considérable.

b] Etablissements pénitentiaires et charitables dans les campagnes. — Faut-il mettre au compte des utopies l'idée d'éloigner des villes , dans l'intérêt de l'agriculture et de l'hygiène publique, les prisons, les hôpitaux et hospices ?

Sauf la question, vitale il faut en convenir, de la dépense et notamment de l'accroissement inévitable des frais de surveillance , n'y aurait-il pas un grand profit pour les prisonniers, d'abord à être soustraits aux influences morbides des agglomérations , puis à être mis en mesure de choisir entre les travaux industriels et agricoles ? Si la loi déclarait le travail obligatoire pour eux , l'hiver et les mauvais jours de la belle saison ne pourraient-ils être consacrés aux premiers, et le reste de Tannée aux seconds? L'atelier industriel et agricole ne pourrait-il être organisé de telle sorte que le condamné pût passer aisément , sans perte de temps , de l'un à l'autre? On dit que sa situation serait aggravée en ce sens qu'il recevrait moins souvent la visite et les consolations des siens. Mais, d'abord, tous les détenus n'appartiennent pas à la ville où ils ont été jugés; puis, les chemins de fer abrègent aujourd^'hui

toutes les distances ; ajoutons que, déjà, un certain nombre de prisons centrales ont été construites ou reconstruites dans ces conditions, et que ni l'ordre, ni la discipline, ni le moral de leurs hôtes n'en souffrent.

Les statistiques officielles ont prouvé que la mortalité est exceptionnelle dans les établissements pénitentiaires, par suite , soit de l'agglomération, soit d'une nourriture insuffisante, soit de la souffrance morale résultant de la privation de la liberté, soit enûn d'un service médical et hygiénique défectueux. Nous croyons fermement qu'elle serait notablement diminuée par le double fait et de leur installation au milieu des vivifiantes influences de la campagne , et d^une meilleure appropriation de locaux , qui serait la conséquence de leur reconstruction.

La dépense serait considérable sans doute ; mais elle s'atténuerait sensiblement du produit de la vente des terrains occupés , dans les villes , par les bâtiments actuels et de celle des matériaux. Resterait l'accroissement des frais de surveillance. Mais une exploitation intelligente n'auraitelle pas des résultats fructueux ? Le prix des denrées alimentaires ne serait-il pas moindre , surtout en l'absence du droit d'octroi ? L'instruction agricole d'un certain nombre de prisonniers ne leur donnerait-elle pas le goût de la vie rurale ? Et , au surplus , l'Etat ne trouverait-il pas une compensation suffisante dans l'amélioration de la santé, dans la prolongation de la vie de ces hommes momentanément séparés de la société et qu'il a mission de lui rendre un jour, moralement et physiquement améliorés ?

Au surplus, l'Etat, en France, a déjà fait des expériences dans ce sens. Il a créé, en Corse, les pénitenciers agricoles de Casablanca, Chiavari et tout récemment (1866), celui de Castellucio, qui a remplacé l'ancien établissement horticole de Saint-Antoine (même département). Seule-

ment, il est à regretter que ces essais de colonisation pénitentiaire aient eu lieu dans des localités dont la salubrité était plus que douteuse, et que de graves mécomptes, en ce qui concerne l'hygiène des détenus, en aient été la conséquence. C'est ainsi qu'à Ghiavari , la mortalité s'est élevée jusqu'à 57 p. 0/0, pour descendre, il est vrai, à la suite de l'exécution d'un plan général d'assainissement, à 1,36. A Casablanca (fondé en 1863), la mortalité a été, en 1866, de 7.21 p. 0/0 ; c'est la plus forte que l'on constate dans l'ensemble des prisons centrales et des pénitenciers agricoles. Elle est due à la fièvre paludéenne (maVaria) .

L'Administration a également installé les travaux agricoles ou horticoles (selon le degré de validité des détenus) dans les maisons de Clairvaux, Fontrevrault et Bellisle.

La question est résolue, en principe et partiellement en fait, en ce qui concerne les établissements hospitaliers consacrés aux vieillards et infirmes. Partout où les ressources de ces établissements leur permettent de quitter les villes, ils s'empressent d'aller s'installer dans la campagne, au grand bénéfice de la santé de leurs indigens. Il est vrai que leur translation ne fournit aucun appoint à la main-d'œuvre rurale. Il en serait autrement des hôpitaux, dont les convalescents pourraient être utilisés, au profit de la maison ou des exploitations voisines, dès que leurs forces leur permettraient de se livrer à des travaux agricoles appropriés à leur état.

c) Application des enfants assistés à l'agriculture. — Le rapporteur de la Commission chargée, en 1860, de faire une enquête sur ces enfants, signalait ainsi qu'il suit l'utilité de leur emploi aux travaux agricoles :

« Dans un intérêt social de l'ordre le plus élevé, l'Administration dirige la plupart de ces jeunes gens, sans distinction de sexe, vers les travaux des champs. En 1860,

le contingent qu'elle fournissait ainsi à notre agriculture était d'environ 44,000 travailleurs, précieux appoint, qui vient heureusement combattre les tristes effets de la désertion des campagnes. Presque tous restent, comme cultivateurs, aux champs qui les ont vus grandir ; et cette vie, malgré sa rudesse, leur suffit ; ils n'en connaissent pas d'autre. La Commission dira bientôt quel prix les propriétaires et fermiers attachent à leurs services et combien profondément nos cultivateurs, riches et pauvres, se sont émus à la pensée que peut-être la colonisation lointaine leur enlèverait ces utiles auxiliaires. »

Il importe donc de retenir aux champs, par tous les moyens possibles, dans l'intérêt de sa santé, de son bonheur et de la prospérité des campagnes, cette jeune population des hospices, la seule que l'Etat ait sous sa direction immédiate, et qui se doit, plus que toute autre, à la société qui l'a élevée. A cet effet . il est nécessaire que le patronage hospitalier survive le plus longtemps possible à l'âge qui voit finir, pour l'enfant assisté, les secours de l'établissement. Si cet enfant, par exemple , est entré comme domestique chez des cultivateurs, l'inspecteur doit tenir note des gages accordés, et surveiller l'exécution des engagements de toute nature contractés par les maîtres. Il convient, d'ailleurs, qu'il l'appelle à discuter lui-même avec ces derniers les conditions du placement et lui apprenne ainsi à user de sa liberté.

Le maintien de l'enfant assisté chez son père nourricier est, au surplus, chose facile s'il y a trouvé les soins, la sympathie, la tendresse d'une famille adoptive. Dans ce cas, il se considère naturellement comme un de ses membres et ne songe pas à la quitter.

Il y aurait lieu d'examiner, à ce point de vue , si le système d'assistance aux enfants qui tend à prévaloir et consiste à les secourir chez leurs mères, n'a pas pour

résultat de favoriser les progrès des agglomérations urbaines, le plus grand nomb:edes filles-mères habitant les villes.

d) Colonies agricoles pour les enfants. — Elles comprennent les deux catégories principales ci-après : 1» les colonies pour les enfants indigènes des villes , qui n'ont subi aucune condamnation ; 2° les colonies pénitentiaires pour les enfants frappés par la justice à l'âge où la loi les répute ayant agi sans discernement.

M. Demetz, directeur de la colonie agricole de Mettray, près Tours (Indre-Loire), est le premier qui ait signalé, en France, l'utilité des établissements qui nous occupent. « . . . . Rien n'est plus utile , a-t-il écrit, à une date déjà ancienne, qu'une colonie agricole à une époque où les populations rurales tendent de jour en jour à déserter les travaux des champs pour se jeter dans les grands centres d'industrie. On a dit, et ce n'est malheureusement que trop vrai , le paysan s'en va. »

Il existe en France plusieurs colonies pour les enfants pauvres ou orphelins, connues sous le nom Ôl' Orphelinats Agricoles. Une des plus importantes, appartient à l'œuvre du Rapatriement des Orphelins. Cette œuvre, encore peu connue, et qui est destinée à rendre des services signalés, a fondé un premier établissement à Laforêt, dans le Cantal, c'est-à-dire dans un des départements qui souffrent le plus de l'émigration rurale. Elle y a donné asile à un certain nombre d'enfants délaissés , et ce nombre s'accroît chaque jour. Cet établissement est au centre d'une ferme de 160 hectares, entourée d'immenses espaces point ou mal cultivés, mais sous un climat et dans un site des plus salubres. Les soins aux enfants et la conduite de la ferme sont confiés à des filles de la charité de Saint- Vincent-de-Paul. Un chef de culture et un jardinier initient les enfants aux travaux des champs. La direction

supérieure appartient à un ecclésiastique. Lorsque , dans les localités voisines, une famille veut' se charger d'élever un enfant, on le lui confie , mais sans interrompre une surveillance que la charité inspire et dirige.

« Elever en pleine campagne, loin de Paris, des enfants abandonnés à Paris; les soustraire ainsi aux mauvaises influences physiques et morales, en faire des agriculteurs, les rattacher, autant que possible, au pays d'origine des parents, et par ces enfants, devenus de bons agriculteurs, comme par l'exemple d'une ferme bien tenue, lutter contre le torrent qui pousse les populations rurales vers Paris, c'est assurément une œuvre qui mérite les plus sérieux encouragements. » (Rapport du secrétaire de l'Œuvre, à la réunion du conseil du 9 janvier 1869).

Citons encore l'asile rural fondé par M. le curé d'Elancourt (Seine-et-Oise) dans cette localité, et dont la prospérité est croissante.

Mais les établissements de cette nature les plus florissants sont dus aux Frères de la doctrine chrétienne. Voici ce qu'écrivait à ce sujet un homme qui les avait étudiés de près, M. Trépagne, notaire à Paris, maire dans Seine-et- Oise, président de la Commission de Statistique de son canton :

a Il n'y a, selon nous, au point de vue agricole,

que les bons Frères des écoles chrétiennes qui obtiennent des résultats importants pour l'enfant pauvre des villes principalement. Dans leur institut normal agricole dirigé à Beauvais (Oise), par le frère Menée, on apprend l'agriculture et l'économie rurale, la comptabilité agricole , l'arboriculture et la sylviculture, les mathématiques appliquées, le génie rural, l'architecture et le dessin linéaire appliqués aux constructions rurales, la zootechmie et l'économie du bétail, l'entomologie, la physique et la chimie appliquées à l'agriculture, la botanique et la miné-

ralogie, l'emploi des uutils et machines agricoles, l'histoire naturelle.

« L'orphelinat de Glermont (Puy-de-Dôme) qui leur appartient, et dont la création remonte à 1851, renferme en ce moment (janvier 1862) , 110 élèves de 8 à 20 ans , orphehns ou indigents ayant appartenu ou appartenant à des familles honnêtes. 50 sont entretenus par des hienfaiteurs, et 60 par leurs parents. Les élèves sont divisés en plusieurs catégories: 60 jeunes enfants fréquentent exclusivement l'école élémentaire; — 15 autres, de 12 à 15 ans, se livrent à l'agriculture du pays dans une ferme située près de Glermont; — 30 autres, de 15 à 18 et 20 ans, suivent un cours théorique et pratique d'horticulture, réparti en trois cours (légumes, fleurs, arbres).

« La même corporation religieuse a fondé à Igny, près Palaiscau (Seine-et-Oise), un établissement analogue , comme succursale de celui de Saint-Nicolas qui est destiné, comme on sait, à la classe ouvrière, et dont le siège est à Paris (rue de Vaugirard 112), et à Issy (Grande-Rue, 70). »

Il s'est formé, à Paris, en dehors des œuvres que nous venons de mentionner et avec l'intention d'encourager par des subventions celles qui sont fondées sur le principe de la gratuité , une société dite du Patronage des Orphelinats agricoles. Cette société, qui compte parmi ses membres les hommes les plus considérables et les femmes les plus charitables de la capitale , a déjà tenu plusieurs réunions générales et réuni d'importantes ressources. Elle voit grossir chaque jour le nombre de ses adhérents.

Des colonies pénitentiaires agricoles , la plus considérable , la plus connue et la plus digne de l'être à tout égards, est celle de Mettray. Tout a été dit sur cette magnifique création, qui est une gloire pour la France et un modèle pour l'étranger.

On connaît beaucoup moins , parce que sa création est plus récente , celle de Citeaux , fondée par M. l'abbé Rey dans l'ancienne abbaye de ce nom , et qui est , elle aussi , un type des œuvres de l'esprit chrétien appliqué à la régénération morale des jeunes détenus.

«... Voici 585 colons, qui sont tous entrés à Citeaux flétris par des jugements de vagabondage, de vol, d'immoralité, d'incendie, ou repoussés de leurs familles comme indisciplinables. Eh bien ! pendant deux années consécutives, sur 66 jeunes hommes sortis de la colonie , il n'a pas été constaté une seule récidive. De plus, sur la masse des colons, 362 en 1866 avaient obtenu le galon. Or, pour mériter cette faveur, il faut que, pendant tout un mois, l'assiduité au travail ait été constante , et que la conduite n'ait donné lieu à aucune plainte un peu grave. Et, ce qui est significatif, c'est que, sur 362 élèves irréprochables, 99 conservent le signe de l'honneur sans interruption depuis un an , 48 depuis deux ans, 17 depuis trois ans, etc.

« Voyez ces escouades de travailleurs conduites par un caporal ou un frère aîné , à Citeaux , comme à Mettray ; .c'est la vie de famille : liberté entière, pas de barrières, de verroux , de geôliers. Les murs seuls feraient naitre le désir de fuir ; il n'y a pas de murs. Dans les villes, il faut multiplier les précautions pour préserver les jeunes gens de fâcheux contacts, s'armerde règlements et de punitions, faire étalage d'une autorité , régler tous les mouvements, substituer l'obéissance passive à l'exercice du libre arbitre. A Citeaux, le surveillant importun, morose, a disparu pour faire place à un compagnon de travail, à un frère plus expérimenté, à un ami obligeant; à la place de la défiance réciproque, la confiance et l'affection. Et cependant on a entre les mains la matière première la plus rebelle ; on a affaire à des enfants déjà souillés par le vice ou le crime... et Ton réussit. » (Extrait d'un rapport

sur l'Exposition universelle de 1867. — Améliorations morales).

Le 11 juin 1865. à la demande de l'Impératrice , présidente de la société de Patronage des jeunes détenus , le Ministre de l'intérieur avait adressé aux Préfets une instruction relative à l'obtention du concours des comices agricoles de l'Empire pour le placement des jeunes détenus dans des exploitations rurales. Le plus grand nombre ayant répondu favorablement, une seconde circulaire, du 4 novembre de la même année, a réglé les conditions de l'utilisation de ces enfants par les cultivateurs. On y lit les passages suivants :

«... Déjà , par l'entremise des comices, de jeunes délinquants ont été placés comme laboureurs , domestiques de fermes, bergers etc., etc. chez des cultivateurs, qui les ont pris en général aux mêmes conditions que les ouvriers libres... Deux catégories déjeunes libérés sont appelées à profiter du bienfait du placement : V Ceux dont la correction ou la peine est expirée et qu'on désigne sous le nom de libérés définitifs ; 2° les libérés provisoires, c'est-à-dire ceux qui sont placés, à titre d'essai, hors de la colonie pénitentiaire et peuvent y être réintégrés s'ils mésusent de cette faveur.. . Il devra être stipulé un salaire au profit des libérés définitifs sur la base des gages payés aux ouvriers ruraux de la contrée. Quant aux libérés provisoires ; si leur instruction n'était pas suffisamment avancée, on pourrait les confier gratuitement pendant quelques mois aux cultivateurs, à la charge toutefois, pour ces derniers, de pourvoir à leur habillement et à leur nourriture. (Suit l'énoncé des autres conditions du placement des deux catégories de libérés)... Les enfant atteints de maladies qu'ils voudraient ou ne pourraient faire traiter chez eux, seront transportés à l'hospice le plus voisin et soignés aux frais de l'Etat.. . Les patrons devront rendre compte aux Préfets,

tous les trois mois au moins, de la conduite de leur pupille, etc., etc. »

Ces dispositions signalent, d'une part, le vif intérêt que l'Administration apporte à la moralisation par le travail des jeunes détenus ; de l'autre , son désir de faire naître parmi ces enfants le plus grand nombre de vocations possible pour la carrière agricole, et d'atténuer ainsi pour la culture les inconvénients de la rareté progressive des bras.

L'Angleterre est entrée, après la France, dans la voie de la moralisation par l'agriculture des jeunes enfants atteints ou pouvant être atteints par la justice. Une société présidée par le cardinal Wiseman , et ayant mission de recueillir et d'utiliser les enfants indigents , a récemment publié son premier rapport. On y lit qu'après avoir visité et étudié avec soin les prisons , les maisons et écoles de correction de la capitale , les fondateurs se sont convaincus qu'il fallait, avant tout, arracher les enfants des deux sexes au vagabondage de la rue, ne les déposer que provisoirement et temporairement à Londres , dans les maisons de refuge spéciales, et les conduire le plus tôt possible en pleine campagne, pour les y faire vivre de la vie saine et robuste des agriculteurs.

Le comité directeur de l'association , après des recherches approfondies dans les établissements spéciaux existants, tels que la maison correctionnelle des garçons de Régent 's-Park et l'asile des filles à Chelsea , a acquis la conviction que le système des colonies agricoles présente une économie notable sur le régime des prisons. Il résulte, en effet, d'un examen attentif des deux comptabilités que, pour un séjour de 7 années dans une colonie agricole, un enfant ne coûte, tous frais compris, que 100 ^. (2,500 fr.), tandis qu'un criminel, en lui supposant une vie moyenne de 30 ans, coûte à l'Etat 7,250 £. (181,250 fr.), non compris les dommages que ses méfaits causent à la société.

§ 4. — Progrès agricole.

Ce progrès se réalise de deux manières, et par une culture plus intensive , par conséquent plus productive, et par la mise en valeur de terres restées jusque là stériles.

En France , ce double progrès se produit parallèlement et presque sans interruption.

Le législateur, il est vrai, a donné une forte impulsion là l'utilisation des terres propres à accroître le domaine agricole du pays, notamment par la loi du 19-28 juillet 4 860 sur la mise en valeur des communaux ; par la loi ièur le regazonnement ou la plantation des montagnes ; par la poursuite énergique de cette vaste entreprise de replantation des dunes de Gascogne, qui remonte au dernier siècle ; par l'établissement récent du canal de la Sauldre dans la Sologne ; par la loi relative à l'assainissement de la Dombes, etc., etc.

Mais que de choses utiles à faire encore dans le même ordre de faits ! Aux termes d'un document inséré dans le Moniteur du 23 juillet 1860 , il existait, à cette époque, en France près de 400,000 hectares de marais à dessécher. Quelles conquêtes à réaliser sur cette vaste superficie, probablement entièrement cultivable, et qui, sauf erreur, ne comprend pas les nombreux et vastes étangs de la Dombes ! que de terrains à reprendre aux cours d'eau redressés , régularisés et approfondis, aux rivages de la mer! Et ne sera-t-il donc jamais possible de rendre à la culture les vastes et stériles plaines de la Champagne Pouilleuse et de la Grau? Et la France agricole aura-t-elle toujours quatre millions d'hectares en jachères ?

En dehors de ces conquêtes, les mesures conservatrices de ce qui existe n'intéressent -elles pas au plus haut degré l'agriculture ? Ne devient-il pas de plus en plus urgent

d'aviser aux moyens de protéger contre des inondations presque périodiques les vallées de la Loire et du Rhône , mais de la Loire surtout ? Ces inondations, si redoutables dans leurs effets, ne découragent-elles pas le cultivateur , ne favorisent-elles pas son émigration?

Les chômages forcés de l'agriculture sont , avons-nous dit ailleurs avec les meilleurs observateurs, une des plus fortes excitations à l'émigration. Le progrès agricole n'aurat-il pas pour conséquence de les supprimer ?

« J'ai, nous disait, en 1862, un riche propriétaire du Cher, une distillerie sur ma ferme et j 'y fais 400 hectolitres d'alcool par an ; j'emploie constamment sans relâche quinze ouvriers. Eh bien 1 la main d'œuvre ne m'a jamais manqué et je ne la paie pas plus cher qu'il y a dix ans. »

« Les travaux à faire appellent l'ouvrier , disait , la même année, M. Darblay au concours du Comice agricole de Limours (Seine-et-Oise). Plus il y aura d'occupation à la ferme, plus les populations rurales deviendront sédentaires. L'émigration n'a heu que lorsque le travail manque ou n'est demandé que par intermittence. Qu'on ne s'inquiète pas des machines 1 Elles ne diminuent pas la main d'oeuvre ; elles ne font que la régulariser. » Un membre de la Société d'Agriculture de France, développant devant elle cette idée de l'influence de la culture intensive et spécialement des effets préventifs sur l'émigration rurale de la culture de la betterave et des distilleries agricoles, s'exprimait en ces termes :

« Le^ doléances provoquées par l'émigration des campagnes vers les villes ont retenti jusque dans cette enceinte. Nous trouvons encore dans les résultats de l'information des faits qui font entrevoir quelle importance acquiert le développement des distilleries agricoles au point de vue de la population des campagnes. Ou'<3st-ce qui amène l'émigration? Le manque de travail, l'abaissement des

salaires, le malaise des travailleurs qui en est la conséquence forcée. La culture de la betterave industrielle permet d'augmenter le taux des salaires et d'occuper un plus grand nombre d'ouvriers.

« Ainsi , dans l'établissement de la distillerie dont j'ai parlé, sur les 90,000 hectares qu'elle comprend, 4,767 ouvriers étaient occupés en hiver. Le nombre de ces ouvriers s'élève aujourd'hui à 14,718 ; celui des ouvriers employés pendant l'été, de 9,851 , a monté à 25,737. Il faut en conclure que 25,737 travailleurs, qui n'avaient pas d'ouvrage dans les campagnes avant l'introduction de la distillerie de betteraves, trouvent maintenant de l'occupation, soit pendant l'hiver, soit pendant l'été.

« M. Bernier , cultivateur dans les Ardennes, écrivait avec raison à la Chambre syndicale, à la suite de ses réponses au questionnaire : « Depuis que ces établissements (les distilleries) existent, le sol a changé de face ; le bienêtre règne parmi les populations tant ouvrières qu'agricoles, et leur chute serait une calamité pour le pays.

« Nous sommes en grande voie de progrès , écrivait de son côté M. Mairet, membre du Conseil général de la Côted'Or, et la funeste émigration do nos ouvriers vers les villes est en voie de diminuer depuis qu'ils trouvent en toute saison du travail et un bien-être qu'ils iraient vainement chercher ailleurs. »

« M. Quenot-Belin, d'Auxonne, ajoutait, après avoir constaté que, dans quatre cantons du département, fonctionnent 13 distilleries utilisant la betterave d'une culture de 3,500 hectares :

« Depuis ces quatre années , disait-il , l'aisance règne parmi nos petits cultivateurs , et tel qui autrefois ne paraissait au marché que pour y acheter du maïs pour sa nourriture, vient maintenant y vendre du blé. Aussi la valeur vénale a-t-elle augmenté, dans toutes les com-

munes ou l'on cultive la betterave, de 30, 40 et 50 pour 0/0. La production de la viande a plus que doublé, et celle du blé a augmenté de 30 pour 100.

« Enfin, M. Taffe, près de Montargis (Loiret), résumait ainsi son opinion : « la culture de la betterave a transformé le pays, doublé la valeur du sol , rendu courage au cultivateur et par-dessus tout retenu à la campagne la population ouvrière. »

« En présence de ces résultats positifs, de ces chiffres éloquents, ne doit-on pas faire des vœux pour voir prospérer en France une culture aussi féconde et aussi avantageuse, qui, unie à la distillerie ou à la sucrerie agricole, contribue à augmenter indéfiniment la somme des produits et à abaisser leur prix de revient? [Echo agricole, 25 février 1865).

Les propriétaires peuvent, par des conditions meilleures à leurs fermiers et colons, les attacher au sol plus étroitement que par le passé. « Il faut, disait au Sénat le rapporteur d'une pétition sur le dépeuplement des campagnes, il faut que les hommes riches , éclairés et surtout ofîiciellement posés, fassent appel aux innovations agricoles dont l'expérience a sanctionné l'eflicacité, pour obtenir de la terre des produits plus considérables et dompter ainsi, par des exemples frappants, l'esprit récalcitrant, craintif, méfiant et routinier des .masses agricoles. L'agriculteur exploitant avec de plus longs baux, sans être assujetti à des assolements souvent nuisibles aUx intérêts du maître et du fermier, pourra se livrer à des améliorations constantes sans craindre de perdre sa ferme, et obtenir des résultats qui lui permettront de faire face à la hausse de la main d'oeuvre. On retiendra ainsi d'autant plus facilement les populations dans les campagnes , qu'en général elles aiment leur clocher et ne le quittent qu'à regret. »

Un savant œnophile , M. le docteur Guyot, étudiant les

moyens de retenir dans les campagnes les journaliers agricoles, dont les viticulteurs ont surtout besoin , a proposé de les associer aux bénéfices de la culture , tout en leur donnant un salaire fixe. « Il sera toujours possible, a-t-il écrit, et il sera toujours très avantageux au propriétaire de donner au journalier , en outre du prix fixe de son travail, une fraction de la récolte, ou une prime proportionnelle à cette récolte ( Viticulture de l'Est de la France^ page 169). »

Il s'est fait, dans ces derniers temps , un mouvement d'opinion très-vif dans le sens d'un vaste développement de l'enseignement agricole, surtout aux degrés primaire et supérieur. On a demandé que les premiers éléments de l'agriculture fussent enseignés par l'instituteur communal qui les apprendrait à l'école normale, où seraient établis des cours théoriques appuyés sur une bonne pratique dans une ferme annexée à l'établissement. L'instruction agricole secondaire, telle qu'elle se donne dans les écoles régionales de Roville (Meurthe) , de Grignan (Seine-et-Oise, de Coetbo et Grand-Jouan (Loire-Inférieure) et deLaSaulsaie (Ain), a généralement paru suffisante. Mais on a vivement réclamé le remplacement de l'institut supérieur de Versailles par une création analogue. Il vient d'être donné satisfaction à ce vœu, au moins dans une certaine mesure, par l'établissement de cours supérieurs spéciaux au Muséum de Paris. Quant à l'enseignement par les instituteurs primaires, il soulève, de la part des hommes spéciaux, d'assez fortes objections. « L'administration, écrivait récemment l'un d'eux [Journal de la Société de Statistique de Paris , 1869), se plaçant au point de vue des intérêts de l'agriculture et du maintien dans les campagnes des ouvriers ruraux , songe à organiser l'enseignement agricole dans les écoles. Cet essai, s'il se fait, nous semble menacé d'un échec à peu près inévitable.

« Les instituteurs et leurs élèves n'ont ni le temps , ni les moyens, ni l'aptitude nécessaire pour s'occuper d'agriculture. Il est déjà à peu près impossible aux uns et aux autres de parcourir le programme, très agrandi, de l'enseignement élémentaire. Est-ce le cas et le moment d'ajouter à ce programme un cours d'agriculture , cours qui , au surplus , ne sera possible que lorsque les écoles normales primaires auront produit des instituteurs capables de le faire ? — L'avenir prononcera. »

« Il serait à désirer, dit, au contraire, le président de la Commission de statistique de Grimaud (Var) , que les enfants pussent contracter à l'école communale le goût du travail agricole, et l'on obtiendrait ce résultat si, en toute occasion , l'instituteur les entretenait de ce sujet , qu'il pourrait rendre fort intéressant , mais surtout s'il évitait avec soin de leur inspirer des tendances contraires (24 novembre 1862). »

§ 5. — Fin de F absentéisme.

M. de G-asparin, dans son Guide des propriétaires (1828), développait déjà, avec beaucoup de force, cette pensée que le propriétaire doit rester dans son domaine, s'il veut retenir le paysan au sillon.

L'utilité de la présence du maître sur son exploitation, dans son propre intérêt, et, par suite , dans l'intérêt de l'agriculture , a été très heureusement démontrée dans le passage suivant de l'Essai sur V économie rurale de la Belgique, par M. Emile de Lavelaye :

« Mais ici, comme en tout pays où manque une classe de grands fermiers entreprenants et riches , c'est principalement de l'initiative des propriétaires qu'on doit attendre ce que l'avancement de la culture réclame de plus urgent. Pour amener ce résultat, on ne peut assez dire à

quel point il serait à désirer que, dans les classes aisées , se répande le goût de la vie et des entreprises rurales, même au risque de quelques mécomptes inévitables. Sans doute, le nombre est très-grand des familles riches qui passent l'été à la campagne ; mais cela ne suffit pas. Il faut que celui qui possède la terre s'occupe lui-même de l'exploitation et du sort de ceux dont il emprunte les bras pour ses travaux. Lui seul est appelé par son intérêt même à introduire les améliorations qui réclament de fortes avances ; lui seul, dans les districts arriérés, peut donner l'exemple de certaines réformes qui doubleraient la production. La vie des champs est saine pour l'âme non moins que pour le corps , et les sentiments naturels y prennent tout l'empire que perdent les sentiments factices. En voyant de près au prix de quel labeur et de quelles privations se forme la richesse , on est moins prompt à la prodiguer d'une main insouciante. La simplicité de la vie, simplifie les besoins et laisse plus de marge pour les œuvres à la fois humaines et productives. Dans son livre prophétique, VAmi des hommes^ le marquis de Mirabeau dit qu'en parcourant les campagnes, il en connaissait au premier coup d'œil les terres occupées parleurs seigneurs. La résidence du propriétaire est un bienfait qui se traduit par mille détails, dont l'ensemble amène peu à peu la transformation des lieux qu'il habite ; car la propriété, ce n'est rien moins que la puissance de disposer du pj'oduit net. En rentrant dans sa demeure , où rien ne manque , vient-il à passer près d'une vieille chaumière qui laisse entrer le vent et la neige à travers ses ais mal joints, il la fera réparer et peut-être rebâtir. Voit-il de ses yeux que la ferme voisine a besoin d'une fosse pour recueillir l'engrais, seul moyen d'augmenter la fertilité du sol, ou d'une bonne étable pour abriter le bétail , il la fera faire de manière même à contenter ce penchant naturel qui

porte l'homme vers l'élégance, Rencontre-t-il le chariot de son fermier arrêté dans la boue d'un chemin défoncé , dont ses légers équipages ont aussi à souffrir ? Il emploiera son influence à la commune ou auprès des administrations supérieures pour que la roule soit mise en meilleur état , et lui-même n'y épargnera pas quelques sacrifices. Traversera- 1- il un pré marécageux couvert de joncs et dont l'humidité malfaisante est trahie par les vapeurs qui s'en échappent à l'automne ? Il songera à le faire drainer. S'apercevant qu'une hausse de fermage, qui, de loin, ne représentait pour lui, qu'une augmentation de revenu, est souvent, vue de près, la cause des plus dures privations pour ceux qui la subissent, il sera moins porté à la leur imposer. Ainsi, une partie de la rente, détournée des villes où elle se dépensait d'une manière improductive, sera employée sur place à perfectionner les moyens de production et à améliorer le sort de ceux dont le travail crée tout ce qui fait subsister la société.

(( Bien souvent déjà , on a fait ressortir l'heureuse influence exercée sur la formation de la richesse et sur le développement des libertés publiques, par la résidence à la campagne de ceux qui disposent du produit net. Depuis la fin du XVIir siècle , on peut constater un retour marqué vers la vie rurale. Les éloquents tableaux de Jean-Jacques et les pages attachantes de ses disciples de notre temps ont mis à la mode un certain goût de bucoliques qui n'a pas manqué de produire d'excellents effets. Malheureusement deux causes persistantes contre-balancent, chez la plupart des nations du continent, ces salutaires tendances : d'abord la crainte de l'isolement et de la privation de toutes relations sociales; puis l'aversion ordinaire de la femme pour une existence passée tout entière à la campagne. Déjà pourtant ces obstacles vont diminuant. La facilité des communications par les voies ferrées et par les chemins

intérieurs améliorés, permet de résider aux champs et de faire valoir ses terres, sans s'isoler de la vie sociale ou publique. En môme temps, une éducation plus forte et plus sérieuse prépare la femme à se passer des vaines excitations de la vanité pour se contenter du bonheur paisible qu'on trouve dans le cercle de la famille et dans la direction des travaux agricoles, toujours semée d'incidents nouveaux et accompagnée de satisfactions inattendues dès qu'on s'y intéresse. Pour aimer la nature, c'est assez d'apprendre à entrevoir ses merveilleuses opérations. La moindre connaissance des lois qui régissent la vie végétale et animale suffit pour qu'on se plaise à en suivre les, diverses applications au champ ou dans l'étable. Bientôt, à tous les spectacles que l'art crée dans les villes pour la curiosité oisive, on préfère ceux mille fois plus splendides qu'offrent les prés , les bois , les campagnes , les nuits étoilées et le jour dans l'infinie variété des heures et des saisons. Les fêtes qui consacrent les phases principales des travaux champêtres font oublier toutes celles qui se donnent dans ce qu'on appelle le monde.

« Je ne puis dire avec assez de force combien je suis convaincu de tout ce que ferait pour la prospérité de l'Etat et la félicité privée un retour plus général des classes aisées vers les intérêts agricoles. C'est en m'arrêtant parfois dans une exploitation dirigée par un propriétaire intelligent qui consacrait les ressources de sa fortune et les forces de son esprit à améliorer, à embellir son domaine ; c'est en appréciant cette large aisance , ce bien-être réel où rien n'est sacrifié à l'apparence et où tout est donné aux véritables commodités de l'existence , en entendant la maîtresse de la maison me parler avec autant d'enthousiasme des produits de son verger ou de sa basse-cour , que de la beauté ou de l'harmonie d'une association fortuite de fleurs sauvages, et en voyant, sur les joues fraîches et

rebondies des enfants, fleurir la force et la santé, c'est alors que j'ai compris toute la vérité de cette maxime appréciée des Romains au temps de leur liberté : « Rien de meilleur, rien de plus productif, rien qui soit plus agréable et plus digne d'un homme libre que l'agriculture.»

§ 6. — Diminution des travaux publics.

Convaincus que l'émigration rurale est surtout provoquée par les travaux dont l'Etat , les villes , les départements , les associations et les particuliers poursuivent à l'envi l'exécution (chemins de fer, canaux, routes et chemins de toute catégorie , creusement , élargissement ou améliorations des ports , constructions publiques et privées, etc.), bien des publicistes ont demandé, si ce n'est la cessation de ces travaux , ce qui est impossible , au moins leur ralentissement et leur échelonnement sur un certain nombre d'années. Ils ont insisté surtout sur la cessation des grands travaux de par luxe.

Il n'est pas toujours possible de satisfaire à des vœux de cette nature. Les travaux publics , pour donner le plus tôt possible tout leur effet utile, doivent être entrepris et terminés rapidement. Le capital engagé , par exemple , dans le creusement d'un canal ou l'établissement d'un chemin de fer, ne devient entièrement productif que lors de l'achèvement et de la mise en exploitation de la ligne complète. Une grande mesure de voirie urbaine , qui entraîne la démolition de tout un quartier , doit être prise et exécutée avec la plus grande célérité, si l'on ne veut pas faire subir aux immeubles menacés d'expropriation une défaveur sensible, et favoriser des spéculations illicites.

Mais il n'est pas douteux que les travaux de pur embellissement peuvent, sans inconvénient , être répartis sur un nombre d'années sufiQsant pour qu'il n'en résulte

pas une forte et soudaine agglomération d'ouvriers dans les villes. Maintenant où commence la distinction entre les travaux de luxe et les travaux nécessaires? C'est aux administrations municipales à statuer sur ce point.

Quant à l'Etat, les travaux qu'iL exécute ont généralement un caractère d'utilité publique tel , que l'intérêt du pays exige toujours leur très prompt achèvement.

En ce qui concerne ceux des départements et des communes, l'Administration, surtout à la suite des lois de décentralisation récentes , ne peut guère intervenir que par voie de conseil.

§ 7. — Affaiblissement de V activité industrielle par suite de la réforme douanière de 1860.

Beaucoup d'amis de l'agriculture ont considéré l'admission des produits étrangers sur notre marché dans des conditions nouvelles de concurrence avec les similaires français , comme devant porter une atteinte sérieuse à notre industrie manufacturière et rendre ainsi disponible un assez grand nombre de bras, qui feraient retour au travail des champs.

Cette prévision est peut-être fondée ; toutefois, les résultats du dégrèvement de nos tarifs de douane ne la justifient pas encore. Cependant , il est permis d'entrevoir que toutes celles de nos industries qui n'étaient pas viables , c'est-à-dire qui ne subsistaient que grâce à une protection exagérée (véritable impôt sur tous au profit de quelquesuns) , succomberont devant les efforts de la concurrence étrangère. De là une certaine quanti té, de niain-d'œuvre inoccupée qui cherchera naturellement à s'employer dans les travaux- de la ferme.

L'industrie française sera inévitablement atteinte à un autre point de vue. On sait qu'à l'image de notre société

politique , elle est organisée démocratiquement , c'est-àdire qu'à l'exception de quelques grandes usines dans l'Alsace , la Normandie , le Loiret , la Nièvre , elle se compose d'une multitude de petites fabriques, fondées, pour la plupart, par d'anciens contre-maitres dont la réputation d'habileté , de probité est à peu près le seul capital et dont le personnel ouvrier se compose surtout des membres de la famille. Or, il est impossible qu'une industrie ainsi constituée puisse lutter, à armes égales , contre celle de l'Angleterre, par exemple, qui se répartit entre un petit nombre d'établissements, disposant, en capitaux à bon marché, de ressources considérables, mettant en œuvre un outillage perfectionné et des forces mécaniques d'une puissance énorme, envoyant, grâce à des dépositaires sûrs et fidèles, à des comptoirs solidement établis, leurs produits dans le monde entier et faisant ainsi, avec des bénéfices minimes mais multipliés, d'immenses affaires.

De là, dans notre pays, un mouvement obligé de réunion, de concentration des forces productives , et la formation , plus ou moins rapide, mais nécessairement fatale pour une foule de petits établissements, de puissantes unités manufacturières capables de lutter énergiquement contre celles de l'Angleterre.

§ 8. — Décentralisation administrative.

Quelques personnes ont pensé qu'en accordant à la commune une large décentralisation , qu'en lui laissant l'entière gestion de ses intérêts locaux, on y créerait une sorte de vie publique , vie politique et administrative , qui donnerait au séjour dans les campagnes un attrait nouveau , inconnu, et assez puissant pour retenir au rustique foyer la grande famille rurale. Nous ne partageons pas une illusion de cette nature. D'abord , dans l'état actuel de l'instruc-

tion publique eu France, nous considérons une autonomie complète de la commune , sans aucun droit d'intervention, de veto de l'autorité supérieure, comme pouvant mettre en péril , ou des services publics obligatoires , si l'administration locale sacrifiait à des idées d'économie excessive , ou la fortune publique , si elle penchait dans le sens contraire, dans le sens des dépenses de luxe, des prodigalités inutiles. Nous avons , en outre , fait remarquer ailleurs que, par suite de l'exiguité de leur territoire et de leur population , un très grand nombre de communes en France sont, faute de ressources, et en hommes capables , instruits, désintéressés, et en revenus, hors d'état de s'administrer convenablement. A ces communes la tutelle administrative est absolument nécessaire. Enfin, il a déjà été fait beaucoup pour l'indépendance de la commune. En outre de la nomination directe , par le suffrage universel, de ses conseillers municipaux , et indirecte de son maire , aujourd'hui presque toujours choisi parmi ces conseillers, des lois récentes lui ont accordé une très-grande latitude dans la conduite de ses affaires, et nous ne sachons pas que ce développement des libertés communales ait exercé une influence quelconque sur le mouvement extérieur des populations agricoles.

§ 9. — Influence des chemins de fer.

Il n'est pas douteux que les chemins de fer ont en mains le moyen, si ce n'est d'arrêter l'émigration rurale, au moins de modérer le progrès des villes. Force centripète incontestable , ils peuvent devenir aussi une force centrifuge très-puissante. Ce moyen consisterait dans la création de trains de banlieue à bas prix , spécialement destinés aux classes ouvrières, qui pourraient ainsi quitter la ville pour aller habiter , au grand profit de leur santé et de leur

bourse , les communes rurales plus ou moins contigues. Des abonnements pourraient, d'ailleurs, être délivrés aux ouvriers qui justifieraient de leurs professions comme tels.

Déjà , grâce aux chemins de fer, un grand nombre de familles de négociants de nos grandes villes sont allées habiter, hiver comme été, les communes suburbaines, leurs chefs se rendant le matin à leurs bureaux ou magasins , pour revenir chez eux , le soir, à l'heure qui voit finir les affaires.

Le môme mouvement se produit parmi les employés des administrations publiques et privées,

A Londres, cette force centrifuge des chemins de fer agit très-sensiblement depuis longtemps et dégage la ville d'une partie assez notable de sa population. Elle est , d'ailleurs , Irès-efïicacement secondée par les penny boats (bateaux à vapeur à 10 centimes), que nous n'avons pas à Paris.

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