CHAPITRE
GUÊRISONS.
SECTION I. — GUÉRlSONS SPONTANÉES.
Quatrième observation.
Le 7 septembre 1845 , vers cinq heures du matin , je suis appelé auprès de Louis N..., ouvrier tapissier, âgé de dix-neuf ans. 11 est blond, de petite taille, mais large d'épaules.
Son père est un ivrogne à figure couperosée , sa mère est bien portante; son grand -père paternel est mort à l'armée d'Espagne sous l'empire ; sa grand'mère , de la même branche , a succombé à une fièvre typhoïde. Son aïeul maternel est mort à quatre-vingts ans; son aïeule maternelle a été, à soixante ans, hémiplégique pendant quelques mois; elle jouit maintenant d'une bonne santé,
Louis, dans son enfance, avait de fréquents accès de somnambulisme nocturne. Ils consistaient en des rêves fort pénibles dont on ne pouvait le délivrer même en le menant promener hors de la maison.
Ce matin , vers quatre heures, son jeune frère, qui couche avec lui, a été réveillé par un bruit de râle. Il a appelé ses parents qui ont trouvé Louis en proie à un tremblement convulsif des membres accompagné d'un bruyant gargouillement; une salive ensanglantée coulait de ses lèvres; il y avait perte absolue de coimaissance. Il est tombé ensuite dans un sommeil stertoreux dont on n'a j)U le faire sortir. Arrivé auprès de lui à cinq heures, je le trouve encore endormi , la face pâle et les lèvres de couleur naturelle. iMcs questions le réveillent; mais il est dans la stu-
GUÉHISON>i SPONTANÉES. /il
peurj les pupilles sont normales, la tête douloureuse, le pouls à 92. 11 y a une petite plaie près de la pointe de la langue.
C'est pour la première fois (me dit-on alors) qu'on observe une semblable attaque. Seulement il a été sujet à de fréquentes migraines jusqu'à l'époque d'un séjour en France qui a duré huit à neuf mois; pendant tout ce tempslà il n'en a eu aucune atteinte; depuis son retour, effectué il y a quatre mois , il n'a eu que deux accès d'hémicranie , le premier cinq à six semaines après son retour.
J'ai appris plus tard que Louis avait eu déjà deux attaques convulsives , l'une dans l'hiver de 1839 à i8/t0, l'autre au printemps de 1841 ; elles furent beaucoup moins intenses que celle que nous venons de décrire.
Ne connaissant pas, au moment de ma visite, ces dernières circonstances, je voulus attendre une nouvelle attaque avant d'ordonner un traitement curatif , et je me contentai de la prescription suivante : Prenez : Éther sulfurique gouttes, n° 15 ; sirop d'écorce d'orange, eau de fleurs d'oranger, aa gram. 32; eau simple, 128; une cuillerée à bouche toutes les heures. Observer le jeune homme pendant la nuit et m'appeler s'il surinent de nouvelles attaques.
Dès lors je n'entendis plus parler de Louis jusqu'au 5 janvier 18/1.7, où m'étant informé de sa santé , j'appris qu'il n'avait eu aucune attaque depuis celle de septembre 18/t5. Seulement il avait tous les deux ou trois mois un vertige de quelques minutes. Ce vertige ne consiste, dit-il, qu'en un simple trouble de la vue, sans perte de connaissance; s'il marche, il n'est point obligé de s'arrêter. Il n'a eu non plus depuis ma précédente visite qu'un seul accès de migraine, il y a environ huit mois.
En février 1850, j'apprends que Louis est absent; mais une lettre de lui, en date du 26 décembre 18/|.9. confirme la persistance de la guérison.
Si, le jour où je fus appelé auprès de ce malade, je n'avais pas été induit en erreur par les parents sur les circonstances commémoratives , si j'avais su alors qu'il avait eu déjà deux attaques d'épilepsie, je n'aurais pas hésité à commencer immédiatement une cure antiépileptique, et j'aurais ensuite , avec quelque vraisemblance , attribué au traitement l'absence de nouvelles attaques. Il est, en effet, fort rare de voir, après trois accès , les attaques ne pas se renouveler ou ne reparaître qu'à d'aussi longs intervalles , quand la maladie est abandonnée à elle-même. Le fait actuel et celui qui suit sont les seuls cas de ce genre que j'aie observés, quoique je me sois toujours enquis, autant que j'ai pu suivre leurs traces, du sort de tous les épileptiques que j'ai soignés depuis vingt-sept ans. Il n'en résulte pas moins que la possibilité d'un tel résultat doit être pris en considération quand il s'agit de conclure sur un traitement dans un cas donné.
Je ne puis m'empôcher de consigner ici un fait que j'ai très souvent observé, c'est que les Genevois, qui sont en général fort sujets à la migraine, n'en sont presque jamais atteints pendant un séjour à l'étranger, surtout à Paris. Seulement tous ne sont pas aussi privilégiés que Louis, et la plupart voient leurs migraines reprendre au retour leur marche habituelle, si la durée de l'absence n'a pas été très prolongée.
CinquièiOïc observation.
Julie M..., domestique chez mademoiselle N... à Genève, se présente le 29 septembre 18/ll à ma consultation.
GUÉRISONS SPONTANÉES. ÛS
Elle est âgée de trente et un ans, non mariée, de taille moyenne, bien conformée, blonde et a le visage coloré ; son caractère est doux et son intelligence ordinaire.
Depuis plus de trois ans, elle est sujette habituellement, et plusieurs fois par jour, à des bruits singuliers dans la région cœcale. C'est une sorte de borborygme local qui a ce caractère particulier, que des gaz semblent s'échapper, toujours du même point, comme d'un orifice humide, produisant le même bruit que certains vents émis par l'anus. Autrefois ces bruits étaient accompagnés d'un point douloureux à l'endroit même d'où s'échappait la flatuosité; cette douleur n'existe plus maintenant. En outre, tous les mois au moins, surtout quand elle a mangé des fruits même en petite quantité, elle éprouve des crises de vomissements bilieux très abondants suivis de diarrhée ordinairement sans coliques. Toute la crise dure environ une douzaine d'heures. Depuis quelque temps, dans les crises, les vomissements ont été quelquefois remplacés par des nausées ; mais les selles liquides sont aussi fréquentes et aussi abondantes. L'avant-dernière crise a eu lieu en août, la dernière dans la nuit du 25 au 26 septembre. Le palper de la région cœcale n'indique rien de particulier; elle a eu, il est vrai, un accès tout récemment. L'appétit, hors des périodes de crises , est variable , quelquefois ordinaire , quelquefois exagéré; la langue est légèrement blanche, les selles journalières et naturelles, les flatuosités fréquentes, les éructations rares. Julie ressent quelquefois de la pesanteur à l'épigastre après son déjeuner. Les époques sont régulières, peu abondantes, de couleur très foncée et durent trois jours. Bicarbonate de soude, gram. 32: en 24 doses; Il par jour. Abstinence du vin, des acides, des fruits, des légumes flalulents et des graisses.
llh EXPOSITION DES FAITS.
Le 6 octobre, Julie revient chez moi. Elle me raconte alors qu'aux malaises qu'elle m'a décrits il y a huit jours il faut ajouter des vertiges auxquelles elle est sujette depuis dix ans, et qui consistent en une perte plus ou moins complète de connaissance ou un état de la tête et des jambes semblable à celui que produit l'ivresse : elle est près de tomber. Sa maîtresse, femme octogénaire et très faible, à qui je me suis adressé plus tard pour compléter ces renseignements, m'a dit que, outre les vertiges simples, Julie avait, mais beaucoup plus rarement, des attaques avec chute et même mouvements convulsifs; mais je n'ai pu en tirer rien de positif ni sur les périodes ni sur les détails de ces attaques. La malade n'en a point l'idée, et ce qui est certain, c'est que, pendant près d'un an où je l'ai suivie régulièrement, elle n'a rien eu de semblable. Le fait des attaques convulsives reste donc douteux. Quant aux vertiges, je ne puis rien apprendre de précis par Julie sur leur degré de fréquence 5 ils paraissent très rares.
J'élague maintenant tout ce qui tient à l'affection du cœcum (dont je donnerai l'issue à la fin de cette histoire) pour ne parler que des vertiges auxquels je n'adressai du reste aucune médication spéciale.
D'octobre à mars IS/t'â, Julie en a eu quelques absences; mais elles se sont bornées à une sorte d'éblouissement sans perle complète de la vision et avec un peu d'obscurcissement de l'ouïe. Elle en fixe la durée à deux minutes environ; mais on sait combien les personnes qui n'ont pas la connaissance pratique des petites divisions du temps sont sujettes à exagérer la durée des phénomènes.
En mai il y a eu quelques absences. Elles se sont reproduites pendant deux ou trois jours, au commencement de septembre, au moment des époques.
GTIÉRISONS APPi:-^ TP, AITF.MFNT. h5
Depuis cette dernière date jusqu'au 23 septembre 1846, où j'ai vu Julie pour l'avant-dernière fois, elle est venue tous les ans ou tous les deux ans réclamer de moi quelques conseils. Je Tai toujours questionnée sur ses vertiges, et, dans le cours de quatre ans, elle n'en aurait eu qu'un seul le matin au lit, en juin i8/i6.
Quant à la maladie du cœcum : Sous l'influence d'un traitement prolongé de bicarbonate de soude, les crises d'obstruction intestinale, après s'être éloignées, puis modifiées, ont fini par cesser complètement en novembre 1842. Les bruits cœcaux étaient devenus fort rares, et elle ne les avait plus qu'au moment de ses époques. Une rechute légère ayant eu lieu en octobre 1845, je mis la malade à l'usage du sirop de Idna pendant un mois , et, quand je la revis un an après, elle n'avait eu pendant toute cette année aucun ressentiment de son affection, si ce n'est quelques bruits fort rares.
1850 jaiîvier 2. — La double guérison se soutient.
Voici encore, comme je l'ai annoncé dans le commentaire précédent, une épileptique qui n'avait, il est vrai, que des accès rares et peut-être seulement des vertiges, dont la maladie a cessé sans traitement approprié. Il faut se rappeler que les vertiges avaient débuté longtemps avant l'affection intestinale et ne pouvaient en conséquence être réputés sympathiques de celle-ci.
SECTION IL — GUÉRISONS APRÈS TRAITEMENT, Sixième observation.
Le 15 octobre 1840, je suis appelé auprès de M. R. .., âgé de soixante-treize ans et marié. D'une taille élevée.
d'une forte complexion , il a le cou gros et court, la face très colorée , beaucoup d'embonpoint et toute l'apparence dite apoplectique. Il a un heureux caractère et une humeur facile.
Je n'ai aucune connaissance de la santé de ses ascendants j mais il a eu un frère cadet qui est mort en 1838, à l'âge de soixante-huit ans , aliéné depuis plusieurs années. Un de ses petits-fils a succombé, à dix-neuf ans, à une méningite tuberculeuse.
Négociant retiré et dans l'aisance , M. R... a traversé dans sa carrière des périodes très difficiles ; mais depuis bien des années sa vie est douce et tranquille. La maladie dont il est atteint a commencé il y a dix ans sans cause connue.
Les attaques surviennent, en hiver tous les mois environ, en été à peu près tous les deux moisj il passe à la campagne cette dernière saison. Le plus long intervalle qu'on ait observé entre les accès a été de trois mois. Ils ont toujours eu lieu au lit, à deux seules exceptions près : une fois le soir en se déshabillant, et une autre fois en faisant après dîner la sieste dans un fauteuil (habitude constante chez lui depuis un très grand nombre d'années).
Les attaques sont d'une grande intensité : la domestique qui le soigne et qui en a vu , dit-elle, plus de cent (?), est avertie de leur apparition par un cri aigu ( elle couche dans la chambre voisine). Quand elle arrive, elle trouve M. R... en proie à d'horribles convulsions de tout le corps et surtout de la face j avec perte absolue de connaissance; le visage est tuméfié et d'un violet foncé; la mort par asphyxie paraît imminente; la respiration devient péniblement râlante et l'écume couvre ses lèvr( s. Immédiatement après l'accès convulsif qui dure plus de dix minutes (je la mets en garde contre l'exagération ), le malade tombe dans un coma
GUÉRISONS APRÈS TRAITICMENT. ^7
profond avec stertor. Le sommeil ou la somnolence dure ordinairement une partie de la journée suivante. Le matin, le patient est dans un état qui donne l'idée de l'apoplexie. 11 ne se doute de ses attaques que par la fatigue extrême qu'il éprouve à la suite.
On me raconte que le médecin qui soignait M. R... lors du début de sa maladie , et qui l'a suivi encore pendant quelques années , quoique praticien habile et expérimenté , prit réellement la première attaque pour une apoplexie. Il pratiqua une forte saignée et se contenta d'astreindre le malade à un régime sévère et d'employer de doux minoratifs. Le même jugement fut porté sur les attaques suivantes 5 en conséquence, la saignée fut répétée chaque fois, et cela pendant plusieurs années. Toujours le médecin se félicitait auprès de la famille de prévenir ainsi la paralysie. Je donne ces faits tels qu'ils m'ont été racontés par une personne sérieuse et très intelligente qui tient de près au malade.
M. R... ayant quitté son médecin par des circonstances étrangères à sa maladie, le successeur ne fit pas de saignée et ne prescrivit pas non plus, à ce qu'il paraît, de traitement spécifique.
Les accès continuèrent sans s'aggraver ni se rapprocher, et sans avoir sur l'intelligence ou sur la santé générale d'influence appréciable.
Le malade est aussi affecté depuis longtemps d'un catarrhe chronique, avec emphysème pulmonaire, qui s'exaspère pendant l'hiver et le fatigue alors beaucoup. Dans le cours de cette histoire, je serai bref sur cette complication.
Le jour où, pour la première fois, j'arrive auprès de M. R..., il est en proie à un redoublement de catarrhe : toux fréquente par accès, expectoration abondante; à
hS EXPOSITION DES FAITS.
l'auscultation , partout râle sous-crépitant ou absence de bruit respiratoire; pouls à 108. Je prescris contre le catarrhe : Sirop diacode, sirop d'ipécacuanha, aa gram. 15; looch émidsif, 150 : par cuillerée à bouche d'heure en heure; et contre l'épilepsie : Oxyde de zinc ^ gram. 2,60; extrait de valériane , quantité suffisante : pour '2!i pilules; 2> par jour.
Les jours suivants , je portai graduellement la dose des deux sirops à 32 grammes , et le catarrhe diminua rapidement.
Octobre 28. — Le 27, vers quatre heures du matin, M. R... a eu une attaque d'épilepsie d'une intensité peutêtre un peu moindre qu'à l'ordinaire et d'une durée plus courte; elle a été de dix minutes. Le malade, en sortant de l'assoupissement à sept heures du matin, ne s'est aperçu qu'il avait eu une attaque que par son linge mouillé d'urine et par son extrême fatigue ; la lassitude a été très grande toute la journée, mais pas plus que de coutume. Les pilules ont toujours été prises avec une parfaite régidariié ; les continuer.
Novembre 7. — Il n'y a point eu d'attaque. Peu de toux le jour, un long accès chaque nvài. Sirop karabe, gram. oO; une cuillerée à café le soir au lit. Porter les pilules de zinc à Ix par jour.
11. — Dès la première nuit après le sirop, l'accès nocturne de toux a cessé. Le catarrhe est revenu à son minimum ordinaire. Le malade est très bien du reste. Porter les pilules à 5 à dater du 15.
30. — Dès le 25, par un fort vent du nord qui a ordinairement cet effet , redoublement du catarrhe. Pouls h 88. Point d'attaque. Ueprendre le looch avec sirops d'ipécacuanlia et diacode, aa gram. 30; pilules , id.
Décembre 2. — Point d'attaque. La toux a beaucoup diminué; pouls, 84. Id., ici.
7. — Hier dimanche , après quarante jours d'intervalle, il y a eu une attaque , mais très modifiée , comme on va le voir. M. Pi... aime beaucoup le théâtre; quoique fatigué et un peu oppressé, il a voulu s'y rendre malgré les sollicitations de sa famille. Vers le milieu du spectacle, il s'est trouvé mal pendant un temps qu'il n'a pu apprécier; il n'a conservé aucun souvenir de ce qui s'est passé depuis le moment oii il lui a paru qu'il s'évanouissait jusqu'à celui où , déjà remis , on l'a pressé de retourner chez lui dans une chaise à porteurs, proposition qu'il a refusée, préférant rentrer dans sa loge pour y entendre la fin de la pièce. Ces détails ne sont pas caractéristiques, mais j'en ai recueilli d'autres des personnes placées au théâtre auprès du malade. L'une d'elles prétend avoir entendu quelques cris au milieu d'un morceau d'ensemble; les autres assistants ne les ont point entendus; puis M. R... est resté comme dans un demi-évanouissement. Un médecin était placé dans une loge adjacente séparée seulement par une cloison à hauteur d'appui; il s'est approché et n'a rien vu dans l'état du vieillard qui donnât l'idée d'un accès d'épilepsie; il a simplement cru qu'il se trouvait mal ; du reste , il ne connaissait pas la maladie de mon client, et, dans la visite que j'ai faite à ce collègue, tout en l'interrogeant d'une manière minutieuse, je ne lui ai fait aucune confidence. Notre malade, pris sous les bras, est sorti de sa loge et a marché ainsi jusqu'au foyer, sans cesser de prononcer quelques paroles comme : Mon Dieu! ou de répondre oui ou non; mais il n'avait pas l'air d'avoir sa connaissance bien nette. 11 a semblé revenir à lui après avoir pris un peu d'eau de fleur d'oranger; cependant il ne paraissait pas d'abord bien
comprendre les questions qu'on lui adressait. Après dix minutes au plus à dater du premier malaise, il était remis et rentrait dans sa loge. A neuf heures, selon sa coutume, M. R... est revenu chez lui seul et à pied. Aujourd'hui je le trouve au lit avec de la céphalalgie, fatigué comme toujours le lendemain de ses attaques, mais beaucoup moins qu'à l'ordinaire. Jamais notre malade n'a eu d'accès de ce genre j les plus légers offraient toujours tous les caractères d'une attaque complète et auraient été intenses pour tout autre. S'il n'y a pas eu de cri, et je suis disposé à le croire, l'accès paraît avoir été réduit à un vertige épileptique prolongé. 11 est remarquable cependant que, plus de douze heures après, il y eut encore de la céphalalgie et de la fatigue. Continuer les pilules.
I8/1.I janvier 8. — Je suis appelé auprès de M. R..., et j'y arrive vers quatre heures du soir. Aujourd'hui à midi, en dînant , il aurait été atteint d'une attaque avortée , suivant l'expression de la domestique; mais ni les détails qu'on me raconte , ni les symptômes que j'observe ne justifient ce jugement. D'après les témoignages concordants et nettement exprimés de madame R... et de la domestique ellemême , toutes deux témoins oculaires de l'indisposition , voici comment les choses se sont passées. Notre malade a été pris, au milieu du repas, d'un violent frisson suivi de tremblement, mais sans trace de mouvements convulsifs et avec conservation parfaite des sens et de rintelligence. Conduit dans son lit, on a eu de la peine à l'y réchauffer; dès lors jusqu'au moment de ma visite, il a eu beaucoup de chaleur, de la rougeur de la face et de la dyspnée, mais sans râle ; en outre un état habituel de somnolence. A mon arrivée, j'observe tous les symptômes d'un accès fébrile avec une assez forte céphalalgie.
La fièvre a encore duré toute la journée du 9. Le 10 , M. R... était remis.
Ainsi, aucun phénomène caractéristique de Tépilepsie et tous les signes d'un accès intense de fièvre éphémère.
Février 19. — Il n'y a eu ni attaque ni vertige. Tout l'hiver, notre malade a eu de la toux et de la dyspnée, moins cependant que dans les hivers précédents. Il" est gai et a de l'entrain, mais depuis son dernier accès il n'est pas retourné au spectacle. Réduire les pilules à 3 par jour. Depuis quelque temps M. R... les avait de lui-même réduites à II ; mais il les prenait à cette dose avec exactitude; il est bien rare qu'il en ait manqué une.
En mars 18/tl , les pilules furent réduites à 2 par jour et continuées à la même dose jusqu'au 21 juillet, époque où il les cessa avec mon autorisation.
Depuis l'accès avorté du 6 décembre 18/j.O jusqu'au 16 mars 18/t3 , jour de sa mort , c'est-à-dire pendant plus de vingt-sept mois, M. R... n'éprouva aucun ressentiment de ses attaques. Pendant ces deux années, sa santé fut aussi bonne que le permettaient son âge et son catarrhe chronique; je ne le vis que rarement et toujours pour des exacerbâtions de cette maladie. En mars iSliS il succomba assez rapidement à une pneumonie catarrhale. Je ne pus obtenir l'autopsie.
Résumé.— FrhTe cadet aliéné; petit-fils mort de méningite tuberculeuse; nulle cause occasionnelle. Début à soixante-trois ans ; durée , dix ans. Hait à dix attaques par an. Attaques violentes et prolongées. Au commencement de la maladie, saignées répétées sans succès. Quatrevingt-quinze grammes de zinc en neuf mois ; sous cette influence modification des accès, puis guérison soutenue
jusqu'à la mort, arrivée 'vingt-sept mois après la dernière attaque.
On a pu s'étonner de voir un médecin habile et expérimenté, comme je l'ai qualifié et avec raison , méconnaître aussi longtemps une maladie qui était aussi bien caractérisée. L'erreur n'est pas cependant aussi grossière qu'elle peut le paraître d'abord. Bien peu d'auteurs ont appelé l'attention sur l'épilepsie débutant chez les vieillards. Le médecin ne voit le malade que dans la période de coma qui, après les fortes attaques , ressemble tout à fait à un état apoplectique; le plus souvent on ne lui parle pas des convulsions qui, de nuit surtout, échappent presque toujours aux membres de la famille, quand ils ne sont pas prévenus. Souvent les proches aiment à ne pas croire à une attaque d'épilepsie , et éloignent plutôt qu'ils n'appellent l'attention sur les signes qui pourraient éclairer le praticien.
Loin de m'étonner de cette erreur, je suis convaincu qu'elle est plus fréquente qu'on ne l'imagine , et que les coups de sang ou congestions cérébrales éphémères des personnes âgées sont le plus souvent des attaques d'épilepsie. Nous verrons dans cet ouvrage d'autres faits où il est possible que je me fusse trompé aussi, si je n'avais pas fait une étude particulière de cette maladie convulsive. Je connais plus d'un cas d'erreur de ce genre en dehors de ma pratique. J'en citerai un seul exemple.
A l'époque de la guérison de M. R,,., une famille avec laquelle j'entretiens des relations, mais dont je ne suis pas le médecin , était fort alarmée de la réapparition assez fréquente d'attaques apoplectiques chez un de ses membres, âgé de plus de soixante-dix ans. Chacune des attaques faisait craindre pour sa vie , car elle le laissait pendant un ou
GUÉRISONS APHÈS TRAITEMENT. 53
deux jours dans un état de coma ou de profonde stupeur; et cependant il se remettait promptement sans en conserver aucune trace. Voilà ce que j'apprenais par la famille du malade. Celui-ci était confié à deux médecins qui, par leurs talents et leur longue pratique , méritaient toute la confiance qu'on leur accordait. L'histoire de M. R... m'inspirant quelques doutes sur la nature de ce dernier cas, je les confiai au médecin consultant, je l'engageai à appeler l'attention des parents sur les premiers symptômes de l'attaque , et je lui conseillai , si , en effet , il s'agissait d'accès convulsifs, d'essayer un traitement du zinc. Dès la crise suivante on fut convaincu : le malade était affecté d'épilepsie. Le zinc fut employé ; il éloigna et mitigea les accès ; il les suspendit même pendant un an. A la mort du vieillard, qui arriva à l'âge de soixante-seize ans , cinq ans après l'invasion de la maladie , il n'avait eu depuis assez longtemps que des accès fort rares et relativement légers. J'ignore si le remède fut donné à fortes doses et avec une suffisante persévérance.
Sans nier la possibilité d'attaques subites et courtes d'hypérémie cérébrale ou coups de sang, avec perte absolue des sens et de l'intelligence, sans qu'il reste ensuite de trace d'hémiplégie, je suis convaincu, je l'ai déjà dit, d'après les deux faits que je viens de citer et d'autres observés dès lors, qu'on a souvent pris pour des coups de sang de véritables attaques d'épilepsie.
Il est remarquable que, dans la première observation de congestion cérébrale de hClinique de M. Andral (2^ édit., 1833, t. V, p. 226), l'attaque, qui fut mortelle, débuta par un cri, symptôme qui, comme l'auteur lui-même le fait très bien observer, ne précède guère une attaque d'apoplexie et se lie plutôt aux accès d'épilepsie.
su EXPOSITION DES FAITS.
J'appelle sur ce point de diagnostic toute l'attention des praticiens j il est trop important d'ailleurs pour que je n'y revienne pas plus tard.
J'ai placé le fait de M. R... en tête des cas de guérison, c'est-à-dire à la place des faits les plus concluants, quoiqu'on puisse m'alléguer que le malade n'a survécu que vingt-sept mois à la dernière attaque, et que par conséquent rien n^établit qu'il n'eût pas rechuté si sa vie s'était prolongée. Mais je crois que, même en cas de rechute tardive, la guérison eût été remarquable. 11 faut se rappeler, en effet, que la maladie datait de dix ans, qu'elle revenait périodiquement tous les mois en hiver et tous les deux mois en été , que le plus grand intervalle observé avait été de trois mois, que les accès étaient d'une grande violence; et l'on conviendra avec moi que la rupture d'une pareille habitude pendant plus de deux ans a été, dans toutes les hypothèses, une grande victoire.
Septième observation.
Marie A.. . est âgée de huit ans et fille d'un tailleur; elle est bien conformée , blonde aux yeux bleus et a la peau blanche , d'un tempérament lymphatique ; son caractère est doux et elle est intelligente.
Sa mère est très impressionnable , mais n'a eu , en fait d'affections nerveuses , que de la gastralgie et quelquefois de l'hypochondrie. L'aïeul maternel vit encore et a toujours joui d'une très bonne santé ; il a plus de soixante-dix ans. L'aieule maternelle est morte dès lors, à la suite d'asthme, en I8/1/1, ù l'âge de soixante-cinq ans; elle était très sensible, mais n'a jamais eu do maladie nerveuse. L'aïeul paternel est mort fort jeune , en 1806 ; son fils , le père de
notre malade, n'ayant alors que deux ans , je n'ai pu recueillir aucune donnée sur sa santé et les causes de sa mort. L'aïeule paternelle a offert des signes légers d'aliénation après le décès de son mari ; elle est morte aliénée , mais non en démence, en 1836 , à l'âge de soixante-dix ans. L'aliénation, à sa mort , n'était pas même complète. Elle est décédée cependant dans un hospice oii elle a été transportée quinze jours avant sa fin. Le père porte des cicatrices extrêmement prononcées d'abcès scrofuleux au cou ; il est très sensible , a peu de caractère et encore moins de mémoire. La sœur aînée , après avoir eu les cornées couvertes de taies à la suite de kératites répétées et être devenue presque aveugle, a succombé plus tard , en 18/|0, à une méningite tuberculeuse ; elle était alors âgée de onze ans et demi. La sœur cadette a eu aussi plus tard, en février I8/1.6, une méningite tuberculeuse dont elle a guéri. M le docteur Rilliet, qui l'a suivie avec moi, en a recueilli l'histoire très détaillée. Cette même sœur, dans la convalescence de sa méningite, a été prise d'une tumeur blanche du coude guérie sans ankylose.
Marie , sans cause connue , dès l'ège de quatre ans , et peut-être plus tôt, a eu des vertiges, avec chute subite, mais sans convulsions ni perte de connaissance; elle se relevait aussitôt. Les vertiges étaient très vite devenus excessivement fréquents ; elle en avait plusieurs chaque quart d'heure , au moins cent par jour. La mère , qui attribuait d'abord ces chutes continuelles à une faiblesse de reins, se contenta de la tenir attachée habituellement sur son petit fauteuil; mais comme il lui arrivait d'avoir les mêmes vertiges au lit , ce dont on s'aperçut parce qu'elle disait alors : Maman , je tombe , je tombe! quoiqu'elle ne pût pas tomber , les voisins engagèrent la mère à consulter un médecin, M. le doc-
teur Prévost prescrivit, en 1833 , des gouttes (teinture de sesquinitrate de fer, 30 gouttes trois fois le jour) qui très vite éloignèrent et suspendirent les vertiges ; mais l'enfant rechuta. Les gouttes , de nouveau employées , eurent le même succès. Cependant les rechutes se succédèrent ; on reprit les gouttes, mais sans guérison radicale. Le plus long intervalle sans vertige fut de huit mois.
En septembre 1837, les vertiges reparurent (elle n'avait pas pris de gouttes depuis le printemps) , et il survint pour la première fois un véritable accès d'épilepsie : chute subite sans aucun prodrome, perte absolue de connaissance, roideur générale suivie de convulsions, écume à la bouche. Des accès du même genre se renouvelèrent le 23, le 29 et le 30 novembre. Ces trois derniers accès eurent lieu dans la nuit. Les vertiges avec chute sans convulsions continuaient très fréquemment.
Le l^"" décembre 1837, la mère, n^ayant pas trouvé le docteur Prévost (alors absent ou malade) , amène Marie à ma consultation. (Elle ne peut m'indiquer alors la composition des gouttes prises par sa fille). Je prescris : Oxyde de zinc , gram. 0,30 ; extrait de valériane , gram. 2,60 : en 24 pilules ; 2> par jour.
13. — Les pilules ont été commencées le 2. Il n'y a eu ni accès ni vertiges depuis le jour où elles ont été administrées. L'enfant est très bien. Piéitérer et continuer à la même dose.
On ne me rapporta pas l'enfant j mais j'appris bientôt après qu'on s'était borné à la seconde boîte et qu'elle n'avait plus eu ni vertiges ni accès convulsifs.
iS^^O septembre 30. — Marie, que j'ai revue bien souvent chez ses parents depuis 1837, n'a pas cessé de jouir d'une très bonne santé. Elle a maintenant vingt et un ans ; elle
est bien réglée et parfaitement bien constituée. Elle n'a jamais éprouvé le plus léger ressentiment de sa maladie.
/îésiim^.— Aïeule paternelle morte aliénée, père scrofuleux, deux sœurs atteintes de méningite tuberculeuse. Aucune cause occasionnelle. Début des vertiges avant l'âge de quatre ans. Durée : quatre ans au moins. Cent vertiges et plus par jour. Suspension par le nitrate de fer à diverses reprises ; la plus longue interruption, de huit mois. Première attaque convulsive à huit ans ; deux mois après, trois attaques en sept jours , d'intensité et de durée moyennes. Soixante centigrammes d'oxyde de zinc en un mois. Guérison immédiate qui se soutient depuis treize ans.
Ce fait est, sous certains rapports, plus remarquable encore que le précédent. Il est vrai que la maladie était moins ancienne , qu'elle se borna longtemps à des vertiges , que Marie n'avait eu qu'un petit nombre d'attaques et tout récemment; nrais les vertiges étaient excessivement fréquents, la disposition de la famille tout à fait mauvaise ; et il a suffi de 60 centigrammes de zinc pour guérir radicalement cette maladie ordinairement si rebelle. C'est cette guérison à laquelle j'ai fait allusion dans un précédent chapitre , et qui m'a engagé à faire les études qui sont le sujet de ce travail. J'avoue que si j'avais lu, avant d'avoir vu ce cas, une observation analogue, j'aurais eu quelque peine à y croire ; mais j'en ai conféré avec M. le docteur Prévost qui l'avait soignée avant moi; j'ai retrouvé, avec son autorisation, dans deux pharmacies, toutes les ordonnances de nitrate de fer dont lui-même n'avait pas gardé la note. Je n'ai pas cessé, depuis la guérison de Marie, d'être le médecin de sa famille et j'ai eu l'occasion de la visiter souvent. Les anté-
cédents, comme les suites, ne peuvent donc laisser aucun doute. Le fait qui suit a d'ailleurs , avec le cas actuel , la plus grande analogie j il est tout aussi remarquable.
Huitième observation.
Le 15 mars 1838, on apporte à ma consultation un enfant
de dix mois , du nom d'É. G Il est sujet , depuis l'âge de
cinq mois environ, à de très légers accès épileptiformes. Ils sont très répétés, surtout depuis quelque temps ; il en a plusieurs par jour. L'avant-veille (13) , pour la première fois, il a eu quatre attaques violentes, ayant tous les caractères de l'épilepsie : roideur alternant avec les convulsions, couleur violette, râle, sorte de hurlement, menace d'asphyxie, etc. L'enfant dort fort peu. Oxyde de zinc ^ gram. 0,15; sucre, 2,00 : divisez en 2/j. paquets; 2 par jour.
On ne me ramena point cet enfant, et j'avais complètement oublié cette petite histoire arrêtée à son début, quand, en relevant mes notes sur l'épilepsie, je retrouvai dans mon registre de consultations la mention qu'on vient de lire. Je classai d'abord ce fait dans les histoires incomplètes; puis, pourtant, je me décidai à faire des recherches sur le sort ultérieur de cet enfant. Après plusieurs démarches inutiles, je retrouve, le l^' mars ïSlil , Emile dont je n'avais vu la mère qu'une seule fois, le jour indiqué plus haut. Neuf ans se sont écoulés. Emile est aujourd'hui un garçon au teint frais , à la figure assez ronde, qui me paraît très intelligent. Il a les cheveux châtains , une bonne conformation , mais il est petit pour son âge. La mère, qui ne m'a pas reconnu, m'apprend bientôt que les poudres que j'avais prescrites avaient été données régulièrement ; mais ayant vu les accès,
GUÉfllSONS APRÈS TRAITEMENT. 59
auparavant répétés chaque jour , complètement suspendus, elle n'avait pas cru nécessaire de me rapporter son enfant et de faire réitérer le remède. Jamais, dès lors, Emile n'a eu aucun ressentiment de ses accès. Il n'a eu d'autres indispositions que des crampes d'estomac , auxquelles il est assez sujet.
Les informations que je prends sur les causes probables de l'épilepsie donnent les résultats suivants. 11 a eu une mauvaise nourrice ; sa mère jouit d'une bonne santé ; l'aïeul maternel est mort jeune , on ne sait de quelle maladie ; l'aïeule de la même branche a succombé à l'âge de soixantedix-huit ans : elle était hémiplégique depuis six mois ; l'attaque avait été subite. L'aïeul paternel est mort, sans maladie apparente, à l'âge de soixante-quinze ans 5 l'aïeule du même côté a succombé aux suites d'une opération de hernie. Le père est un homme rangé, qui ne sort presque jamais et est fort mélancolique.
Au 30 septembre 1850, la guérison s'était soutenue.
Résumé. — Aieule maternelle morte hémiplégique; père mélancolique; mauvaise nourrice. Début des accès incomplets avant l'âge de cinq mois ; plusieurs par jour dans les derniers temps. Début des attaques à dix mois; quatre attaques complètes en un jour. Quinze centigrammes d'oxyde de zinc en une douzaine de jours. Guérison immédiate qui se soutient depuis douze ans et demi.
J'ai dit que ce cas était aussi remarquable que le précédent; je n'ai pas besoin d'insister sur l'analogie, je ne parlerai que des différences. La maladie était moins ancienne, l'enfant plus jeune, les antécédents de la famille peut-être moins défavorables; mais il a suffi de 15 centigrammes
d'oxyde de zinc pour une guérison immédiate et radicale. Dans ce cas encore, pour bien m'assurer de la réalité de la guérison, j'en ai parlé au médecin de la famille, à M. le docteur Bizot qui la soigne depuis bien des années (postérieurement cependant à l'époque de l'épilepsie d'Emile). Il n'a jamais été consulté pour aucune indisposition analogue, quoiqu'il aille souvent dans la maison, soit pour le père, soit pour l'enfant, qui, comme nous l'avons dit, est sujet à des maux d'estomac.
Neuvième observation.
Mademoiselle M... est âgée de quarante-deux ans , sans profession , de taille moyenne , bien conformée , brune et maigre 3 elle est douée d'une grande sensibilité, d'un caractère affectueux et d'une intelligence au moins ordinaire. Sauf de la gastralgie, elle a toujours joui d'une bonne santé.
Son père est mort phthisique vers l'âge de soixante ans j il avait éprouvé pendant de longues années un malaise qu'il appelait ses berlues; ce malaise revenait plusieurs fois par an à des intervalles irréguliers, et durait de quelques heures à une journée, temps pendant lequel M. M... était obligé de suspendre toutes ses occupations. La vue n'était pas seule atteinte j mais il éprouvait en même temps à la tête une sensation qui lui faisait toujours redouter que ses berlues ne fussent les avant-coureurs d'une attaque d'apoplexie. Ceux des autres membres de la famille paternelle, que j'ai connus, sont morts âgés ou de maladies aiguës. Le grand-père maternel est décédé dans un état de démence dont il était atteint depuis plusieurs années.
Mademoiselle M... a éprouvé, il y a dix ans environ, les premières atteintes de sa maladie, consistant en des
GUÉRISONS APRÈS TRAlTEMEiST. 61
vertiges que je décrirai plus loin. Au bout de deux ans environ, ces vertiges étant devenus très fréquents et se renouvelant même plusieurs fois par jour, notre malade était tombée dans un état habituel de noire mélancolie. Elle était persécutée jour et nuit par une idée fixe , — le néant après la mort — . Cette idée faisait le tourment de sa viej elle est très religieuse.
Malheureusement je n'ai conservé aucune note sur cette première période de la maladie ; ce n'est que beaucoup plus tard, lors de la rechute dont je vais bientôt parler, que cette demoiselle m'a répété les détails que je viens de transcrire. Elle réclama, à l'époque dont j'ai parlé plus haut, mes conseils contre cette cruelle indisposition. Je lui prescrivis des poudres dont elle fit usage pendant un mois au plus. Sous l'influence de ce traitement les vertiges disparurent pendant sept ans. Mademoiselle M..., en revenant alors sur ces circonstances, me dit que le remède employé avait été la poudre de valériane j plus tard elle s'est rappelé nettement que c'était l'oxyde de zinc (probablement à la dose de gram. 0,30 par jour, selon mon usage dans ce temps-là).
Depuis un an environ les vertiges sont revenus peu à peu, d'abord légers et éloignés, puis plus intenses et plus fréquents, ayant lieu le plus souvent le jour, mais quelquefois aussi la nuit. Ce sont, dit-elle, des absences momentanées pendant lesquelles elle entend, mais ne comprend pas j une sorte de voile est jeté sur ses sens et son intelligence. Elle pâlit et est obligée de s'asseoir; elle n'a jamais fait de chute ni eu de mouvements convulsifs (du moins au dire de sa mère et pendant le jour). De la tête le malaise descend dans l'estomac , puis dans l'abdomen , où elle éprouve de légères coliques suivies d'une flatuosité qui termine la crise.
Celle-ci dure une ou deux minutes en tout. Ces absences ou vertiges laissent la malade dans un état de céphalalgie, de malaise indéGnissable , de profonde tristesse et d'obscurité dans les idées. Ces suites seraient plus pénibles et plus prolongées après les crises de nuit qu'après celles de jour. Elle parle de cet état avec un sentiment d'effroi.
Les absences dans ces derniers temps sont devenues plus fréquentes j elle en a eu deux hier, 29 septembre.
Le oO septembre 1841, à six heures du matin, je suis appelé auprès de mademoiselle M.... A quatre heures et demie la mère a été réveillée par un cri extraordinaire et tel qu'elle n'en a jamais entendu pousser de pareil à sa fille ; elle couche dans la même chambre. Effrayée, elle l'a appelée plusieurs fois et n'a point obtenu de réponse. Dès qu'elle a pu avoir de ia lumière, elle a trouvé sa fiile sans connaissance, privée de sentiment et de mouvement, très pâle et la bouche couverte d'un peu d'écume 3 la respiration était régulière. Elle est sortie pour appeler du secours. Après quinze ou vingt minutes, mademoiselle M... a ouvert les jeux, puis a parlé 3 elle n'a point fait de remarque sur la présence, à cette heure, d'une personne étrangère arrivée avec sa mère auprès de son lit, et ce n'est que plus tard qu'elle a fait des questions à ce sujet. Son intelligence ne s'est éclaircie que peu à peu. A mon arrivée, une heure et demie après l'attaque, elle a de la peine à recueillir certaines idées, certains souvenirs. Elle éprouve, me dit-elle, cette sensation de nuage sur ses facultés qu'elle a déjà ressentie plusieurs fois, et, de plus qu'à l'ordinaire, une forte céphalalgie et beaucoup de fatigue 3 le pouls a quelque fréquence j elle n'a d'ailleurs aucun autre malaise. Elle n'a aucun souvenir de la crise ni des premiers moments qui l'ont suivie.
Trompé par les premiers renseignements qu'elle me
GUÉRISOXS APRÈS TRAITEMENT. 6X
donne sur la cure antérieure, je prescris : Poudre de racine de valériane, gram. 6/| : en 2^; doses; trois par jour. Aucun changement dans le régime.
Le 1" octobre, je ne rencontre pas la malade chez elle j elle est allée faire une promenade en voiture ; mais sa mère me raconte que, dans la journée d'hier, elle a été de mieux en mieux, surtout après avoir mangé vers le soir, ce qu'elle n'avait pas fait de tout le jour. Cependant elle donnait encore ce matin des preuves singulières d'absence de mémoire: ainsi elle, fille de beaucoup d'ordre, ne se rappelait pas quelle était l'armoire où elle mettait ses chapeaux. MadameM. . . , devant qui je n'ai point caractérisé la maladie, me demande si l'accident de sa tille n'a pas été un accès d'épilepsie. Mademoiselle M. .., comparant l'état dans lequel elle était hier avec celui dans lequel elle s'est trouvée déjà plusieurs fois, disait ce matin à sa mère qu'elle croyait avoir eu antérieurement plusieurs crises nocturnes semblables. Cependant Madame JM..., qui depuis longtemps couche près de sa fille, ne lui a jamais entendu pousser de cri.
2. — La malade est triste et se plaint toujours de confusion dans les idées; cependant je ne m'en aperçois pas du tout dans la conversation assez longue que j'ai avec elle. Elle fait son traitement avec exactitude.
16. — Aucune trace de vertiges depuis le début du traitement; la disposition mélancolique et l'altération de la mémoire ont presque complètement cessé.
22. — Ni accès ni vertiges. Cependant elle a eu le 20, pendant quatre heures , de la confusion dans les idées et surtout dans la mémoire ; cela a débuté dans le milieu du jour et sans être précédé ni de perte de connaissance , ni même, à ce qu'elle me dit, de vertiges. Elle est aujour-
d'hui parfaitement bien et continue son traitement avec une grande régularité.
Novembre 10. — Aucun ressentiment, pas même de vertiges. La malade a cessé depuis une douzaine de jours la valériane. Je lui prescris de la reprendre à la même dose, ou bien à une cuillerée à bouche, matin et soir; ce qui, d'après l'essai qu'en a fait mademoiselle M..., donne une dose un peu plus forte que 8 grammes par jour, quantité que j'avais prescrite.
Je cessai dès lors mes visites.
Le 17 novembre 18/t6, mademoiselle M... me raconte qu'elle a encore de loin en loin , tous les six mois peutêtre, un, quelquefois deux, rarement trois vertiges, séparés chacun par une semaine d'intervalle j ils sont fort légers. Ce n'est, pendant deux minutes environ, qu'un léger trouble dans les idées , comme dans une menace d'évanouissementj ce trouble est accompagné d'une vive émotion et suivi toujours de quelques coliques et de l'émission d'un vent. Tout cela est bien plus léger et infiniment plus rare qu'autrefois; il n'en résulte ni tristesse ni malaise. Il ne vaut pas la peine de faire le moindre traitement, me ditelle. Elle n'a rien éprouvé de semblable aux phénomènes qui avaient suivi la crise nocturne.
Le 16 mars 1850, j'apprends de mademoiselle M.. . que depuis notre dernière conversation elle n'a pas éprouvé le moindre ressentiment de ses malaises nerveux, La guérison se soutenait après le 30 septembre.
Résumé. — Aïeul maternel mort en démence ; père mort phthisique à soixante uns , ayant eu peut-être des vertiges épilej)liqucs. Début des vertiges à trente-deux ans; revenant de plus en plus fréquemment tous les jours , et même
plusieurs fois par jour. Durée : deux ans. Traitement par l'oxyde de zinc : environ 8 grammes en un mois(?). Guérison soutenue pendant sept ans. Rechute : vertiges comme dans la première maladie, attaques douteuses d'épilepsie, le tout pendant un an 3 puis une violente attaque. Environ 300 grammes de valériane en poudre pendant six semaines à deux mois. Guérison, sauf de très rares et très légers vertiges dans les premières années, soutenue depuis neuf ans.
Mademoiselle M... a-t-elle eu réellement des accès d'épilepsie? A quiconque a suivi un certain nombre de cas de cette maladie , je crois que le doute n'est pas permis quant aux vertiges. Ces absences momentanées (les mots soulignés sont ses propres expressions) pendant lesquelles elle entend , mais ne comprend pas et est obligée de s'asseoir, ce voile jeté sur ses sens et sur son intelligence ^ la céphalalgie , le malaise indéfinissahle et la profonde mélancolie qui en sont la suite , cette idée fixe qui empoisonne sa vie , tous ces caractères et la marche des crises n'appartiennent qu'au vertige épileptiquc. Il n'est pas jusqu'à cette terminaison du malaise qui de la tête descend dans l'estomac, puis dans les entrailles pour se terminer par une flatuosité, qui n'appartienne à cette triste maladie. Rien n'est plus fréquent, en effet, quand il n'y a pas d'évacuations involontaires pendant la crise, que d'en voir paraître immédiatement après, que ce soient des urines, des selles, des vents ou des vomissements. Si, comme cela me semble incontestable, mademoiselle M... avait des vertiges épileptiques, il en résulte déjà une forte présomption en faveur de la nature épileptique de l'attaque nocturne. Je connais cette personne depuis son enfance et je suis son médecin depuis plus de vingt-cinq ans; jamais elle n'a eu d'attaques
d'hysiérie, ni avant ni depuis. Elle avait l'impression très nette de l'existence des vertiges nocturnes ; la céphalalgie , la profonde tristesse qu'elle ressentait quelquefois à son réveil, le sentiment d'effroi qu'elle éprouvait en y songeant ne lui laissaient aucun doute sur le fait de crises analogues, mais plus violentes, qu'elle éprouvait dans son sommeil. Joignez à cela un cri subit, extraordinaire; aucune réponse j puis, quelques minutes après, absence complète de connaissance, de mouvement et de sentiment; grande pâleur et écume sur les lèvres; retour de l'intelligence un quart d'heure après , mais état de stupeur ; au bout d'une heure et demie, encore du trouble dans les idées sans caractère spasmodique , une forte céphalalgie et une grande fatigue; du reste, aucun autre malaise. Ce ne sont là ni les signes de l'hystérie , ni ceux de l'hypérémie cérébrale ; l'âge éloigne toute idée d'éclampsie. Nous avons donc eu une véritable attaque d'épilepsie et probablement intense, si j'en juge par la durée des suites qui se prolongèrent toute la journée et même le lendemain où la malade donnait encore des preuves frappantes d'absence de mémoire. Tout cela réuni ne permettait pas , ce me semble, d'éliminer ce cas comme étranger à l'épilepsie.
C'est en raison surtout du peu de durée du traitement que ce fait occupe un rang avancé dans le chapitre des guérisons.
Dixième observation.
Le 1"^ novembre I8/1I , mademoiselle E... réclame mes conseils pour une indisposition à laquelle elle est depuis longtemps sujette.
Elle est âgée de trente et un ans , sans profession , grande, bien conformée, brune, maigre et nerveuse. Sans
manquer J'intelligence , elle a des idées peu nettes et les exprime très confusément.
Son aïeul paternel est mort d'apoplexie- il n'a survécu que quelques heures à l'attaque. Les autres ascendants du même degré ont succombé à des affections étrangères aux centres nerveux. Le père a été enlevé, à un âge peu avancé, par une angine de poitrine. La mère ne souffre que de gastralgie. Deux des frères jouissent d'une bonne santé j l'autre est sujet aux mêmes accidents que sa sœur.
Mademoiselle E. .. a depuis dix ans environ deux espèces de malaises.
Ceux de la première espèce sont ceux qu'elle redoute le plus. Ils sont annoncés par des idées, des signes qu'elle ne se rappelle point, mais qu'elle reconnaît parce qu'elle ne lésa ou ne les éprouve que dans cette circonstance. Puis ce sont des nuages qui passent sur ses pensées; elle entend ou plutôt comprend mal et n'oserait parler de peur de dire des choses peu raisonnables. Elle n'a point de disposition à tomber; elle va même quelquefois alors prendre l'air à la fenêtre, mais sans en éprouver d'amélioration. Les personnes présentes ne s'en aperçoivent pas. Elle appelle ces malaises des berlues morales. Ils durent au plus un quart d'heure ; ils ne sont suivis ni de céphalalgie, ni de fatigue, ni de tristesse. Au moment où. l'absence commence, mademoiselle E... éprouve une sorte de frayeur. Elle croit qu'elle deviendrait imbécile si ces attaques, qui portent spécialement sur l'intelligence, se répétaient souvent. Elle pense les avoir eues peut-être une douzaine de fois par année; elle en a eu quelquefois deux ou trois à quelques jours d'intervalle ; d'autres fois il s'est passé trois et même six mois sans qu'elle en ait éprouvé. C'est à ces berlues que l'un de ses frères est aussi sujet.
68 EXPOSITION DKS FAITS.
La seconde espèce consiste en tournements de tête ou vertiges. Ordinairement elle est obligée de s'asseoir; si elle est dans la rue, elle craint de tomber ; elle ferme les yeux et il lui semble qu'ils convergent, qu'elle doit loucher.
Ces deux espèces de malaises ont toujours eu, à ce qu'elle croit, depuis leur origine, le môme degré de fréquence et d'intensité. Au reste, elle rend compte de toutes les circonstances avec très peu de précision. Ce qui ressort nettement de ce qu'elle dit, c'est que la première espèce affecte surtout les facultés intellectuelles , la seconde principalement le système locomoteur. Oxyde de zinc, grammes 2,60 ; en 24 doses; 2> par jour.
Le 26 octobre 18/12, ayant été appelé auprès de la mère de mademoiselle E..., je demande à celle-ci des nouvelles Je ses absences. Elle m'apprend qu'e//e n'a pris que 18 des 24 poudres que je lui avais prescrites, parce qu'elles lui donnaient des nausées. Jamais dès lors , c'est-à-dire depuis un an, elle n'a eu ni absences ni vertiges. Une seule fois elle a cru en éprouver un signe avant-coureur j mais elle attribue cette sensation à des fleurs odorantes qu'elle avait dans sa chambre ; elle cessa en les enlevant.
Le 6 décembre 1846, je rencontre mademoiselle E... dans une maison de sa famille et je la questionne sur ses anciens malaises. Elle ne croit pas avoir ressenti une seule de ses berlues morales depuis que je lui ai prescrit un traitement. Elle n'a eu qu'à de bien longs intervalles ses tournements de tête; le dernier ressentiment s'est manifesté il y a au moins un an : elle était sur un pont, elle s'appuya un moment sur la barrière et tout cessa bientôt.
En novembre 18/|7, mademoiselle E. me dit qu'elle n'a éprouvé aucun malaise depuis la dernière fois que je l'ai questionnée.
GUÉniSONS APRÈS TRAITEMEM. 6^
En juin 1848 , même réponse.
A la fin de septembre 1850, la guérison se soutenait.
Résumé. — Début à vingt et un ansj durée, dix ans; vertiges de deux espèces, peu fréquents. Deux grammes d'oxyde de zinc en une semaine. Guérison immédiate de l'espèce !a plus fatigante; retour infiniment rare , puis cessation des accès de l'autre genre. Piésultats constatés après neuf années.
J'ai rapproché ce fait du précédent. Il est impossible de n'être pas frappé de l'identité presque absolue des termes que l'une et l'autre malade employaient pour décrire leurs malaises, et mes notes ont été écrites sous leur dictée. Je ne crois pas que la nature des vertiges de mademoiselle E..., surtout de ceux du premier ordre, puisse être contestée. Leur disparition complète depuis plus de neuf ans, et la cessation de l'autre espèce depuis cinq années , m'ont semblé justifier suffisamment la place que je donne ici à cette observation.
Onzième observation.
Albertine est une jeune fille de dix-huit ans, sans profession, de petite taille, de forte constitution , blonde , à peau blanche , aux joues roses , d'un caractère qui paraît doux , d'une intelligence au-dessus de l'ordinaire et d'une bonne santé habituelle.
Dans la ligne paternelle il y a eu des affections scrofuleuses et du rachitisme ; le père , cependant , jouit d'une bonne santé. Dans la ligne maternelle , les maladies des centres nerveux ont été très communes : l'aïeul maternel et deux oncles de cette branche ont été aliénés -, une sœur de l'aïeule est morte épileptique et dans un état de demi-
enfance; une cousine a succombé à une méningite aiguë; un cousin est à demi idiot ; la mère a été plus tard aliénée ; un des frères de la jeune fille a été affecté de rachitisme.
Le 11 janvier iSlili, je suis appelé auprès d'Albertine. On m'apprend qu'elle a éprouvé, il y a trois ou quatre semaines, pendant deux à trois jours, et trois ou quatre fois par jour, durant une minute environ, une sorte de crampe des deux derniers doigts de la main gauche. Cette crampe débutait par une douleur assez vive dans la portion correspondante du dos de la main, et consistait en une flexion convulsive et douloureuse des doigts indiqués. La souffrance s'étendait un peu au médius. Quelquefois tous les doigts étaient fléchis, et il est arrivé à la jeune personne de laisser tomber un objet qu'elle tenait à la main. Après ces atteintes de quelques jours, le malaise a cessé jusqu'au 9 janvier, où ces accès ont reparu deux ou trois fois dans la journée. Ils se sont renouvelés de la même manière le 10 et le 11.
Ce soir, vers onze heures et demie , Albertine était debout, près de la cheminée, avec son frère, quand elle lui a montré la contraction de ses doigts, et, au moment même, elle a poussé deux ou trois cris de douleur ; la main s'est fermée , l'avant-bras s'est fléchi et le bras s'est relevé de manière à porter la main vers l'épaule. Le frère a saisi le bras et à l'instant la jeune fille est tombée brusquement sans connaissance (Aibertinc m'a raconté plus tard que la contraction du bras avait été très douloureuse, qu'il lui avait paru que cette sensation gagnait tout le corps, et que sa tète lui semblait se retourner en arrière , quand elle a perdu le sentiment). Au moment de la chute, le jeune homme a saisi sa sœur sous les épaules , pour la traîner vers son lit (ils étaient seuls) ; mais comme il fallait traverser une pièce obscure pour gagner la chambre à cou-
GUÉHISONS APRÈS TRAITEMENT, 7 1
cher, il a du la laisser là, aller chercher la lampe , la poser sur le plancher, reprendre sa sœur, la traîner près de son lit , reprendre la lampe et enfin relever la jeune personne pour la mettre sur son lit. Troublé , éperdu au milieu de ces opérations multipliées, le jeune homme n'a remarqué qu'une chose : c'est que sa sœur , dans le trajet , avait les bras contractés. Il l'a quittée pour aller chercher du secours à l'étage au-dessus, mais il est revenu promptement. A son retour, Albertine avait la respiration bruyante et était encore sans connaissance. La mère , étant survenue alors , a appelé sa fille qui lui a répondu, mais en divaguant; elle était extrêmement pâle et avait un peu de salive écuraeuse sur les commissures des lèvres. L'accès a duré dix minutes au moins. J'arrive un petit quart d'heure après : la jeune personne a repris complètement connaissance j la face est colorée, avec l'expression de la stupeur, la pupille extrêmement dilatée, l'iris ne conservant qu'une ligne de largeur; il y a un peu de céphalalgie et le pouls est agité. Je prescris seulement une potion éthérée.
Le 12, à neuf heures du matin : Assez bonne nuit. II reste encore de la céphalalgie j les pupilles sont naturelles. Peu d'appétit; rien, du reste, d'anormal. Oxyde de zinc ^ grammes 2,60 ; sucre, 8,00 : en 2/t poudres; 3 par jour. Les parents et la jeune fille, interrogés avec soin sur la cause de la maladie, ne savent à quoi l'attribuer.
A midi et demi je suis appelé auprès d'Albertine. Il y a un quart d'heure, elle venait de se lever et laçait ses bottines, assise sur le bord de son lit où sa mère était encore couchée, quand elle a été prise de sa crampe des doigts ; le bras s'est roidij la mère s'est hâtée de verser une cuillerée de la potion et a pu la faire prendre à sa fille au moment où les convulsions commençaient. Ces convulsions
étaient violentes du côté gauche de la face, et les mâchoires agitées de vives secousses; la mère ne pouvait voir le côté droit de la figure qu'elle tenait appuyé contre sa poitrine en soutenant son enfant; les bras étaient roides à la fois et agités de mouvements convulsifs (La pantomime par laquelle la mère, à ma demande, imite les convulsions, ne laisse aucun doute sur leur nature). La perte de la connaissance a été absolue et Albertine n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé depuis l'instant de la contraction douloureuse du bras. La respiration a été bruyante ensuite; puis il y a eu un moment de calme et la connaissance est revenue assez vite. Le fichu de la mère, sur lequel était appuyée la figure de la jeune fille, était fortement mouillé de salive. L'accès a duré cinq minutes ; il n'y a point eu d'assoupissement consécutif. A mon arrivée , je n'observe d'autres symptômes qu'une très forte coloration de la face, les pupilles dilatées et de la céphalalgie. On donne en ma présence la première poudre. En donner k par jour.
Le soir, on m'apprend qu'à une heure et demie après midi la malade, rentrée dans son lit après l'accès du matin, a eu une crise de douleur aux doigts avec mouvements spasraodiques de ces organes; on lui a fait prendre à l'instant une cuillerée de la potion ; la crampe a cessé sans être suivie d'une attaque. Cela est déjà arrivé plusieurs fois le mois dernier, comme nous l'avons dit. Dans ce moment la jeune fille paraît très bien. Continuation des poudres ; nœud coulant avec un large ruban pour exercer la compression sur le poignet à la moindre apparence de crampe.
13. — Ni crampe ni accès; un peu de fatigue; très bien du reste. Prendre 6 poudres par jour.
\J\ au soir. — Ni crampe ni crise; notre malade n'est point sortie ; elle n'a pas lu , mais elle a joué du piano. Elle
GUÉKISONS APRÈS TRAITEMEM. 7 3
a pris 11 poudres. Continuer à 6 poudres par jour, à prendre en quatre fois (1 J/2 par prise). Elle n'use habituellement ni de vin, ni de café; je ne change rien à son régime ; je permets pour demain une petite promenade à pied et j'autorise la réception de quelques visites ; je les avais interdites jusque-là pour ne pas livrer au hasard le secret de cette triste maladie. Je défends toute application de tête, et en conséquence toute lecture.
16. — Très bien; seulement, en jouant du piano, Albertine s'aperçoit qu'elle a un peu de faiblesse dans les deux derniers doigts. Le remède n'a pas procuré de nausées. Oœyde de zinc, gram. 5,o0 ; en 'ik poudres ; 2> par jour , nonobstant les époques qui ont paru aujourd'hui ; elles durent ordinairement une semaine.
21. — Très bien. // reste 11 poudres, gram, 6,60: e/î 24 ; 3 par jour,
27. — // reste 17 poudres de la troisième dose. Point de nausées; seulement un léger sentiment de langueur après chaque poudre; mais cela ne dure que quelques instants. Id. Reprendre quelques leçons.
Février 2. — Les poudres sont achevées ; elles donnent de la répugnance, mais non pas àesnausées.Oxydedezinc, gram. 8,00 ; extrait de réglisse, quantité suffisante : pour liS pilules; 6 par jour. Je permets de reprendre d'autres leçons et d'aller au bal.
9. — Aucun malaise. // reste 3 pilules; une a été perdue. Continuer.
16. — Époques apparues le 14; elle en a souffert passablement le 14 et le 15 ; elle est bien aujourd'hui. Nul ressentiment de crampes ou d'accès. // reste 12 pilules ; les continuer , et reprendre toutes les occupations orditiaires ; elle les a reprises déjà, à très peu de chose près.
23. Point de ressentiment. Les époques ont été normales. Les pilules ne procurent aucune incommodité. Il en reste ik. Continuer.
Mars 1". — Albertine est très bien. Elle a eu plusieurs invitations de bal et n'en a manqué aucune. // reste 20 pilules. Continuer.
Mars 13 , à huit heures du soir. — Le 5 , notre malade a eu une séance chez le dentiste pour nettoyer une dent cariée ; le 12 , nouvelle séance d'une demi-heure pour la mastiquer ; il en est résulté beaucoup d'angoisse et de douleur. Le 12 au soir, elle a achevé sa botte de pilules^ et n'en a point pris le 13. Le même jour (13), en jouant du piano, elle s'est aperçue que les deux derniers doigts de la main gauche n'obéissaient pas à sa volonté ; ils étaient comme paralysés, sans douleur ni rétraction. Elle a tiré sur-le-champ le cordon de son bracelet, mais il s'est rompu. Son frère lui a serré promptement le poignet avec la main et l'a conduite immédiatement dans son lit. A peine y étaitelle étendue (le poignet toujours comprimé), qu'elle a senti ses doigts reprendre leur mobilité ; elle a l'ait cesser la compression , s'est relevée et est revenue dans le salon. Ses parents étant rentrés, elle n'a pas voulu leur raconter le fait en présence de personnes étrangères, elle a attendu l'heure du dîner (cinq heures). Là , au moment où elle se disposait à le dire, elle a éprouvé dans les deux doigts la même sensation qu'auparavant ; le lacet ayant encore rompu , tous se sont précipités pour comprimer qui le poignet, qui l'avantbras, qui le bras. Après deux ou trois minutes, l'état des doigts était redevenu naturel. A mon arrivée, trois heures après cette menace, la jeune fille est très bien et n'a éprouvé aucun malaise depuis le dîner. Elle ignore complètement la nature de sa maladie : on n'a parlé que d'évanouissements;
mais en même temps sa mère l'a engagée à en garder le secret. J'ai omis de dire que le ruban en nœud coulant étant incommode à porter et ne jouant pas très bien , je l'avais fait remplacer par un bracelet de forte toile et doublé , muni de deux œillets de chaque côté , dans lesquels passait, en s'entrecroisant, un lacet dont les deux extrémités , sortant du côté radial et nouées ensemble , formaient une anse dans laquelle il suffisait de passer un ou deux doigts pour exercer rapidement une compression qui suspendait les battements de la radiale. Après plusieurs essais, ce mode de compression fut jugé préférable à tout autre ; seulement on avait malheureusement substitué un cordon de coton au lacet de soie que j'avais conseillé. La boîte de pilules vient d'être réitérée. En prendre 9 par jour.
15. — Le 13 (le jour des crises), à onze heures du soir, n'étant pas encore couchée, Albertine a eu une menace semblable à celle de cinq heures, c'est-à-dire plus forte que celle de deux heures j elle a serré son bracelet j son père par précaution a serré le bras; la sensation des doigts a passé comme la précédente fois. La jeune fille, en regardant sa main au moment de la crise, a remarqué un léger frémissement des tendons sur la région dorsale. Le lendemain 14, à une heure et demie après midi, elle a eu encore un ressentiment léger dans les deux doigts en dénouant le lacet de sa bottine. Elle a serré son bracelet, son père lui a comprimé le bras j même issue qu'aux menaces de la veille. Enfin, une heure et demie après, étant h la promenade, elle a eu encore une atteinte pendant laquelle elle a fait usage du bracelet, en même temps que son frère lui comprimait le bras; la sensation a persisté quelque temps malgré la compression, ce qui était déjà arrivé dans les autres crises du jour et de la veille. A six heures du soir, à dîner, der-
76 EXPOSITtON DES FAITS.
nière menace excessivement courte, d'une demi-minute; la constriction du bracelet l'a fait cesser immédiatement. Même traitement.
18. — Aucun ressentiment. La jeune personne est très bien. // reste ?> pilules, réitérer et continuer à 9.
Avril 1". — Très bien , sauf un peu de langueur au physique et au moral. On a réitéré trois fois k^ pilules; il en reste '2li. Il ena été pris, en quatorze jours, 123 au lieu ^e 126.
15. — Beaucoup plus d'entrain depuis huit jours. 0/in'a pas manqué une seule pilule. On a renouvelé trois boîtes; il reste 42 pilules de la troisième. Même traitement.
30. — Très bien. Cependant Albertine ressent souvent de la fatigue dans le poignet gauche, et instinctivement elle soutient fréquemment cet avant-bras fléchi, appuyé contre sa ceinture. // reste 10 pilules et 2 07it été perdues; on en a manqué 9. Même traitement.
Mai 2/i. — Aucun ressentiment j la fatigue du bras gauche a complètement cessé depuis deux semaines. Soixante et onze jours se sont écoulés depuis les dernières menaces. La jeune fille est dans un état de bien-être qu'elle n'avait pas connu depuis longtemps. Elle a pris, depuis ma dernière visite, quatre boîtes de /i8 pilules ; la cinquième est entamée, il reste 30 pihdes ; calcul fait , les doses ont été prises très régulièrement. Réduire à 6 pilules par jour.
Juin 26. — Aucun malaise; bien-être parfait. Albertine a employé, outre les 32 pilules restant, quatre boîtes de /i8 ; il reste 2 pilules. Elle en a donc pris exactement 6 par jour. Elle n a pas quitté son bracelet. Réduire à 5 pilules, et diminuer d'une par jour chaque semaine.
Août M. — Cinq mois, ou plus exactement 153 jours s'étaient écoulés sans aucun indice de la maladie , quand
hier matin notre jeune fille, é{3rouvant comme une sensation de roideur dans la main , a mis par précaution son bracelet qu'elle avait quitté depuis trois semaines, et a pris deux pilules. {Les ayant discontinuées moins rapidement que je ne l'avais dit , elle en prenait encore une par jour depuis le 5.) A six heures et demie du soir, recevant une visite, elle a été prise subitement de contraction des deux derniers doigts j elle a serré son bracelet et la crampe a duré une minute. Pendant ce temps elle était pâle , avait quelques frissons et un sentiment de froid. (Etait-ce l'émotion?) A huit heures et demie et à onze heures et demie, mêmes crises; mêmes précautions, même résultat. La nuit, excellent sommeil. Elle avait pris deux nouvelles pilules à six heures du soir et deux en se couchant. Elle a eu de violents maux de dents il y a quinze jours, pendant trois jours. En recherchant si quelque cause accidentelle avait pu amener cette rechute, j'apprends en outre que, cinq semaines avant les premières atteintes de sa maladie , elle avait commencé à coucher dans une très petite chambre qu'elle a quittée, au mois de mai, pour une plus vaste. Depuis cinq semaines elle couche de nouveau dans un cabinet oiî elle a la sensation de manquer d'air . (Est-ce une coïncidence du hasard, ou y a-t-il là liaison de cause à effet ?)£'n tout cas, j'exige une autre chambre à coucher.
Albertine est revenue depuis hier au soir à 6 pilules par jour, comme nous l'avons vu; elle en a déjà pris 2 aujourd' hui. Il en reste *2 dans la boîte. Le retour des menaces a eu lieu après un traitement consciencieux de plus de six mois, temps pendant lequel elle a pris 215 grammes d'oxyde de zinc. Continuer à 6 pilules par jour.
Novembre 12. — Aucun ressentiment. Du 16 août juS' qu'au milieu d'octobre , c'est-à-dire pendant deux mois ,
les 6 pilules ont été administrées régulièrement chaque jour; il en a été pris ensuite 5 seulement jusqu'au !«'■ novembre; le 2, seulement 3, pour achever la neuvième boîte de hQ pihdes chacune. On a cessé le traitement pendant siço jours; puis on l'a repris le 9 à li par jour. Continuer en diminuant d'une pilule par jour, tous les quinze jours.
La dernière prescription a été suivie avec exactitude : 97 grammes de zinc ayant été pris depuis la dernière menace , la dose totale du remède a été de 312 grammes employés en un an.
1848 janvier. — Depuis trois ans et demi notre intéressante malade n'a éprouvé aucun ressentiment de cette affection qui avait été pour ses parents la plus cruelle épreuve. Quel que soit le degré de reconnaissance qu'ils aient pu conserver de cette cure, je doute qu'elle soit aussi vive que le fut ma propre satisfaction.
La guérison se soutenait après le 30 septembre 1850.
Résumé. — Aliénations mentales, épilepsie, idiotisme dans la famille maternelle ; rachitisme et scrofules dans la ligne paternelle. Début à dix-huit ans sans cause occasionnelle. Aura ou crampe initiale sans attaques , revenant par paroxysmes a un mois d'intervalle. Deux attaques dans le second paroxysme , de durée et d'intensité moyennes, 312 grammes d'oxyde de zinc en un an. Deux paroxysmes de six , puis trois menaces, à deux , puis à cinq mois d'intervalle. Guérison qui se soutient depuis plus de six ans.
Ni le diagnostic, ni la réalité de la guérison dans ce cas n'ont besoin d'ôtrc appuyés de commentaires. Nous reviendrons plus lard sur d'autres circonstances intéressantes de
GUÉRISONS APRÈS Tli AITF.MKM". 7l
ce fait. Je me bornerai ici à justifier les détails un peu minutieux sur le traitement dans lesquels je suis entré. J'ai eu pour but de faire connaître , dans son application , le moyen que j'emploie le plus fréquemment pour constater les quantités exactes de médicaments qui ont été employées. En me faisant montrer à chaque visite la boîte de pilules ou le paquet de poudres , en comptant et notant la quantité qui reste, j'obtiens par un calcul très simple les doses réellement employées, pourvu qu'il ne se soit pas écoulé un temps trop long entre deux contrôles. Une visite chez le pharmacien est un autre moyen de vérification dont j'ai déjà parlé. Il ne reste , pour se mettre à l'abri d'erreurs , qu'à veiller à ce que les remèdes ne soient pas escamotés par le malade; mais ce cas est fort rare et c'est aux parents que je confie le soin de cette surveillance. On verra, dans la suite de cet ouvrage , combien l'appréciation exacte des quantités de remède réellement administrées m'a fourni de données utiles. Au reste, j'épargnerai désormais à mes lecteurs la plupart de ces détails.
Douzième observation.
Alexandre, âgé de onze ans et demi, est d'une taille audessous de la moyenne et d'une bonne conformation : il est maigre et a les cheveux châtains j son tempérament est lymphatico-nerveux; il est d'un caractère impatient et d'une intelligence ordinaire.
Son aïeul paternel est mort à cinquante-cinq ans d'une maladie du cœur; l'aïeule de la même branche a eu en 1 845 une légère atteinte d'apoplexie avec hémiplégie , dont elle est bien remise. (Elle a succombé plus tard à une nouvelle attaque.) Le père est un homme très mobile et d'une rare
sensibilité; sauf quelques accidents de gastralgie, il s'est toujours bien porté. Li'aïeul maternel est mort à soixante-six ans d'une apoplexie; l'aieule et une tante de la même branche ont succombé à des affections cancéreuses ; la mère est morte jeune d'une péritonite puerpérale peu de jours après la naissance d'Alexandre. A une époque très avancée de sa grossesse, elle versa dans un fossé, ne fut point blessée , mais eut une grande frayeur.
L'enfant a eu des convulsions, étant encore en nourrice, et il a été sujet à des éruptions partielles d'eczéma.
11 paraît qu'il a la funeste habitude de l'onanisme; mais je n'ai pu constater jusqu'à quel degré.
La première attaque d'épilepsie a eu lieu, de jour, le 15 février 1839; je n'ai pu recueillir aucun détail sur cette première crise.
La seconde survint le 12 avril : l'enfant, appuyé en avant sur un bâton , regardait jouer quelques uns de ses camarades , quand il tomba brusquement à terre sur le front, sans pousser aucun cri. Il éprouva de violentes convulsions, et;, quand on le releva, il avait la figure souillée d'écume et de sable. 11 était complètement sans connaissance. On le transporta dans une maison près de là. Je fus appelé immédiatement; cependant un quart d'heure au moins s'écoula entre le moment de la chute et mon arrivée auprès de ce jeune garçon. Il était dans un état comateux complet, avec stertor et insensibilité générale; il portait, au front, la trace d'une violente contusion. Je n'étais point le médecin de la famille et je voyais cet enfant pour la première fois ; je donnai les directions usitées en pareil cas et je ne revis plus Alexandre jusqu'au 1" mai.
11 eut un troisième accès , le 26 avril , quinze jours après le précédent. Celte attaque eut lieu sur une promenade
GUKRISONS APRÈS TRAITEMENT. 81
publique. Mon excellent ami Toepffer, ce littérateur distingué que Genève a perdu depuis quelques années , fut témoin de cette attaque. Ce n'était pas la première fois qu'il en voyait ; il m'en rendit un compte exact. Cet accès avait ressemblé tout à fait au précédent : chute subite , convulsions violentes et générales, perte absolue de connaissance 5 asphyxie imminente , écume à la bouche , puis coma.
La famille , sur la connaissance d'un succès que j'avais obtenu dans un cas semblable, me fit appeler quelques jours après. J'eus une conférence avec le médecin ordinaire, à la suite de laquelle je me chargeai de diriger le traitement. On avait fait, après la première crise, une cure de selin des marais; mais, comme on l'a vu, elle n'avait point empêché le retour des attaques. Je n'ai eu du reste aucun détail sur ce traitement, n'ayant su la chose que beaucoup plus tard.
Le 1" mai , cédant au désir des parents qui cherchaient encore à se faire quelque illusion sur la nature de la maladie, je prescrivis huit grains de calomel en deux doses, à prendre le soir et le matin. Le calomel eut son effet purgatif, mais n'entraîna point de vers.
Le 5, j'ordonnai : oxyde de zinc, extrait de valériane ^ aa gram. 1 ,30; en 2[\.pilules; 3 par jour; je fis suspendre au jeune Alexandre ses études et l'envoyai à la campagne oii il ne s'occupa pendant tout l'été qu'à jouer, faire de la menuiserie et lire pour se récréer; mais je ne prescrivis rien de particulier pour le régime diététique.
Ce traitement fut suivi avec assez d'exactitude jusqu'à la fin d'août, c'est-à-dire pendant quatre mois. Je fis suspendre le remède pendant le mois de septembre. Au commencement d'octobre , Alexandre prit une boîte de 2/|. pilules en
quinze jours, puis cessa le zinc pendant cinq semaines, A la fin de novembre, dernière dose. L'enfant étant en état de parfaite santé, reprit le cours de ses études.
Il n'eut aucun ressentiment de sa maladie jusqu'en 18/i5, c'est-à-dire pendant près de six ans. Ayant renoncé de bonne heure à l'éducation classique pour laquelle il avait peu d'aptitude, il s'était voué à une carrière artistique.
Dans le courant de février 1845, à l'occasion d'un changement de direction dans ses études, il se livra au travail avec assiduité et contention. Le lo et le ili mars, il dut veiller un peu tard , quoique ayant besoin de sommeil. Voilà les seules causes auxquelles un examen attentif ait pu attribuer la crise que nous allons bientôt décrire. Il faut ajouter cependant que des renseignements ultérieurs m'ont fait connaître qu'il était retombé dans la mauvaise habitude que j'ai signalée au commencement de cette histoire. Le ili, vers sept heures du soir, en se rendant à une soirée chez un ami , il resta un peu en arrière de son père et se trompa de maison. Il dit, pour expliquer cette erreur, qu'il avait les idées embrouillées.
Le 15, il se coucha à onze heures; il avait été taciturne dans la soirée. Dans la nuit , vers deux heures du matin , son père, qui couche non loin de lui, fut réveillé par un cri. 11 trouva son fils en proie à de violentes convulsions et sans connaissance. Il eut le temps de réveiller sa mère dans une chambre voisine, de lui parler et de revenir avant que les convulsions eussent cessé. La bouche était couverte d'écume , la respiration de temps en temps râlante et embarrassée. Après quelques minutes, la connaissance revint. Il y eut encore un très léger accès, suivi de sommeil, mais d'un sommeil d'abord agité : le jeune homme se retournait adroite et à gauche, gémissait et rAvait haut.
GUKRÎSONis APIIKS TRAITEMENT. 83
Ces détails me sont rapportés le 16 au matin. Je prescris : Oxyde de zinc, gram. 2,60; extrait de valériane^ quantité suffisante : pour '^k pilules; 3 par jour. Les prendre d'abord une heure après le repas , puis une hernie avant s'il n'y a pas de nausées. Suspendre le travail et cesser le vin qui est pris coupé, mais en assez bonne quantité. Exercice fréquent et modéré. Renoncer aux mauvaises habitudes.
Mars 17. — Alexandre a pris trois pilules hier après le repas sans avoir de nausées j il en a déjà pris deux aujourd'hui avant les repas , et a eu après chacune un léger mal de cœur. Sommeil un peu agité. Il a passé hier une partie de l'après-midi sur son lit. Il a encore de la fatigue aujourd'hui. Continuer.
23, — Piien, si ce n'est le sommeil agité, mais de moins en moins. Les pilules, prises avant le repas, donnent des nausées qui cessent en mangeant; prises après, elles ne donnent lieu à aucun malaise. Réitérer; h- pilules par jour.
30. — Même état. Troisième dose; 5 pikdes par jour ; puis 6 en commençant la quatrième dose. Ne les prendre qu'après le repas.
Avril 7. — Il a un peu de nausées depuis qu'il prend 6 pilules par jour. Finir la quatrième dose ; puis oxyde de zinc, gram. /j.,00; extrait de valériane, quantité suffisante : pour 24 pilules; toujours 6 par jour.
15. — Son impatience naturelle a beaucoup augmenté depuis l'attaque; il est devenu très irritable. Il n'a plus de nausées. Réitérer la dernière dose et continuer chaque jour le même nombre de pilules.
28. — Alexandre est bien : bon sommeil , bon appétit; point de nausées. Même traitement.
Mai 6. — Très bien. Idem.
8i KxronTiON dî:s faits.
23. — Très bien. Il a essayé, sans inconvénient, de prendre ses pilules 3 à 3, deux fois par jour. Continuer.
Juin 11. — Il est très bien. Cependant, depuis quelque temps , il a peu d'entrain et la marche le fatigue vite. Il va passer quelques semaines à la campagne. // dit être très régulier dans soji traitement. Vérification faite ^ il pourrait l'être davantage ; f insiste pour qu'il y mette plus d'exactitude.
Septembre 12. — Il a continué sa cure sans trop de négligence; mais il en est arrivé, dit-il, à ne pouvoir faire presque aucun mouvement, après avoir pris ses pilules, sans s'exposer à vomir. Je constate qu'il a pris, depuis le début du traitement, 80 grammes d'oxyde de zinc.
Réduire à II pihdes par jour.
Octobre 3. — Le jeune homme continuant à être bien , je fais cesser le traitement. Il a été consommé depuis le 12 septembre 16 grammes de zinc. La quantité totale administrée dans le traitement de la rechute a donc été de 96 grammes. La cure a duré sans interruption six mois et demi.
1850, septembre 30. — Alexandre a toujours joui d'une très bonne santé, et n'a eu aucun ressentiment de sa maladie.
Résumé. — Aïeule paternelle et aïeul maternel apoplectiques; mère morte de péritonite quelques jours après la naissance du malade. Convulsions dans renfance; onanisme 3 début à onze ans ; trois attaques intenses en deux mois et demi. 20 grammes de zinc en sept mois; aucune attaque dès le début de la cure; guérison pendant six ans. Plechute: deux attaques consécutives ; 96 gramm. d'oxyde de zinc en six mois et demi. Guérison soutenue dejtuis cinq ans et demi.
Alexandre rechutera-t-il encore, et ne doit-on consi-
GUÉniSONS APRÈS TRAITliMENT. 85
dérer ce que j'ai appelé guérison que comme une simple suspension des accès? Je soulève cette objection parce qu'elle naîtra sûrement dans l'esprit de quelques lecteurs, soit à l'occasion du fait actuel , soit à l'égard d'autres faits qui suivront, et parce que je désire y répondre une fois pour toutes. Dans une maladie aussi éminemment chronique et aussi variable dans ses manifestations que l'épilepsie, on peut soutenir, en effet , que , quand les attaques reparaissent après un temps plus ou moins long , la maladie n'a pas cessé d'exister, mais que la période d'intermission s'est prolongée; il y aurait ainsi amélioration, mais non guérison. D'un autre côté , on peut répondre que , si la cessation des accès pendant plusieurs années ne constitue pas une guérison , il n'y a plus de motif pour croire jamais un malade guéri ; car, même à sa mort et qu'elle qu'en soit l'époque, on pourra toujours dire que rien n'établit qu'il n'eût pas rechuté si sa vie se fût encore prolongée. Cette question , comme tant d'autres en médecine , n'est pas susceptible d'une solution absolue. Nous établirons plus tard par les faits que l'épilepsie paraît se développer sous l'influence de causes presque toujours originelles et que par conséquent la disposition à reprendre les accès doit survivre longtemps à la disparition de ceux-ci. Mais, de ce que la disposition persiste , il n'en résulte pas que les effets morbides de cette prédisposition n'aient pas cessé.
Pour nous, jusqu'à preuves plus complètes, nous regarderons un malade comme guéri toutes les fois que , sous l'influence d'un traitement, nousaurons vucesser les attaques pendant un temps qui dépasse de beaucoup la limite d'un simple retard dans la marche habituelle des accès, surtout si la cessation date de plusieurs années. Dans le cas oii , après une longue période, longue relativement à la marché
ordinaire des attaques ^ les accès auront reparu, nous verrons là une simple rechute ; si un nouveau traitement supprime les attaques , nous estimerons qu'il y a eu une nouvelle guérison. Mais quand la rechute se sera répétée, nous consentons, pour le moment, à ne voir dans ces cas qu'une amélioration plus ou moins notable , et nous sortirons ces faits du cadre des guérisons.
En résumé , toutes les fois que nous aurons obtenu une cessation prolongée des attaques , nous classerons le fait parmi les guérisons ; nous rangerons dans la même catégorie les cas où il n'y a eu qu'une seule rechute suivie de guérison. Nous renverrons aux améliorés les cas à rechute non guérie, et ceux à double rechute.
Telles sont les règles que nous nous sommes tracées , âvec l'intention bien arrêtée d'être juge impartial de la valeur des résultats que nous avons obtenus. On verra, dans le cours de l'ouvrage , qu'en tranchant ainsi la question , nous nous sommes montré sévère dans notre appréciation. Si l'on estime d'ailleurs que , pour tel ou tel cas , nous avons mal jugé, libre à chacun, nous l'avons déjà dit, de faire passer le fait dans la catégorie suivante et de tenir note de ce changement quand nous déduirons nos conséquences.
Treizième observation.
Jean S... , Agé de quatorze ans et demi , est très grajnd pour son âge , mais d'une bonne conformation ; il a les cheveux châtains. Son caractère est indépendant, son intelligence ordinaire.
Son père et un oncle paternel sont morls phthisiques vers l'Age de trente ans ; sa grand'mèrc maternelle a été pendant quelque temps atteinte d'aliénation mentale (elle
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est morte en clémence plusieurs années après); son aïeul maternel a succombé à une apoplexie avec hémiplégie , postérieurement à la maladie de Jean ; une tante paternelle a été plus tard aliénée.
Notre malade a eu, à l'âge de six mois, une coqueluche prolongée ; mais il ne s'est presque jamais enrhumé dès lors. Il a eu plus tard une rougeole bénigne. Il a été en outre sujet, dès sa plus tendre enfance , aux trichocéphales. Il a les yeux habituellement cernés. Sa santé , du reste , a été excellente.
Il mange d'une manière immodérée.
En mai 1840 , se trouvant , sans s'en apercevoir, près d'une pièce de canon, l'explosion lui causa un violent ébranlement. Le soir, à neuf heures, en mangeant une soupe, il dit, après la première cuillerée : J'aimai... ; il pâlit, ses yeux se fermèrent , et , comme il semblait près de s'évanouir, son père le retint sur sa chaise. Il perdit un instant complètement connaissance, et , en revenant à lui, il demanda à aller se coucher. La nuit fut excellente. Il était très bien le lendemain matin.
En avril 18/il , près d'un an après , étant à dîner vers midi, il éprouva un malaise de même nature : on Tétendit sur le plancher ; il perdit entièrement connaissance pendant quelques instants 3 les yeux se renversèrent derrière les paupières ; il eut quelques mouvements de tension des bras , rougit, eut le front couvert de sueur et reprit promptement ses sens. Transporté dans son lit , il dut y demeurer toute la journée ; car , à chaque tentative qu'il faisait pour se lever, il était pris de vertiges et de nausées. Il est fort sujet à cette dernière incommodité.
Le 6 octobre à midi et à table comme toujours , il a eu une absence ou perte de connaissance complète, à ce
point qu'il ne s'est pas aperçu qu'on l'avait couché par terre ; mais à peine était-il étendu, qu'il a reconnu sa mère et qu'il a parlé. 11 n'aurait eu aucun mouvement convulsif ; les yeux étaient fermés. Il a demandé à gagner son lit et y est resté une heure, livré à un sommeil profond avec un peu de sterlor. Avant de se coucher, il a rendu une assez grande quantité d'urine limpide comme de l'eau. La crise a été précédée d'une légère douleur, qui du ventre est remontée au cœur (il montre l'épigastre) et de là à la tête ; alors il a perdu connaissance. La mère attribue tout cela à des vers. Calomel, gram. 0,30, à prendre le soir même en une seule dose ; puis oxyde de zinc , gram, 2,60 ; sucrer 8,00 : en 24 doses ; k par jour,
10. — Le calomel a procuré trois évacuations liquides sans traces de vers. Excellent appétit, très bon sommeil. // a commencé les poudres le 8 ; les continuer.
13. — Point d'absence. Il n'a pas fini sa première dose de poudres. Les premiers jours , surtout le matin, elles lui ont quelquefois fait mal au cœur. Continuer; puis oxyde de zinc, gram. 8,00: en Jx^ poudres; Jx par jour.
\.%hli, février 20. — Pendant deux ans et quatre mois et demi , Jean n'a eu aucun ressentiment de ses absences. On avait fait préparer la dose prescrite le 13 octobre 1841 ; mais , vérification faite , il n'en avait pas pris une seule poudre. Il a donné pour excuse les nausées que lui causait ce remède. Hier au soir il a mangé d'un excellent appétit deux fois de la soupe et deux fois du pâté. Tout à coup il a dit : Maman, j'ai mal; il a poussé une sorte de soupir plaintif. Sa mère l'a saisi dans ses bras : il avait les yeux fixes ; après avoir fléchi en avant la tôte et le corps, il a été pris d'un mouvement forcé d'extension du tronc et des jambes. On l'a étendu sur le plancher; alors les yeux se
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sont fermés et sa figure s'est colorée en rose (il est habituellement pâle); plus tard il a pâli. Il n'y a point eu de secousses des membres, point de râle, point d'écume ; mais il a uriné dans ses vêtements. Après une minute au plus, sa mère lui ayant demandé comment il était, il a ouvert les yeux et a répondu ; J'ai eu mal; mais cela a passé, je suis bien. Il s'est relevé facilement , a eu de la nausée et s'est appuyé la face sur son lit. Il a demandé bientôt à se coucher. En se déshabillant il a eu un abondant vomissement, puis s'est mis au lit , a dormi profondément toute la nuit et s'est réveillé bien portant. Il s'est rappelé très distinctement ce qui lui est arrivé avant et après la perte de connaissance dont il a eu le sentiment. Donner trois fois par jour la moitié d'une des poudres d'octobre i8/|.l, que sa mère a retrouvées.
Mars 2. — Point d'absence. La poudre prise une demiheure après son dîner lui donne toujours un peu de nausées ; il ne prend le remède qu'avec la plus grande répugnance. Les yeux sont toujours cernés; le jeune homme , du reste, est très bien. Les urines sont de bonne couleur , mais un peu écumeuses. // reste 7 poudres ; les finir ^ puis oxyde de zinc, gram. 2, 00 -^extr. de valériane, gram. 2, 60: pour 2lipihdes; 2> par jour {c'est exactement la même dose journalière que les jours précédents).
12. — Très bien. Point de nausées ; il prend ses pilules sans répugnance. Oxyde de zinc, gram. 2,60; extr. de valériane, 2,00: en '^k pilules; Z par jour.
20. — Toujours très bien ; mais il rend beaucoup de trichocéphales. Point de nausées. Oxyde de zinc, gram. /lOO ; extrait de valériane , quant, suff. : en 24 pilules ; 3 par jour.