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Du protestantisme en France

« Les cieux et la terre passeront, a dit le Christ, mes paroles ne passeront point. » Si nous prenons ce passage de l'Évangile dans un sens purement humain, il n'en exprime pas moins une grande et salutaire vérité confirmée par l'expérience : c'est que la religion est au-dessus des vicissitudes du sort et des caprices de l'opinion; c'est qu'elle exerce sur nos esprits et sur nos affaires une influence qu'aucun événement, qu'aucune force ne peut sensiblement affaiblir. Celui qui serait tenté d'en douter n'a qu'à jeter un regard autour de lui. Il verra aussitôt que les questions les plus graves prennent un caractère nouveau de gravité, dès qu'elles touchent aux intérêts réels ou supposés de la religion; que des peuples, dont l'inertie était à peine troublée par le bruit des champs de bataille, sont attentifs et émus à la voix de quelques vieux prêtres; que, semblable, enfin* à cette puissance surnaturelle qui faisait jadis parler les muets et marcher les paralytiques, cette grande cause de la

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religion a rendu le mouvement et la voix aux âmes les plus débiles, et a fait presque monter l'anathème sur des lèvres qu'on aurait crues condamnées pour toujours au silence ou à la flatterie. Qu'on approuve ou qu'on blâme ceux qui défendent ainsi leur religion ou qui croient la défendre, ce n'en est pas moins un beau spectacle que de voir les hommes agités par autre chose que par de vils intérêts ou de petites passions, et, grâce à Dieu, ce n'est pas la dernière fois que ce spectacle sera donné au monde. La dignité humaine est intéressée à ce que la religion garde ce merveilleux empire sur les âmes, puisqu'elle seule peut marquer une certaine limite à leur abaissement et dire à la passion de l'obéissance ce que l'Éternel a dit à la mer: « Tu n'iras pas plus loin. »

Mais au milieu d'une agitation qui enveloppe peu à peu tout ce qu'il y a de catholiques dans le monde, et à laquelle aucune âme vraiment catholique ne peut échapper, nous avons été plus frappé qu'à l'ordinaire du privilège qu'ont les Églises protestantes de ne pouvoir être troublées pan des événements de ce genre et de pouvoir considérer avec sang-froid les conséquences variées de nos révolutions et de nos guerres. Non-seulement elles n'ont rien à voir dans ces questions de souveraineté temporelle et d'intégrité territoriale, qui sont pour l'Église catholique une si grande affaire , mais sur d'autres points importants elles se trouvent dégagées d'embarras considérables que l'Église catholique paraît condamnée à voir se dresser tour à tour devant elle. Nous dirions volontiers que les Églises protestantes nous paraissent en règle avec l'avenir, en ce sens qu'elles n'ont à appréhender aucune lutte sérieuse avec les gouvernements ou avec les peuples, que le développement des idées modernes

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en matière de cultc^d'administration, de droit public, n'est nullement fait pour menacer leur existence ou pour contrarier leur progrès, en un mot, qu'elles ont plus à espérer qu'à craindre du mouvement général du monde.

Il suffit, pour le comprendre, de relire ce qu'écrivait, en 1829, le savant et modeste pasteur de Nîmes qui publiait, dès cette époque, sur le protestantisme en France, un ouvrage auquel le temps et les événements donnent de plus en plus raison. On a rarement vu un sage et ferme esprit marcher avec autant de bonne foi dans le chemin de la vérité, et exprimer des idées fortes et justes avec autant de candeur. Sur la plupart des points d'histoire ou de doctrine que Samuel Vincent a touchés dans cet intéressant travail, il a devancé de beaucoup les idées de son temps et se trouve d'accord avec les meilleurs esprits du nôtre. Mais il n'y a rien en lui qui sente le révélateur, le prophète, ou même le pédagogue. C'est un chrétien sincère et surtout tolérant, un véritable ami de ses semblables, vivement pénétré des beautés de la religion, ému de sa grandeur et cherchant à en répandre les bienfaits dans un langage plein d'onction et de charité. Profondément respectueux pour toutes les grandes formes de la pensée religieuse, mais fortement attache au protestantisme et particulièrement aux Eglises de France, Samuel Vincent se demande quelles seraient les meilleures conditions d'existence et de progrès pour ces Égkses, d'abord dans leur régime intérieur, ensuite dans leurs relations avec l'État. L'examen de ces deux questions est le fond de son œuvre, et il est intéressant de l'y suivre; ce sont, en effet, ces deux questions qu'il faut envisager de préférence, si l'on veut se former une idée juste des rap-

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ports du protestantisme avec la civilisation moderne et par conséquent de son avenir.

S'il est dans l'histoire un fait incontestable, c'est que les auteurs de la réforme n'ont pas eu un seul instant la pensée d'établir dans la société chrétienne ce que nous entendons aujourd'hui par la liberté de conscience et par le droit d'examen. Ils voulaient simplement substituer une orthodoxie à une autre, et revendiquaient l'obéissance des esprits au nom de la vérité avec la même sécurité de conscience et la même autorité que leurs adversaires. Mais, dans les affaires humaines, le fait et, l'exemple sont plus forts que toutes les théories. Si les réformateurs n'accordaient nullement en principe la liberté de conscience, ils en usaient évidemment pour eux-mêmes; ils faisaient appel à la raison des peuples, en même temps qu'ils réclamaient leur foi; ils montraient enfin comment on résiste aux anathèmes de l'autorité ecclésiastique, aux ordres de l'autorité civile , comment on endure le fer et le feu pour la défense d'une opinion particulière. L'histoire et les destinées de la réforme, le spectacle même de ses épreuves et de ses victoires, ont parlé plus haut que les doctrines de ses fondateurs, et qu'on lui en fasse un reproche ou un titre de gloire, ses amis et ses adversaires s'accordent à reconnaître qu'elle a introduit dans le monde la liberté de conscience et le droit d'examen.

Ce n'est là, toutefois, que le côté négatif de la réforme, et lë droit de choisi? ses croyances ne peut à lui seul constituer une religion. Ne faut-il pas que certaines opinions soient communes à tous les fidèles, qu'il y ait des points fixes de doctrine et certaines croyances déterminées qui servent de lien à la société religieuse et de texte à l'édification populaire? En un

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mot, sans une confession de foi, peut-il y avoir une Église? D'un autre côté, si cette confession de foi existe autrement que comme une tradition respectée et comme un glorieux souvenir, si elle est en pleine vigueur et investie d'une réelle autorité, si elle exige impérieusement l'adhésion de tous les fidèles, comment éviter, dans chaque Église, des dissentiments, des décisions dogmatiques, des résistances et, finalement, des luttes analogues à celles dont la réforme est sortie? En l'absence d'un chef visible de l'Église et d'un interprète divin de ses doctrines, avec 4e droit et l'habitude de consulter directement les livres saints et d'y chercher la vérité, comment les Églises protestantes échapperaient-elles à des séparations successives et cà un fractionnement indéfini, si une adhésion explicite et constante à telle ou telle confession de foi était imposée à tous ceux qui veulent demeurer dans leur sein? Samuel Vincent a décrit avec finesse le travail de décomposition qui lui paraît l'inévitable conséquence de ce système : « Dans son infatigable activité, dit-il, l'esprit humain ouvre un nouveau point de vue sur quelque sujet religieux. A l'instant môme, une discussion s'établit, clans laquelle les hommes réfléchis prennent des partis opposés. Au lieu d'en attendre l'issue avec calme, dans la juste espérance que la vérité y trouvera son compte et finira par gagner le plus grand nombre de partisans, on regarde la discussion comme un désordre et comme un scandale ; on s'assemble pour y porter remède, et le parti dominant, quelle que soit la forme" sous laquelle il règne, commence par régler, avec toute la précision et la subtilité dont il est^apable, quelle est la vérité sur le point en litige. On exclut du corps de l'Église tous ceux qui n'admettent pas dans toute sa teneur la décision qui

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vient d'être prise. Laissons le parti vaincu devenir ce qu'il pourra, se constituer en Église, se déclarer même, si cela lui fait plaisir, la seule Église orthodoxe et chrétienne, et suivons le parti vainqueur. La croyance est définitivement réglée sur l'article controversé. Tout le monde est d'accord maintenant; l'Église s'est décantée; il n'est resté dans son sein que ceux qu'elle reconnaît purs. Mais hientôt le désir même de soutenir le système favori contre ceux qui l'attaquent, le besoin de l'enseigner, et par conséquent de l'éclaircir ; enfin cette insatiable curiosité de l'esprit humain, qui cherché toujours à voir par delà les limites, entent bientôt une nouvelle question sur celle qui vient d'être résolue. Cette question amène une discussion nouvelle non moins vive que la précédente; la discussion amène promptement une autre décision, et la décision une séparation définitive. Ainsi les subdivisions se multiplient sans cesse ; le corps de l'Église s'affaiblit en même temps que l'ardeur pour la dispute s'échauffe. Les décisions s'établissent d'abord sur les points les plus importants. Mais, quand ceux-là sont vidés, on s'en occupe à peine, par cela même qu'ils sont réglés d'une manière définitive, et tout l'intérêt se porte sur des questions nouvelles que la discussion a soulevées, et dont on attend encore la détermination solennelle. A force de passer par ces ramifications successives, l'on arrive enfin à des branches imperceptibles, sans fleurs et sans fruits, autour desquelles se consument, dans d'inutiles combats, les plus beaux talents et les plus nobles facultés, » Ce n'est pas tout : ces décisions dogmatiques, que la défense des confessions de foi rendrait nécessaires, et qui diviseraient à l'infini l'Église, ne peuvent avoir, aux yeux de celui-là même qui les accepte, un caractère absolu de certitude. En effet,

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les assemblées les plus solennelles, délibérant sur le dogme, ont souvent donné la victoire à Terreur : aucun protestant ne peut le nier; car s'il le niait, pourquoi serait-il protestant?

S'il faut éviter les confessions de- foi nouvelles comme des sources certaines de désunion et d'affaiblissement, s'il faut même se garder d'exiger pour les anciennes un empire constant et absolu, une autorité permanente sur les âmes, s'il faut les considérer plutôt comme les glorieux monuments de l'histoire du protestantisme que comme les invariables dépôts de ses croyances, quel système faut-il substituer à celui des confessions de foi pour maintenir une certaine unité de doctrine entre les fidèles sans mettre en danger la paix de l'Église ? C'est, selon Samuel Vincent, le système d'une entente tacite sur les grandes vérités du christianisme et d'une tolérance étendue sur tout le reste; c'est l'agrandissement presque indéfini de la sphère des opinions libres, ayant toujours cependant pour centre immuable l'autorité des saintes Écritures.

« S'en tenir uniquement à la Bible, dit-il, peut donc être un lien capable de réunir les chrétiens en un même corps, tandis qu'évidemment tout ce qu'on y ajoute soit d'après des autorités humaines, soit d'après les vues des individus, ne peut tendre qu'à diviser. Les confessions de foi ou déterminations anciennes ont perdu leur influence et ne peuvent plus la recouvrer; on compte les hommes qui déclarent en admettre tout le contenu, lequel n'est pas toujours constant à lui-même. D'autres déterminations ne réussiraient pas davantage, car il en sortirait de plusieurs endroits très-peu semblables entre elles. Mais la Bible nous réunit, nous la regardons tous comme une autorité

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dominante et légitime, et si nous différons dans l'interprétation de quelques passages, du moins sommesnous d'accord en ce point que nous la regardons tous comme une loi. Et c'est déjà beaucoup pour s'entendre que d'admettre la même loi et de ne différer que dans l'interprétation de quelques articles. Sans cloute un grand nombre de passages de la Bible peuvent recevoir des interprétations diverses et plusieurs sont enveloppés de nuages et d'obscurités... Mais ces difficultés sont pour la plupart entièrement étrangères au sentiment religieux, aux fondements de la vraie piété, à la direction que le chrétien doit donner à sa vie, à la nature de ses plus belles espérances et aux moyens par lesquels il peut parvenir à les réaliser. Et par cela même que ces difficultés ne touchent point à ces grands intérêts, elles ne doivent point troubler l'âme du chrétien ; encore moins doiventelles jeter la division dans l'Église et faire à la charité de douloureuses blessures. C'est quand ils sauront se résoudre à laisser obscur ce qui est obscur, douteux ce qui est douteux, indéterminé ce'qui est indéterminé, que les chrétiens verront avec surprise au-dessus de ces rochers arides et de ces abîmes sans fond, où ils ont si souvent épuisé vainement leurs forces, se développer à leurs yeux une vaste plaine où leurs pas s'arrêteraient enfin sur un terrain ferme, où ils s'embrasseraient les uns les autres dans l'abandon, dans la confiance et dans la paix. Un Dieu unique, immense, bon, juste et sage, créateur et gouverneur suprême de l'univers, père et ami du genre humain; la destination de l'homme à l'éternité, la sainteté de la loi morale, que Dieu grava dans nos cœurs comme l'impression de son éternelle volonté, la rémunération impartiale qui doit en suivre l'observation ou le

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mépris, l'existence et l'horreur du péché que l'Evangile ne proclame pas avec plus de force que notre conscience, la dispensation mystérieuse par laquelle Dieu a rendu possible le pardon du pécheur repentant sans effacer la distinction entre le vice et la vertu, qui est dans sa propre nature et dans celle de l'homme , son ouvrage; voilà les grandes, les éternelles vérités que l'Évangile proclame à chaque page, avec une clarté qui ne permet pas le moindre doute; voilà ce qui fait de Jésus bien autre chose qu'un sage, et du christianisme une religion digne de Dieu, un acte extraordinaire et admirable de la Providence divine; voilà ce qui satisfait à tous les besoins de l'homme. Et quand on est d'accord sur ces grandes choses que l'esprit le plus commun trouve sans peine dans l'Évangile, n'est-ce point assez pour se réunir dans un môme culte et pour s'édifier en commun? Heureux si on se contente de les poser avec cette simplicité , et si l'on ne veut pas y faire entrer les systèmes abstrus que la raison humaine tire de l'Écriture sainte, ou d'ailleurs par voie de déduction ou de conséquence! »

La question traitée ici par Samuel Vincent est aussi difficile qu'importante; il est aisé de comprendre qu'elle ait divisé et divise encore les meilleurs esprits. Créer des confessions de foi ou rendre toute leur vigueur aux anciennes, rétablir ou fonder une orthodoxie qui peut entraîner, comme celle de Rome, des rébellions et des schismes, dogmatiser et décider les uns contre les autres sans qu'on puisse dire d'une façon bien certaine où est l'autorité, n'est-ce pas condamner le protestantisme à des luttes et à des divisions croissantes, et donner un agréable spectacle à ses adversaires? Si cependant on adopte dans toutes ses

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conséquences le système de Samuel Vincent, si sur toute question Ton évite de se prononcer, de peur de s'affaiblir, si Ton ne convient jamais de ce qu'il faut croire, de peur de n'en pas convenir avec unanimité, si, en un mot, l'on se résout à ne jamais s'expliquer, de peur de ne point s'entendre, ne court-on point le risque d'introduire dans la doctrine et dans la discipline de l'Église un tel relâchement, une telle incertitude, des différences si nombreuses, que le fidèle ne sache plus que croire ni où se prendre, qu'il hésite au milieu des enseignements variés de ses pasteurs, ét qu'il en vienne enfin soit à les écouter tous avec une égale indifférence, soit à sentir le besoin d'une autorité plus sûre d'elle-même et plus généralement respectée? Des deux côtés, que de difficultés, que de périls! et quel serait l'embarras des Églises protestantes, si elles étaient condamnées à choisir hautement entre les deux systèmes et à établir irrévocablement dans leur sein, soit une orthodoxie rigoureuse, soit une entière liberté de croyances !

Mais les affaires humaines ne sont point réglées par cette inflexible logique, et les Églises protestantes ne sont point réduites à se resserrer jusqu'à devenir exclusives, ou à se relâcher jusqu'à cesser d'être. Ceux qui veulent un centre de croyance et une règle de foi ne prétendent pas toujours supprimer la liberté des opinions ni enlever à la conscience religieuse ce droit de libre interprétation qui est l'essence du protestantisme; ceux qui veulent porter le plus loin la liberté des opinions ne prétendent pas interdire à l'Église de se rendre compte d'elle-même,, de se connaître, de s'affirmer et de s'unir sur les principaux points de sa croyance. Samuel Arincent, par exemple, n'hésite pas à constater la nécessité d'établir un cer-

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tain nombre de conventions générales qui puissent prévenir les disputes dans le lieu môme où le peuple va chercher l'édification et l'instruction. Il demande seulement que ces conventions soient très-générales, négatives et non positives, orales et non écrites, afin qu'elles puissent maintenir l'ordre sans étouffer la liberté, prévenir la lutte sans arrêter le mouvement. En un mot, on peut incliner vers l'un ou l'autre système sans y tomber tout à fait et sans en subir les extrêmes conséquences; c'est à celui des deux partis qui l'emporte dans la pratique à user avec modération de son avantage et à ne point pousser à l'excès son principe : on peut maintenir l'unité dans l'Église sans l'étouffer, on peut y introduire la liberté sans la dissoudre.

Bien plus, on ne choisit pas ordinairement de propos délibéré entre les deux systèmes, parce que, à vrai dire, ce choix s'impose de lui-même à chaque Église, selon le temps et les circonstances. On a souvent dit des peuples qu'ils ont le gouvernement qu'ils méritent; on peut dire de même des Églises protestantes qu'elles se donnent par degrés, en ce qui touche leur règle de croyances, le régime intérieur qui convient le mieux à leur époque, à leur pays et aux dispositions morales de leurs membres. Tandis qu'en Angleterre, et plus encore en Amérique, la moindre différence d'interprétation, le moindre désaccord sur le dogme ou sur la discipline, peuvent suffire pour démembrer une Église et pour créer une secte nouvelle, les Eglises de Fiance peuvent supporter sans fléchir et embrasser sans se rompre des dissentiments d'une bien autre importance. Plus la foi religieuse est ardente, plus elle cherche à se rendre compte d'ellemême, à s'épurer et à s'approfondir, moins elle est capable de tolérer dans la même Église la présence et

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le contact de l'opinion d'autrui; mais si les questions religieuses ne sont pas pour le fidèle les premières de toutes, s'il n'est point possédé du besoin d'arriver à la certitude et d'y conduire les autres, s'il veut trouver dans la religion une source de consolations plutôt qu'un sujet de recherches et de disputes, il se contentera d'avoir sa place dans l'Église, sans y contester leur place à ses frères, et il endurera la liberté d'opinion sans se plaindre, comme il aurait souffert l'orthodoxie sans se soulever. Aussi voyons -nous les Églises de France beaucoup plus tolérantes et beaucoup moins exposées aux divisions que les Églises anglo-saxonnes, sans cesse troublées et souvent démembrées par l'ardeur et par les scrupules de leurs membres.

Nous n'avons aucune autorité pour nous prononcer en principe entre les deux systèmes , ni pour prendre parti soit avec les défenseurs des confessions de foi, soit avec les défenseurs de la liberté des croyances, et nous nous bornons à constater que le système le plus large et le plus libéral paraît avoir prévalu dans la pratique parmi les protestants français. Mais ce qui nous touche le plus dans cette grave question et ce que nous voudrions pouvoir le mieux mettre en lumière, c'est l'avantage considérable que . donne N aux Églises protestantes cette double faculté de comprendre dans leur sein les nuances les plus variées d'interprétation et de doctrine, ou bien, si elles le préfèrent, de se diviser en congrégations nouvelles sans qu'on puisse accuser ceux qui les ont formées de sortir du protestantisme. En effet, que les fidèles restent confondus malgré leurs dissidences ou qu'il leur suffise, pour se séparer, d'entendre différemment tel ou tel verset de l'Écriture, ils n'en gar-

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dent pas moins dans leur union ou dans leur fractionnement les principes essentiels du protestantisme; ils les mettent en pratique s'ils restent unis, ils les pratiquent encore s'ils se séparent, et que les Églises dans lesquelles ils adorent Dieu en esprit et en vérité soient exclusives ou tolérantes, ce n'en est pas moins le vieux drapeau de la réforme qui flotte sur leur faîte. Les Eglises protestantes ont donc de ce côté le précieux avantage de pouvoir suivre , sous cette double forme de la tolérance ou de l'exclusion, les développements les plus variés de la pensée religieuse au sein du christianisme. Qu'elles s'élargissent sans se rompre, ou qu'elles se multiplient, elles peuvent embrasser chaque opinion nouvelle qui prend les saintes Écritures et le droit de les interpréter pour point de départ et pour appui ; elles sont, pour ainsi dire, ouvertes du côté de l'avenir ; il y a place en elles et autour d'elles pour les idées qui ne sont pas encore conçues comme pour les générations qui ne sont pas nées.

C'est la grandeur et la faiblesse de l'Église romaine que de ne pouvoir s'assouplir de la sorte pour céder sans combat aux efforts de l'homme et du temps. Condamnée à être inflexible aussi bien qu'infaillible, elle ne peut admettre ni dans son sein, ni hors de son sein, la plus légère variété dans la doctrine. Ce n'est point qu'elle ne change jamais, ni qu'elle s'engage à n'accepter aucune croyance nouvelle. Nous avons eu récemment la preuve du contraire ; mais ces changements mêmes ne sont que de nouvelles affirmations de sa pleine et irrésistible autorité. De même qu'on ne peut s'écarter d'elle lorsqu'elle est immobile, il faut la suivre lorsqu'elle se meut, et c'est un crime égal que de chercher de nouvelles croyances lorsqu'elle s'en tient aux anciennes, ou que d'en refuser

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