‹ Du protestantisme en FranceChapitre 2 sur 43 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

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de nouvelles lorsque les anciennes ont cessé de lui suffire. Antique et redoutable souveraine, habituée à l'obéissance universelle et la revendiquant toujours, elle veut être entourée de tout son peuple, qu'elle marche ou qu'elle se repose, et frappe d'anathème quiconque est trop prompt ou trop lent à s'émouvoir. Rester dans son sein sans lui obéir en tout est impossible; en sortir sans cesser de relever d'elle est également impossible; tout doit fléchir dans les limites où elle gouverne, et au delà de ces limites il n'y a plus à ses yeux que la mort et le néant. Chose étrange et pourtant explicable : cet empire absolu qui semblait ne pouvoir reposer que sur la croyance ardente des peuples s'accommode également bien de leurs doutes, et leur irréligion même ne l'ébranlé guère. Celui qui n'attache point de prix à ses convictions religieuses ne marchande pas son obéissance ; on ne songe pas à rejeter un joug que l'on ne sent point, et en ce qui touche ses doctrines, l'Église romaine peut continuer à tirer de l'indifférence des peuples cette même docilité qu'elle tirait jadis de leur foi. Mais elle aurait beaucoup à craindre d'un mouvement religieux qui porterait les fidèles à se rendre compte de leurs croyances pour les affermir ou pour les épurer. L'esprit d'examen ne peut s'introduire en elle sans amener des dissidences qu'elle ne peut tolérer, des divisions au-devant desquelles elle est forcée de courir et qu'elle doit elle-même consommer en les frappant d'un -irrévocable anathème. Tout développement, toute variation, toute activité même de la pensée religieuse est pour elle une menace et un danger, puisque tout dissentiment est gros d'une séparation et qu'elle n'a plus rien à prétendre, bien plus, qu'elle ne veut rien prétendre sur ceux qu'elle chasse ou qui l'aban-

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donnent. On peut être protestant malgré toutes les Églises protestantes de l'univers; onne peut être catholique malgré le pape. Ceux qui sortent d'une Église protestante en fondent une autre, indépendante de la métropole, mais liée encore avec elle jiar une communauté d'intérêts et de principes; ceux qui sortent de l'Église romaine n'ont plus rien à voir avec la mère patrie, ils sont désormais pour elle comme s'ils n'étaient pas; s'ils veulent conserver avec elle quelques liens, il lui est à elle-même défendu de le souffrir, et avec une dureté qui n'est pas sans grandeur, elle renie la première ceux qui voudraient ne pas lui obéir en tout sans cependant la renier. Les Églises protestantes peuvent être comparées à ces États puissants et libres que l'émigration n'affaiblit pas parce que ceux qui les quittent emportent avec eux dans leur nouveau séjour la langue, les lois, les mœurs et l'amitié de la patrie; l'Église romaine est un empire absolu dont on ne peut sans rébellion franchir les frontières, et ceux de ses sujets qui les franchissent ou qu'elle exile sont aussi bien perdus pour elle que si le vaisseau qui les emporte eût disparu sous les flots.

Si pourtant le protestantisme n'avait sur l'Église romaine d'autre avantage que de se prêter plus aisément au mouvement et aux progrès de la pensée religieuse, cet avantage ne serait pas considérable dans la pratique, principalement dans notre pays où les questions purement religieuses ont peu de chances d'émouvoir les esprits. Il ne faut pas, en effet, se faire illusion sur ce point, ni s'imaginer que la France prenne goût aux débats théologiques parce que la religion y est soin ont l'objet des discussions les plus vives. C'est surtout dans ses rapports avec la politique que la religion a encore le privilège d'attirer parmi nous l'attention

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publique, et il n'est pas besoin d'entrer bien avant dans nos querelles religieuses pouç reconnaître que, lorsqu'elles excitent un vif intérêt, c'est qu'elles enveloppent une question de parti à peine déguisée sous une question de doctrine. Un mouvement purenjent religieux dans un sens ou dans un autre peut être dans les vœux et dans les espérances de quelques belles âmes, mais il n'est point permis de l'attendre sérieusement de l'esprit moderne et particulièrement * de l'esprit français. En revanche, la situation et les tendances politiques des cultes, leurs relations avec l'État soulèvent des questions qui acquièrent chaque jour plus d'importance et dont la solution pratique peut exercer une grande influence sur la fortune des Églises rivales.

De ces diverses questions la plus dtfficile peut-être, la plus considérable à coup sûr, au point de vue de la rivalité des cultes et de leur avenir, c'est de savoir dans quelle mesure la religion doit être indépendante de l'État. Cet étrange mouvement des événements et des esprits, qui a donné cours parmi nous aux théories despotiques et aux tristes apologies du gouvernement absolu, ne pouvait manquer cle faire sentir dans les questions religieuses sa funeste influence; on trouve donc aujourd'hui nombre de gens qui, non contents du concordat et de la tutelle administrative étendue sur les cultes, proclament qu'on laisse encore aux cultes trop de liberté, que le spirituel est encore trop indépendant du temporel, que ce reste d'indépendance est un danger public et qu'on devrait en finir en déclarant le chef de l'État chef de la religion. Certes, il faudrait désespérer du progrès si, après tant de siècles d'expérience, le succès était réservé à de semblables doctrines, et si cette fatale confusion du spirituel et du

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temporel que tous les peuples civilisés s'appliquent à effacer ou à amoindrir, passait enfin parmi nous pour le dernier terme de la civilisation et pour le dernier mot de la révolution française. 11 faudrait aussi désespérer de la dignité humaine; car si la confusion du spirituel et du têmporel au profit du spirituel, telle que Ta connue le passé, est un mal, l'asservissement du spirituel au temporel, tel qu'on le réve pour l'avenir, est une dégradation. Ainsi serait forcé le dernier asile de la conscience et de la liberfé morale; l'État ne nous dicterait plus seulement nos lois, mais nos croyances; ce serait peu que de lui obéir, il faudrait l'adorer, et revenir du même coup à l'antique servitude et à l'antique idolâtrie. Quel homme de cœur hésiterait entre les deux excès opposés qui peuvent sortir de la confusion des deux pouvoirs? Pour moi je n'hésite guère ; je vais droit du côté où n'est pas la force, et, s'il faut choisir, je me sens moins humilié de baiser la sandale de Grégoire VII que de me mettre en prière devant la statue de Néron.

Mais gr✠à Dieu, ce choix n'est pas imposé aux peuples modernes; leurs idées comme leurs lois tendent au contraire à distinguer de plus en plus le spirituel du temporel, à élargir et à fortifier l'indépendance des deux pouvoirs. Il y a longtemps que la religion n'a plus aucune influence légale sur les affaires de l'État ni sur les droits des citoyens, et si l'immixtion de l'Etat dans les affaires de la religion est encore à nos yeux beaucoup trop considérable, on a lieu d'espérer que les institutions suivront de ce côté le mouvement des esprits et se rapprocheront de plus en plus des principes, aujourd'hui bien connus, d'une véritable liberté des cultes. Le dernier terme de ce progrès peut être encore éloigné, mais il n'est pas difficile à

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entrevoir puisque nous avons sous les yeux des sociétés qui l'ont atteint, ou plutôt qui n'ont pas eu la peine de l'atteindre, et qui ont établi du p'remier coup la séparation complète des cultes et de l'État. Ni les États- Unis, ni les colonies florissantes, sorties depuis le commencement de ce siècle du sein de l'Angleterre, ne reconnaissent et ne salarient aucun culte. Mais si les cultes sont soumis au droit commun ils jouissent aussi de la liberté commune; l'État ne leur donne ni temples, ni salaires, ni privilèges, ni honneurs particuliers; maïs il ne désigne point leurs pasteurs, il ne règle pas leurs croyances, il ne contrôle pas leurs décisions dogmatiques ou disciplinaires, il n'intervient pas dans leurs réunions pour les permettre ou pour les défendre ; en un mot, ne s'étant pas imposé le devoir de les protéger, il ne s'est pas arrogé le droit de les asservir: il les laisse donc libres en face des lois répressives qui assurent l'indépendance de tous les citoyens et qui donnent pour limite au droit de chacun le respect du droit d'autrui. Quels que soient les étranges détours auxquels notre pays semble condamné sur le chemin du progrès, il nous paraît impossible qu'il ne se rapproche pas tous les jours davantage de ces maximes et de ces pratiques; et bien qu'il soit téméraire de faire aucune prédiction en ce qui touche la conduite d'un peuple si mobile, il n'y a pas une présomption trop grande à espérer que notre génération ne disparaîtra pas du monde avant d'avoir vu s'opérer parmi nous la séparation complète et définitive des cultes et de l'État.

Qui acceptera le plus volontiers ce nouveau régime ? Qui le supportera de meilleure grâce et avec le plus d'avantages? Qui le trouvera le plus conforme à son génie, à ses doctrines, à son histoire ? Qui s'accommo-

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dera le iriieux enfin, de l'Église romaineou des Églises protestantes, de vivre en dehors de l'État et d'être à la fois affranchi de sa tutelle et privé de son appui?

Nous n'ignorons pas que plusieurs esprits éminents et courageux qui ont conservé dans le sein de l'Église romaine, sans parvenir 4 les y répandre l'intelligence ét l'amour de la véritable liberté, envisagent sans aucune appréhension la situation nouvelle que ce régime libéral fera, tôt ou tard, à leur Église. Mais l'Eglise romaine, dans son ensemble et surtout dans l'esprit de ses chefs, paraît animée d'un instinct contraire, et elle redoute une complète liberté des cultes et leur indépendance absolue de l'État à l'égal d'une persécution. C'est que l'idéal de l'Église romaine, dans ses relations avec l'État, ce n'est point la dépendance, mais la, domination, ce n'est point la liberté, mais l'empire. Elle ne désire point, elle ne peut désirer n'avoir rien à faire avec le pouvoir temporel; il est dans sa tradition et dans son génie d'en réclamer l'appui , disons mieux , d'en revendiquer l'usage. Elle ne veut point être une Eglise libre à l'égal des autres Églises, mais l'Église officielle par excellence; elle ne demande pas seulement que le glaive temporel cesse d'être suspendu sur sa tête, elle ordonne expressément qu'il soit remis en sa main. Si elle accepte en fait, et faute de mieux parmi nous, la protection de l'État, si elle souffre même aux États-Unis et ailleurs une pleine liberté des cultes, elle n'accepte nullement en droit ces situations diverses, également éloignées de son idéal ; elle les déplore hautement en même temps qu'elle les tolère; elle s'y résigne à peu près comme elle se résigne à l'existence de l'idolâtrie et au péril du martyre chez les peuples sauvages. Ce sont là, à

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ses yeux, des conséquences funestes et passagères des malheurs des temps et de l'égarement des peuples ; elle demande incessamment à la puissance divine d'y porter remède, et ce remède ce n'est point la liberté des cultes et encore moins la séparation des cultes et de l'État : c'est tout au contraire le rétablissement à son profit de la confusion des deux pouvoirs.

En protestant d'avance contre la séparation des cultes et de l'État ; en faisant des vœux contre un tel avenir, en lui préférant même la situation présente qui la rend en grande partie dépendante de l'autorité civile, l'Église romaine est-elle dominée par une appréhension légitime, est-elle inspirée par un lidèle instinct de ses intérêts et de ses périls? C'est une question qui divise encore les meilleurs esprits et que l'expérience seule pourra décidément trancher; mais ce qui n'est pas contestable, c'est que, de leur côté, les confessions protestantes sont fidèles à leurs traditions, à leur génie et surtout, à leur intérêt en appelant de tous leurs vœux cette séparation des cultes et de l'État et en y voyant le gage certain d'un meilleur avenir.

Devançant de beaucoup sur cette question les idées de ses lecteurs et n'écrivant, comme il le dit lui-même, qu'en tremblant, Samuel Vincent démontre sans peine que les Églises protestantes ont tout à gagner et rien à craindre dans cette séparation et clans le régime nouveau qui en serait la conséquence. Robustes enfants de la guerre civile et de la persécution, ayant grandi par leurs propres forces au milieu des lois d'intolérance et d'exception, habituées à se défendre et encore plus à se suffire, simples et économiques dans leur culte, exercées à leur gouvernement intérieur, les Églises protestantes trouvent beaucoup moins un appui qu'une entrave dans leur union avec

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l'État. Samuel Vincenl convient pourtant, avec sa bonne foi ordinaire, qu'à l'époque où il écrivait, c'està-dire il y a trente ans, l'intervention de l'Etat ne causait aux Églises protestantes aucune tiùne positive. Mais il ajoutait aussitôt avec une prévoyance que le temps a justifiée: « Qu'est-ce que cela prouve? sinon que l'Église réformée est privée de vie. Quand on est mort, rien ne gêne. Et celane prouve point que si les réformés prenaient de la vie et de l'activité, leur union avec le gouvernement ne devînt une source de gêne bien réelle et bien positive. » Aujourd'hui que la vie est rentrée dans les Églises protestantes et avec la vie le sentiment de cette gene qui leur était si sagement prédite, avec quel empressement n'échangeraientelles pas la protection et le salaire du gouvernement contre la pleine liberté d'action et contre la véritable égalité entre les confessions diverses qui résulteraient de la séparation des cultes et de l'État? C'est à l'avenir de prononcer, mais nous inclinons à croire que les deux Églises ne s'égarent point dans leurs vœux opposés et que l'expérience donnera raison aux appréhensions de l'une et aux espérances de l'autre.

Une épreuve plus grave encore est réservée à l'Église romaine, si l'on attache la même importance que les plus éminents de ses membres à la conservation de sa souveraineté temporelle en Italie. Sans résumer ici les causes nombreuses qui rendent la chute de cette souveraineté à peu près certaine et qui permettraient presque d'en évaluer la durée problable, il suffira de remarquer que, depuis.le commencement de ce siècle, il ne s'est passé en Italie et en Europe aucun événement important qui n'ait mis en danger cette souveraineté temporelle, ou qui ne l'ait même momentanément supprimée. Mouvement de l'opinion publique,

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contre-coup des guerres européennes, désordres intérieurs, intervention des puissances catholiques pour demander des réformes inconciliables avec le gouvernement théocratique, tout a contribué et tout contribuera de plus en plus à menacer le pouvoir temporel du pape ou à le réduire, et qu'il faille s'en réjouir ou le déplorer, l'on peut, sans trop de présomption, ranger ce pouvoir au nombre de ces institutions encore debout, mais chancelantes, que le cours du temps et des opinions humaines a irrévocablement condamnées. C'est d'ailleurs un signe assuré de la fin de ce pouvoir, que l'impossibilité radicale où il se trouve de se soutenir sans les armes d'une puissance étrangère. Le droit d'intervention de l'étranger pour le maintien d'un prince impopulaire tend de plus en plus à s'effacer du- code des nations ; nul ne prétend plus que ce droit soit applicable aux grands peuples; on a commencé à l'abroger formellement pour les petits, et la théorie qui excepterait les États-Romains de ce bienfait, sous prétexte qu'il est de l'intérêt général de l'Europe que ces États soient, bon gré, mal gré, gouvernés par des prêtres, ne paraît pas devoir subsister longtemps, soit dans les esprits, soit dans les faits. Les puissances non catholiques de l'Europe ne voient pas sans impatience cet envahissement perpétuel de l'Italie centrale pour cause de religion, et les puissances catholiques se lasseront bientôt également de ces occupations qui ne peuvent finir et de ces restaurations qui ne peuvent durer, source toujours ouverte de rivalités entre elles et de dangers pour l'Europe. La dernière ressource de livrer le pape à la garde des puissances italiennes équivaut à faire de Rome leur champ de bataille, si elles se divisent, ou à mettre le pape, si elles s'entendent, sous la main de nouveaux

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maîtres infiniment moins respectables et moins désintéressés que l'Autriche et que la France. Ue toute façon, lu souveraineté temporelle de l'Eglise romaine est en grand péril, et, à moins d'événements qui déjouent tous les calculs humains, il n'est nullement probable qu'elle arrive saine et sauve à la fin de ce siècle.

Quelle peut être l'influence de ce grand changement sur le sort de l'Église romaine, et d'abord comment l'envisage-t-elle elle-même par la voix de ses pasteurs? Il suffît, pour le savoir, de prêter l'oreille à ce grand murmure qui, à demi étouffé dans notre pays par l'autorité civile, n'en remuera pas moins la société catholique tout entière. Nous honorons la conduite de Fépiscopat français dans ces circonstances; nous respectons ses convictions, nous le félicitons de son courage, nous sommes heureux de l'entendre protester d'une voix qui voudrait être libre et de le voir revendiquer enfin à son usage ce droit de parler et d'écrire dont on faisait naguère trop bon marché dans ses rangs. Mais que résulte-t-il de tant de protestations et de plaintes, sinon une solidarité de plus en plus étroite entre les intérêts spirituels de l'Église romaine et la prospérité ou la durée de sa souveraineté temporelle? Vous affirmez que le pape, étant le vicaire de Jésus- Christ, est le plus sage et le meilleur souverain de la terre; mais s'il est hors de doute que ses États peuvent être comptés parmi les plus mal gouvernés du monde, qu'on n'y jouit d'aucune liberté et que nous pouvons nous-mêmes, sur ce point, nous comparer avec avantage à ses sujets, devrons-nous en conclure qu'il n'est point le vicaire du Christ, et que son mauvais gouvernement doit être pris pour mesure de son infaillibilité ? Vous affirmez que la jouissance du pouvoir temporel est indispensable à son indépendance , et que

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l'Église romaine cesserait d'être libre dans son chef, . si ce chef cessait d'être souverain. Je le veux croire, mais n'est-ce point donner prise au sort, que de vous prononcer si clairement sur une situation qui, dès demain, peut être imposée à FÉglise romaine ? Si sa souveraineté temporelle lui échappe, faudra-t-il nous souvenir de ce que vous dites aujourd'hui pour la défendre? Devrons-nous cesser aussitôt de considérer votre Église comme libre ? Devrons-nous penser que Dieu a permis qu'elle fût détrônée et opprimée dans son chef visible? Devrons-nous accepter enfin l'interprétation accablante que vous avez vous-mêmes donnée d'avance à ces grands événements ? Vos arguments sont dangereux pour votre cause, puisqu'il suffit d'un tour de roue de la Fortune pour les transformer en autant d'aveux.

Nous ne pouvons admettre, avec la plupart des évêques de France , qu'on ne puisse , sans pécher contre Dieu, contester au saint-siége une souveraineté acquise, augmentée, perdue, recouvrée, ébranlée par des moyens purement humains et sujette, comme toutes les possessions de ce monde, aux chances diverses de la guerre, de l'intrigue et des révolutions; mais nous croyons volontiers, avec eux, que l'abolition définitive de cette souveraineté porterait une atteinte profonde à l'indépendance, à la dignité et à la prospérité de l'Église romaine. Bien qu'on affecte souvent aujourd'hui, malgré les plus claires et les plus terribles leçons, de traiter avec trop de dédain la force et la matière, ce n'en est pas moins pour une religion un avantage considérable sur ses rivales que d'avoir, dans le monde, un centre de gouvernement aussi bien qu'un centre de croyances, que de compter parmi les puissances de la terre, que d'avoir des repré-

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sentants accrédités auprès de tous les princes, un budget, une. cour, une armée, tous les attributs et tout l'appareil de la souveraineté. Supprimez tout cela et supposez en même temps que le chef de l'Église romaine puisse garder son indépendance, il tombe, quoi qu'il fasse, au rang de chef de secte; il est encore l'âme d'une vaste et puissante association, répandue sur tous les points du globe, mais il n'en cesse pas moins d'être un des princes de ce monde, et de pouvoir traiter d'égal à égal avec les souverains et avec les peuples. Nous pensons que l'Église romaine a autant de raisons pour redouter un changement de cette importance qu'elle a peu de chances de l'éviter.

Non-seulement les Églises protestantes n'ont rien à perdre à un tel changement, non-seulement elles peuvent considérer avec sécurité les embapas politiques de leur puissante rivale; mais, à vrai dire, les affaires de l'ancien monde doivent cesser de plus en plus de tenir la première place dans leurs pensées, et c'est d'un autre côté que se tourneront tous les jours davantage leur ambition et leurs espérances. Il est, en effet, pour les religions, deux façons bien différentes de s'agrandir et d'étendre les limites de leur domination terrestre : elles peuvent s'agrandir par la conversion, par la conquête des âmes, par des empiétements heureux sur les religions rivales; elles peuvent aussi s'agrandir par l'accroissement en puissance ou en nombre des races qui les professent. Ce second mode d'agrandissement est beaucoup plus que le premier à l'usage des peuples modernes et il est aisé de le comprendre. La conversion, c'est-à-dire le libre passage d'une religion à une autre, suppose, à moins qu'elle ne soit l'effet du hasard ou de l'intérêt, une préoccupation des choses divines, une ardeur dans la foi, un

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besoin de la vérité religieuse, une résolution de l'atteindre à tout prix, qui sont aujourd'hui bien rareschez les nations civilisées et particulièrement chez les nations catholiques. Pour acquérir de nouvelles croyances et surtout pour les préférer aux anciennes, il faut que les anciennes existent et qu'elles soient assez présentes à l'esprit et au cœur pour qu'on soit inquiet et attristé de leur imperfection ; en un mot, il faut avoir une religion pour en changer et c'est là le fonds qui manque le plus aux entreprises du prosélytisme dans notre vieille Europe.

On ne doit pas non plus, selon nous, fonder de trop vastes ni surtout de trop promptes espérances sur la conversion des infidèles et sur ces missions où se consument sans profit sensible tant d'existences courageuses. Ce n'est pas que ce terrain, trop souvent ensanglanté, soit absolument fermé aux nobles efforts des diverses confessions chrétiennes; mais il ne récompense ces efforts que chez quelques peuplades sauvages, livrées à l'idolâtrie la plus grossière, et qui reçoivent du même couples premièresnotions du christianisme et les premiers éléments de la civilisation. Quant aux races inégalement civilisées, mais civilisées après tout, et depuis aussi longtemps ou plus longtemps que nous, qui couvrent l'ancien monde; quant aux multitudes qui adorent le Dieu de Mahomet, les révélations de Bouddha ou la sagesse de Confucius, rien ne nous autorise à espérer qu'elles soient sérieusement accessibles à la propagation de la foi chrétienne. L'Inde, l'Algérie, la Chine, nous montrent ces races plus aisément asservies ou vaincues que converties, et la défaite ou la servitude ne les a jamais empêchées de s'enorgueillir de leur religion et cle traiter avec mépris la nôtre. Ce mépris est ordinaire-

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ment accompagné d'un violent fanatisme; mais il parait plus açcablanl encore quand il est doublé d'indifférence. On se souvienl de ce Chinois qui, après avoir adhéré avec empressemenl à toutes les assertions d'un missionnaire catholique, ajoutait, en terminant la conversation, qu'il était d'ailleurs trop poli pour contredire son intérlocuteur, et qu'il savait trop bien vivre pour ne point donner le pas à la religion d'un étranger sur la sienne. Le martyre est moins décourageant que de semblables réponses, et des gens si polis offrent inoins de prise à la conversion que des bourreaux.

Mais si les diverses confessions chrétiennes ont grand'peine à entamer le fanatisme ou l'incrédulité des races vieillies, si elles ne peuvent que glaner quelques épis parmi des races sauvages ou inférieures et condamnées le plus souvent à disparaître, elles voient, en revanche, un champ autrement vaste et autrement Fécond s'ouvrir à leur activité. Les limites du monde civilisé reculent dé" jour en jour avec une rapidité si merveilleuse qu'on pourrait presque marquer l'époque où toute terre encore inhabitée , mais capable d'encourager le séjour et de récompenser le travail de l'homme, aura trouvé son maître. Ce maître, quel sera-t-il? Ou, pour nous en tenir à la question qui nous occupe, quelle sera son Église? Relèvera-t-il de Rome, ou appartiendra-t-il, sous un nom ou sous un autre, à la grande communauté protestante? Il suffit, pour répondre, de jeter les yeux sur la carte du inonde et d'y regarder dans quel sens, par quelles mains, par quels peuples, se font tous les jours ces progrès si constants et si heureux. Sur dix hommes qui, la hache et le fusil à la main, s'avancent dans des solitudes inexplorées, y établissent leur demeure et bientôt une cité, y fondent une famille et bientôt un

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État, un seul à peine appartient à l'Église romaine, et le plus souvent, s'il n'en sort pas lui-même, il n'y maintient pas ses enfants. Si l'on considère qu'il ne s'agit pas ici de la fondation de sociétés toutes nouvelles et condamnées à une longue enfance, mais au contraire de la création rapide d'États civilisés qui arrivent à la virilité presque en même temps qu'à l'existence ; qui, à peine nés, ont leurs chemins de fer, leur parlement, leur industrie, et, peu de temps après, leur marine et leur armée ; qui entrent enfin sur la scène du monde en possession de tous les organes nécessaires à leur conservation, à leurs progrès et à leur influence future, comment ne pas reconnaître que l'équilibre religieux de l'ancien monde tend à se rompre, et qu'il ne faudra pas beaucoup de temps pour que la force relative du protestantisme et de l'Église romaine soit prodigieusement changée? Aucun empiétement d'une Église sur l'autre, aucune lutte pour la domination des âmes, aucune conversion n'est pour cela nécèssaire : ce changement sera le seul effet du temps et de l'envahissement inévitable du globe par une civilisation que rien ne peut comprimer ni ralentir. C'est à ses luttes contre l'Église romaine et à ses conquêtes sur les âmes, que le protestantisme a dû son existence et sa liberté ; c'est à ses luttes contre la nature et à ses conquêtes sur le néant, qu'il devra sa grandeur v

Nous croyons donc qu'au point de vue purement humain et pour les diverses raisons que nous avons brièvement exposées, l'avenir doit être plus favorable aux progrès des Églises protestantes qu'à ceux de l'Église romaine. Mais nous attendons cet avenir sans impatience et surtout sans nourrir contre l'Église romaine aucun de ces mauvais sentiments qui

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ne conviennent qu'aux esprits étroits et aux cœurs injustes. Non-seulement cette grande institution, développée et soutenue à travers les siècles par tant d'âmes généreuses et par tant de beaux génies, a rendu d'immortels services à l'humanité, et a prévenu la dégradation de notre race dans les âges d'abaissement et de désordre qui ont précédé les temps modernes, mais, malgré les abus qui la déparent et qui la consument, elle est encore aujourd'hui pour un grand nombre de ceux qu'elle gouverne une source féconde de bienfaits et de consolations. Nous pensons qu'elle ne favorise pas suffisamment la liberté de la conscience, qu'elle ne met pas l'homme assez directement en face de Dieu, et surtout qu'elle le conduit trop impérieusement pour lui apprendre à se conduire. Mais, en général, elle n'en prêche pas moins à ses fidèles le détachement de la terre, l'amour des choses divines, le respect de la faiblesse, de la pauvreté, de la douleur, le goût des sacrifices, la résignation , en un mot ce qu'il y a dans la doctrine chrétienne de plus salutaire et de plus touchant, de mieux adapté surtout aux imperfections de ce monde et aux misères de cette triste vie. Et si nous croyons dans l'erreur ceux qui prétendent ne voir le christianisme que clans l'Église romaine, nous estimons égale l'erreur de ceux qui prétendent mettre l'Église romaine hors du christianisme. Comment donc cette Église ne seraitelle pas justement respectée par ceux qui inclinent comme nous à reconnaître non-seulement dans le christianisme, mais dans toute religion qui n'est point une pure idolâtrie, quelque chose de divin?

Tout système religieux, si imparfait qu'il puisse être, qui élève les regards de l'homme hors de ce monde et qui lui montre en dehors de ce monde

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quelque chose à adorer, rend service à la dignité humaine et diminue d'autant nos chances d'abaissement. Qu'on le croie bien, l'homme n'a jamais été avili par le culte, même aveugle, des choses invisibles; ce qui le dégrade c'est son asservissement aux biens de la terre, c'est surtout l'adoration de son semblable. Détourner vers le ciel ce besoin de croire et de servir qui est à différents degrés chez tous les hommes, faire dériver, pour ainsi dire, vers la divinité notre culte instinctif de la force, notre respect involontaire pour la toute-puissance, c'est restreindre d'autant dans notre âme la part de la tyrannie et notre inclination à la servitude. Dire à l'homme dans quelque langue que ce soit : Tu adoreras Dieu, c'est lui dire implicitement: Tu n'adoreras que lui. Les tyrans ne s'y trompent guère; poussant toujours plus avant leur pouvoir sur le large chemin que leur ouvre la bassesse humaine, ils finissent par rencontrer la religion , infranchissable barrière où s'arrêtent leur ascendant et notre faiblesse. Aussi, ils la détestent d'instinct et, alors même qu'ils la flattent, ils sentent bien que, tôt ou tard, il leur faudra s'en prendre à elle et laisser éclater cette secrète jalousie que leur inspire inévitablement tout encens qui s'élève vers Dieu. Ceux qui aiment la liberté, aux époques malheureuses où la liberté est vaincue, doivent donc aimer la religion qui en devient le plus souvent le dernier asile; ceux qui combattent à armes inégales pour la liberté et qni reculent pas à pas parce qu'ils ne se sentent point soutenus, sont étonnés, dès qu'ils touchent ce dernier retranchement, de se voir entourés de tant d'alliés qu'ils n'attendaient guère; jusqu'à cette limite, ils n'avaient autour d'eux que le petit nombre de ceux qui ne peuvent endurer la servitude : au delà de ce

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point, ils se trouvenl comme perdus dans la foule de ceux qui ne peuvent se faire à l'idolâtrie.

Si la religion fait beaucoup pour la dignité de l'homme, elle fait aussi beaucoup pour son bonheur, puisqu'elle peut seule lui apprendre à se passer d'être heureux. Il est bien des vertus qui trouvent assez d'appui dans la sagesse mondaine et dans le respect de soi-même. La religion n'est point indispensable pour obliger un homme bien né à bien vivre, pour lui inspirer môme nombre d'actions honnêtes et courageuses : le sentiment de l'honneur y suffit. Mais le sentiment de l'honneur qui nous élève au bien et qui nous fait dédaigner le mal n'est après tout qu'une admirable et salutaire application de l'orgueil. Et si l'orgueil peut beaucoup pour nous pousser à bien faire, il est impuissant à nous consoler. Quelle ressource nous offre-t-il contre les échecs mortifiants, contre les déceptions cruelles que nous ménagent le le monde et la vie? Il peut réprimer nos plaintes et nous donner la force de souffrir en silence, mais il ne guérit aucun des coups qui nous frappent, et la blessure n'en reste pas moins ouverte, bien que nous gardions un visage impassible et que nous empêchions qu'on ne voie le sang couler.

La religion s'attaque au mal lui-même, non pour nous aider à le dissimuler ou à le porter de bonne grâce, mais pour le guérir, bien plus, pour en faire un sujet de gratitude, une source de bénédiction et surtout de repos. Elle ne nous rejette point dans de nouvelles aventures; elle ne nous conseille point de resserrer notre prise sur le inonde et sur la vie; elle ne nous dit point : « Sois plus fort ou plus adroit; répare ton échec; cherche dans l'ambition une distraction à ta douleur; venge ton humiliation par le suc-

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cès ; » mais tout au contraire : « Résigne-toi et remercie le ciel; accepte tes maux comme une divine leçon, comme un don divin, comme une révélation du vrai sens de la vie, comme le gage d'un meilleur avenir si tu sais le mériter; tu n'as pas encore assez souffert pour entrer dans ce royaume des cieux où l'on ne porte que des couronnes d'épines. » Ceux qui entendent ce mystérieux langage y trouvent un Lien autre appui que dans les conseils de l'orgueil et de l'honneur. Ils n'entament pas une lutte désespérée contre le monde : ils s'avouent volontiers les vaincus de cette grande bataille, et ils goûtent au sein de la défaite et de la douleur une paix qui d'abord nous étonne et qui bientôt nous fait envie. Ce monde est fait de telle sorte que le premier rangvparmi les biens doit y appartenir à ce qui nous console. Qui peut disputer ce rang à la religion? Qui lui contestera d'être la source unique des consolations véritables ? Ceux qu'elle soutient le reconnaîtront de grand cœur, et ceux qui sont privés de son secours n'en sentent peut-être que mieux tout le prix.

PRPZVOST-PARADOL.

Novembre 1859.

DU

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