CHAPITRE V
DE L'ORGANISATION ECCLÉSIASTIQUE HORS DE l'ÉPISCOPAT, CONSIDÉRÉE DANS SES RAPPORTS AVEC LA LIBERTÉ RELIGIEUSE ET LES PROGRÈS DU CHRISTIANISME,
L'organisation ecclésiastique n'est point la religion. — C'est là une de ces vérités triviales, qu'il faut éternellement redire, parce que l'intérêt, l'ambition et l'amour-propre tendent éternellement à les faire oublier.
L'organisation ecclésiastique n'est qu'un moyen de mettre en circulation les idées religieuses. Elle n'est pas plus la religion que l'université n'est la science. L'expérience a prouvé , dans les temps anciens, que la science pouvait faire des progrès rapides sans corps enseignant. Il était réservé aux temps modernes de prouver aussi que la religion peut se conserver et exercer beaucoup d'empire, sans organisation ecclésiastique et sans sacerdoce; les quakers ont fourni cette expérience. Elle justifie pleinement les simplifications que les protestants ont apportées dans l'organisation ecclésiastique transmise parle moyen âge. Où le moins suffit, le plus suffit mieux encore.
Le grand but de tout gouvernement ecclésiastique est de favoriser la propagation des idées religieuses , d'en étendre l'influence, d'assurer les progrès des vraies lumières dans la religion et dans la morale, et d'en exciter l'application à la conduite de la vie, au perfectionnement de l'humanité, à la meilleure direction de l'homme vers la destination finale de toute son existence.
Tout gouvernement ecclésiastique, qui se proposera quelque autre but, qui suivra quelque autre tendance, ou qui sera contraint, par sa nature même, ou par les circonstances dans lesquelles il n'aura pas craint de se placer, à s'occuper sans cesse d'autres vues, sera toujours un mauvais gouvernement. 11 exercera peut-être dans le monde politique une très-grande influence, mais il ne produira jamais qu'imparfaitement, et souvent point du tout , les beaux effets moraux, pour lesquels il fut d'abord institué.
L'Évangile est un trésor de vraie science, pour toute l'humanité. Il contient infiniment plus que l'homme n'aurait pu y mettre. Il porte en lui-même et dans ce qui l'entoure des marques évidentes d'une action divine. Il est donc certain que l'Évangile doit être la base, sur laquelle tout gouvernement ecclésiastique doit établir les enseignements qu'il faut répandre , le foyer d'où il doit faire jaillir la lumière par laquelle il veut éclairer les peuples. L'Évangile ayant jalonné la route de la vérité beaucoup plus loin que l'homme ne peut encore la découvrir, par un tel argument, la marche progressive de l'esprit humain n'est point arrêtée, mais dirigée et assurée. D'ailleurs, il s'agit ici d'un gouvernement ecclésiastique appliqué à une religion chrétienne. Cette remarque seule décide la question.
Mais l'Évangile n'a pas tout dit; mais l'Évangile n'a pas toujours été bien compris ; mais l'Évangile nous est arrivé chargé, par les siècles d'ignorance, de quelques corruptions et de beaucoup d'interprétations fausses. L'esprit humain rentre ici dans ses droits ; et le gouvernement ecclésiastique doit protéger ses développements et ses progrès soit dans le champ des connaissances indépendantes de l'Évangile, soit dans la parfaite intelligence de l'Évangile lui-même. Et la manière la plus efficace de les protéger, c'est de les laisser libres,.
Le meilleur gouvernement ecclésiastique sera donc
celui qui saura faire accorder, avec l'enseignement de la religion évangélique, la plus grande Liberté de l'esprit humain, dans toutes les sciences non révélées et dans l'interprétation de l'Évangile. C'est celui-là qui assurera le mieux les progrés de la vérité, le perfectionnement de l'homme, la sincérité et, par conséquent ', l'efficacité de sa foi. C'est celui-là, qui sera toujours en harmonie avec les vrais besoins de l'homme , avec le développement successif de ses facultés et de ses ressources, avec la marche de ses idées, avec les lumières nouvelles fournies par le temps. C'est celui-là qui, parlant toujours à l'homme un langage fait pour lui, conservera toujours une véritable force, et ne sera jamais, au sein de la société, comme un vaste cadavre sans vie, toujours obstacle et jamais secôurs, souvent peste et jamais salut.
Ces principes sont généralement avoués; aussi je ne les rappelle qu'en passant.
Appliquons -les maintenant aux principales formes connues du gouvernement ecclésiastique.
Pour nous conformer au titre que nous avons choisi , nous ne dirons qu'un mot de l'épiscopat.
La principale différence qui se trouve entre le gouvernement épiscopal et tous les autres, c'est qu'il est purement sacerdotal. Cette différence est capitale. Elle s'est montrée telle dans ses effets.
Par cette seule circonstance, le clergé s'est trouvé former un corps entièrement distinct du reste de la société; un corps qui ne ressort que de lui-même; qui a son existence indépendante, et, par conséquent, son esprit, ses intérêts, ses plans, ses projets, ses espérances, ses amitiés, ses rancunes. 11 aurait fallu l'inspiration perpétuelle de l'esprit divin, pour que, dans toutes ces choses, il ne se mêlât jamais des vues étrangères à la grande cause de la religion et du christianisme. Toute existence indépendante cherche à se conserver et à
s'étendre. Par cela seul que le sacerdoce était un corps, il devait considérer ses propres intérêts avec autant de tendresse que ceux de la religion elle-même ; il devait viser aux moyens de s'assurer des ressources constantes ; il devait chercher à acquérir; et une fois en possession, il devait être aussi jaloux de conserver le matériel de son existence, que de remplir les fonctions sublimes pour lesquelles il avait été fondé. Ainsi devait s'établir l'empire peut-être le plus puissant qui ait existé dans le monde, parmi les ministres de celui qui avait déclaré que son empire n'est point de ce monde.
Cette tendance du pouvoir sacerdotal est dans la nature des choses et du cœur humain. Cela est si vrai , que le clergé anglican, quoique détaché du grand centre, quoique repoussant un nombre de doctrines léguées par le moyen âge, et surtout quoique lié fortement à la société par le mariage, n'en est point à l'abri. C'est que cette influence n'est point celle des doctrines, mais celle des choses. Elle se montrera partout où le gouvernement ecclésiastique sera tout entier entre les mains du sacerdoce, et où le sacerdoce formera un corps à part, ayant ses moyens d'existence, ses intérêts particuliers, et se renouvelant par lui-même.
Sous ce point de vue, plus important qu'il ne le paraît au premier coup d'œil , il est donc vrai de dire que la suppression de l'épiscopat, dans presque tous les pays protestants, fut une grande et durable amélioration. Elle a remplacé un gouvernement ecclésiastique purement sacerdotal , par un autre où le sacerdoce prend part, mais qu'il ne constitue pas. Par un tel gouvernement , le sacerdoce est fortement dirigé vers son véritable but. Il ne peut s'en détourner pour s'en forger d'autres, ou vains, ou superflus, ou dangereux. Les membres laïques plus nombreux que lui sont là pour le surveiller, pour modérer ses prétentions et pour le tenir en bride.
ORGANISATION ECCLÉSIASTIQUE. T.i
L'épiscopat supprimé, les systèmes que Ton pouvait suivre pour gouverner l'église peuvent se réduire à deux : le système collectif ou fédéral, dans lequel des assemblées centrales de députés régissent les intérêts ecclésiastiques d'un grand nombre de congrégation; le système individuel, dans lequel chaque congrégation se gouverne elle-même, indépendamment des autres. Le système fédéral peut, à son tour, se diviser en deux autres, suivant que l'assemblée gouvernante est perpétuelle dans les mêmes personnes; ou temporaire, par élection des Églises. Le premier constitue une sorte d'aristocratie. C'est le système des inspections ou des luthériens. Le second tient plus de la démocratie. C'est le système que j'appellerai synodal ou des réformés. Il y a un troisième genre, dont je ne dirai rien parce que j'ai peu de données sur son influence. Il participe de la démocratie de l'un, puisque tous les pasteurs sont admis dans le corps gouvernant ; il participe de l'aristocratie de l'autre, puisque les pasteurs seuls y sont admis. C'est le système des classes, suivi dans plusieurs cantons de la Suisse protestante. Je me permettrai de faire une seule observation, c'est que le gouvernement y est tout entier dans les mains du sacerdoce. Il peut en résulter quelques-uns des inconvénients que je viens de signaler; en particulier, un esprit de dogmatisme exclusif et stationnaire, et la naissance d'intérêts purement sacerdotaux. Ce danger est dans l'institution. L'esprit du christianisme, l'égalité des droits, l'isolement des individus, la proximité des magistrats et les véritables lumières peuvent l'éloigner indéfiniment. Et pourtant, n'a-t-il pas apparu tout à coup, plus prochain et plus menaçant que les amis de la tolérance et de la paix ne l'auraient voulu?
Du gouvernement aristocratique ou luthérien.
Cette forme de gouvernement possède tout ce qu'il faut pour s'opposer aux empiétements du sacerdoce. La portion d'autorité dévolue aux laïques est môme assez forte pour que l'esprit sacerdotal, considéré comme esprit de corps, puisse difficilement y prendre naissance. Le sommet de toute la machine est toujours occupé par un laïque. Ce puissant contre-poids, quand il n'y en aurait pas d'autre, serait suffisant à ce but. Et l'expérience générale, depuis trois siècles, a prouvé qu'il y suffisait pleinement.
Ce gouvernement , dont tous les membres sont permanents, et qui descend, par ses ramifications, jusqu'aux pasteurs des moindres villages, offre, plus qu'aucun autre adopté par les non-catholiques , force , cohésion, constance, activité, permanence, célérité. Tous ses agents sont vus de près , et sont tenus fermement dans la ligne que se propose le gouvernement ecclésiastique lui-même. Nulle part la surveillance n'est plus immédiate et plus constante ; nulle part la correction n'est plus assurée ; nulle part la répression n'est plus prompte; nulle part les églises individuelles" ne forment un tout plus étroitement uni , mieux dirigé dans un même esprit. Ce sont là des avantages sans doute . Considérons de plus près les conditions auxquelles ils sont attachés, et les conséquences qu'elles entraînent.
Dans cette organisation, la distinction entre l'autorité civile et l'autorité ecclésiastique est nettement tranchée. Le gouvernement de l'État confirme les choix, surveille l'administration des fonds , quand il en existe , ou les fournit quand il n'en existe pas. Le directoire supérieur fait tout le reste. 11 y a donc toute l'indépendance reli-
gieuse que l'on peut désirer pour le corps, quand on le suppose uni au gouvernement civil et salarié par lui. L'indépendance religieuse des individus est une autre chose.
Deux circonstances rendent cette forme de gouvernement ecclésiastique moins propre à s'accommoder aux progrès naturels de l'esprit humain , à la marche des idées, aux besoins du temps et à l'intelligence plus avancée de l'Écriture-Sainte ; l'une est la permanence de ses membres , l'autre est la présidence toujours accordée à un laïque. La première rend presque indispensable une règle établie, une détermination précise et constante des points à enseigner et à ne pas enseigner. Quand un corps peu nombreux, quand les mêmes personnes, pendant toute la durée de leur vie, doivent diriger l'enseignement religieux d'une église étendue et comptant un grand nombre de ministres, alors, pour que ce corps ne puisse pas imposer à la masse les opinions particulières de quelques individus qui le composent , il est indispensable que les bases de l'enseignement qu'il doit prescrire soient jalonnées dans leurs contours principaux par des règlements connus d'avance. Il vaut mieux encore être soumis à ces règlements, qu'aux caprices ou aux erreurs de cinq ou six hommes. D'ailleurs, ce gouvernement, privé, jusqu'à un certain point , d'organes pour apprécier sûrement les progrès de la vérité et les besoins nouveaux de l'esprit humain, serait à chaque instant sujet à tomber dans des méprises dangereuses, sans quelques précautions de ce genre. Et Ton sent que, si la nature même de ce gouvernement appelle de tels règlements, ce que nous croyons être un grand mal , la nature de son chef, qui est laïque, rendra ce mal plus grand encore. Pour lui, une détermination régulière et précise de l'enseignement est une chose indispensable. Son état, au milieu du sacerdoce, ne lui laisse qu'une position sûre, celle d'une stricte observa-
tion des règlements une fois faits. Les pasteurs et les fidèles jouiront donc d'une liberté religieuse individuelle très-bornëe. La masse sera suffisamment indépendante ; les parties qui la composent ne le seront point assez.
Néanmoins, par le fait, cette forme de gouvernement s'étant établie dans un pays où les esprits sont religieux et méditatifs, elle n'a point étouffé, autant qu'on aurait pu le craindre, la liberté des pensées et le développement des lumières et de la vie religieuse, qui en est la suite. 11 a manifestement produit cet effet dans son origine et pendant près de deux siècles. Mais, quand l'esprit du protestantisme s'est développé par le temps; quand les lumières qu'il propage se sont accumulées dans l'Allemagne luthérienne; quand des .princes, ennemis de la contrainte religieuse, ont cessé de prêter main-forte aux rigueurs des autorités ecclésiastiques, alors la tendance inhérente au gouvernement luthérien a dû soulever do tels contrepoids, qu'elle en a été neutralisée. C'est ce qu'on a vu pendant le cours de la seconde moitié du siècle dernier et dans celui qui commence. Et maintenant les habitudes de la liberté de penser et de dire sont tellement enracinées, qu'il est bien difficile de les changer.
Ce qui, plus qu'autre chose, a contribué puissamment à neutraliser enfin la tendance inhérente au gouvernement luthérien, ce sont les universités, ces vastes foyers de lumières, précieux legs du moyen âge, sur lequel l'administration ecclésiastique n'a jamais exercé qu'une influence bornée. Leur organisation les soustrait au pouvoir du sacerdoce, et leur situation en divers états les rend souvent rivales, toujours indépendantes les unes des autres. Les services qu'elles ont rendu, pour introduire la franchise du langage et la liberté des pensées jusque dans la théologie, sont incalculables. Que peut faire un petit consistoire, pour arrêter le
mouvement des esprits, quand la lumière jaillit par torrent de ces vastes foyers, où sont réunis les plus beaux talents et le plus profond savoir du pays?
Du gouvernement synodal.
Cette forme, qu'on ne peut nier avoir été très-bien conçue, remplit à peu près toutes les conditions que Ton peut exiger d'un bon gouvernement ecclésiastique. Elle possède le principe de durée; l'expérience Ta prouvé; et, à défaut de ses décisions irrésistibles, le raisonnement le prouverait encore. Elle a toute la force nécessaire pour maintenir le bon ordre et les bonnes mœurs. Elle peut s'adapter parfaitement à tous les progrès de l'esprit humain et de l'intelligence de nos saints livres; par conséquent, elle peut toujours se mettre en harmonie avec les vrais besoins de l'espèce humaine. Et pourtant il existe en elle une vie, une activité, qui ne se trouve point ailleurs, et qui tend à chasser sans cesse l'ennemi le plus dangereux de la religion, l'indifférence et l'oubli. Dans ses rapports avec l'autorité civile, elle peut accorder tout ce dont cette dernière a véritablement besoin, sans rien perdre de son essence, sans affaiblir sa vie intérieure, sans compromettre la fin excellente pour laquelle elle reçut l'existence.
Que l'autorité synodale soit suffisamment forte pour maintenir, dans la sphère de son action, le bon ordre et les bonnes mœurs, c'est ce que je regarde comme évident par soi-même. Au moyen de ses diverses ramifications, de la hiérarchie de ses assemblées locales, provinciales, nationales, elle a les yeux partout. Il n'arrive rien, il n'existe pas un désordre dont elle ne soit promptement informée. L'idée de la réunion prochaine, où tout sera connu, où toutes les remarques seront
faites, soutient la vigilance du pasteur, excite sans cesse son activité, et double son courage dans les circonstances difficiles. Chaque pasteur est libre dans son église. Il n'est point inquiété par une surveillance minutieuse et gênante, qui souvent paralyse les forces, au lieu de les ranimer ; mais il ne peut point tomber dans l'oubli de lui-même et de. ses devoirs, parce qu'il doit rendre compte à ses voisins, à ses aftiis, à ceux dont l'estime lui est chère, dont les reproches le blesseraient au cœur, dont le mécontentement le toucherait de partout en le serrant d'indissolubles liens. C'est là un ressort dont la puissance est incalculable. Mais par cette assemblée immédiate de ses voisins et de ses amis, il rend compte à sa province, à l'Église entière dont il est membre; le ressort en acquiert plus de force encore. Il y a donc dans ce gouvernement surveillance sans inspection, sans inquisition, et même sans dénonciation: il n'y a point abaissement, il n'y a point orgueil, parce que la surveillance est mutuelle. Et cette surveillance est permanente, quoiquevles assemblées soient temporaires, parce que les éléments de ces assemblées sont constants, et serrent toujours de près ceux qui doivent y rendre compte. Il y a autorité suffisante, car, outre le droit légal de censure, de suspension, de destitution, de dégradation, il y a cette force incroyable de l'honneur, qui produit de plus grands effets que la crainte ; cette force qui prend l'homme dans sa partie la plus intime et met en jeu toutes ses facultés.
Chacun est jugé par ses pairs ; on ne se moque point de la censure, qui émane d'une assemblée nombreuse d'hommes éclairés et qui représente rigoureusement l'opinion publique, comme on se moque de la censure d'un seul homme, que l'on se plaît presque toujours à traiter d'ignorant ou de passionné.
Ce trait distinctif manque au gouvernement épiscopal , au gouvernement luthérien , au gouvernement
individuel. Il est d'une importance extrême; il entraîne après lui de vastes conséquences, que je crois toutes bienfaisantes. Il doit rendre les réformés attentifs â ne pas innover légèrement dans le gouvernement qu'ils ont adopté.
Ce gouvernement, ai-je dit encore, est une source de vie et d'activité. Non-seulement il exerce une surveillance générale, active, perpétuelle ; non-seulement il possède une grande autorité répressive; mais surtout cette surveillance et cette autorité sont fortes et non gênafites, excitantes et non étouffantes.
C'est une observation de tous les temps et de tous les lieux; l'homme qu'un pouvoir supérieur presse sans relâche finit promptement par perdre lui-même son ressort. L'homme , qui croit n'avoir à répondre qu'à un homme ou à quelques-uns , finit promptement par ne faire que ce qu'il faut pour n'en être point blâmé. Cela suffit ordinairement dans les agents du gouvernement civil, dont la tâche est courante et déterminée, et qui, le plus souvent, ne valent jamais mieux que lorsqu'ils dépouillent leur individualité , pour n'être plus que des instruments. Mais, pour le ministre de la religion, remplir sa tâche par manière iïacquit, c'est ne rien faire, souvent même c'est tout gâter. Ce service sublime ne consiste point dans des négations. Il faut que l'âme soit de la partie ; il faut qu'elle s" y mette tout entière. Ce sont les résonnances de ses cordes les plus sensibles qui peuvent aller trouver dans l'âme des autres les cordes qui leur sont harmoniques et les faire vibrer avec elles. Un gouvernement qui met en jeu toutes les forces de l'âme par le ressort puissant de l'émulation et de l'honneur; un gouvernement qui surmonte à chaque instant la paresse naturelle de l'intelligence humaine par l'exemple de l'activité qui l'entoure et avec laquelle elle est toujours en contact; un gouvernement dans lequel un homme n'est rien que par le
développement de ses talents, la profondeur de ses connaissances ou le déploiement de son zèle, mais est assuré de se distinguer par ces qualités; un tel gouvernement, dis-je , est un gouvernement de vie , qui entretient sans cesse l'activité , excite le génie , double les forces, et répand jusque dans ses ramifications les plus écartées la chaleur avec la lumière. Les grands talents sont développés sans cesse par l'espoir du succès; les médiocres et les petits sont soutenus et fortifiés par la crainte du blâme et d'une distinction honteuse. L'indolence, la dissipation et la négligence sont combattues par les plus grands moyens qu'il appartienne à l'homme de leur opposer.
Dans ses rapports avec l'esprit de l'Évangile, avec les progrès du christianisme et de l'intelligence humaine, et avec la vraie liberté religieuse, ce gouvernement présente des ressources qu'on ne trouve dans aucun autre gouvernement collectif. C'est celui qui a le plus de liberté dans sa marche, le plus de moyens de recon naître la vérité dans toutes les phases de ses progrès , de sentir les besoins du temps , et d'y plier aussitôt l'enseignement religieux pour le rendre vraiment profitable. En un mot, c'est celui qui peut le mieux se passer de ces décisions humaines invariables , dans lesquelles se mêlent nécessairement beaucoup d'erreurs, qu'il est si difficile de corriger et qui nuisent si essentiellement aux progrès de la vraie science religieuse et à l'action du christianisme sur les âmes. Les assemblées étant nombreuses, et se composant, à chaque fois, de nouveaux éléments, elles ont à leur portée toutes les sources de vérité ; elles sont l'expression de l'opinion générale , et peuvent, à leur tour, servir d'organe pour la faire connaître. On n'a point à craindre une mutabilité qui jette les esprits dans le vague et l'incertitude , puisque chaque réunion nouvelle se compose en grande partie des mêmes éléments que celles
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qui l'ont précédée. On n'a point à craindre une fixité dangereuse dans les préjugés et dans l'erreur, puisque ces éléments changent peu à peu et sont remplacés par d'autres, qui apportent le tribut des idées, desconnaissanceset des vérités nouvelles. x\insi l'esprit de recherche est fortement encouragé; la vérité trouve toujours des esprits disposés a l'entendre; elle -conserve toutes les chances de succès que lui prêtent son évidence naturelle et la raison dégagée de ses entraves ; la croyance publique peut profiter sans cesse des conquêtes de l'exégèse et d'une pure philosophie ; et l'erreur n'est point léguée tristement à une postérité reculée , qui sentira qu'elle en hérite, et qui, enlacée dans les formes antiques, gémira de ne pouvoir répudier ce triste héritage.
Il est presque inutile d'ajouter ici que , si ce gouvernement ecclésiastique doit remplir cette belle destinai ion et rendre à la religion cet éminent service, il faut qu'il soit libre dans sa marche , et que , les formes seules étant solidement fixées, le fonds ne le soit jamais. Ce gouvernement peut se passer de ces pesantes chaînes ; pourquoi voudrait-il s'en charger? Pleine d'une persuasion, que des circonstances extraordinaires transforment souvent en une passion véritable, une assemblée nombreuse peut être tentée de faire de sa croyance une loi pour la postérité; mais, si elle y réfléchit, pourquoi changerait-elle une doctrine qui est vivante , parce que chacun l'adopte par choix , parce qu'elle est en harmonie avec les lumières actuelles, en une doctrine qui sera bientôt morte, parce que chacun s'en informera sans intérêt, l'adoptera sans conviction, l'enseignera par manière d'acquit , et trouvera des esprits pour lesquels elle sera rebutante dans sa forme , incroyable pour le fond? — Qu'il soit avantageux de se passer, si l'on peut, de ces lois dogmatiques invariables, c'est ce qu'on admettra sans peine, je nense,
Qu'on le puisse avec le gouvernement synodal, c'est ce que les remarques précédentes prouvent assez bien ; et ce que l'exemple des méthodistes wesleyens en Angleterre prouve encore mieux 1 .
Une assemblée devra sans doute avoir certains principes d'après lesquels elle basera ses décisions. Si elle doit surveiller l'enseignement religieux, il faudra bien qu'elle sache ce qu'elle veut voir enseigner et ce qu'elle veut prescrire. Mais que ces règles soient tacites et non formelles, qu'elles résultent de la tendance générale des esprits, des besoins généralement éprouvés, et non d'une détermination immuable et écrite, qui peut dénaturer le christianisme autant qu'elle gêne son influence sur les esprits et sur les cœurs. L'essentiel est moins de conserver certaines opinions spéculatives, qui s'allient toujours plus ou moins bien avec la mort de l'âme, que de mettre le christianisme en contact avec l'âme ellemême, de lui conserver son influence sur elle et de la vivifier par lui. Une assemblée qui ne reconnaîtra pour règle que l'Évangile remplira passablement bien cette condition. L'erreur n'aura pour elle rien de sacré; elle n'aura nul intérêt à se cabrer contre les progrès de l'exégèse et de la philosophie. Dans l'ordre naturel des choses, l'opinion de la majorité de ses membres représentera l'opinion la plus conforme aux lumières du temps et par conséquent la plus commune. Et ce qu'elle ordonnera sera ce qui est généralement désiré, par conséquent généralement utile. Ce qu'elle défendra sera ce qui causerait du scandale, nuirait au succès de la religion, à l'honneur du christianisme et à l'édification de l'Église. Mais, comme elle ne prétendra point à chaque fois déterminer la vérité d'une manière absolue, comme elle se servira plutôt du motif d'expèdience que
1. La plupart des Eglises indépendantes en Angleterre et en Amérique n'ont pas de confession de foi ; et cependant plusieurs sont trèsattachées aux dogmes traditionnels.
du motif d'hèrèsie; elle ne sera point liée pour l'avenir et pourra permettre ce qu'elle avaii défendu ou défendre ce qu'elle avait permis, suivant les besoins du temps, la plus parfaite Intelligence de l'Écriture, ou les progrès naturels de la raison. I n exemple éclaifcira ma pensée. Dans un temps, l'Église réformée de France crut expédient d'enseigner dans toute sa rigueur la doctrine de l'élection et de la réprobation absolues. On croyait alors généralement que c'était là la seule bonne philosophie comme la seule bonne exégèse. Aujourd'hui, j'en suis persuadé, la presque totalité des pasteurs dè France penserait autrement ; et, si elle n'était liée par aucun règlement antérieur, elle cesserait d'insister sur cet article, je crois, au grand avantage de la paix de l'Église et de la véritable piété.
On me dira peut-être que l'Église réformée de France, avec sa constitution synodale, s'était pourtant donné une règle perpétuelle et immuable d'enseignement et de croyance. Je répondrai qu'elle y fut poussée parles clameurs de ses ennemis, qui lui rendirent un très-mauvais service. Je répondrai qu'elle aurait très-bien pu s'en passer, puisqu'elle s'en était passée pendant plus de trente ans, sans nuire à sa prospérité, sans ralentir ses conquêtes; et surtout puisque, depuis un grand nombre d'années, la confession de foi de la Rochelle est tellement tombée en désuétude, qu'à peine en connaît-on la teneur. Je répondrai, enfin, qu'aussi longtemps qu'on a pu la maintenir en vigueur, l'Église réformée a été déchirée par des tiraillements douloureux, d'interminables disputes, où l'on chercherait en vain la vraie charité chrétienne, qui vaut encore mieux que la science ; tandis que la paix a régné, depuis qu'on n'en parle plus et qu'on a cessé de s'en faire une arme. Je le répète donc, le gouvernement synodal peut se passer de ce dangereux secours. C'est, à mes yeux, l'un de ses plus grands mérites.
Dans ses rapports avec l'autorité civile, le gouvernement synodal présente aussi de grands avantages. S'il ne reçoit rien du gouvernement civil, pas même la protection, comme il est arrivé à l'Église de France pendant plus d'un siècle, il marche fort bien par lui-même et possède toute la force nécessaire pour maintenir la discipline, l'enseignement et les bonnes mœurs. 11 ne règne que par l'empire de la persuasion, que parla force d'une organisation sage, que par son respect pour l'opinion générale. La liberté de conscience est complète, et pourtant l'établissement religieux exerce une action puissante. S'il reçoit du gouvernement une protection légale et des secours réels, ainsi que cela arrive dans plusieurs pays, et notamment dans le nôtre, alors le gouvernement civil a le droit de confirmation, qui résulte évidemment du paiement d'un salaire. Les pasteurs dépendent de lui sous le rapport administratif et rentrent absolument dans la classe des simples citoyens dans tous leurs rapports avec les lois. Mais l'existence des t assemblées qui sont exclusivement chargées de faire observer la discipline, de veiller sur le moral, sur la doctrine, sur la fidélité des pasteurs, d'entendre les plaintes des Églises, contre leurs pasteurs, ou des pasteurs contre leurs Églises, d'admonester les pasteurs ou les consistoires locaux, de suspendre ou de dégrader les pasteurs ou les anciens qui seraient une occasion de scandale, l'existence de ces assemblées, dis-je, est un puissant contre-poids, qui permet au gouvernement civil de rester dans ses limites naturelles, sans danger pour la religion et pour l'ordre public; qui rend indifférente, pour la prospérité de l'établissement religieux et pour la tranquillité de ses membres, la religion du chef même de l'État ou de ses agents immédiats ; qui place chaque pasteur dans une situation où rien n'est équivoque ; qui détermine visiblement sa responsabilité ; qui l'amène, en cas d'infraction, devant des juges compétents; qui apporte un
prompt remède et un remède efficace à la plupart des maux dont la religion peut être affligée; qui laisse aux pasteurs et aux fidèles toute l'indépendance religieuse , possible dans une Église alliée avec le gouvernement civil, à ce gouvernement toute l'action qui lui est nécessaire, et pour le moins toute celle qu'il peut convenablement exercer. Et cela, avec plus d'ensemble, de promptitude et d'harmonie.
S ni.
Du gouvernement individuel, ou du système des indépendants et des congrégationalistes.
Cette forme n'a été tentée que depuis moins de deux siècles , quoique l'on ne puisse pas assurer si , depuis la mort des apôtres jusqu'au concile deNicée, l'Église chrétienne n'a pas eu précisément cette forme de gouvernement.
Dans ce système, chaque Église individuelle constitue un tout indépendant , qui choisit ses pasteurs , .s'entretient par ses propres ressources, et se gouverne par ses propres lois.
De tous les systèmes , c'est assurément celui qui s'allie le mieux avec la liberté réelle et illimitée des consciences. Chacun choisit la congrégation à laquelle il veut s'adjoindre, le culte qui répond le mieux aux besoins de son esprit et de son cœur. Il s'y rattache ; il y fait élever ses enfants, qui seront libres, comme lui, de choisir une autre congrégation et un autre culte, quand ceux-là ne répondront plus à leurs idées sur le christianisme et aux besoins de leur cœur.
Ce système met toujours en harmonie la profession et la croyance. Aucune gêne n'est imposée à l'instruction ; aucun motif, aucune tentation n'excite à déguiser ses opinions véritables par une profession pontraire.
Ainsi se trouve prévenu l'un -des vices les plus odieux qui puissent dégrader le cœur de l'homme, l'hypocrisie, qui trafique des choses saintes, et auprès de laquelle ne peuvent se trouver ni honneur, ni piété, ni vertu.
Il faut le dire, tous les autres systèmes fournissent, du plus au moins, des tentations de ce genre.
Dans les pays où ce système a pris de la consistance, la liberté religieuse est devehue un besoin impérieux. Chacun a recherché son semblable, et des congrégations nombreuses se sont formées , divisées par une multitude de nuances , mais se supportant les ùnes les autres avec charité. On n'a plus été fâche de voir ses frères jouir d'un droit que l'on réclamait pour soi-même et dont on jouissait comme eux. Dès qu'un certain nombre de chrétiens ont eu les mêmes opinions et les mêmes besoins religieux, dès qu'ils ont pu soutenir un pasteur pensant comme eux , ils ont établi un culte , appelé ce pasteur et servi Dieu dans toute la franchise de leur âme. Il a paru que ce système, dont on pouvait craindre beaucoup de danger, s'est montré singulièrement favorable au développement de la piété et à la propagation du christianisme. Il a des inconvénients sans doute, mais la liberté de conscience, la sincérité de l'âme sont un principe de force morale et de vertu, qui compenserait des désavantages bien plus grands encore.
Si la liberté est une source de vie , si rien ne dénature et ne glace les opinions religieuses comme la gêne qu'on leur impose; si partout l'oppression sacerdotale a promptement amené la mort de la vraie religion, dont une superstition avilissante a bien vite usurpé la place, le système des indépendants est bon dans son principe , parce qu'il doit créer une vie religieuse très-active , et prévenir ainsi, d'un côté, l'abandon et l'indifférence; de l'autre, l'ignorance et la superstition, qui sont en général la triste conséquence de la gêne et de l'esclavage. Chacun ayant embrassé la religion de son choix
et ne l'ayant embrassée que parce qu'elle est de son choix, s'y attache, la soutient avec zèle parce qu'elle est dans son cœur, l'étudié parce qu'il l'aime, et la suit parce qu'il y a placé ses plus chères espérances. Une religion que l'on ne croit qu'à demi et parce que l'on y est né, se néglige plus facilement que celle qu'on a choisie. On ne peut pas la défendre avec fermeté, parce que le plus souvent on n'y croit pas dans toutes ses parties. On ne peut pas en défendre une autre , parce qu'on y croit encore moins. On laisse' donc ce soin à ceux qui le font par état. On se tient soigneusement en dehors de la religion ; faut-il s'étonner que la religion finisse par être elle-même en dehors de nous?
Si la religion est étudiée, si le christianisme est médité, si la Bible est lue, par un effet de cette disposition naturelle, qui résulte de la liberté du choix et de l'examen, c'en est assez. 11 y a dans la religion , il y a dans le christianisme, il y a dans la Bible de quoi soutenir, ranimer sans cesse et étendre, par une réaction mutuelle, cette vie religieuse, qui les avait fait rechercher, et sans laquelle là religion n'est qu'un vain mot.
A ces effets non équivoques de la liberté de conscience et de la religion chrétienne, se joignent les effets non moins manifestes de l'émulation entré les sectes rivales. Le zèle de chaque congrégation est ranimé sans cesse par le zèle des congrégations voisines. On veut se conserver, on veut s'étendre, on veut répandre des opinions auxquelles on attache un haut prix; et de ces efforts réciproques résulte une vie générale, qui chasse l'indifférence, ranime la chaleur de l'âme, soutient son courage et sa vertu, et ne produit que des effets bienfaisants , tant qu'elle ne parvient pas à étouffer la charité par la jalousie.
L'on sent que cette forme de gouvernement peut trèsbien s'approprier aux progrès de la raison humaine, de la philosophie religieuse et de l'interprétation de nos
livres saints. Rien n'y étant fixe que ces livres eux-mêmes, rien ne s'oppose à l'adoption de vérités nouvelles, découvertes par le temps, à l'abandon des préjugés dont le temps et la réflexion ont fait justice. Les intérêts, les choses établies, les vieilles habitudes n'enrayent point la marche des idées ; et si cette disposition peut ouvrir la porte à des erreurs nouvelles, il faut toujours convenir qu'elle laisse à la vérité les chances les plus nombreuses et doit assurer un jour son triomphe final. La vérité, recherchée sans passion, exposée sans gêne , admise sans danger personnel , est sur son véritable terrain. C'est là qu'elle peut défier Terreur, et que ses amis peuvent nourrir l'espérance de la voir remporter enfin une éclatante victoire.
Je sais que la rivalité d'une secte à l'autre donne trop d'importance à certains points en litige , pour que les esprits arrivent toujours à cette hauteur de vues , sans laquelle les discussions théologiques sont toujours étroites et souvent peu charitables. Gela s'est vu en beaucoup d'occasions. Mais , après tout, la vérité n'est point étouffée, comme il arrive souvént dans les grandes Églises fortement constituées. Elle finit ordinairement par se faire jour dans quelqu'une des sectes rivales.
Et quand, dan& un pays, cette forme de gouvernement religieux devient vraiment populaire , si les chefs des sectes existantes s'obtinaient à s'en tenir à des opinions et à des pratiques dont le peuple ne veut plus, l'affaire serait toute simple. Ces sectes seraient abandonnées; et de leurs ruines en naîtraient d'autres qui répondraient aux vrais besoins du temps; car elles seraient composées de ceux qui les éprouvent avec le plus de force et de profondeur.
Dans ce genre de gouvernement, l'autorité se trouve, non dans le pasteur, mais dans la masse de l'Église. C'est la congrégation qui s'est formée pour avoir un culte et des instructions à son gré ; c'est la congrégation
qui choisit l'homme auquel elle confie sa propre édification ; c'est la congrégatiun qui lui donne sa mission ; c'est la congrégation qui le paie ; c'est la congrégation qui peut le suspendre ; c'est donc la congrégation qui gouverne au spirituel comme au physique, pour le fond comme pour la forme. Gela résulte évidemment de l'origine et de la nature de ce gouvernement. Voilà la source des avantages qu'il possède, de la vie qu'il répand, de la vigueur de son administration, de la sévérité de sa discipline, et de l'inflexibilité de ses déterminations. Il est fort et jaloux, comme tous les gouvernements populaires.
Et voilà ce qui ne peut manquer d'entraîner aussi des inconvénients particuliers et graves peut-être. Je n'ai pas vu jouer d'assez près cette forme de gouvernement pou? être en état de les décrire. Cette dépendance du pasteur me paraît toujours être un mal réel. Elle le tient dans une crainte continuelle et peut-être avilissante. Et si cette surveillance infatigable d'une congrégation, dont chaque membre se croit en droit de le censurer, le tient toujours en haleine, elle doit promptement user son activité, flétrir la fraîcheur de son zèle, et priver son âme de son ressort. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait presque qu'il fût non-seulement partisan, mais fanatique de sa secte. Cependant il ne faut pas oublier que le pasteur ne s'est rendu dans cette congrégation que par son choix, qu'il n'y reste que par son choix, et aussi longtemps que l'enseignement exigé de lui est conforme à sa conscience. S'il en est autrement, il se retire, et cherche des hommes avec lesquels il puisse être en harmonie.
Je ne dois point taire deux dangers d'une autre nature, que l'on peut raisonnablement redouter dans un tel gouvernement et que l'expérience a prouvé ne lui être pas toujours étrangers. Le premier est une certaine confusion dans les idées, produite par la multitude
d'opinions diverses , qui sont professées dans le même lieu, et par Ja facilité même de changer à volonté sa profession et son culte. On pourrait craindre de là dir vague, et, par suite, de l'indifférence. L'expérience semble avoir prouvé que ce danger n'est point immédiat ou se trouve balancé par d'autres forces. L'indifférence s'est toujours montrée plus prompte et plus générale dans les Églises les plus largement organisées.
L'autre danger vient de l'exaltation, et me paraît, fé l'avoue, beaucoup plus réel et plus prochain. Par cette liberté sans bornes, quand elle est accompagnée d'un sentiment de rivalité, les têtes s'échauffent, et un fanatique, qui aura de l'éloquence, pourra se former, sans obstacles, une congrégation aussi fanatique que lui. La secte des Jumpers, dans le pays de Galles, celle de Johanna Southcott, à Londres, celle des Shakers en Amérique en sont un exemple f. Je ne ferai là-dessus que deux observations. Ce fanatisme vient de la vie. Il ne ressemble en rien aux superstitions à la fois immorales et puériles, qui dérivent de l'ignorance et de l'oppression, et qui produisent la mort de l'âme. Il est donc beaucoup moins à craindre. En second lieu, il est de nature à être corrigé promptement par l'effet de cette liberté même à laquelle il doit son existence.
Celui qui voudra considérer cette forme de gouvernement ecclésiastique dans ses rapports avec le gouvernement civil, manquera d'expérience pour diriger son opinion. Partout où cette forme a existé jusqu'à ce jour, elle a été complètement indépendante de l'autorité ad-
1. Les Jumpers, secte issue du méthodisme et dont le culte consistait à sauter en l'honneur de l'agneau immolé pour le salut du monde. *
Les Shakers imitent les danses du roi David devant l'arche : honnêtes agriculteurs que le fanatisme a hébétés.
Johanna Southcott enseignait qu'il fallait se soumettre à toutes les prescriptions de la loi mosaïque pour recevoir dignement le Messie, et annonçait qu'elle accoucherait du Sauveur du monde.
ministrative. Telle elle s'est montrée jusqu'à Constantin, s'il est vrai que, dans l'origine , 1rs Églises chrétiennes fussent indépendantes les unes des autres et possédassent le droit de choisir leurs conducteurs^ Telle elle se montre encore en Angleterre et en Amérique. Cette manière d'être simplifie de beaucoup le mécanisme, et supprime un grand nombre de difficultés. Il suffit que le zèle religieux se conserve avec assez d'énergie pour assurer le traitement des pasteurs et l'entretien du culte. Chaque Église étant isolée, le gouvernement n'a point d'inquiétude à .concevoir. Il peut se contenter d'une surveillance générale et de simple police. En suivant fermement cette ligne , il est assuré de conserver la paix ; et , s'il n'embrasse pas la défense d'une forme de culte aux dépens des autres, il est parfaitement tranquille lui-même. L'Amérique en est un exemple sans réplique. Si l'Angleterre n'offre pas à beaucoup près le même calme, c'est à cause des tiraillements occasionnés par une secte privilégiée, qui ne peut voir la prospérité des autres sans une extrême jalousie.
A défaut de l'expérience qui n'existe pas, on peut invoquer le raisonnement. Je dirai donc sans détour que la forme individuelle du gouvernement ecclésiastique ne peut point, sans des inconvénients graves, être mise sous une dépendance plus ou moins immédiate du gouvernement civil. La grande raison en est que chaque congrégation étant isolée, l'action du gouvernement n'a plus de contre-poids. Il n'est plus d'intermédiaire entre le gouvernement et les pasteurs. Dès lors, par la force des choses, le spirituel tout entier passe entre les mains de l'autorité civile, c'est-à-dire d'une autorité sans compétence pour le fond des idées religieuses; d'une autorité qui, le plus souvent, professe une croyance opposée, et ne possède aucune des qualités requises pour juger et pour prononcer sur ces matières délicates.
Résumons-nous, avant d'abandonner un sujet aussi important.
Le gouvernement ecclésiastique se présente en général sous deux formes* principales, l'une que j'appellerai hiérarchique , l'autre populaire. La première se présente toutes les fois que l'autorité religieuse réside dans un corps à part, qui se recrute lui-même par son propre choix; l'autre, lorsque les membres qui composent le gouvernement ecclésiastique sont choisis par le peuple et payés par lui. A la première classe appartiennent le gouvernement de l'Église romaine, celui de l'Église anglicane et, jusqu'à un certain point, celui de l'Église luthérienne; à la seconde classe appartiennent le gouvernement de l'Église réformée, celui des Églises dissidentes d'Angleterre , et celui de toutes les Églises protestantes de l'Amérique du Nord. Les Églises où la direction suprême et la nomination aux places résident dans le gouvernement civil , sont une sorte d'anomalie, qui n'est point dans la nature des choses, et qui ne doit pas faire un genre à part. Ce n'est point un gouvernement ecclésiastique; ce n'est point un gouvernement civil : c'est une corruption et un abus de l'un et de l'autre.
Si l'on compare ces deux formes de gouvernement, sous le rapport des progrès du genre humain dans la vérité chrétienne, l'on trouvera que le trait caractéristique de la forme hiérarchique est d'être éminemment propre à maintenir, pendant des générations, l'enseignement d'un système donné ; le trait caractéristique de la forme populaire est, au contraire, d'être peu propre à remplir ce but , mais de tendre éminemment à corriger les erreurs , à faire avancer le genre humain dans la route de la vérité. Dans l'une, le gouvernement réside chez un corps qui se recrute lui-même, et où, par conséquent, les principes, les opinions et les dogmes tendent à la fixité; chez un corps, qui est hors du
peuple, qui cherche à dominer te peuple, et qui ne veut point être dominé par lui; die/ un corps qui, par conséquent, conservera ses dogmes, son enseignement, ses pratiques, alors même que le'pcuple cessera de vouloir le suivre, parce que les erreurs de cette doctrine seront devenues évidentes pour tous les yeux. Or, comme je pense qu'après le temps des apôtres, un homme impartial ne trouvera pas, dans toute l'histoire de l'Église chrétienne, une seule époque dont il puisse dire, la main sur la conscience, qu'il voudrait en voir les opinions, les dogmes, les usages et les mœurs perpétués à jamais sans aucun changement, je ne pense pas non plus que cette forme doive être préférée, quand il est question , non pas de conserver quelques croyances particulières , mais d'assurer les progrès du genre humain dans la connaissance de la vérité.
Il est évident que l'autre forme de gouvernement, étant sans cesse en contact avec le peuple n'a point ces inconvénients. Elle laisse toujours une porte ouverte à la vérité. Quand une erreur est partout reconnue, il est à peu près impossible qu'elle s'y maintienne longtemps, et si elle n'est pas formellement rejetée, elle l'est virtuellement. Si une vérité , si un principe sortent lumineux d'une discussion importante, le peuple pensant et réfléchi en est bientôt imbu, et le corps enseignant, constitué par lui, ne tarde pas à l'admettre lui-même. En un mot , ceux qui nous auront bien saisi verront sans peine que, sous ce rapport, nous ne pouvons nous empêcher de donner la préférence au gouvernement populaire.
i\ous ne pouvons nous empêcher de la lui donner aussi sous le rapport du développement de la vie religieuse et de la piété, et cela ne fût-ce que par cette seule considération : le gouvernement hiérarchique tend à l'immobilité, principe de mort, c'est-à-dire pour le moins de froideur et d'inditférence, si ce n'est
ÎU ORGANISATION ECCLÉSIASTIQUE.
de dégoût et de mépris; le gouvernement populaire tend au mouvement, et par conséquent à la vie. Il s'adapte aux besoins du temps; il donùe au peuple la nourriture qu'il lui faut aujourd'hui, et non celle qu'il lui fallait il y a mille ans. S'il est exposé à tomber à cet égard dans quelques méprises, l'était-on moins il y a mille ans? Du moins l'expérience est là pour l'éclairer, et il ne dépend que de lui d'en écouter les salutaires conseils. N'est-ce pas dans les pays où régnait sans contestation la fixité hiérarchique , c'est-à-dire dans les pays où l'on s'obstinait à présenter le christianisme comme on le présentait il y a des siècles , qu'on a vu naître le plus insurmontable dégoût pour le christianisme et pour la piété? N'est-ce pas dans le pays où l'autre forme de gouvernement était adoptée, qu'il fallut aller chercher un christianisme plus vivant, plus raisonnable et plus pur, pour en faire la religion des peuples modernes? Ces faits, que l'impartialité ne saurait nier, me paraissent suffisants pour justifier la préférence que je donne au gouvernement populaire, nonseulement dans l'intérêt de la vérité, mais encore dans celui non moins cher du développement et des progrès de la vie religieuse et de la piété.