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L'APÔTRE PAUL

Certes, on ne pouvait demander aux Juifs, ses compatriotes et ses ex-coreligionnaires, de comprendre l’évolution mentale et spirituelle de l’apostat. Même beaucoup de chrétiens, sortis comme lui du judaïsme, restèrent cependant judaisants ; leur acharnement contre l'ancien pharisien jette une ombre sévère sur le paysage de l’église primitive, trop souvent peint à l’idylle. En face de l’auguste tradition d'Israël, la situation morale du novateur qui osait dire : « Mon évangile ! » ressemblait fort à celle des premiers protestants en face de l’église romaine. La R. P. R. que prêchait Saul

(7 \ LE SPirITUALISME DANS LA BIBLÉ

= de Tarse paraissait à la fois ridicule, impertinente, | 5e impié. | - On lui demandait comme à Jésus : « Par quelle autorité fais-tu ces choses ? » Ce prédicant improvisé, surgi hors de la « succession apostolique », prétendait rompre avec une religion révélée, surnaturelle, authentiquée par le miracle, transmise par un clergé d’origine divine ! — Sans doute, il se targuait de visions, d’apparitions. Mais, s’il avait rencontré le Christ sur le chemin de Damas, Moïse avait rencontré l'Eternel sur la montagne du Sinaï ; et Jésus lui-même avait déclaré : « Il ne disparaîtra pas de la Loi un seul trait de lettre ! » L'Evangile n'était que ‘la réalisation d'une promesse au père des “croyants, Abraham : « Toutes les familles de la terre seront bénies en toi. » Donc, hors d'Israël, point de salut, et l’église chrétienne demeurait inséparable de l'église juive. — Au surplus, on pouvait trancher toute l'affaire par de simples ‘ considérations morales. Où mèneraient les principes libéraux, ou libertaires, du nouvel apôtre ? A la licence des mœurs.

Les défenseurs de la religion traditionnelle, au xvI® siècle, n'apportèrent pas d'autres arguments contre les Réformateurs. Ceux-ci, pour en triompher, se bornèrent à expliquer l'épître aux Galates. L'apôtre y réfute avec une logique, une verve, une audace, une indignation, étourdissantes les banales objections d’un cléricalisme millénaire. En ce qui regarde la validité de son apostolat, il déclare ne pas appartenir, en effet, au collège des

Doure: ce qui ne l’ empêche point d’être, lui aussi, «apôtre par Jésus-Christ ». D'ailleurs, les dirigeants de l’Église l'ont réconnu pour tel. C'est trois ans \ seulement après sa conversion, qu'il à fait JG: connaissance de Pierre ; et il évangélisait depuis plus de dix années, quand il se rendit à Jérusalem pour exposer sa propre doctrine et ses méthodes missionnaires à Jacques, Céphas et Jean ; ceux-ci lui donnèrent « la main d'association », et reconnurent que sa tâche spéciale était d'apporter l'Evangile aux païens. « Ceux qui sont le plus considérés » ne formulèrent pas d’exigences rituelles. « Tite, qui se trouvait avec moi, ét qui était grec, ne fut pas même contraint d'accepter le signe de la circoncision. Et cela, malgré de faux frères, intrus qui s'étaient glissés parmi nous, pour espionner la liberté que nous possédons en Jésus-Christ. Ils prétendaient nous asservir.

Nous ne leur cédâmes pas, même un instant, afin

que la vérité de l'Evangile fût sauvegardée. » En ce qui regarde le salut par la foi, indépendant du salut par le rite, saint Paul affirme qu'il croit, lui aussi, à la tradition, mais à la vraie, c ’est-à-dire la seule efficace, la tradition spirituelle. Ceux-là sont « fils d'Abraham » qui ont l'esprit d'Abraham. Et d’ailleurs, ce patriarche dont ils se réclament, n'était lui-même, par sa naissance, qu'un païen ; quand il rompit avec lidolâtrie, pour obéir à l'appel intérieur, à la vocation reçue d'En haut, le judaïsme n'existait point. Et pourtant, plusieurs siècles avant la loi de Moïse, Abraham reçut la promesse illuminatrice : « Le juste vivra par la

foi. » C'était déjà l'Evangile. En préchant ce message-là, je suis donc, moi, Paul, le vrai traditionaliste ; je remonte plus loin que vous, dans le passé, pour appuyer la révélation que je formule, ou plutôt que je rappelle. j Quant aux insinuations grossières visant l’immoralité de la nouvelle doctrine, et le glissement fatal vers l’inconduite, l’apôtre ne se borne point à hausser les épaules, il s’indigne d’une telle calomnie: mais surtout, avec la candeur irrésistible d’une conscience pure, il burine d’un trait puissant le trait fondamental de la moralité chrétienne : « Ceux qui appartiennent à Christ ont crucifié Ja chair avec ses passions et ses désirs. Si nous vivons par l'Esprit, marchons aussi selon l'Esprit. » À quoi bon insister ? La cause est entendue.

Dès lors, comment se figurer, avec certains théologiens modernes, que le spiritualisme intransigeant de l’apôtre, maintenu avec tant de vaillance — et contre le judaïsme, et contre le christianisme judaïsant, — aurait soudain fléchi sur le terrain du ritualisme païen ? Certains critiques enseignent que l'Evangile serait superposable, en sa forme générale, au magisme des mystères orientaux ; la ligne directrice de la préparation au Messie passerait par Osiris, Atys et Cybèle. Des théologiens qui abominent le bouc Hazazel sympathisent | avec le taureau de Mithra ; ils essayent d'associer l'apôtre à cette matérialisation de l'Evangile. Vaine entreprise. Saint Paul a pu s’appuyer : -sur des notions païennes, admises par ses interlocuteurs, pour les amener à ses propres conclusions ;

par ne quand il fait état de la coutume.

superstitieuse qui consistait à baptiser un vivant.

à la place d’un mort, l’apôtre n’affirme point qu'il partage cette conception. Ou encore, en faveur d'un sacramentarisme épais, on allègue le passage où Paul affirme que des communiants indignes tombent mortellement malades: mais il n’est rien

dans le texte qui empêche d’attribuer ce châtiment

à une intervention de l'Eternel, comme ce fut le cas

au Sinaï, quand Dieu frappa les idolâtres, punition

que l’apôtre rappelle expressément en parlant des communions profanes. Avant de conclure, à emporte-pièce, que l’apôtre penche vers un ma- . gisme sacramentaire, il faudrait nuancer davantage les affirmations. L'artiste Carrière justifiait les silhouettes vaporeuses de ses personnages, en sou-

tenant que, dans la réalité vivante, les formes ne - sont pas découpées contre l’espace, mais noyées

dans l'atmosphère qui les estompe. De même,

l’historien des idées doit ménager autour de ses

formules un peu de clair-obscur, un peu de marge,

. pour la vibration mystérieuse qui fait trembler

l’air autour de la mouvante vie.

Si l’apôtre avait adopté l'interprétation sacra-

mentaire sur l'efficacité morale de la Cène, aurait- - il parlé du baptême avec désinvolture, affirmant

qu’il baptise le moins possible, car la prédication de l'Evangile est plus importante que l’ablution rituelle ? S'il envisageait ainsi le « sacrement du baptême », pourquoi aurait-il interprété l’autre. sacrement biblique au sens du sacramentarisme

païen ? La Cène, disait-il, m'est venue, indirec-

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tement, de la chambre haute par #radition, et du Christ par directe révélation ; or, l’une et l’autre source excluaient toute influence matérialiste.

Pesons les valeurs morales que représentait, ‘pour l'ancien pharisien, la rencontre de son âme avec le Messie glorifié. Cet éblouissement se produisit sur le plan du concept israélite et prophétique de la religion, dans l'atmosphère de l'Ancien Testament et du messianisme juif; peut-on concevoir un système d'idées, ou un complexe de sentiments, plus rebelles aux souffles du sacramentarisme païen ? Au surplus, on sait le résultat de l’événement pour Paul: « Je suis appelé à l'apostolat ! » La différence entre la vocation de l'apôtre et l'office du prêtre éclate dans ce cri : « Mon but n'est point de baptiser, mais d'évangéliser. » Parole incompréhensible et scandaleuse pour l’officiant, qui saisit Dieu à l'œuvre dans le sacrement. Au contraire, Paul fait bon marché de tout l'élément réputé surnaturel dans la religion traditionnelle : localisation de l'Esprit par le canal des moyens matériels de la grâce, don de guérison, ‘puissance miraculeuse, parler en langues, extase. Quelle est la place de l' « apôtre » dans l'évolution séculaire du concept d'un clergé ? Au plus bas degré se tient l'officiant qui opère par le geste ; plus haut, c’est le prédicateur ou le docteur, qui enseigne par la parole ; plus haut encore, c'est le directeur spirituel, inconnu dans l'Ancien Testament, qui 2#spire par la prière, et qui ést le cœur de la paroisse chrétienne ; enfin, au sommet de la hiérarchie se dresse l’apôtre, qui évangélise et :

témoigne jusqu'au martyre. D’après cette échelle des valeurs, le « Souverain pontife », dans toutes les religions, reste à la hauteur du sol. Au contraire, c’est dans le domaine de l’apostolat que s’érige la croix du Calvaire, apothéose de la Révélation.

Si l’église judéo-chrétienne avait manifesté plus d'intelligence et de générosité, si elle avait

suivi Etienne plutôt que Jacques, et Paul plutôt

que Pierré, elle n'aurait pas déclenché l’évolution séparée des églises pagano-chrétiennes, et laissé libre champ à la philosophie grecque. C'est par un véritable schisme moral dans l'église primitive que le christianisme prit une fausse direction, celle … qui devait aboutir, avec le Concile de Nicée, à interpréter Jésus par la métaphysique hellène, au lieu d'interpréter Christ par le messianisme hébreu. Tout le-drame de la théologie chrétienne tenait dans cètte rupture initiale.

Le missionnaire des Gentils, mordu par la polémique des chrétiens judaïsants, accentua toujours . davantage le spiritualisme et l’universalisme de son message ; le Royaume de Dieu, centre des évangiles, disparut, dans les épôres, derrière l'Église, chargée de résister au triple assaut du paganisme, du judaïsme, et du judéo-christianisme lui-même. Mais cette Église ne comporte aucune dés connotations cléricales que l’histoire y attacha peu à peu. C’est un climat ecclésiastique bien particulier puisque l'apôtre, en réalité, ne renonce nullement à la thèse fondamentale de l'Evangile: « Repentez-vous, car le Royaume des cieux est proche. » L'église apostolique reste un groupement

spirituel, dont les formes cultuelles, ou les formules dogmatiques, sont encore à l’état embryonnaire, Elle baigne dans le réalisme moral et religieux des prophètes israélites ; elle demeure fidèle à la devise : « L'Éternel notre justice.» |

On y discerne, aussi, les affirmations vigoureuses, libératrices, d’un spiritualisme hardiment mystique où se trouve, déjà, préformée la vision du christianisme apostolique selon saint Jean. Celui-ci, dans son évangile, part comme Paul de la contemplation du Glorifié, puisque le Sauveur qu'il montre à l’œuvre est interprété à travers la résur- + rection du Crucifié, à travers la foi des croyants. Sa-vie du Christ commence en quelque sorte par la fin, par l’éblouissement du soleil pascal, de

mêmé que le message de Paul s'appuie à la fulgu- | rante expérience de Damas. « Vous aurez des

tribulations dans le monde, annonce le héros du

quatrième évangile, mais prenez courage, j'ai.

vaincu le monde. » La victoire du chef prédestiné de l'humanité est donc certaine, pour l’avenir ; car elle appartient déjà au domaine des réalités acquises, dans l’âme du Fils de Dieu ; celui-ci transmet la saveur de ce triomphe à ceux qui communient spirituellement avec lui et qui, par une véritable transsubstantiation morale, bénéficient de l'Esprit même que Jésus Christ incarna.

Etablis en lui, au cœur des réalités spirituelles, nous dominons les fausses institutions religieuses

ou civiles, et les autorités usurpées. Il ne s’agit.

plus de fuir, surtout, le tabou, comme dans la religion antique : l'attitude négative est rem-

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placée par une Étude active. T+ religion de la fuite se transforme en religion de la croissance ; l'essentiel est d’affirmer, de s’enraciner, de fc: tifier. Du domaine artificiel et mécanique, on passe au domaine organique où le but est de grandir. On ne cherche plus à faire (au sens rituel du : mot), mais à éfre, à devenir. Si l’on poussait l’antithèse jusqu’à la formule paradoxale, on l’énoncerait ainsi : à la religion de l’expiation succède la religion de la régénération. L'Evangile rédempteur reste une énergie salvatrice de guérison ; mais celle-ci n’est pas opérée ex opere operaio ; elle se réalise par l’effusion spirituelle d’un Esprit transfusé dans les âmes. Le message de saint Jean est le message de l’Incarnation: la Parole se fait

- chair en tous ceux qui deviennent enfants de Dieu ;

- «ceux qui sont nés de Dieu ».

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